‹ Du magnétisme animal, considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique généraleChapitre 14 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De deux hommes les plus célébrés des temps modernes,

Galilée et Descartes.

Lorsque, parmi les hommes célèbres des temps modernes, je distingue particulièrement Galilée et Descartes , je dois dire les motifs qui m y déterminent.

J’observe d’abord qu’il est plusieurs moyens d’acquérir de la célébrité. Si j’avais à citer les hommes qui, par leurs faits éclatans ou par leurs écrits mémorables, se sont rendus véritablement célèbres, je feuilleterais l’histoire du monde, et, depuis l’origine des sociétés jusqu’à ce jour, je ne serais embarrassé que du choix à en faire, et de la place à leur assigner dans le tableau qui les comprendrait tous.

Le siècle de Louis XIV seul n’a imprimé de si grands souvenirs que par toutes les célébrités que son règne a fait éclore, et sur lesquelles, sans les effacer, la sienne a répandu tout l’éclat de son nom.

Mais il est une sorte de célébrité qui, en outre de l’admiration qu’elle inspire, a des titres particuliers à notre reconnaissance ; je veux parler de celle acquise par des bienfaits ou des enseignemens dont tous les hommes, indifféremment, peuvent jouir et profiter, sans meme jamais savoir de quelle main ils les tiennent, et c’est sous ce point de vue que je considère Galilée et Descartes.

Avant que Galilée publiât ses observations sur notre système planétaire, il est de fait que l’on croyait généralement que la terre était immobile , et que le soleil tournait à l’entour d’elle; tous les hommes instruits au milieu desquels il vivait en étaient convaincus , et tous les calculs astronomiques devaient être basés sur cette supposition. Mais Galilée, frappé de la majestueuse simplicité du système que Copernic avait formé, et le trouvant d’accord avec les observations éparses des anciens , s’empara de la découverte, l’étendit, et se la rendit propre, en lui donnant un degré de certitude dont, jusqu’à lui, elle n’avait pas paru susceptible.

Sa belle découverte des satellites de Jupiter vint compléter la démonstration du système qu’il avait adopté.

Le voilà donc bien persuadé que c’est la terre qui tourne, et non le soleil; mais comment le faire croire 5 d^autres? quel sera l’homme déjà célèbre par ses écrits, ou le corps savant qui, le premier, consentira seulement à l’entendre? Nos yeux, durent-ils tous dire d’abord, nous donnent seuls la preuve de l’absurdité de celte hypothèse. Heureusement Galilée était à la hauteur de toutes les sciences, et pouvait appuyer ses certitudes par toutes les preuves mathématiques. Peu à peu donc, il dut parvenir à persuader les savans. Mais que d’autres persécutions il avait encore à essuyer! Si, parmi les savans, il en est qui ne voient de réalité que dans les formes soumises à leur analyse ou à leur calcul, autrement dit dans la satisfaction de leur amour-propre , combien il en est qui , dans la religion, ne voient de meme comme essentiel que les formes qui n’onî été établies que pour nous aider à la révérer! Galilée, non seulement croyait en Dieu, puisque c’était cette croyance même qui l’avait conduit à la vérité; il était, de plus, chrétien, et en pratiquait

toutes les observances Mais il était dit dans

l’Ecriture^ Sainte que le soleil s’était arrêté ; donc, Galilée, en annonçant qu’il restait toujours en place , était un impie qu’il fallait dé-

Youerà ranatheme; il avait beau dire et affirmer qu’il révérait plus qu’uu autre les Saintes- Ecritures; que, s’il y était dit que le soleil se fut arrêté, cela rf avait sans doute été prononcé que comme une manière de peindre un phénomène non observé jusqu’alors dans le ciel ; que, d’ailleurs, il n’est pas de texte qui, traduit d’une langue dans une autre, dont le génie lui est entièrement opposé, ne finisse par se falsifier et se dénaturer; tout cela était inutile; la lettre disait que Josué avait arrêté le soleil; il n’était plus permis d’en douter.

