‹ Du magnétisme animal, considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique généraleChapitre 31 sur 36 · M. LE MARQUIS · texte numérisé non relu

M. LE MARQUIS

Daignez recevoir l’hommage de ma vive reconnaissance, etc

Depuis votre départ, j’ai fait tous mes efforts pour répondre à votre confiance et mériter le

titre de votre disciple ; j’ai eu quelques succès dans des maladies légères 3 j’ai eu plusieurs somnambules , c’est-à-dire quatre. J’avais entrepris une poitrinaire décidée* mais je l’ai abandonnée par l’ordre de trois somnambules, eu étant déjà un peu incommodé : la pauvre malheureuse est morte au bout d’un mois. J’ai un autre malade aussi déraisonnable qu’il est hypothéqué, c’est un boucher autrefois très-robuste , et dont l’estomac est abîmé par les excès : il y a deux ans qu’il est alité et qu’il a des vomissemens fréquens, etc....

Je n’entreprendrai point, monsieur, de vous donner des nouvelles magnétiques, de vous entretenir des somnambules de, cette ville; c’est un soin que je dois laisser à Sancy et à M. de Lutzelbourg , qui s’en acquitteront mieux que moi; mais, etc

Signé Pelletier d’Argers.

OBSERVATION

Cette lettre , qui ne contient aucun détail de traitement magnétique, m’a paru intéressante à rapporter, comme une preuve de la bonté et de la simplicité d’intention avec lesquelles MM. les officiers du régiment de Metz

faisaient usage de leur puissance magnétique. M. d’Argers ne s’étonne ni ne^ se vante de ses succès , et ne m’en parle que pour avoir l’occasion de m’entretenir de toutes les satisfactions qu’ils lui procurent.

CORRESPONDANCE

PENDANT l’ année 1 786.

PREMIERE LETTRE

De M. du Petit^Thouars, capitaine au régi-^

ment du Roi,

Fontainebleati, lè 24 1785.

Par la date de ma lettre, vous verres^, monsieur, que je suis en route pour rejoindre le régiment du Roi, et que j’ai^suivMe conseil que vous m’avez donné en emmenant- ma femme

avec moi.

Je n’imagine pas , monsieur, qu’il puisse j avoir d’état de crise magnétique plus doux, plus favorable et plus instructif, que celui où je mets ma femme tous les jours; je n’emploie pas d’autres procédés, pour l’endormir, que de

2ne mettre vis-à-vis d’elle avec l’envie de lui faire du bien , et lui mettant la main sur les parties de son corps qui éprouvent de la douleur,'Elle en ressent souvent à la cuisse, c’est où son humeur de lait paraîtrait vouloir se fixer. Moyennant l’heureux magnétisme , je l’en empêche , et même j’ai déjà obtenu un mieux sensible, mais je ne dois obtenir la cure entière qu’à la fin d’avril. Il vous est aisé de juger, monsieur, quelle doit être ma satisfaction d’arracher une femme que j’aime tendrement à un état de langueur dans lequel, m’a-t-elle dit endormie, elle serait tombée, et qui ensuite aurait terminé ses jours, la nature n’ayant plus assez de forces pour se rétablir d’elle-même; et puis, si Fon pouvait mettre au jour, si on l’entendait rendre un compte* parfait de sa maladie, en dire la vraie cause, en annoncer le terme, et enfin donner une exacte définition du magnétisme , qui lui devient alors sensible , et pour ainsi dire palpable.

Signé Petit-Thouars.

DEUXIÈME LETTRE

Du inême,

. De Nancy, le 3i mars i;;86*

Recevez , monsieur , tous mes remerclnieus, etc-.- ^

Je commence a cueillir les fruits de cette démarche qui m’a tant coûté. La santé de ma femme commence à revenir sensiblement, et elle m’assure tous les jours qu’elle sera parfaitement rétablie .au mois de mai, etc.,..

La cure de la maladie de ma femme sera la troisième positive et authentique que j’aurai opérée, ce qui ne contribue pas peu à établir ce que vous avez avancé, que tout être qui a le désir et la volonté de faire le bien , a en soi la faculté de magnétiser, de guérir sûrement, etc

Signé PetiT'Thouars.

OBSERVATION

J’ai eu l’occasion de voir chez elle madame du Petit-Thouars, en Tourraine, à la fin de l’automne de 1817, et j’ai eu la satisfaction d’apprendre d’elle et de son mari , que depuis l’é-

poque de son traitement magnétique, elle avait toujours joui d’une très-bonne santé.

TROISIEME LETTRE

De M> Masson d*Autume, officier df artillerie.

De Besançon, le 2 avril 1786.

Je VOUS envoie, mon cher Puységur, deux tableaux des résultats des épreuves faites dernièrement à Strasbourg sur différentes bouchçs à feu coulées d’après le système- de MM. Poitevin. M. d’ Arçon veut bien s’en charger; il vous parlera sans doute de quelques succès que le chevalier Durand et moi avons obtenus en suivant, avec beaucoup de confiance, les procédés dont vous avez bien voulu nous instruire à Strasbourg; je vous en réitère tous mes remercîmens; je ne connais point de bonheur au-dessus de celui de rendre la santé à un être qui nous intéresse.

Il serait bien essentiel, pour les progrès du magnétisme à Besançon, d’y établir une société de l’harmonie.

Nous vous ferons parvenir, dans peu, quelques détails sur nos cures les plus intéressantes*

En attendant, je joins ici le journal de ma bellesœur, magnétisée par le chevalier Durand, lequel journal a été rédigé par mon frère, son mari, qui, de très-incrédule, est devenu un des plus zélés partisans du somnambulisme.

