CHAPITRE XVir
)e la clairvoyance des somnambules, et de la cause, en
eux , de celte faculté*.
Par^vii toutes les cures opérées par le magnétisme animal , et dont j’ai donné les détails dans mes précédens Mémoires, il en est une qui, par les étonnans phénomènes qu’elle a offerts à mon observation, a été particulièrement re-^ marquable'; je veux parler de celle du nommé Kiélet, maître d’école du village d’Espiez , près Château-Thierry.
Après avoir inséré, pour preuve de la lucidité de cet homme dans l’éîat de somnambulisme magnétique, le rapport que la nuit, et sans lumière, il m’avait déjà fait par écrit de la cause de ses maux et des moyens*à employer pour les guérir, j’ajoutais que j’avais de lui un autre écrit bien plus intéressant encore, mais que la prudence m’empêchait de publier. Les faits relatifs à la santé des malades paraissaient, «n effet, déjà si extraordinaires, et étaient si
peu crus, que cet écrit n’eût servi qu’à ajouter un motif de plus à tous les doutes élevés sur la véracité de mes récits.
Aujourd’hui qu’un grand nombre de magnétiseurs ont sanctionné, par des expériences Semblables aux miennes, la réalité de tous les faits que j’avais annoncés, non seulement il n’y a plus d’inconvénient, mais je crois l’écrit de Viélet utile au développement des idées que la clairvoyance des somnambules fera naître dans l’esprit de tous ceux qui magnétiseront.
J’avais demandé plusieurs fois à Viélet de tâcher de m’expliquer comment, les yeux fermés, il discernait les ol^jets extérieurs, et comment il pouvait aussi sûrement juger de la nature de ses maux, et apercevoir intérieurement le jeu de ses organes, etc. Les crises violentes quhl épï'ouvait lui laissaient rarement la possibilité de s’occuper d’autres objets que de sa santé. Cependant un jour l’ayant .trouvé calme et moins soufrant, je lui renouvelai les memes questions; il me répondit qu’il fallait le laisser toute lamuit en crise, que cela lui ferait du bien ; et que comme il ne dormirait pas, si je lui voulais donner de l’encre et du papier, il satisferait par écrit, autant qu’il le pourrait, à tout ce que je désirais.
J’ai détaillé, dans mes précédens Mémoires, toutes les précautions que nous prîmes , M. le comte de Sérent, mon frère Maxime et moi, pour nous bien assurer que cet homme ne put nous tromper. Nous marquâmes deux feuilles de papier à la tellière; et après l’avoir conduit dans sa chambre , nous le laissâmes sans lumière, nous fermâmes la porte à double tour^^ et nous en emportâmes la clef.
Voici cet écrit (r) :
« Après avoir parcouru intérieurement sur ♦< la puissance du magnétisme animal, différens « motifs m’obligent d’en raisonner, tant sur sa
nécessité que de sa réalité. C’est ce qui m’o- (( blige d’en écrire différentes circonstances af- « firmativement.
c< On donne le nom magnétisme , parce que* M les effets se produisent par l’attouchemeut « qu’on nous fait ; mais on pourrait bien y ajou- « ter aussi celui à'opticjue préliminaire ; ce nom
(i) On trouvera dans cet écrit, dont je ne chatigerai aucune expression , beaucoup d’obscurités et de mots impropres^ cela ne doit pas paraître étonnant de la part d’un pajsan qui, sans doute, éprouvait beaucoup de difficulté à exprimer dans son langage les idées que faisaient naître en lui les diverses sensations qu’il éprouvait.