Je n’entrerai point dans les détails de tout ce que Galilée eut à souffrir, tant de la part des savans prévenus, que de celle des gens peu éclairés de son temps; il me suffit d’avoir prouvé que, parmi les hommes célèbres, il est un de ceux qui, par la promulgation qu’il a faite d’une vérité, s’est acquis le plus de titres à notre reconnaissance.'

Descai tes , arrivant dans le monde après Copernic et Galilée, dut nécessairement profiter des lumières que ces savans avaient répandues, tant sur la forme de notre globe que sur le mécanisme de notre système planétaire. Probablement l’étude des sciences dites exactes y ne nuisait ni n’entravait point alors les res-

sorts et le développement de la pensée; or, Descaries croyait, ce dont peu de personnes alors ne doutaient, je veux dire à un premier principe, créateur et moteur de l’univers; et la satisfaction que lui procuraient ses résultats mathématiques ne l’en pouvait dissuader. Partant de cette conviction , son génie dut nécessairement en tirer des conséquences applicables aux objets de ses études et de ses méditations. Copernic et Galilée avaient fait un grand pas , en prouvant la rotation des planètes autour du soleil. Descartes, étendant plus loin sa pensée, conclut du mécanisme de notre système planétaire, la nécessité d’un semblable mécanisme parmi tous les globes répandus dans l’espace.

Mais quelles étaient les lois sous l’empire desquelles un ordre aussi admirable s’entretenait dans l’univers ? Descartes ne doutait pas , d’après sa croyance en Dieu, qu’elles n’émanassent de lui; mais cette certitude qui, pour l’homme raisonnable et peu éclairé, n’a d’autre effet que de motiver son respect et son adoration, ne pouvait se borner, en Descartes , à ce sage et simple résultat. Lorsqu’il reconnaissait un auteur de la nature, il savait d’ailleurs que chercher à découvrir un de ses secrets, n’est

qu’un hommage de plus à lui rendre , puisque ce n’est que par le plus précieux de ses dons , par la pensée seule , que l’on peut y parvenir. Une autre réflexion cependant dut encore ordonner ses recherches : si la pensée, dut-il dire, nous peut seule faire remonter à la reconnaissance du principe dont elle émane , il est également certain que tous ses résultats ne peuvent être que des sentimens. Or, dès que nous ne sommes point des êtres purement intellectuels, nous ne sommes point destinés sur la terre à n’exister que de contemplation. Dieu, en ordonnant la matière, et en en revêtant notre pensée, a donc voulu que nous rendissions utiles ses facultés au profit de notre existence ; les plus beaux et les plus sublimes résultats de notre organisation , en ce qu’elles tiennent de plus près à la pensée, sont sans contredit le raisonnement, la combinaison et l’ordre des idées ... Descartes dut donc rechercher si , parmi les sciences, dont il connaissait toutes les profondeurs , il n’en était pas quelquesunes qui pussent faciliter à son intelligence le moyen de se rendre raison du mécanisme de l’univers.

Les mathématiques sont bien certainement, parmi toutes les sciences , celles qui nous con»

duisent aux résultats les plus exacts. Descartes, en les regardant comrtie le plus beau produit de nos facultés, dut donc chercher à s’en servir comme d’un échelon qui, d’un effet si satisfaisant, le pourrait faire remonter à la cause qu’il désirait découvrir.

Arrêtons-nous ici, et par notre pensée, essayons de juger nous-mêmes ce que dut être celle de Descartes, au moment où, pour s’expliquer une vérité qui n’élait encore en lui quhin sentiment, il resserra son intelligence dans les bornes étroites de ses calculs et de ses équations. Si, d’un côté, il voyait l’unité, principe de toutes ses opérations arithmétiques, de même il voyait toutes ses solutions géométriques dériver d’un point idéal sans forme et sans dimension.

^ Comment deux abstractions , saisissables seulement par la pensée, auraient-elles pu servir à lui donner l’explication des choses matérielles? L’univers n’était pas une abstraction : tous les globes répandus dans l’espace étaient des objets réels et bien visibles : pour s’en démontrer le mécanisme, il lui était donc nécessaire d’établir ses opérations sur des bases qui fussent elles-mêmes réelles et bien palpables. Ainsi donc, il dut donner une acception à l’u-

nitéj et se rendre le point sensible, en le marquant sur le papier.