Masson d’Autüme*

OBSERVATION

Le journal très- volumineux annoncé par M. d’Autume, est du pluâ grand intérêt, par les développemens qu’il présente de la lucidité des somnambules magnétiques. Mais telle certitude que j’aie du plaisir qu’auraient mes lecteurs à le lire, je crois prudent de différer encore à leur en offrir de semblables. L’opinion publique doit être arrêtée sur la nature des effets du magnétisme animai, avant de se permettre d’en publier qui puissent donner à i’ignorance ou à la superstition le droit de les interpréter d’après les erreurs de leurs systèmes ou l’exagération de leurs idées (i).

(i) J’ai inséré ce journal, vingt-deux ans plus tard , dans l’ouvrage que j’ai publié en 1S09 sur le somnambulisme.

QUATRIEME LETTRE

De M, de Vialeter à' Aignan ^ négociante

De Montauban, 19 avril 1786.

Etant entré, à Toccasion de cette femme qui n’est pas encore guérie , dans d’aussi grands détails, je ne peux m’empécber, monsieur,, de vous dire quelque chose de la nommée Jeanneton Pélissier, que j’ai eu le bonheur de débarrasser d’attaques qui ressemblaient à l’épilepsie , et de lui rendre un œil perdu depuis le mois d’avril 1785, et lon^- temps avant qu’on ne parlât ici de magnétisme. Cette fille me fut amenée le i3 juillet dernier, ayant des attaques violentes, que l’on me donna pour être d’épilepsie , et qui même le seraient devenues , si elle n’eut pas été secourue. Elles lui étaient survenues à la suite d’un terrible coup donné, il y avait trois mois , à l’œil droit , dont elle ne voyait plus , par la mauvaise manière dont il avait été traité. En commençant d’être magnétisée, elle fut somnambule, et elle a toujours continué à l’être jusqu’à la fin. Elle a été excellente pour la consultation ; et vu mon inexpérience, elle dut sa perfection à M. Maxime 5

votre frère, qui l’a magnétisée fort souvent , et qui m’a donné les meilleurs conseils à ce sujet. Cette pauvre fille, dans le cours de son traitement, qui a duré cinq mois,, a éprouvé les accidens les plus fâcheux, qui ne font cependant pas dérangée. Elle annonça, le 20 d’août, à M. qu’elle rendrait par le nez , le 26,

beaucoup de sang extravasé , ce qui faciliterait beaucoup sa guérison. Cela arriva exactement. Enfin, le 14 septembre, elle me prévint qu’elle guérirait de sa télé et de ses attaques le i5 d’oc» tobre, ce qui se vérifia, et qu’elle nous prouva en se réveillant d’elle-même. Le de novembre, étant en somnambulisme, à la suite d’une frayeur, elle me confirma ce qu’elle m’avait déjà dit quelques jours avant le i5 d’octobre, qu’il serait possible de rendre la vue à son œil borgne, en me prescrivant ce qu’il fallait faire pour cela; que si je commençais mon traitement le 9 de novembre ( ce que je ne manquai pas d’exécuter), le 20 elle recouvrerait la vue pour vingt -quatre heures, et me fixerait l’époque fixe de sa guérison. Elle recouvra la vue , la perdit , et m’assura qu’elle y verrait pour toujours de l’œil droit, le 10 décembre suivant, ce qui s'est fort exactement accompli. J’avais un moyen de la faire ressouvenir de ce

qui s’était passé dans son somnambulisme ^ quand je le voulais, qui ne m’a jamais manqué. Pour preuve, enlr autres faits, en voici un bien singulier : elle ïïf avait assuré que, dans cet état, elle voyait par ïe plexus solaire, et non par Jes yeux. Je fus obligé de lui en faire la question en somnambulisme, et de la faire ressouvenir de ce qui s’y était passé, pour qu elle voulut le croire. Je pourrais vous constater cette cure par le certificat du chirurgien qui soigna la malade dans le mois d’avril de l’année dernière , et qui la visita encore deux jours avant sa guérison, ainsi que deux m'édecins qui ont déclaré que sa pupille était trop dilatée pour qu elle pût y voir. Mais je crois inutile pour vous , etc,.,.

VlALETEll d’AiGNAN.

^ OBSERVATION

La volonté du magnétiseur suffit pour qu’un malade, en se réveillant, se ressouvienne de ce qu’il a dit ou fait dans l’état du somnambulisme^ mais comme ce souvenir est aussi fugitif que celui d’un songe au moment de notre réveil , il est de toute inutilité d’en tenter l’expérience; le seul cas où elle puisse être nécessaire, est celui où un malade s’ordonnerait un remède ou se

prescrirait une chose à faire, hors de son somnambulisme et loin de son magnétiseur , en même temps qu’il ne voudrait pas qu’on l’en informât autrement. Presque toujours, alors, il dira iui-méme de quelle manière il faudra s’y prendre pour qu^au moment fixé par lui, il puisse exécuter son ordonnance ; mais une fois faite et accomplie, il n’en conservera plus le moindre souvenir.

Comme les phénomènes servent bien plus que les cures des maladies à démontrer l’existence du magnétisme animal, je cherche et je choisis parmi tous les faits à ma connaissance , ceux qui peuvent le plus piquer la cusiosité du lecteur, et lui offrir en même temps matière à de nouvelles réflexions.

