CHAPITRE XVI
L’action de la puissance magnétique peut-elle être influencée par rimaginalioii des malades?
IjE mot iniGgination , synonyme de créer, se faire des images, et qui sans doute provient du verlDe imaginer, ne devrait jamais servira désigner, ce me semble, la disposition morale d’un être qui n’imagine rien. Id Iliade et ÏOdjssée , par exemple, \ Enéide et les tragédies de Racine n’ont certainement nulle res-^ semblance avec les crises et l’instinct d’un som-» ( narabule; et je ne croirai jamais que des produits si différens puissent dériver de la môme source.
Mais dès -lors qu’il est d’usage de confondre nos machinales et très-animales affections, telles que celles de la colère, de la haine , de l’effroi y etc. , avec nos sentiraens purement moi-aux, tels que ceux de l’amitié, de l’inquiétncle, de l’espérance, de la commisération, etc., qu’il paraît qu’on est tacitement convenu
de mettre indistinctement tous leurs effets sur le compte de Fimagination , je vais, d’après Faccefition que Fon donne à ce mot , rapporter deux faits qui éclairciront cette question beaucoup mieux que tous les raisonnemens que je pourrais faire.
Peu de temps avant l’ouverture des Etats- Généraux, en 1789, MM. le prince de Bro-^ gUe , les comtes François de J aucourt , Théodore de Lameth et de Ricé , vinrent chez moi me prier d’aller magnétiser leur parent et ami , M. Alexandre de Lameth. Depuis plusieurs jours, me dirent -ils, il n’évacuait ni ne pouvait rien avaler; sans avoir de fièvre, il éprouvait un tel éréthisme, qu’il n’avait de repos ni le jour ni la nuit ; les médecins avaient témoigné de l’inquiétude, et étaient décidés, si cet état violent subsistait, de lui applique^ de la glace sur la tête, et, autant que je m’en rappelle, de le mettre même entièrement dans un bain de glace. Je résistai d’abord à leurs sollicitations, motivant mon refus sur la certitude que j’avais de l’opinion très-prononcée de M. le maréchal de Broglie contre le magné = lisme animal. Soyez, sur cela , tranquille, me dirent “ils; alarmé, autant que nouS; sur la
Situation actuelle de son neveu, il est instruit de notre démarche, et consent à l’essai du moyen que nous venons vous proposer de tenter. Après avoir demandé et obtenu d’eux la promesse que, pendant deux jours, on laisserait le-^malade entièrement à ma disposition, et que surtout on ne le mettrait point dans de la glace, je consentis à les suivre. Arrivé chez M. de Lameth , je le trouvai tel qu’on me l’avait dépeint , assis dans son lit et fort oppressé : il ne put me témoigner que par un sourire le plaisir qu’il avait de me voir. Je le magnétisai sur le champ, pendant une heure environ, et tout autant de temps trois autres fois dans le courant de la journée; il n’avait éprouvé aucun effet apparent , et la nuit fut aussi mau-' vaise que les précédentes. Le lendemain, je lui continuai les mêmes soin^ i^mais l’espoir qu’on en avait légèrement conçu ne se réalisant pas, on se livrait à de nouvelles alarmes, et l’on recommençait à parler des bains de glace. J’avais bien cru m’apercevoir, dans Faprès-dînée, d’un peu de détente en lui, mais elle n’ctait pas assez déterminée pour que je pusse l’annoncer comme certaine. Ayant été obligé d’aller chez moi pour quelqu’affaire, j’emportai néanmoins l’espoir et la presque certitude de le trouver
plus calnî€ à mon retour. Mais quelles furent ma surprise et ma peine, lorsqu’au moment de rentrer chez lui, on vint me signifier la résolution que sa famille, en mon absence, avait prise de le remettre, dès le soir même, entre les mains de ses médecins! Quel est le motif, demandai 'je, d’une détermination si subite? La fièvre s’est déclarée, me répondit-on, et n’a fait qu’augmenter depuis l’instant que vous Pavez quitté. Il a la fièvre l m’écriai -je; ah! feu suis transporté de joie! il est sauvé! cest ce qui pouvait lui arriver de plus favorable. Ah! de grâce, laissez - moi le voir encore, je passerai la nuit près de lui, je ne le quitterai pas ; je vous réponds â présent de sa guérison. Ces assurances, exprimées du ton le plus persuasif, eurent tout le succès que j’en (levai Sitôt tendre, et l’on me rendit mon malade avec tous les pouvoirs dont on m’avait précédemment investi. Pour abréger, il suffit de dire que, le lendemain, la fièvre ayant baissé, la détente entière eut lieu, les évacuations prirent leur cours, et deux ou trois jours après, M. Alexandre de Lameth, entièrement létabli, put reprendre les habitudes de sa vie ordinaire.
On doit bien penser qu’une guérison aussi
prompte, opérée sans crise, sans somnambulisme, et sans aucun effet apparent, ne dut être attribuée qu^à la nature, et que l’on ne m’ac« cordait même pas la gloire d’en avoir secondé ]es efforts. Heureusement un événement trèsimprévu vint me donner le droit que j’avais à la réclamer.