Mais qu’arriva-t-il alors, si, lorsqu’on divisant, comme en multipliant l’unité abstraite, sa pensée n’avait plus trouvé de bornes où pouvoir s’arrêter? De même il voyait , qu’en si petite partie qu’on supposât réduite une chose quelconque, toujours il resterait un tout qui, nécessairement , aurait deux moitiés , tout comme, en la multipliant, on pourrait toujours y ajouter. De quelque côté qu’il tournât ses calculs, il n’apercevait donc que l’infini, et son intelligence allait pour ainsi dire s’y absorber.

Voyons si la géométrie lui offrira plus de ressources. Comme il en connaissait toutes lès profondeurs, il en prisait nécessairement tous les résultats; mais ce point indivisible, et déjà dénaturé par l’image qui le représente, était une borne au-delà de laquelle il n’apercevait plus que la pensée qui l’a conçue.

C’est pourtant de ce point grossier qu’il faut partir pour en former la ligne, qui, dès-lors qu’elle est sensible à nos sens, participe à toutes les imperfections de son origine. Le cercle de même entouré d’une ligne, n’est que l’image d’une perfection qu’on ne peut réaliser-

Pour qu’un cercle fût parfait, il faudrait qu’il n’eût point de limites; et qu’est-ce qu’un cercle sans bornes et sans limites, sinon l’immensité? C’est là ce qui rend la mesure exacte du cercle, autrement dit sa quadrature, impossible à trouver.

L’infini s’offrait sans casse à lui, il embrassait pour ainsi dire toutes ses facultés, et devenait la conclusion de toutes ses opérations. Mais quelle satisfaction il dut éprouver, lorsqu’en avançant dans ses recbercbes, il arriva, par l’ellipse et la parabole , au dernier résultat des profondeurs de la géométrie, à f hyperbole, qui nous présente l’infini dans l’image de deux hgnes qui, se rapprocliant sans cesse, se prolongent indéfiniment, sans pouvoir jamais se confondre ! Quelle lumière pour un être qui , comme Descartes, cherchait si sincèrement la vérité! Il n’avait fait que sentir et apercevoir l’infini! au moyen de la science la plus transcendante, il parvint à se le démontrer. IL nj a ni commencement ni fin , V univers est éternel, son espace est Vimmensitéo Avec V infini , qui nA point de bornes, le vide , ciut en supposerait, ne saurait exister. Telles sont les conclusions dont son esprit dut acquérir la certitude.

Fort de les avoir obtenues, je le vois s’em-

presser d'en faire l’application à Tordre de Tu* nivers. Etant sans bornes, et la matière en remplissant Timmensité , dès qu’il y avait du mouvement dans notre système planétaire, il y en avait sûrement dans la matière universelle. Mais comment, dans une matière sans limites et sans discontinuité 5 peut-il y avoir du mouvement qui suppose des intervalles et des déplacemens?... Ici nul raisonnement, nulle démonstration appliquée à des objets sensibles, ne peuvent aider Tintelligence à se l’expliquer : cela est , parce cjue cela est. Il y a nécessairement une âme du monde, et cette âme est le mouvement dans la matière infinie. Mais le mouvement n’est qu'un effet, il n’existerait pas s’il n’avait été communiqué; au-dessus de cette âme du monde, de ce mouvement, principe de toutes les facultés de îa matière agissante et agitée, il y a donc une cause première de ce mouvement, et cette cause est Dieu, embrassant tout, et présent partout.

Quel repos dut succéder, dans l’esprit de Descartes, à toutes les agitations que ses profondes recherches y avaient long-temps entretenues! La nécessité d’un Dieu, principe et moteiîv de Turiivers, qu’il n’avait fait que sentir et apercevoir, ses démonstrations mathématiques venaient de le lui prouver.

