CHAPITRE XV
Des ve'ritës positives et des vcrite's relatives.
Les hommes ne sont, la plupart du temps, divisés d’opinions entr’eux, que parce qu’ils ne font pas de distinction entre les vérités positives et les vérités relatives.
J’appelle vérités positives , toutes celles qui sont incontestées et incontestables, d’une extrémité du monde à Faulre, telles que le tout est plus que sa partie, le contenant plus grand que le contenu , tout effet dérive d'une cause , rien ne se meut de soi-même , etc. ; j^appelle vérités relatives ^ toutes celles qui ne sont que locales et adoptées d’après des hypothèses.
Toutes les vérités mathématiques, par exemple, sont positives; aussi tous les résultats qui en dérivent sont- ils exacts et presque vrais. Mais pourquoi la science d’Archimède et d’Euclide a-t-elle cette prééminence sur toutes les autres sciences? C’est que la base sur laquelle elle est fondée approche de la réalité,
autrement dit de Dieu, le plus près qu’il est peut-être physiquement possible aux hommes d’en approcher.
Qu’un géomètre admette ou n’admette pas l’existence de cette réalité; que, de son intelligence, il n’en conclue pas la spiritualité de l’essence de ses pensées , peu importe ; dès-lors qu’il est toujours obligé de supposer un point idéal et sans dimensions, il faut bien que toutes ses opérations en dérivent , et qu’en partant de cette source, il suive la route qu’elle lui trace, et dans laquelle il ne peut errer ni faillir.
Pouvant et devant donc toujours obtenir de satisfaisans résultats, il est à présumer que les mathématiciens ne s’empresseront pas de reconnaître ostensiblement, les premiers, l’existence de la réalité. Quand je dis les mathématiciens, j’entends parler de la classe entière, car je suis assurément bien loin de penser que, parmi tant -de savans recommandables, il n’y en ait pas pas beaucoup qui, intérieurement, ne se fassent honneur de partager les opinions et de tenir à la philosophie d’Euler, de Leibnitz et de Newton.
J’en pourrais dire autant des médecins : les savans de cette seconde classe n’ont de même nul besoin, pour exercer leur art, de remonter
à la reconnaissance du principe des choses \ Jamais^ avant de se confier aux soins d’un habile médecin , un malade ne s’est avisé de lui dernander compte de ses opinions métaphysiques; et pourvu qu’il le guérisse, il lui sera toujours fort indifférent de savoir s’il croit au mouvement inhérent ou au mouvement imprimé à la matière. Le médecin, au fait, ainsi que le mécanicien , n’a que des ressorts à réparer et des équilibres à rétablir dans la machine humaine; machine, il est vrai, bien compliquée, mais qui, à ses yeux enfin, n’est et ne doit être véritablement qu’une machine dans laquelle toutes les impressions et les affections morales n’ont besoin d’être considérées, par lui, que sous le rapport de l’influence qu’elles exercent sur son organisation.
Mais si la science de la médecine a cette ressemblance avec celle des mathématiques, qu’il n’est nul besoin, pour l’exercer, de reconnaître et d’admettre un principe moteur du mouvement dans la matière, elle en diffère essentiellement par la base et l’origine d’où dérivent toutes ses solutions. La source des mathématiques est la presque réalité; celle de la médecine est et ne peut être que des hypothèses, la plupart justifiées et sanctionnées, j’en conviens,
par l’observation et l’expérience; mais, enfin, ce ne sont que des hypothèses, et la preuve, c’est qu’un médecin, tel habile et tel expérimenté qu’il puisse être, ne sera jamais, comme un géomètre, assuré d’atance de la rectitude et de la justesse de ses résultats.
Si de la réalité seule dérivent des vérités positives, des hypothèses en médecine ne peuvent donc dériver que des vérités relatives, lesquelles, admises par les uns et rejetées par les autres, ont été et seront toujours, entre les médecins, le sujet de vives et^’éternelles discussions.