Ayant un jour rencontré M, Gerbier, ce célèbre jurisconsulte me témoigna le désir qu’il aurait d’être rendu témoin de quelques faits semblables à ceux dont il avait lu le récit dans mes premiers Mémoires. Je l’assurai de ‘tout l’empressement que je mettrais à le satisfaire,

et du plaisir que j’aurais à être utile à un malade auquel il s’intéresserait. Il me parla de madame fille de mademoiselle Arnould , laquelle souffrait, me dit-il, depuis plusieurs

années, d’une complication de maux auxquels les secours de la médecine ordinaire n’apportaient plus aucun soulagement. Nous nous y donnâmes rendez-vous, et nous nous y trouvâmes le lendemain ensemble Dès la première fois que je magnétisai Alexandvinë ( c’était le nom que lui donnait sa mère), elle devint somnambule magnétique, et d’une telle lucidité, qu’avec la plus grande assurance , elle put nous parler de tous ses maux. Mademoiselle Arnould, qui n’avait jamais rien vu de semblable , ne revenait pas de sa surprise, et ne pouvait surtout se persuader que sa fille, en un moment, pût avoir acquis tant et de si vastes connaissances ; mais quand, du ton le plus ferme et le plus impérieux, elle m’ordonna de lui faire supprimer sur le champ un cautère cpfelle conservait au bras depuis sept ou huit mois, ce fut alors que sa mère crut décidément qu’elle était devenue folle. Jamais je ne consentirai à cela , me ditelle pet aussitôt , avec toute la grâce et la gaîté ordinaire de son esprit, elle me pria iustani'

ment de lui rendre sa fille, et dans le meme état ♦ ■

(s’il était possible) qu’elle l'avait remise entre mes mains. Alexandriiie n’eut pas plutôt ouvert les yeux, que sa mère, enclianiée, la vint em» brasser, comme si elle Feùt vue échappée d’uu

grand danger, et rien ne fut plus amusant pour moi ([Lie d’entendre alors mademoiselle Arnould 'reprocher affectueusement à sa fille de s’étre ordonné la chose du monde la plus contraire à sa santé, et Alexandrine (qui comme de raison ne se ressouvenait de rien) témoigner, de son coté, à sa mère, toute sa reconnaissance de n’avoir pas accédé à une pareille extravagance. Le calme et la sérénité d’esprit d'Alexandrine, jointe au bien être qu’elle assurait ressentir, firent cependant que mademoiselle Ar^ noLild m’engagea à revenir le lendemain. Cette deuxième séance se passa tout aussi gaiinent, et sans plus de succès que celle de la veille, la malade, dans l’état magnétique , soutenant toujours fortement à sa mère qu’il fallait supprimer son cautère, et, éveillée, la remerciant de s’j être opposée. La troisième séance ne se passa pas de même; dès qu’ Alexandrine eut les jeux fermés , elle me demanda de quoi écrire : Quand je verrai ma signature , me dit-elle, au bas de mon ordonnance f je suis bien sûre cjiû on ne la peut pas contrefaire , alors fj ajouterai foi^ et jf ferai croire aussi maman. Je la conduisis près d’une table, et elle écrivit ce qui suit ;

« Mon cautère est inutile à ma santé; il faut

« iôter tout de suite, et cela ue me fera aucun « mal (i).

(f Signé Alexandrine. »

Ce 11 mai J786.

Il suffit de dire que le cautère fut supprimé dès le même jour,' et qu il ne s’ensuivit que du }3ien pour la malade, malgré tous les maux dont elle était affligée, et à la complication desquels ])eaucoup de peines et d’affections morales avaient fortement contribué.

Ayant été obligé de m’absenter de Paris pendant quelque temps, je remis Alexandrine entre les mains d’un de mes amis qui voulut bien me promettre d’en prendre soin jusqu’à mon retour. Je passe, sans plus de détail, à la lettre que je reçus de lui une quinzaine de jours après mon

CINQUIÈME LETTRE

De M. Leclerc,

Paris, ce ii juin 1786.

Je n’ai rien à ajouter à la lettre que j’ai l’honneur d’envoyer à M. le marquis de Puységur;

(i) Cet écrit, et la sixième lettre ci-après , font partie de la coliecliou déposée chez M. de Lachaume.

Alexandrine la lui a écrite en crise , et elle ne dit que trop vrai sur son état; la paralysie qu’elle annonce commence déjà. J’en rendrai compte à M. de Puységur, à la suite de cette maladie, qui est bien changée, etc......

Signé Leclerc.

SIXIEME LETTRE

D' Alexandrine Arnould , en somnambulisme

magnétique .

' De Pans, ce jeudi i6 juin 1786, à

11 heures Sa minutes du matin.

J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire ; je vous en remercie infiniment , ainsi que de toutes les marques d’amitié et d’intérêt que vous voulez bien me témoigner; je n’ai point eu ma maladie le i5 de ce mois, ainsi que je l’avais annoncé; il s’est pourtant fait en moi ce jour-là une grande révolution , mais pas aussi heureuse que je l’avais prédit; les temps orageux qu’il a fait depuis dix jours en sont en partie cause : une mauvaise tête, des chagrins qu’il ne me sera jamais possible d’oublier, et d’autant plus malheureusement qu’ils sont sans remède; tout

f* rr \

cela J monsieur, a tourné mon sang, et a ern« péché ma maladie; car, à pareille époque , au mois de juin, il y a quatre ans à présent, c’est dans ce temps-là^ qu’est venue la source de tous mes maux; enfin, je ne dis ça qu’à vous, parce que vous êtes loin, et que vous ne le direz pas à maman. Pour lui faire plaisir, il faut me guérir, et cela est moins aisé que jamais; je suis dans un cruel anniversaire ; mais voici, je crois, ce qui pourra m’arriver de pis : j’ai depuis trois jours un poumon endommagé, mais point attaqué; j’ai, depuis dix, un dépôt de sang joint à mon dépôt de lait, et qui engorge l’obstruction ; si on a le malheur de me saigner, je deviens pulmonique sans remède; je suis menacée de quatre maladies : fluxion de poitrine, fièvre maligne, hydropisie de poitrine et pulmonie; cette dernière est la plus éloignée : quant à l’hydropisie de poitrine, j’ai le remède tout prêt, il ne faut pas s’en effrayer. Et vous, monsieur, qui sans doute

avez des soldats dans votre régiment qui ont cette cruelle maladie, vous pouvez leur faire prendre mon remède en toute assurance : quatre, cinq ou six grains d’émétique pris dans une cuillerée d’eau, force magnétisme, saignée le lendemain jusqu’au blanc, plus ou