Si Descaries se fut arrêté à ce sublime aperçu 9 de ce qu’il lui était démontré que le mouvement est imprimé à la matière, il n’en eût tiré que la conclusion simple, que toute espèce de résultat, dans la matière, ne pouvait être que des effets de ce mouvement communiqué par le principe moteur de tout, et, laissant les hommes sur le cliemin de la vérité, il leur eût laissé la douce tâche d’en appliquer les conséquences à tous les effets apparens de la matière. Mais Descartes voulut pénétrer ce que Dieu ne lui avait point manifesté; et dès ce moment il tomba dans l’erreur, fruit toujours résultant de notre présomption à vouloir nous expliquer les œuvres de la Toute Puissance. Le mouvement imprimé à la matière était une vérité. La création des germes, le principe des choses visibles et la cause de toutes les formes, dès-lors qu’on ne peut que les imaginer, sont nécessairement des erreurs. Descartes, en voulant expliquer le mystère de la création, s’éloigna donc de la vérité , et ses atomes , ses courans, ses tourbillons ne furent qu’un système attaquable sur tous les points ,Àet qui , après avoir occupé quelque temps les esprits, finit par se réunir et se confondre avec toutes les illusions qui l’avaient précédé. Mais si, par ses imaginaires atomes et ses

probables tourbillons, Descartes a payé son tribut de présomption à rhumanité, il n’en est pas moins un de ses bienfaiteurs, par la vérité qu’il a su découvrir, et dont la lumière nous a conduits non seulement à apercevoir, mais à la certitude démontrée d’un principe créateur du monde, et unique moteur du mouvement qui entretient son existence et sa durée.

eilAPlTRE XI.

De New ton.

Si y parmi les hommes célèbres des temps modernes, la prééminence est due à celui dont le génie a imprimé le plus de traces, et dont les travaux ont obtenu le plus d’admiration , c’est sans contredit à Newton qu’on doit l’accorder.

Les atomes et les tourbillons de Descartes ayant, pour ainsi dire, voilé les vérités qu’il avait annoncées , le monde savant ne s’occupait plus qu’à réfuter ses systèmes, ou à en imaginer d’autres qui lui pussent être substitués. Ses sublimes aperçus sur le mouvement imprimé à la matière, éclairaient bien encore tous les esprits; mais, ainsi qu’il arrive de tout texte quelconque, dont on finit toujours par dénaturer plus ou moins l^ssprit par les interprétations diverses que l’on en fait, chacun avait tiré de ses enseignemens des conséquences analogues à ses préliminaires opinions ; la plus dangereuse, en ce quelle éloignait le plus de la

vérité^ avait été de conclure de la reconnaissance du mouvement dans la matière, que la matière elle-même était à la fois moteur et créateur de tous ses effets.

Le pbilosophisme , autrement dit l’esprit d’errejLir, opposé en tout à la philosophie , qui est l’esprit de vérité, commençait dès-lors k s’élever dans les écoles des sciences; une métaphysique erronée, dont les résultats étaient aussi incohérens que les imaginations qui les enfantaient, venait siéger dans leur enceinte; influencée et dirigée par le philosophisme, son but était la destruction de toutes les bases que fancienne et vraie philosophie avait posées pour le bonheur des hommes et la noble hn de leurs actions. Trouvant et devant donc trouver des contradictions parmi tous ceux qui, par état ou par conviction , défendaient ou soutenaient ce qu’avec tant d’éclat on voulait attaquer, les obscurités métaphysiques d’une part, et les controverses ihéoiogiques de l’autre, établirent une guerre d’opinions qu’aucune raison humaine ne pouvait terminer. Malheureusement toutes les passions trouvant leur sa» tisfaelion dans les opinions du philosophisme, tandis qu’au contraire les opinions religieuses ne tendaient qu’à les maintenir et à les régler,

la lutte entr'elles était inégale, non que celles-ci pusbent être vaincues, mais les premières devaient nécessairement s’attirer plus d’auxiliaires.