Le postillon de M. de Jaucoiirt , aujourd’hui sénateur et grand chambellan du roi de Naples, venait d’être renversé par un cabriolet; on Favait relevé dans la rue, et porté dans l’antichambre de M. de Lameth : en attendant le chirurgien qu’on avait envoyé chercher pour le saigner, son maître me demanda si je voulais le magnétiser; j’y consentis volontiers, et l’on me l’amena. Je n’eus pas plutôt posé les mains sur ce jeune homme , qu’il entra dans l’état complet de somnainbulisuie magnétique, état qu’il est toujours facile de constater , par toutes ses similitudes avec les phénomènes de l’aimant et de l’électricité. A ma première demande s’il fallait le saigner : Que l’on s’en garde bien, me répondit-il affirmaiivement. — Mais vous avez été froissé, peut-être même blessé ? — J’ai manqué d’être écrasé , c’est vrai, mais cela ne sera rien. — Il faut bien
que vous ayîez quelques maux, cependant, pour être devenu dans l’état où vous êtes actuellemenl? — Ah! oui, j’en ai, mais ils ne viennent pas de ma chute, iis sont bien plus anciens. Cet homme enfin nous conta qu’ayant été mis à l’hospice de la Charité pour une maladie grave, il en était sorti sans être parfaitement guéri, et il ajouta qu’il retomberait bientôt malade. Je lui demandai alors de m’indiquer le remède ou les moyens qui pourraient servir à lui rendre la santé* — Je ne veux plus de drogues, je n'en ai que trop pris. — Que vous faut-il donc? — L’état où je suis me fait du bien , il faudrait m’y remettre souvent; mais qu’on se garde bien surtout de me saigner, ajouta t-il , car cela me ferait bien du mal.
La curiosité de voir et d’entendre parler cet homme , en apparence endormi , attira bientôt autour de lui tout ce qu’il y avait de monde dans la maison ; maîtres et valets voulurent le questionner, s’en faire entendre ou le faire agir et marcher sans lui parler ; il répondait d’un ton brusque et laconique aux questions qui lui étaient faites, et obéissait passivement à tout ce qu’on exigeait mentalement de lui.
Après Juî avoir fait me répéter toutes ses ordonnances et l’avoir laissé pendant quelque temps se reposer des chocs étrangers qu’il avait reçus, je le remis dans son état naturel; et d’après sa défense expresse d’étre saigné, le chirurgien fut congédié.
L’étonnement de toutes les personnes témoins de ce fait était au comble; on aurait voulu des explications qui servissent à le faire comprendre, et c’est ce que je ne pouvais donner. Le somnambulisme du postillon de M. de Jaucourt, leur dis-je, est un effet apparent de la même cause dont M. de Lameth n’a aperçu que le résultat; chacun peut, sur ce phénomène, adopter la théorie qu’il voudra ; quant à moi, je ne me charge que de le reproduire, et non de l’expliquer.
Je ne fus pas plutôt arrivé , le lendemain, chez M. de Lameth, que je demandai à M. de Jaucourt de me faire revoir son postillon. îl est d’une colère affreuse contre vous, me ditil; ses camarades lui ont conté qu’on l’avait fait parler et marcher étant endormi; il dit que si cela est vrai, il faut donc que vous l’aj^iez rendu fou. Il ne veut plus enfin s’exposer à pareille aventure, et est bien résolu de ne plus se laisser toucher. J’étais très-fâché de ce con-
( igo )
Ire-temps, et voyais avec peine ce pauvre garçon victime de l’indiscrétion de ses camarades.^ D’après mes instances et celles de son maître, il consentit cependant à venir avec nous dans le salon : mais je vais bien me tenir sur mes gardes, me dit-il en s’asseyant, et certaineinent vous ne m’endormirez pas. En effet , aus^tbt qu’il croyait ou qu’il craignait de ressentir la moindre impression, il me repoussait îa main, se frottait les yeux, et me répétait que j’avais beau faire, qu’il ne dormirait pas. Je vis bien qu’il me fallait concentrer ma volonté, et en diriger Faction plus fortement que je ne l’avais fait la veille. Une fois ce parti pris, je ne Fécoutai plus; et parvenu bientôt à vaincre toutes ses résistances, ses mouyemens s’affaiblirent, ses paupières, malgré lui, se fermèrent, et il entra dans l’état de somnambulisme. Mais alors commença une scène
aussi nouvelle pour moi que pour tous les assistans. — Laissez-moi tranquille , me disaitil en me repoussant, je n ai que faire de vous auprès de moi; alleZ'Vous-en ^ éloignez-vous. Si je lui parlais, il me répondait aussi brusquement que si c’eût été à un de ses camarades. <^iioique somnambule, cet homme conservait encore toutes les réminiscences de son état de
veîHe. ïl me fafet donc nn nouvel effort pour le soumettre entièrement à ma volonté, et c’est ce que j’opérai promptement- Aussitôt il me répéta fort tranquillement tout ce qu’il m’avait dit la veille; mais, ajouta-t-il, quoique je sache à présent ce qu’il faudrait que je fisse pour me guérir, je vois en meme temps que je ne le ferai pas; il se sont trop moqués de moi là-dedans : quand vous m’aurez remis dans mon état naturel, je serai en colère contre vous et contre le magnétisme, et je n’en voudrai plus entendre parler. Je le fis sortir de fétat de somnambulisme avec la meme facüité que la veille. Le lendemain , plus forte opposition de sa part, et, de mon côté, plus de peines et de temps pour le remettre en rapport avec moi. Le quatrième jour, il se refusa entièrement à venir me trouver, et depuis je ne l’ai ni revu ni su ce qu’il était devenu.
Ces deux faits présentent un contraste frappant. Le premier malade dont l’imagination concourait avec l’action magnétique, guérit sans qu’il se manifeste sur lui aucun effet apparent. Le deuxième, malgré lui, devient somnambule, et ne retire aucun profit de ce lucide état, d’où l’on doit conclure que l’imagination d’un malade et la volonté 5e son nîa-
gnëliseur ont bien véritablement chacune leur action particulière, maïs indépendante l’une de Fautre, et que de leur réunion ou de leur opposition doit toujours dériver le plus ou moins d’intensité, et par conséquent d’efficacité du magnétisme animal.