moins, selon la force du malade, il n’est pas d’hydropisie que cela ne guérisse : si les méde*» cins voyaient ma recette, ils me croiraient pour le moins folle; mais j’y vois mieux et plus clair avec mes deux yeux quand je dors, qu’eux avec tous les yeux de leur société et faculté. Quant à moi, je guérirai, mais avec infiniment de souffrances , et ma guérison sera beaucoup plus longue que je ne me l’imaginais; mais je guérirai, si l’on veut bien avoir la bonté de me soigner comme je le dirai : je serai cinq fois à la mort dans le cours de ma maladie; mais surtout qu’on ne me donne de drogues que par mes ordres; j’aurai avant quinze jours tout le côté gauche paralysé, alors j’indiquerai les remèdes nécessaires; surtout qu’on ne s’inquiète pas, car mon plus grand chagrin est l’inquiétude que tout ceci donnera à maman : je me tirerai cependant de cette maladie avec les étrivières, car j’y perdrai la moitié du poumon gauche; mais j’en aurai toujours assez pour exister. Si l’époque de ma guérison eut été dans tout autre temps que dans ce maudit mois de juillet, où les orages du temps et m# tête ont empêché ma parfaite guérison, tout cela ne me serait pas arrivé; mais enfin.,... Adieu , monsieur et cher ami, ne vous effrayez

pas des nouvelles que sans doute vous recevrez mauvaises de moi d’ici à quelque temps; car je vous jure, foi de magnétisme et d’Alexandrine, que je n’en mourrai pas , et que j’en serai quitte pour la moitié de mon poumon, et il m’en restera encore assez pour déclamer contre les médecins, etc.

Signé Alexandrine.

SEPTIEME LETTRE

De M, Leclerc,

Paris, C8 juillet 1786.

En recevant, monsieur, votre lettre que m’a remise madame de je me suis aperçu de

mon étourderie; et je me préparais à vous écrire pour la réparer, lorsque j’ai reçu la dernière que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire^ L’état d’Alexandrine m’intéresse infiniment sous tous les rapports,* et je suis Lien déterminé à lui continuer mes soins tant qu’elle en aura besoin ; je lui ai même souvent proposé de les doubler en la voyant tous les jours, ce quelle n’a accepté qu’une fois; c’était dans le temps que sa paralysie commençait à se for-

mer; elle avait annoncé qu’elle aurait une pro« gression de quinze jours, qu’elle resterait le même temps dans toute sa force, et qu’elle disparaîtrait en vingt-quatre heures; mais sa mauvaise tête, cet anniversaire dont elle vous parle, a encore changé l’accomplissement de ce pronostic. La paralysie n’est plus et ne sera qu’un engourdissement à la main et au pied gauches, et le côté reste libre : ce changement vient d’une hydropisie commencée; tous les jours elle a la fièvre, et de temps à autres elle rend une ou deux pintes d’eau ; son poumon commence à s’entamer, et pour ce mal elle fait un grand usage du cresson en nature. Les eaux ne gagnent pas la poitrine, ainsi il n’y a pas lieu au rem’ède qu’elle a indiqué; jusqu’à présent elle ne s’en est pas ordonné; elle ne peut encore pressentir la fin de sa maladie, et elle àttend et désire une époque ; c’est alors qu’infiniment soulagée, elle serait plus éclairée sur son état. 11 paraît qu’elle l’est beaucoup sur celui des autres; je lui ai mené, suivant votre désir, .madame de elle l’a touchée, et lui a dit

tout ce qu’elle devait éprouver; elle lui a conseillé le magnétisme, en lui ajoutant qu’il la soulagerait, mais qu’il ne pouvait la guérir tout à fait de coliques auxquelles elle est fort sujette.

moment de l’éveiller, comme elle m’a dît qu’elle avait un grand secret à me confier, j’ai prié tout le monde de sortir; alors : « Comment « voulez-vous, me dit-elle, que cette dame gué- {( risse? il faudrait la refaire, et le magnétisme ne va pas jusque-là; ses intestins n’ont pas ((le quart de la place nécessaire, voilà ce qui (( cause ses coliques; je n’ai pas voulu l’affliger, ((mais je l’avais sur l’estomac, il a fallu que je (( vous le dise; vous en instruirez maman cjuand (( elle sera seule, afin qu’elle n’imagine pas que (( je lui fasse un secret. » Cette dame, qu’elle n’avait jamais vue, et qui est arrivée pendant sa crise, est effectivement très- contrefaite , et nous craignions beaucoup qu’elle ne lui parlât devant nous de son défaut de conformation.* Je regarde ce fait comme un phénomène de plus; je ne croyais pas qu’au milieu de la franchise et de fabancion de cet état extraordinaire, on put conserver autant de réserve; il faut qu’elle tienne à cette bonté qui caractérise généralement les êtres qui y sont sujets.

Demain je lui remettrai voire lettre, etc.

6’/ gné Leclerc.

HUITIÈME LETTRE

Dit même.

Paris, 22 juillet 1786*

Monsieur,

Depuis ma dernière lettre , il n’est arrivé aucun changement dans letat d’Alexandrine » seulement, depuis le i5 de ce mois, elle a annoncé un accès de fièvre tous les jours* Le jour qu’ellb est magnétisée, elle est de nerfs; le lendemain elle est d’humeurs, et ainsi de suite jusqu’au quinzième jour : alors elle s’en dé*^ barrassera en mangeant au milieu de l’accès. Cette fièvre passée, elle croit qu’elle sera plus clairvoyante sur son état, et sur le terme de sa maladie. Souvent elle vomit; entr’autres, ce matin, elle a rendu, avec des efforts incroyables, de son humeur et du sang; et pour en avoir moins, elle s’est ordonné, pour demain matin, une saignée de trois palettes, qui lui sera faite : quand je suis arrivé chez elle, elle vomi avec son déjeuner une très-grande quantité de bile. Je lui continue mes soins avec le même zèle, et toujours avec la persuasion de leur utilité. Je serai fort aise quand je pourrai* vous mander l’annonce de leur succès...