Si la diversité d’opinions ne fût venue que d’nn désir sincère de connaître ou de soutenir la vérité , se maintenant mutuellement dans de justes bornes, on ne s’en fût pas au moins éloigné; mais bientôt les erreurs dans un parti, les exagérations dans l’autre, devinrent telles, qu’il n’y eut plus entr’eux que du désordre et de la confusion. Si les unes rejetaient toute espèce de formes, les autres y attachaient trop de prix. Sous d’autres acceptions enfin , l’on vit renaître les sectes des épicuriens et des stoïciens : tant il est vrai que les hommes, en s’écartant de la vérité, ne peuvent que reproduire les mêmes catastrophes et les mêmes évènemens.

C’est alors que parut l’ingénieux et indifférent Bayle, qui, mettant tout en question, laissa tout en probabilité. Après lui, vint Spinosa^ qui, doutant de tout, ébranla les fonderaens de tout; et Hobbes enfin, qui nia tout, fut au moment d’amener les hommes à la sté rile jouissance de ne plus croire à aucune réalité, Mais, ainsi que dans les orages politiques

OÙ, après s’être écarté des limites, principe de toute association , on en est venu à l’oubli de tous devoirs, à la confusion de toutes les idées et à toutes les horreurs d’une sanglante anarchie , le besoin de l’ordre fait recevoir comme un bienfait du ciel, celui qui, s’emparant du ^uvernemént, veut bien se charger d’en rétablir tous les ressorts; de même, après les luttes scandaleuses d’opinions que l’erreur et l’exagération font éclore, on sent le besoin de se rallier à celle offerte par un homme célèl^e qui, ostensiblement, n’en a manifesté d’avance aucune.

Newton tenant par sentiment , autant que par conviction, à la philosophie de Descaries, était en même temps révéré des savans comme le plus grand physicien de son siècle. Personne ne pouvait donc mieux que lui rallier tous les partis; et c’est en effef ce qui arriva, lorsqu’il publia son système de l’attraction.

Je ne me hasarderai pas à scruter toutes les profondeurs d’une aussi sublime conception; je me borne à l’admirer, ainsi que le grand génie qui l’a produite. Mais s’il n’appartient qu’à peu d hommes d’oser pénétrer dans le sanctuaire des sciences, il appartient à tous, non seulement de jouir des fruits qu’ils en rapportent ,

mais d’apj>récier leur mérite d après Tulilité qu’ils en retirent. ^

Voyons donc quels ont été et quels sont les résultats encore existans de l’adoption générale de ce que l’on appelle le Système de Newton»

Pour mettre de l’ordre dans cet examen, je veux commencer par me faire une idée juste de ce qu’étaient, avant la publication du système de l’attraction, les opinions et la croyance de son auteur sur tout ce qu’avaient découvert ou enseigné les hommes célèbres qui l’avaient précédé.

D’abord, il avait dû adopter tout ce qui était reconnu incontestablement vrai avant lui, tel que la pesanteur spécifique ou la gravitation des corps. Les belles expériences de Toricelli ayant prouvé qu’une colonne d’air faisait équilibre à vingt-huit pouces environ de mercure, son esprit conséquent en avait déjà probablement conclu que, puisque l’air était pesant, il n’était point un élément. Comme il y avait eu de tous les temps des corps durs, des corps mous et des corps élastiques , Newton était fort au fait de toutes les diverses explications que l’on avait faites des effets respectifs de tous les corps entr’eux. On savait encore, avant

lui, que tout ce qui était liquide était composé de parties évaporables et incohérentes entr’el'ies , tandis que tout ce qui était solide et avait forme, était composé de parties adhérentes entr elles, autrement dit, dans un état de cohésion.

Enrichi des découvertes de Gopernic, de Galilée et de Descartes, Newton savait encore, avec tout le monde , que la terre était à peu près ronde, et que toutes les planètes de funivers tournaient à Fentour d’un soleil , centre commun de leur système. ïl était convaincu, de meme, que le mouvement était imprimé à la înatière.

Toutes ces connaissances étaient bien certainement acquises avant Newton, et tous les savans de la terre en étaient en possession; mais ce qu’aucun cFeux ni lui-même ne savaient pas, c’est pourquoi et comment tous ces effets avaient lieu , et par quelles lois ils étaient ordonnés.