i( est régulier, puisque, par ses moyens, nous (( avons la faculté de voir, de sentir, pressentir, « juger clairement des effets, tel que d’ordon- « ncr, omettre et juger définitivement par le «moyen d’un aimant vital que nous appelons « vulgairement fluide animaL Ce restaurateur « est poussé par la volonté de famé, qui n’est « point une partie grossière, puisque fâme que « nous possédons n’est composée d’aucune ma- « tière. Cet aimant est donc imperc^eplible , « puisque du centre de rmtre corps il se porte « au cœur, ensuite au cerveau ; c’est par cet em- « pire que de nous naît la volonté et Faction qui « se porte au bien ou au mal^ c’est de cette es- « sence vivifiante que naît la santé et la maladie; « ensuite tout se communique avec un mou- «vement digne d’admiration. Lorsque nous «sommes malades, cet être spécifique est in- « teiTompu par les humeurs qui troublent et « font pâlir cette claireté préliminaire ^ la fait « souvent porter au cerveau avec précipitation ; « il naît de là des transports que l’on appelle H redoublement de fievre ; il est de toute né- « cessité d’y porter du secours si i’on ne veut « pas que nous succombions. Pour le faire, il « faut donc nous procurer un supplément de « cet aimant pour fortifier l’individu, qui donne
et ranime le peu de ce fluide qui nous reste. «Lorsque nous en avons avec suffisance, il «devient maître de nos bumeurs, les chasse « avec précipitation, ranime le sang, et par «conséquent rétablit toutes nos parties quel- « conques, les remet sur leur équilibre, jus- « qu’à ce qu’il plaise a Dieu de nous retirer ce « fluide, qu’il a bien voulu nous communiquer «pour l’attacher à d’autres objets, si bon lui «semble. Or, pendant notre existence, nous « devons nous en servir pour le bien. Voici, « en peu de mots , le vrai moyen de le faire , « sans néanmoins parler de la façon qu’exige « l’attouchement.
« Dans chaque traitement , il doit y avoir «un supérieur, quelque nombreux que soient « les magnétiseurs; prendre chaque jour de lui « l’indication de sa volonté, et faire le tout sous «son rapport; 2” n’avoir aucune crainte des « effets du fluide, surtout lorsqu’on veut faire « le bien, et se persuader que l’on est en état de le « faire; 5® ne point se distraire dans son entre- « prise, c’est ce qui arrive souvent. Si l’on sa- « vait ce qu’il en résulte de toucher quelqu’un « avec énergie , surtout lorsque les personnes «sont en crise, on s’en donnerait de garde, « car on risque toujours d’apporter obstacle à sa
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guérison; d'ailleurs on ne peut faire le bien H lorsqu on nj pense pas ; f ne point douter « de la guérison du malade que l'on magnétisent 5^ ne point faire d’expériences sans avoir enu vie de porter soulagement, car les expériences (( sont plus dangereuses que l’on ne pense ; tou- « cher les crises aux endroits qu’il vous indi- « que ; 6"^ que l’action se dirige avec précaution ; i< 7^ que la pensée soit conforme a la volonté ; ff 8® de ne point abuser de l’empire que l’on a i< sur le malade , comme de le contrarier : il est t( de nécessité importante de le consulter et de « suivre à la lettre ce qu’il prescrit; donner (( la facilité au malade de se faire louclier chaque e fois qu'il le désire, autrement ce serait le K moyen d’un grand dérangement , et par cone séquent obstacle presque définitif pour la gué- (trison; les mots crojez et veuillez ne suf- « fisent pas, il faut le caractère impartial et l’bu- (( manité.
«Fait le présent écrit magnétique, à trois « heures du matin.
H VlÉLET.
« J’oubliais aussi de dire qu’un regard pro- « duit son effet lorsqu’il est suivi de la pensée. »
Au dos de la page était un autre écrit conte-
nanl des détails relatifs à sa santé. Comme je fai rapporte dans mes premiers Mémoires, je ne le répéterai pas ici; il commençait ainsi :
C'est actuellement que je connais la cause des maux que j'ai soufferts depuis quatre jours, etc, (i).
Lorsque précédemment j’ai déâni la lumière lin effet sensible a la 'vue de la transmission d'un mouvement communiqué , je n’en avais d^autres preuves , à donner que rillomination produite par la macliine électrique , et je sentais bien que^dans ce cas elle pouvait n’être considérée que comme un dérivé du feu , manifesté par la succession rapide et spontanée des ëtiocelies électriques; mais dans le somnam^ bulisme, cette clarté, cette optique préliminaire, qui , dans l’obscurité , lui fait apercevoir les objets extérieurs, n’est précédée ni d’étincelles ni d’aucune apparence de feu. Quelle est donc . la nature de cette lumière? Elle ne peut être soumise aux lois de la réflection et de la réfraction , encore moins être divisée par Tintermède d’un prisme, et jamais on rie déterminera par le
f i) Voj cz mes Me'moires pour servir à Vhistolre et à rettahlissement du magne'tisnie animal , 5^ edit . , ï vo!. Paris, J. G. Dentu, 1820.
calcul les effets de ses rayons efficaces. Pour se rendre raison de ce phénomène, il tant donc absolument remonter à la cause qui Ta produit; or, cette cause est bien certainement Taclion magnétique sur le principe vital, le calorique, le mouvement tonique , comme on voudra l’appeler, du malade.