*.9 /g72e Leclerc*

OBSERVATION

Revenu à Paris, j’ai revu Alexandrine; mais obligé de repartir peu de temps après pour mon service militaire, je l’ai laissée entre les mains de M. Leclerc, et la suite de son traitement ne m’a pas été communiquée.

NEUVIEME LETTRE

De M. de Palier de Lojs, capitaine.

De Lausanne, i»»' août 1786.

Monsieur,

Je n’ai point l’honneur d’être connu de vous, mais vous l’êtes, etc.

M. de Servan est venu établir un traitement magnétique à Lausanne : par diverses circonstances, notre ville est peut-être celle où cette belle découverte devait éprouver le plus de contradictions. Le parfait désintéressement de M. de Servan, la haute considération dont il jouit à tant de titres, son entier dévoùment à cette belle cause, la guérison d’une malade abandonnée de la Faculté, le soulagement de plusieurs autres, le phénomène des somnambules, l’im-

possibilité d’attribuer à aucune autre cause toutes les merveilles du magnétisme, rien n’a pu apaiser nos critiques.

Cependant, mis au pied du mur, ils avouaient des effets , et bientôt ils allaient être forcés à avouer qu’ils pouvaient être curatifs, lorsqu’une marquise parisienne, femme aimable et respectable, est arrivée dans notre ville, où elle est très-connue. Chacun s’est empressé à la questionner sur l’état actuel du magnétisme à Paris. Elle répond que, malgré la décision de l’Académie, ses pLiissans effets ne sont plus contestés, qu’il a opéré et qu’il opère des cures avérées^ mais qu’aussi il produit plus fréquemment des maux affreux; qu’il est fréquent de voir une mort cruelle suivre, au bout de quelques mois, une guérison apparentOé Elle cite Mé je marquis de Brezé, Court de Gébelin, etc.*.. ; elle dit que , ce fluide, trop actif pour les nerfs délicats, produit souvent la folie; enfin, elle nous accable, en assurant qu'elle sait, à n’en pouvoir douter, que M. le marquis de Puységur lui-même, convaincu de tant de suites fâcheuses, a renoncé pour toujours à la pratique du magnéiisme, et qu’il n’existe maintenant à Busancy ni chaîne, ni traitement, ni arbre magnétisé, ni somnambules, etc...... Mon respect pour cette dame ne

m’empêche point de douter qu’elle est mal in*» formée , et M. de Servan s’en croit assuré. Cependant, comme le fait est possible, et que, lorsqu’il s’agit de la santé et de la vie des hommes, la plus légère imprudence devient un crime, je suis en suspens, et je résiste à magnétiser de nouveaux malades, jusqu’à ce que j’aie reçu la réponse dont je vous supplie, monsieur, de vouloir m’honorer. M. de Servan m’assure que vous m’accorderez cette faveur : vous êtes notre guide dans cette voie ; nous marchons avec confiance sous vos drapeaux, persuadés que, si elle est périlleuse , vous mettrez le même zèle à nous en détourner, que vous avez mis à nous en frayer la route, lorsque vous l’avez crue bonne.

Un fait \ient malheureusement à l’appui de nos scrupules. Une demoiselle de vingt -deux ans, attaquée depuis cinq années de maux de nerfs , occasionnés par des maux hystériques, et ayant, il y a dix-huit mois, éprouvé d’heureux effets du magnétisme qu’elle suivit durant cinq semaines à Castres , est venue, il y a environ deux mois , se joindre à la chaîne de M. de Servan. Dès les premiers jours , elle y éprouva des redoublemens d’accès effrayans; mais bientôt ils se calmèrent. Elle tomba dans

un somnambulisme imparfait à bien des égards ^ puisqu’elle entendait tout ce qu’on disait dans la salle, ne pouvait parler, et ne connaissait, point son intérieur, mais parfait , relativement à une délicatesse exquise dans les sensations et les senlimens.Ses maux diminuèrent bientôt ; mais M. de Servan, voyant, au bout de six semaines, que quinze jours s’étaient écoulés sans aucun progrès, et qu’au contraire les accès reparaissaient, voulut savoir quelle en était la cause. Depuis quelques jours elle parlait dans le sommeil magnétique. Il la questionna; elle lui apprit en fondant en larmes que des raisons très ‘fortes lui avaient fait perdre tout rapport avec son magnétiseur, et qu’à moins qu’on ne lui en donnât un autre, elle perdrait tout espoir de guérison. M. de Servan me crut propre à ce remplacement, et la demoiselle m’accepta avec reconnaissance. Dès le troisième jour, le rapport s’établit parfaitement : c’était le 21 du mois dernier. Elle fit des progrès ^rapides, vit son intérieur, jugeait des maux des autres, n’entendait que moi; mon seul regard la mettait

en somnambulisme : elle annonçait ses crises.

Enfin , le 25 , elle m’annonça une crise qui devait durer trois fois vingt-quatre heures, et annoncer une léthargie complète. Une frayeur qu’elle eut

dans la nuit du 25 au 26, retarda la crise de douze heures : ses règles, qui devaient la précéder, ne parurent point; la crise est venue, la léthargie a été complète. Cet état effrayant fut produit par le sang qui s’était porté au cerveau , et avait abandonné les extrémités. Au bout de trois jours, au lieu d’élre à peu près guérie, comme elle me l’avait annoncé, elle est tombée dans le délire accompagné de fièvre ardente. Aujourd’hui la fièvre a diminué, mais elle est toujours en démence ; les règles suspendues ont paru; mon âme est navrée de tristesse. M. de Servan , qui a plus de confiance au magnétisme, et bien plus d’expérience, espère que tout ira, dans peu, au gré de nos désirs; et vous , monsieur, que pensez-vous des suites de cet évènement, d’autant plus inquiétant, que la malade ne veut plus être magnétisée, et quelle prétend être toujours en crise? Pardonnez la longueur de ces détails, ils ne peuvent être indifférens pour celui que l’on sait être sans cesse animé , etc....,

Signé DE POLIER DE LoYS.