Arrêtons-nous encore ici, et voyons si en effet Newton ne savait rien de plus que les savans ses contemporains , ou , pour mieux mFexprimer, s’il ne s'était pas persuadé d’autres réalités : car c’est lorsque l’on connaît la façon de penser d’un grand homme, que l’on juge plus

sainement de Tesprit de ses œuvres et de ses écrits.

Oui , certainement , et nous n’en pouvons douter, puisqu’il nous en a sans cesse assuré lui -meme : Newton croyait encore avec Descartes, que non seulement le mouvement était devenu inhérent à la matière, mais que ce mouvement lui avait été nécessairement communiqué par un principe d’action supérieur à la matière, donc immatériel, et dont par conséquent les intentions et les desseins ne pouvaient jamais être aperçus par l’intelligence humaine.

Avec la certitude de l’infini, Newton ne pouvait assigner de bornes arien dans l’univers; et comme le vide en eut supposé, il était donc, ainsi que Descartes, intimement convaincu que tout était plein dans l’immensité.

Assuré sur celte base que la philosophie de Newton était la meme que celle de Descartes, entrons à présent dans l’examen de son systèm.

Dès le moment que je le vois revenir à fixer ses pensées dans les bornes de ses calculs et de ses opérations mathématiques , je ne dois plus le considérer c[ue comme un mathématicien qui, plus habile et plus profond que ses contemporains, cherche et va trouver dans les ressources

de son génie les moyens de satisfaire leur gu«* riosité.

L’observation qu’il avait faite de la rotation

de la terre et des planètes autour du soleil, lui avait fait conclure probablement dans son intelligence, que dès-lors qu’elles roulaient toujours en se tenant à peu près à meme distance du soleil , il fallait nécessairement qu’elles fussent soumises à deux forces , dont l’une les poussait en ligne droite, tandis que l’autre les retenait par les lois de la pesanteur ou de la gravitation. Mais ce n’était là qu’un aperçu, et pour un géomètre, un aperçu n’est rien, s’il ne peut le soumettre à ses calculs. Or, comment dans le plein absolu, où le déplacement est impossible, admettre des compositions et décompositions de forces qui ne sauraient y exister?

C’est alors que Newton dut se ressouvenir que, pour obtenir la mesure de la moindre surface, il avait fallu que les hommes fussent partis de la supposition d’un point invisible, et par conséquent sans dimensions. Son génie alors lui dut probablement inspirer la pensée que, pour, calculer les effets dans la matière en mouvement , il fallait de même qu’il supposât un vide relatif ou imaginaire , car l’homme enfin ne peut agir qu’avec les moyens bornés

qui lui ont oté assignés dans Tordre général dé î’univers.

Une fois le vide supposé, Newton ne trouva plus d’obstacles ; bientôt, à Taide de ses calculs appliqués, tant à l’égard des surfaces que de la masse et de la vitesse des planètes, il découvrit qu’on pouvait en effet annoncer presque juste leur retour au point d’où elles étaient parties. Rien jamais en physique et en mathématiques n’avait égalé la sublimité d’une pareille décou- Terte. 11 la proposa , la publia , et à cette loi combinée de la force de projection et de celle de la gravitation, il donna le nom générique attraction ; et cette loi que Kepler avait entrevue lorsqu’il donna sa belle théorie dn mouvement des corps célestes, se trouva donner les résultats les plus satisfaisans. Comment alors ne pas couronner d’une gloire immortelle le génie transcendant qui, après avoir pour ainsi dire surpris la nature sur le fait, donnait aux hommes le moyen d’en calculer les principaux ressorts?

Voyons à présent, d’après les diverses in ter- .prétations qui en furent faites, quels ont été les résultats de cette grande découverte.

