‹ Du magnétisme animal, considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique généraleChapitre 9 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la machine e'iectrique et*de iVIeclricite.

Je ne sais pas précisément à quelle époque et par qui a été fabriquée la première machine électrique ; mais si l’on en juge d’après le peu de progrès qu’elle a fait faire aux sciences physiques, l’on pourrait presqii’affirmer qu’aucune étude , et nulle méditation n’en ont préparé ni devancé l’exécution. D’un morceau d’ambre ou de cire d’Espagne, frotté, qui enlève une paille, on sera probablement arrivé, sans s’en rendre raison , à l’état de perfection des machines actuelles; les effets qu’on en aura obtenus excitant la surprise, on ne les aura sans doute offerts d’abord que comme objets de pure curiosité.

Comme on veut cependant toujours s’expliquer les choses , n’ayant point aperçu l’unique cause de tant d’étonnans phénomènes, chacun aura cru probablement pouvoir la deviner. Queb ques physiciens attribuèrent donc les effets de

Félectricité à des courans de matières subtiles, d’autres au feu principe ou à la matière ignée, d’autres à la présence d’un fluide particulier, etc... Les aigrettes , les étincelles étaient toujours , comme on doit le penser, la manifestation de l’agent qu’avait imaginé ou adopté celui qui les produisait. Les jarres, les bouteilles de Leyde, furent censées remplies de fluide. Il est vrai que lorsqu’on vous les faisait vider ( ce qui ne pouvait se passer sans que vous ne vous sentiez les bras presque disloqués ), si vous témoigniez autant de mécontentement que de surprise d’un pareil effet de la part d’un fluide, on vous répondait que, dans ce cas, ce que vous aviez ressenti était une commotion électrique* de là naissait une telle confusion dans l’esprit, qu’au fait, il en résultait que l’on n’y comprenait rien : heureusement, la différence des théories n’empêchait pas que le plateau de verre, en tournant, ne répétât partout les memes phénomènes.

L’on en était à ce point d’incertitude sur la nature de* l’électricité , lorsque, d’après les aperçus que l’on avait déjà faits de la similitude de ses effets avec ceux des orages dans l’atmosphère, M. Francklin en fournit la preuve par l’invention de ses paratonnerres. Gloire et reconnaissance lui soient à jamais rendues, pour

nous avoir donné le moyen de préserver nos demeures des désastres de la foudre ! mais quel progrès cela a-t-il fait faire aux sciences? aucun. De ce qu’il nous est bien prouvé que lé tonnerre est de l’électricité, et que l’électricité est de la nature du tonnerre, à quoi cela nous sertil, si nous ne connaissons pas la seule et unique cause de ces deux effets? Car enfin, c’est pourtant ce qu’il faut savoir pour attacher une idée précise au mot électricité.

Ce mot, au reste, est parfait; et l’on ne pourrait, je crois, en imaginer un meilleur, puisqu’il n’a jamais eu d’acception qu’à'i’égard de ce qui a rapport à la machine électrique et aux grands effets naturels dont elle nous offre la faible image. Dès le moment que tout le^ monde sera d’accord sur la seule et unique cause des phénomènes électriques, le mot électricité nous présentera une idée aussi distincte que le mot jour.

Si les paratonnerres de M. Francklin n’ont pas fait faire un pas à la physique, ils n’auraient pas du laisser de doutes au moins sur la nature de l’électricité; et dès lors qu’il était bien reconnu qu’elle était la meme que celle des orages, on en aurait dû conclure que rien au monde ne pouvait avoir moins d’analogie avec notre sys-

tème nerveux. Jamais un coup de tonnerre, si peu fort qu’il soit, ne peut être ni sain ni agréable à recevoir. *

J’étais déjà si frappé de cette vérité, lorsqu’il y a plus de vingt ans j’écrivais mes premiers Mémoires, que je ne pus me défendre d’y exprimer ma bien forte improbation du traitement de quelque maladie que ce fût par le moyen de l’électricité. Peut-être les médecins électrisans n’ont -ils jamais entendu parler de mes Mémoires; mais quand même ils les eussent lus, je crois bien qu’ils n’eussent fait aucun cas de mes observations, tant était forte alors la prévention établie contre tous les partisans du magnétisme animal ; mais j’eusse désiré que quelques malades au moins, d’après mes conseils, n’allassent plus se soumettre à un traitement dangereux quelquefois par ses effets, ou de nulle efficacité dans ses résultats.