Dans la même lettre, M. de Servan joignit ce qui suit :

Je me flattais, monsieur, de l’établissement

du magnétisme animal à Lausanne, et par conséquent en Suisse, lorsque l’accident que vient de vous décrire l’homme estimable de qui vient cette lettre, a renversé nos espérances. Je joins mes prières aux siennes, pour vous supplier de nous honorer d’une réponse et de vos conseils. L’état de démence me paraît se cohfirmer : les règles ont reparu , la fièvre a diminué , et cependant l’ordre des idées ne s’est point rétabli.

Jugez de notre état par votre cœur, et par les épreuves cruelles où le magnétisme vous a souvent exposé vous-méme. Acceptez en même temps, etc

Signé Servan.

P. S, da 2 août. Celte lettre n’ayant pu partir hier, la démence a augmenté, et la fièvre a diminué ; la nuit a été affreuse. Quatre personnes ne pouvaient la contenir. On a profité d’un moment de calme pour la mettre dans un bain tiède : il a apaisé le transport ; mais la démence subsiste , sans fièvre. Tel est dans ce moment, à midi, l’état de celte infortunée. J’ai inutilement tenté de la mettre dans le sommeil magnétique. Elle a paru s’assoupir quelques secondes, et s’est animée de plus en plus. J’ose, monsieur, vous importuner encore par

la réitération de mon ardente prière, de nous honorer d’une prompte réponse, d’autant plus essentielle , qu’indépendamment du sort de cette infortunée, un grand nombre de malades restent en suspens, et attendent votre décision avec une vive inquiétude.

DIXIÈME LETTRE

Du même.

Lausanne, le 17 août 1786*

C’est comme si vous l’aviez vu , monsieur, du moins quant à l’état de la demoiselle. Relativement aux propos de la marquise, ils n’influèrent en rien sur mon opinion , avant et durant la léthargie; ma confiance était complète; l’élat de mort apparent et absolu qui dura plus d’un quart d’heure, ne me causa aucun trouble, etc

Ma confiance allait en croissant; mais lorsqu’au lieu de voir terminer cette horrible crise au bout des trois jours, je la vis, à la suite d’une saignée au pied , battre la campagne , exiger de moi et de dix assistans, des minuties presqu’infaisables, comme placer autour de sa tète

des rubans dans un certains sens, et se dire

perdue si l’on n’observait ponctuellement

une foule de babioles qu’elle ordonnait coup sur coup, et qu’elle faisait défaire et refaire sans relâche et sans nous donner le temps de respirer, tous les assistans étant d’ailleurs convaincus qu’elle était folle, et se riant de ma prévention, accablé de fatigue , par une action continuelle de trente-six heures, durant laquelle, en outrepassant de beaucoup mes forces , je m’étais soutenu par la conviction de voir, à l’époque marquée, le moment d’un réveil tranquille, et le commencement de sa guérison, j’avoue, disje, que celte totale déception, l’épuisement complet de mes forces, mon inexpérience, l’absence de M. de Servan (c’était la nuit), me jetèrent tout à coup dans l’abandon du désespoir; cette extrême fatigue m’accabla , l’épuisement, le trouble, le malaise de l’inanition, et plus encore la conviction d’avoir contribué au malheur affreux que j’avais sous les yeux, tous ces motifs me jetèrent dans un état si fâcheux, que M, de Servan fut plus en peine de moi que de la demoiselle. Nous vous écrivîmes le surlendemain, monsieur; la démence de la demoiselle était à son comble; mon sang se glace en pensant aux dangers qu’on lui a fait courir ; les

personnes cîiez qui elle logeait avaient résolu de lui faire une grande frayeur; la sœur de la demoiselle arriva heureusement de la campagne, et s’opposa à ce détestable remède ; on Favait déjà contrariée et violentée de mille manières ; elle prétendait (et je le crois) être toujours en somnambulisme, etc

M. de Servan, qui Fa endormie deux fois par jour, m’a permis d’aller la voir ce matin; je Fai trouvée d’un sens et d’une tranquillité parfaite, et au bout de deux minutes je Fai mise dans le sommeil; aussitôt elle m’a dit que non seulement je lui avais sauvé la vie dans sa léthargie, mais que dès-lors je n’avais cessé de la lui sauver encore , en conservant notre rapport. Malgré tout ce qu’on a fait pour vous dissuader (m’a-t-elle ajouté), votre volonté a été ferme (et c’est vrai); de mon côté, je n’ai cessé de l’entretenir, malgré la distance, et il ne finira qu’à la guérison complète de tous mes maux que j’espère, si du moins vou^ persistez dans votre volonté, et surtout dans votre confiance en mes directions. Je lui ai répondu que telle était mon intention , d’autant plus qu’un ami (pardonnez , monsieur, cette expression que mon cœur a placée dans ce moment sur mes lèvres, et que vous savez nécessaire à Fintelli-

gence d uo somnambule) m'avait écrit sur elle précisémeiil les mêmes choses. — Ah î mon ami, c’est que la vérité est une, cet ami sait la voir. Il 'VOUS a envojé de V action, et malgré la distance, il nous a sûrement fait du bien : voici sa lettre qu’il me recommande de placer sur votre estomac. Ah ! quel plaisir elle me fait , elle va

aussi vous donner des forces, etc

J’ai cru devoir avec prière l’empêcher, etc.... La marquise, faiseuse de fausses nouvelles, mériterait, sans doute, de payer tout le mal qu’elle nous a fait , et de boire jusqu’à la lie le calice d’amertume que vous avez mis dans mes mains : cependant, en me procurant cette excellente lettre , je lui dois un plaisir qui compense la peine,* et en détrompant les personnes quelle asifort induites en erreur, j’aurai soin de ménager son amour-propre; j’oublierai que c’était de vous-même, M. le m rquis, qu’elle prétendait tenir tout ce qu’elle disait. Permettezmoi de vous, etc.....