Si, d’une part, des hommes de génie, guidés par l’esprit de vérité, tels que Leibnitz, Euler, Pascal et Mallebranche, ne considéré-

rent l’attraction que comme une liypollièse^ tous les sectateurs de la matière Fadoplèrent comme une réalité. Le vide que Newton rd avait fait que supposer, fut regardé par eux comme existant réellement dans une matière finie, et bientôt enfin l’œuvre de l’homme le plus croyant à un principe immatériel, créateur et moteur de l’univers, et qui aurait dû le plus servir à le prouver, entièrement dénaturé par ceux qui ne reconnaissaient rien au-dessus de la matière, de* vint le texte d’après lequel ils appuyaient leurs erreurs.

Le système de l’attraction, qui aurait dû rallier tous les esprits, fit donc renaître entr’eux plus de divisions qu’il n’y en avait eu précédemment; quoique chaque parti s’appuyât également de l’autorité de Newton, ils différaient entièrement d’opinions ; l’un soutenait sa philosophie, l’autre ne voulait adopter que son système : c’était enfin le déisme et le matérialisme en guerre ouverte l’un contre l’autre. La fin du dix-septième siècle et tout le dix-huitième, n’ont que trop présenté le spectacle de ces scandaleuses divisions, dont le terme a été l’entière destruction des liens sociaux , dont elles avaient depuis long-temps sapé toutes les bases.

Toutefois, et sans que la gloire de Newton

en puisse recevoir la moindre atleinle , il est de fait que la lutte que son système a fait naître entre les savans et les philosophes, a arrêté et dut arrêter, tout le temps qu’eiie a duré , la marche des sciences et les progrès que sans elle elles eussent nécessairement acquis.

Je crois, et suis même bien persuadé que les hommes instruits d’aujourd’hui, rendus aux paisibles jouissîmces de leurs facultés intellectuelles, n’admettent plus de vertus occultes dans la matière, et que, de même que la densité, l’élasticité, ils ne considèrent l’attraction que comme une propriété imaginaire, dont on est obligé de supposer la réalité pour arriver le plus approximativement possible au calcul des effets du mouvement universellement communiqué à tous les corps. Mais pourquoi les savans qui pensent ainsi, n’osent-ils pas ostensiblement le dire? quel plus bel hommage peuvent ils rendre à l’immortel Newton, que d’interpréter son système selon l’esprit qui le lui a fait composer?

Un réflexion me vient cependant : si leur silence, à cet égard , était motivé par un esprit de prévoyance et de sagesse, et si leur peu d’empressement à publier leur croyance venait de la juste crainte des fausses conséquences que

les hommes peu aptes à le pouvoir apprécier ne manqueraient pas d’en tirer , loin de les blâmer, il faudrait les en louer au contraire. En effet, les opinions adoptées par l’ignorance n’étant et ne pouvant jamais êtré que temporaires, finissent et finiront toujours, quelqu’absurdesou quelqu^enracinées qu’elles soient, par céder à l’empire des lumières progressives des sciences et de la saine philosophie; tandis que les interprétations erronées que font toujours les hommes, d’une vérité qui leur est trop prématurément offerte ou annoncée, par cela seul qu’elles se transforment toujours en croyances, ne se rectifieraient meme pas, je crois, à la voix et par l’autorité de celui-là même qui le premier serait venu annoncer cette vérité et la manifester à l’univers dans toute sa simplicité*

Sans prétendre donc m ingérer à donner mon avis ni le moindre conseil sur un objet aussi important, je vais me resserrer dans les limites que je me suis tracées, et dont, malgré les incursions que je me suis permises, je ne crois pas m’étre trop écarté.

Indépendamment de tout système et de toute opinion quelconque, il est de fait qu’il y a du mouvement dans la matière, et que 1 homme, en recevant l’existence, a reçu l’impulsion de

ce mouvement. Il est de même reconnu que l’homme a la possibilité de communiquer l’action de son existence par ses actes et ses paroles. Ce qui n’est pas encore admis, c’est la puissance qu’il a de pouVoir diriger cette même action sur le principe vital de ses semblables. Cette propriété, dans l’homme, annoncée par M. Mesmer, m’a été prouvée par ses effets; et comme on ne peut autrement la reconnaître, je vais dire comment et par quels moyens on peut, ainsi que j’y suis parvenu, acquérir la certitude de sa réalité.

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