En effet, si l’impression que l’on ressent d’une transmission de mouvement est en raison du choc qui l’a communiqué, combien doit être nulle pour nous celle provenant de l’action d’un plateau de verre tournant sur son axe et n’agitant que l’air! Une mouche qui viendrait en volant nous toucher de son aile, en produirait une mille fois plus perceptible à notre organi-

sation; aussi, lorsque, sans être isolé, l’on sert de conducteur à l’électricité, tel délicat que l’on soit, n’en peut~on apercevoir ni ressentir la moindre influence.

Est-on isolé; le mouvement s’augmente sans doute, ou plutôt, si l’on peut s’exprimer ainsi, il s’accumule et tourbillonne , mais sans cependant jamais vous rendre son impression sensible; et Ton sait d’ailleurs, qu’ainsi que dans un vase rempli d’eau, celle que l’on viendrait encore à y verser coulerait par-dessus les bords, de même, lorsqu’il y a accumulation d’électricité, ce que vous n’en pouvez supporter s’échappe aussitôt d’une manière ou d’une autre; de sorte donc que, dans ce cas, quoique l’effet soit plus apparent, il est à peu près de la même nullité de résultats que dans la première expérience.

Mais si, accumulant de l’électricité dans de vastes bocaux, vous vous rendez son intermédiaire avec le plancher de la chambre, alors vous recevez véritablement un coup de tonnerre, qui vous fait plus ou moins de mal, selon que la somme de mouvement qu’il vous faut transmettre est plus ou moins forte. C’est le cas de revenir encore à la comparaison des billes d’ivoire suspendues à des fils et contiguës

les unes aux autres , où l’on voit toujours la dernière décrire un arc d’autant plus grand que le choc de la première a été plus fortement manifesté; f^us violent^ enfin , est le choc, plus violent est l’effet de la transmission du mouvement qu’il aura communiqué. Avec cette théorie, qui paraît fondée sur l’évidence et la certitude, on ne peut errer, ce me semble, dans aucune des conséquences que l’on en devra tirer.

D’où provient la vie ?

D’une action.

Quelle est la suite d’une action ?

De transmettre du mouvement*

Nous n’existons donc que par le mouvement qui est en nous?

Sans doute.

Et quel est le résultat dé ce mouvement en nous ?

C’est de le transmettre à tout ce qui nous touche*

Mais nous touchons à tout?

Je le sais bien , aussi pouvons-nous transmettre du mouvement à tout.

Quoi, je pourrais d’ici transmettre du mouvement à l’empefeur de la Chine?

Bien certainement, si vous le connaissiez.

Pourquoi faudrait-il que je le connusse?

Parce que ce que vous ue connaissez pas n’existant pas pour vous, sur rien l’on ne produit rien.

Eh bien , soit ; revenons de la Cliine , et n’allons qu’à quatre lieues d’ici, à Versailles; mon frère y est, je le connais bien : voyons comment d’ici je lui pourrais transmettre du mouvement.

Rien de plus simple : rappelez-vous son image , et pensez à lui.

Voilà du mystique et du sortilège.

Point du tout; c’est de la plus saine physique. Tout acte humain n’est-il pas précédé de la volonté de l’opérer? cette volonté n’est-elle pas elle-même précédée de la pensée qui a conçu (soit à tort ou à raison ) la possibilité de son exécution? cette pensée en est donc le principe moteur; elle est donc en moi ce qu’est le plateau de verre dans la machine électrique.

Et vous croyez que je pourrais produire quelqu’effet sur mon frère, par l’action de ma pensée ?

Certainement ; mais cet effet , dans ce cas de Faction de ma pensée sur lui, ne lui deviendrait pas plus sensible que ne l’est sur vous, n’étant point isolé. Faction du plateau tournant d’une machine électrique.

C'est ainsi qu’il faut, je crois, pousser ses questions; à toutes on doit pouvoir répondre, sans seulement avoir besoin d’y réfléchir; car si une seule venait à embarrasser, on pourrait présumer qu’il y aurait erreur dans le principe d’où l’on serait parti.