Signé DE PoLiER DE Loys.

ONZIEME LETTRE

De M. Seivan, ancien avocat- général du parlement de Grenoble,

Lausanne, le 17 août 1786.

M. de Polier vient de me communiquer, monsieur, la lettre intéressante qu’il a reçue de vous. Vous y marquez , pour la malade qui nous a beaucoup alarmés , un intérêt digne de , etc,... , et je crois vous faire quelque plaisir en vous apprenant les suites de cet évènement : je pris la liberté de vous écrire à la hâte quelques mots dans la lettre de M. de Polier; mais je fus obligé de contraindre mes idées; vous avez démêlé la vérité , monsieur ; le trouble de M. de Polier, joint à une frayeur soudaine dans le moment le plus critique . où la nature s’occupait d’une révolution décisive au milieu d’un sommeil magnétique tel que je n’en ai jamais observé, ces deux causes jetèrent notre jeune malade dans une démence effrayante ; ni mes forces ni mes occupations ne m’avaient permis de m’en charger. Ma femme commençait ellemême un sommeil magnétique où je voulais

m’appliquer tout entier; et d’ailleurs j’étais bien loin de connaître la sensibilité presqu’in* croyable de mademoiselle Sirven.ie fus obligé, après l’avoir retirée des mains d’un de mes domestiques, dont Faction ne faisait que la tourmenter, d’en charger un jeune homme de l’àme la plus sensible, confiant, mais tout à fait inexpérimenté dans le magnétisme; ce fut encore, j’ose le dire , un malheur que la malade donnât elle -même, dès les premiers momens de sa dernière crise, l’ordre le plus formel et le plus rigoureux de ne laisser approcher d’elle nul autre que son magnétiseur. Je savais combien je devais respecter cette défense ; mais en même temps je la voyais livrée à l’inexpérience et aux inquiétudes de son jeune magnétiseur. ""

Mes craintes ne furent que trop justifiées* Le mal de la démence ne fut pas d’abord celui que je craignis le plus, mais celui des faux remèdes. A l’instant de cet évènement, ce fut un soulèvement général contre le magnétisme; j’étais accusé de tout : ce ne fut qu’avec une peine infinie que je pus arracher cette infortunée à la

cabale, etc ; déjà on employait la violence

contre la malade, et je frémis de ses effets: enfin j’obtins heureusement quelle fût trans-

portée dans une maison de campagne à portée de la ville, et sous la garde d’une parente sensée, douce et vigilante. C’est là, monsieur, que j’ai pu observer à loisir un phénomène tout nouveau pour moi. M. Mesmer, avec qui je venais de passer tout l’hiver, m’avait dit que les fous n’étaient au fond que des somnambules déran-* gés, et j’avais fait peu d’attention à cette espèce de paradoxe; mais je puis assurer que j’en ai vérifié toute la justesse, du moins dans ce sujet que j’avais sous les jeux, tandis que les témoins ordinaires ne pouvaient voir dans mademoiselle Sirven qu’une simple démence. Je m’aperçus bientôt qu’ayant toujours les yeux également ouverts, elle rentrait périodiquement à certaines heures du jour en crise magnétique : ce période commençait à midi et finissait vers le coucher du soleil; elle était véhémente et pleine d’action , et vers le matin elle dégénérait en enfance imbécille. Je constatai l’état de crise magnétique par toutes les épreuves imaginables , et je puis dire, monsieur, que cette malade vous aurait donné une grande preuve de la vérité des pôles; elle ne voyait, ne faisait rien qu’en se dirigeant du nord au midi ; elle était d’une sensibilité exquise aux procédés magnétiques , et cette sensibilité marquait toujours sans erreur

la nécessité d observer les pôles (i). Quant à son discernement des maux et des pensées de ceux qui l’approchaient, il passe tout ce qu’on en peut croire. Je serais infini , monsieur, si je vous racontais en détail les phénomènes de ce somnambulisme; je les ai rassemblés avec quelque soin, et l’on pourrait, de tous ces faits, tirer une théorie sur la folie, bien neuve et vraisemblablement utile ; mais je vous avoue que j’ai trop de répugnance pour les théories j,>d"après quelques observations qui ne tombent que sur un seul sujet : c’est l’inconvénient de l’ouvrage de M. il est à souhaiter qu’on l’évite.

Quoi qu’il en soit, monsieur, c’est en séparant sans cesse l’état d’enfance et de démence de l’état de crise magnétique , que je suis parvenu à suivre le véritable instinct de ma malade, et c’est en le suivant à la piste , qu’enfin sa raison s’est entièrement rétablie ; elle est maintenant rentrée dans le cours du somnambulisme qui n’a rien d’extraordinaire ; la tête et l’estomac veillent et dorment chacun à leur tour, sans se troubler et se combattre comme auparavant ;

(i) r.e petit m’avait déjà présenté cette particu-

îarité. page Siy des Mémoires précités. Je rien

ai point eu d’autres exemples.

tout est à merveille , mais je ne suis pas sans alarme pour le retour prochain des règles. Au reste, monsieur, vous jugez bien que je n’ai pas cru madame la marquise de quand elle a publié votre désertion du magnétisme; je savais ÎDien que vous n’abandonneriez pas le champ de bataille le lendemain de vos victoires. Puissiez-vous les continuer long-temps, monsieur! Mais, au nom de l’intérêt vif et sincère que vous m’avez inspiré, puis -je me flatter que vous voudrez bien quelquefois m’en faire part, ainsi que des découvertes nouvelles dans ce beau champ d^’expériences où vous avez montré? etc...