La chimie n’est plus, il est vrai, comme autrefois, hérissée d’hiéroglyphes et de mystères; soumise, par le célèbre Lavoisier, aux règles de l’analyse, cette science aujourd’hui, d’après la rectitude de ses expériences et l’uniformité de ses résultats, est devenue, je le sais, pour ainsi dire, exacte entre les mains des savans qui la professent; mais quelle que soit la clarté de sa nomenclature, tel ordre et telle stabilité qu’il y ait dans ses principes, il n’en est pas moins certain que toutes ses solutions ne dérivant que d’hypothèses, il ne peut y avoir en chimie que des vérités relatives.
Une vérité tout aussi positive pour les chimistes que pour tous les autres savans, c’est
qu’il y a du mouvçment dans la matière, et que ce mouvement a du nécessairement lui être imprimé. Un calorique, des fluides vitreux et résineux, électriques et magnétiques, et même un fluide lumineux, avec lesquels ces savans expliquent les effets et les modifications de ce mouvement, ne sont que des vérités relatives dont îa valeur et l’adoption seront toujours dépendantes du progrès des sciences ou des découvertes à venir.
Avant Lavoisier, l’air et l’eau n’étaient ils pas regardés comme des élémens? Cette vérité relative est aujourd’hui remplacée par une autre de même espèce, et qui ne sera probablement pas de si longue durée.
Toutes les sciences se rattachant aux trois principales dont je viens de parler, je ne pourrais que répéter, à l’égard des savans qui les professent, tout ce que i’ai dit des mathématiciens, des médecins et des chimistes.
L’histoire naturelle me semble cependant mériter d’être distinguée parmi toutes les sciences secondaires, comme étant la seule qui, constamment, se soit tenue la plus attachée aux grandes vérités de la physique générale. Lisez les OEuvres de Linnœus, patriarche de cette science. Voyez, dans les écrits de l’infatigable
et patient Bonnet, comment ce grand natufa-*^" liste, en partant des habiti^des machinales des insectes les plus imperceptibles , est parvenu à la pretive et à la démonstration de Famé spirituelle dans Idiomme- Mais lisez et méditez surtout oui, r immortel B ujf on,
que le philosophisme seul a pu vouloir restreindre à la gloire et au mérite de n’avoir été que le plus éloquent des écrivains* Je ne puis me refuser au plaisir de citer et d^ transcrire ici ses belles paroles sur l’homme et sur Famé comparée au corps. Tous ceux qui, déjà persuadés de leur puissancemagnétique, en ont utilement exercé Faction sur leurs semblables, verront avec plaisir, dans les écrits de ce grand philosophe, la théorie la plus belle et la plus explicative de tous les effets et de tous les résultats qu’ils ont obtenus.
Uhomrne,
« Tout annonce dans l’homme le maître de « la terre 5 tout marque en lui, meme à Fexté- (( rieur, sa supériorité sur tous les êtres vivans ; «il se soutient droit et élevé, son altitude est « celle du commandement, sa tête regarde le « ciel, et présente une face auguste, sur laquelle (( est imprimé le caractère de sa dignité* Fimage
«f de lame y est peinte par la physionomie, Fex*» « cellence de sa nature perce à travers les or- « ganes matériels, et anime d’un feu divin les * « traits de son visage; son port majestueux, sa t< démarche ferme et hardie annoncent sa no- « blesse et son rang. 11 ne touche à la terre que « par ses extrémités les plus éloignées; il ne la « voit que de loin et semble la dédaigner; les f( bras ne lui sont pas donnés pour servir de pi- « liers d’appui à la masse de son corps, et la (f main ne doit pas fouler la terre et perdre , « par des frottemens réitérés, la finesse du toute cher^ dont elle est le principal organe; le bras « et la main sont faits pour servir à des usages (( plus nobles, pour exécuter les ordres de la ({ volonté, pour saisir les choses éloignées, pour « écarter les obstacles, pour prévenir les renff contrés et le choc de ce qui pourrait nuire, « pour embrasser et retenir ce qui peut plaire, <( pour le mettre à la portée des sens.
(( Lorsque famé est tranquille, toutes les par- (t lies du visage sont dans un état de repos; leur « proportion, leur union, leur ensemble mar- « quent encore assez la douce harmonie des penpf sées, et répondent au calme de 1 intérieur; CP mais lorsque l’âme est agitée, la face humaine a devient un tableau vivant où les passions sont
a rendues avec autant de délicatesse que d’éneri< gie, 011 chaque mouvement de Famé est ext( primé par un irait, chaque action par un ca-
?( ractère dont l’impression vive et prompte
f( devance la volonté, nous décèle et rend au- « dehors, par des signes pathétiques, les images « de nos secrètes agitations.