Mais revenons à la machine électrique : lorsque j’en observe le mécanisme, si admirable et si simple, et que je vois les étonnans effets qu’elle produit , je ne puis mieux la comparer qu’ au mécanisme de notre existence.

Tant que le plateau d’une machine électri» que demeure en repos, n’existant point d’action , il n’y a ni mouvement ni effets de mouvement; c’est Fimage de la non existence : mais si je tourne la manivelle, à l’instant tout ce qui dérive d’une action a lieu , communication , transmission de mouvement, et tous les effets qui en dérivent. C’est, pour ainsi dire, une sorte de vie que je donne, et qui subsiste, tant que je ne suspends point mon action.

De même notre existence dérivant d’une action y dès-lors que nous existons, et tant que nous existons, c’est la preuve que cette action n’est point suspendue. D’une action naît le mouvement, et point de mouvement qui ne se transmette à l’instant : donc notre existence est

une continuelle transmission de mouvement^ dont nous pouvons d’autant plus facilement modifier l’intensité , que cette action agissant en nous, est, dans beaucoup de choses, soumise à notre volonté; ainsi s’opèrent tous les actes dérivant du mécanisme de notre organisation, jusqu’à ce que l’action première venant à s’arrêter, tout mouvement cessant avec elle, la mort aussitôt s’ensuit (i).

Quant à vouloir savoir ensuite comment et par qui se tourne la manivelle qui produit cette action qui nous donne ou qui fait notre existence , c’est une question que , dans ce moment-ci , je n’aî point à résoudre : nous en sommes aux expériences de physique; et parmi elles je n’en connais pas qui puisse porter l’esprit à plus de réflexions, que celles de la ma-* chine électrique et de l’électricité.

Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu’en citant, à l’appui de mon opinion sur l’électricité, la définition qu’en avait faite, bien long temps avant moi, un homme déjà fort savant alors, et devenu depuis justement célèbre et considéré, je veux parler de M. de Lacépède, dans un ouvrage imprimé il y a vingt- cinq ans,

(i) C’est le fil d’Atropos de la fable.

ayant pour titre : Essai sur V électricité. Voici comment il s’exprime :

w L’état de mouvement inhérent aux pre- {< miers élémens de la matière, cette action et n réaction, cette attraction, cette élasticité, qui, « malgré l’état de repos apparent des corps , « existent dans leurs parties intégrantes, est ce « que l’on désigne sous le nom éi électricité, w Peut- on dire plus clairement que l’électricité n’est qu’un effet apparent de mouvement?

Le mot inhérent pourrait seul être le sujet d’une légère discussion ; mais mettez devenu in^ lièrent, et la définition ci-dessus est la plus parfaite que l’on ait jamais donnée de l’électricité.

Voyez encore dans le même ouvrage comment cet auteur définit le feu.

i< Un état d’action et de réaction continu et M excessif, provenant du rapprochement plus <( intime des molécules de matière première, etc., « voilà le feu. »

Après avoir dit qu’un état d’action et de réaction dans les premiers élémens de la matière (autrement dit le mouvement tonique de cette matière ) était de l’électricité , pourquoi M. de Lacépède n’en conclut-il pas que le feu , qui n’est que cet état d’action et de réaction plus violent^

excessif enfin, ne peut être conséquemment qu’une électricité plus apparente et plus active, autrement dite une accélération du mouvement tonique dans la matière?

C’est ici que l’on voit comment l’homme de génie, malgré le développement de sa pensée, par respect pour des opinions reçues ou adoptées avant lui, n’ose presque jamais manifester ouvertement la sienne. D’ailleurs , les belles expériences de Lavoisier n’avaient pas encore fait justice de l’air et de l’eau comme élémens, et M. de Lacépède , jeune alors et plein de mo*destie, ne voulait pas probablement s’ériger en maître. *

Quoi qu’il en soit, et tel jugement que l’on puisse porter sur les aperçus que le magnétisme animal m’a fait prendre sur la nature de l’électricité, de la chaleur et du feu, j’aurai toujours la satisfaction de n’avoir rien dit de plus que ce que MM. de Rumfort et Lacépède en avaient dit et publié avant moi.

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