Je suppose que tant que nous sommes en bonne santé , notre électricité circule en nous d’une manière insensible et sans que nous nous apercevions de sa bénigne influence : que l’on magnétise un homme en cet état , il devra moins s’apercevoir de l’action de la volonté de son magnétiseur, qu’il ne s’apercevrait, n’étant pas isolé, de la transmission du mouvement qui lui serait communiqué par la manivelle d’une machine électrique : mais si , par suite d’une maladie quelconque, le mouvement tonique est intercepté, et que dans ce cas l’on soit magnétisé, probablement alors il s’accu- . mule une surabondance d’électricité autour ou auprès de Fobstacle qui s’oppose à son écoulement, et c’est dans ce cas probablement que la lumière se manifeste. Je dis probablement , parce qu’au fait je ne sais pas un mot de la manière dont tout cela se passe, qu’aucun somnambule n’a jamais pu m’en donner une claire
et satisfaisante explication, et que, sur des incertitudes et des probabilités , il y aurait plus
que de ia présomption à moi d’établir la théorie
de ce surprenant phénomène.
Ce que je puis affirmer, par exemple, c’est la lucidité qu’un aveugle a dans l’état magnétique, au moins sur tout ce qui le concerne. L’existence et la haute considération de celui qui m’a fait acquérir celte certitude, ne peuvent qu’ajouter beaucoup d’intérêt au récit que je vais faire.
M. le duc d’Aremberg, aujourd’hui sénateur, enTovenanl d’Italie (c’était en 1788), s’était arrêté à Marseille, où il avait consulté des somnambules magnétiques sur sa cécité ^ sans lui avoir donné l’assurance positive d’en guérir; aucun cependant ne lui en avait ôté l’espérance. Ainsi donc , il était dans cette disposition d’esprit où, sans ajouter foi à l’existence d’une chose extraordinaire, on a néanmoins la curiosité d’en prendre connaissance.
L’intime amitié qui me liait depuis ma jeunesse à M. d’Aremberg, me fil le chercher avec empressenient sitôt que je le sus arrivé à Paris; il me conta ce qu’on lui avait dit à Marseille, et me témoigna le désir de vérifier l’annonce
qui lui avait été faite. Comme je n’avais pas alors de somnambules à ma disposition , je lui proposai, s’il le voulait, de le magnétiser sur le cba mp : peut-être, lui dis-je, deviendrez-vous vous-méme votre médecin , et cela serait fort heureuK; car alors vous jugeriez vous-même de votre état. De la part d’un autre, me dit-ii, je n’accéderais point à cette proposition ; mais de la tienne, mon ami , j’y consens; ma confiance en toi fait que j’ai du plaisir à t’en donner ce témoignage.
Je ne l’eus pas touché l’espace d’un demiquart d’heure, qu’il entra le plus tranquillement du monde en somnambulisme magnétique ; il s’y trouvait bien , ne souffrait nulle part, et il ne parla, cette première fois, que des douces sensations qu’il éprouvait dans cet élat paisible : réveillé par moi au bout d’une demi-heure , il fut fort surpris de ce qui lui était arrivé, et de ce qu’il ne se ressouvenait de rien de tout ce qu’il avait dit dans son sommeil. Une m’avait pas parlé de ses yeux; mais comme, d’après ce premier essai, j’étais bien sur de le remettre dans l’état magnétique toutes les fois que je le voudrais, je ne doutais pas de pouvoir l’amener, dès le lendemain, à s’occuper de sa cécité. De quel espoir je me flattais , et
quel bonheur pour moi si M. d’Aremberg, en revoyant la clarté des deux , eut pu devoir cette jouissance à l’active influence de mon intérêt et de mon amitié! ^
Le lendemain et tous les jours suivans^ je magnétisai M. d^Aremberg; et à chaque séance il devenait somnambule magnétique. Une fois qu’il était dans cet état, j’aurais voulu qu’il ne
pensât qu’à ses yeux; mais il préférait toujours m’entretenir d’autre chose; et quand je le ramenais à cette pensée, il se taisait, ou , en me serrant la main, il me disait qu’il s’occuperait
dans un autre moment de ce que je désirais
Cette somnambule de Marseille y me dit-il un îowv y pourrait bien s'être trompée , ou n avoir pas voulu me dire la vérité; et sur fin quiétude qu’il vit bien que ce propos m’avait don^ née : Rassure - toi, mon ami, reprit - il bien vite, ce que je te disda n est qui un doute ; il ne faut pas que cela te tourmente : puis il me demandait de l’entretenir du magnétisme et de ses étonnans phénomènes. J’écrivais toutes nos conversations, afin qu’il pût se les faire relire dans son état naturel, et confronter ainsi ses deux modes d’existence.