« C’est surtout dans les jeux qu’elles se peii( gnent et qu’on peut les reconnaître; Tceil ap- « partient à l’âme plus qu’aucun autre organe;* « il semble y toucher et participer à tous ses « mouvemens;- il en exprime les passions les M plus vives, comme les mouvemens les plus « doux et les sentimens les plus délicats; il les «rend dans toute leur force, dans toute leur « pureté, tels qu’ils viennent de naître; il les « transmet par des traits rapides qui portent « dans une autre âme le feu, faction, f image « de celle dont ils parlent; l’œil reçoit et réflé- « chit en même temps la lumière de la pensée « et la chaleur du sentiment; c’est le sens de « l’esprit et la langue de l’intelligence. ))
U âme comparée au corps.
« Notre âme n’a qu’une forme très-simple, « très-générale et très-constante; cette forme est « la pensée ; il nous est impossible d’apercevoii;
« notre âme autrement que par la pensée; cette « forme n’a rien de divisible, rien d’étendu, rien (( d'impénétrable, rien de matériel; donc le su- « jet de cette forme, notre âme, est indivisible «et immatériel; notre corps au contraire, et « tous les autres corps ont plusieurs formes; {( chacune de ces formes est composée, divisible, i( variable, destructive, et toutes sont relatives (( aux différens organes avec lesquels nous les « apercevons; notre corps et toute la matière (( n’a donc rien de constant, rien de réel , rien « de général par où nous puissions le saisir et « nous persuader de le connaître* Un aveugle t( ri’a nulle idée de l’objet matériel qui nous ree présente les images des corps; un lépreux, it dont la peau serait insensible, n’aurait aucune « des idées que le toucher fait naître; un sourd « ne peut connaître les sons : qu’on détruise (( successivement ces trois moyens de sensa- <( tions dans l’homme qui en est pourvu , l’âme «n’en existera pas moins, les fonctions inté- « rieures subsisteront, et la pensée se manifes- « tera toujours au-dedans de lui-méme : ôtez, « au contraire, toutes ces qualités à la matière; « ôtez -lui sa couleur, son étendue, sa solidité « et toutes les autres propriétés diverses relac< tives à nos sens, vous ranéanlirez. Notre âme
i< est donc impérissable, et la matière peut et « doit mourir.
« Il en est de meme des autres facultés de (( notre âme, comparées à celles de notre corps, (( et aux propriétés les plus essentielles à toute « matière; l’âme veut et commande, le corps « obéit tout autant qu’il le peut. L’âme s’unit « indistinctement à tel objet qu’il lui plait; la i( distance, la grandeur, la figure, rien ne peut « nuire à cette union-, lorsque l’âme le veut; le « corps ne peut s’unir à rien;' il est blessé de (( tout ce qui le touche de trop près; il lui faut (( beaucoup de temps pour s’approcher d’un « autre corps; tout lui résiste, tout est obstacle, «son mouvement cesse au moindre choc; la « volonté n est-elle donc qiiun mouvement cor- « porel, et la contemplation un simple attou- « chement? Comment cet attouchement pour- « rait-il se faire sur un objet éloigné, sur un (( sujet abstrait? Comment ce mouvement pourii rait-il s’opérer dans un instant indivisible? A- «t-on jamais conçu du mouvement sans qu’ii « y eut de l’espace et du temps? La volonté ^ si
« cest un mouvement , ri est donc pas un mou- « vement matériel; et si l’union de l’âme à son «objet est un attouchement, un contact, cet « attouchement ne se fait-il pas au loin? ce con-
(( tact 71 est‘il pas une pénétration? Qualités ab^ (( solument opposées à celles de la matière, et « qui ne peuvent, par conséquent, appartenir (( qu’à un être immatériel. » (Buffon. )
J’affaiblirais l’impression d’un si sublime aperçu, en y joignant la moindre réflexion.