Plus je le magnétisais, et plus je craignais de Fentendre me confirmer ce qu’il ne m’avait déjû
que trop laissé soupçonner; j’étais dans de continuelles alarmes : lui ^ toujours calme et serein, ne me parlait que de choses étrangères à son état. L’ajant cependatit une fois pressé plus vivement de s’occuper uniquement de sa cécité, c’était un mercredi, il me dit que le samedi d’apr es il satisferait à mon impatience, et que d’ici là, il allait y penser sérieusement. Je suis bien sûr d'avoir un œil tout à fait perdu , me dil-il; pour L'autre , je te dirai samedi ce quil en est. Un autre jour, il me dit qu’habitué, comme il l’était depuis si long temps, à n’y pas voir, ce ne serait pas un malheur nouveau pour lui de rester aveugle. Mais, ajouta-t-il, tu serais si content, toi, si tu poiœais me rendre la vue , que tu auras plus de chagrin que moi si tu nj
parviens pas Enfin, le samedi arrivé, et lui
dans l’état magnétique, je le sommai, en tremblant, de la parole qu’il m’avait donnée; c’était en effet plutôt mon sort que celui de ses yeux dont il allait décider. « Allons, mon ami ,* me « dit-il, il faut du courage; je t’ai déjà dit que « j’étais habitué à l’état où je suis; ainsi, pour f< moi, ne t’afflige pas; mais il est inutile que tu « t’occupes plus long-temps de mes yeux : dès a la seconde fois que tu m’as m'agnétisé, j’ai vu tout aussi clairement qu’aujourd’hui qu’ils
«étaient perdus- sans ressource; le premier Fa « été dès le moment de Faccident; le deuxieme « ne Fâ pas été tout de suite; mais les remèdes (c et la longueur du temps que l’on a laissé des- « sus les emplâtres et les bandeaux, ont pro~ « duit la paralysie du nerf optique. Peu à peu, « cette paralysie s’est prolongée, et aujourd’hui « elle est telle, qu’il n’est plus possible au mate gnétisme même d’y rappeler du mouvement; « chaque fois que tu me magnétises. Faction de « ta bonne influence, mon ami, vient échouer « contre un obstacle invincible : j’ai vu cela tout « de suite; mais je voulais bien m’en assurer; « et d’ailleurs je te voyais tant d’espérance, qu’il
« m’était pénible de te Fôler » Je termine
ici le récit de cette scène touchante , dont
M. d’Aremberg lui même ne peut conserver le souvenir que par les détails que sur le champ
je lui en ai donnés par écrit
Mal gré Farrêt qu’il avait lui-même prononcé contre ses yeux, il conservait néanmoins, dans létal naturel, l’espoir de voir réaliser les pronostics des somnambules de Marseille. Il devait trouver dans ses terres, en Brabant, lui avait on dit, un somnambule qui lui indiquerait des moyens de guérison, et il désira que je ly accompagnasse. Rien n’était plus extra-
ordinaire que de l’entendre, en somnambulisme, me répéter qu’il voyait mieux son état que personne , et, éveillé, ne pas ajouter la moindre foi à ces déclarations Nos tenta-
tives, comme on doit bien le penser, n’aboutirent à rien J et bientôt les événemens politiques et les grands intérêts qu’il avait à débattre en Brabant, lui* ôtèrent le loisir de s’occuper d’autres objets.
Une particularité que m’a offerte le somnambulisme de M. d’Aremberg, c’est que sa lucidité n’avait lieu qu’à l’égard de^sa santé; il voyait, ou plutôt il samitk merveille toute l’anatomie de son intérieur; mais il ne pouvait marcher seul, et il ne répondait point à mes volontés mentales, ou, si l’on veut, magnétiques. Quant aux phénomènes de l’isolement et de la communication électrique, il les manifestait de la manière la plus prononcée. Ce fait isolé ne suffit pas cependant pour décider que le sens de la vue soit indispensablement nécessaire à la vision extérieure des somnambules-