On nous parle ici de plusieurs inventions du pèreHervier; mais j’attends que vos épreuves les aient confirmées. Veuillez, etc

Signé Servan.

DOUZIEME LETTRE

De Madame la baronne de Reich.

De Zientzheim, près Colmar, le 17 novembre 1786.

Combien je me trouverais coupable, monsieur, d’avoir si long temps différé, etc

le ne me suis pas dissimulé que je trouverais des entraves au magnétisme; peut-être ai-je' à m’applaudir de ce qui souvent afflige. Mon âge me rend intrépide , tout en sentant que je n’eusse pas osé montrer ce courage autrefois; je discouragCj parce que je me trouve seule femme en vue , et que les sarcasmes d’enthousiaste et de fanatique me sont prodigués amplement : ce n’est pas là ce qui m’affecte, mais l’abus de pouvoir qu’exercent souvent des supérieurs sur ceux qui leur sont soumis. J’espère vous donner incessamment un procès-verbal bien intéressant sur un religieux de l’Ordre de Malte, que le cagotisme et la vindicte de son chef avaient forcé de me quitter: ce malheureux languissait depuis trente ans , il avait ressenti les effets les plus heureux et les plus marqués du magnétisme, lorsque je me le vis arracher par la violence. J’avoue c|ue j’ai ressenti un sensible chagrin. Je voyais cet infortuné, victime de son supérieur, et je me décidai à réclamer l’autorité du Prince, grand prieur de l'Ordre, parce qu’indépendamment de mon vif intérêt pour mon malade, j’envisageais encore ce que pouvait faire à la société un pareil éclat, qui infailliblement eût fait sonner le tocsin contre les magnétiseurs. Monsieur le grand prieur m’ac-

corda tout ce je lui demandai; injonction au supérieur de me renvoyer son religieux , et forte réprimande d’en avoir agi ainsi. L^infortuné J forcé de céder aux ordres de son chef, se consumait de douleur, parce que son état s’était fort aggravé d’une lacune de six semaines; enfin , la veille de me rejoindre , une fièvre des plus violentes se manifeste avec les symptômes les plus critiques et les plus alarmans, et il est en peu de momens si mal, qu’on lui administre tous les sacremens : un chirurgien qui avait sa confiance, m’est dépêché en diligence par lui, pour me dire qu’il meurt faute de secours, et ayant l’entière confiance que le magnétisme le sauverait encore. M. de Lutzelbourg était chez moi : dans un péril si pressant, il osa ce qu^au- Irementilne se serait jamais permis, il initia le chirurgien, et fit part à la société de l’indispensable nécessité où il s’était trouvé de le faire ; eh bien! monsieur, toujours nouvelle merveille! cet homme moribond, en vue de toute la ville de Selestatt, n’a pas été cinq minutes rendu au magnétisme, qu’il est revenu à lui , et, par suite, a craché un dépôt de sang caillé et d’humeurs affreuses ; il est encore bien faible , mais tout nous fait espérer que nous le sauverons. Lundi prochain , en dirigeant notre route pour Stras-

bourg , nous devons , MM. de Lutzelboorg , Dessert et moi, nous y arrêter toute une soirée pour bien consigner la vérité de ces faits. Mes parens, bien touchés de votre souvenir, me chargent de vous présenter les plus empressées assurances de leur attachement. Vos leçons, monsieur, sont pour nous une doctrine précieuse que nous chercherons à étendre et à transmettre dans les mêmes vues que vous ; malgré tous les détracteurs, vos principes feront toujours des prosélytes; c’est la seule récompence digne de nos travaux. L’intempérie des saisons a rendu pour nous cette année moins féconde en cures; j’en ai eu peu de saillantes ici, et dans un groupe assez considérable , pas un somnambule pour moi; cela me chagrinait un peu , lorsque , tout à la fin de mon traitement , j’obtins le baron de l’Espérance, brigadier des armées du roi, et ci-devant gouverneur des îles septentrionales : il avait, depuis six ans, âgé de soixante, une surdité considérable d’une oreille, journellement de violens maux d’estomac, et deux ou trois accès de migraine par semaine; dès les premiers momens, il dit qu’il guérirait de tout, hors de la migraine, parce qu’elle est de naissance et de famille, mais que les accès s’éloigneraient et seraient moins violens; à cela

îi ajouta que je lui verrais bien des accidens dont il ne fallait pas m^effrayer, parce que tout opérerait pour son bien. Il eut à la vérité des convulsions si affreuses à plusieurs reprises dans différentes crises, qu il y avait de quoi alarmer quiconque n’aurait pas été persuadé de l’agent salutaire j ses crises étaient trèsdonguesj il en eut une de douze heures : pendant tout ce temps, personne ne pouvait, même à une grande distance, l’approcher sans lui donner de forts frémissemens, ainsi que le moindre contact étranger; sa dépendance pour moi était si entière, qu’il ne pouvait du tout se mouvoir d’aucune manière, sans un acte de ma volonté, le déterminant à tout ce que je voulais de lui , marchant, écrivant quand je voulais; l’être enfin, je puis le dire, le plus étonnant pour moi, d’après tout ce que j’ai écrit sous sa dictée; très -bon médecin pour mes malades, enfin ne me laissant rien à désirer, puisque j’ai eu le bonheur d’obtenir son entière guérison : la surdité a cessé totalement depuis un mois, et cet homme, obligé de se ménager sur tous ses alimens depuis nombre d’années, peut impunément se livrer à tout son appétit. Ce qui me flatte le plus, monsieur, et ce Çue je suis bien pressé de vous dire pour l’avantage du magnétisme , c’est que bon nombre

de personnes à Paris ont connu le baron de l’Espérance infirme, et que sa femme, qui habite Versailles, où bientôt il espère la joindre, nous servira encore de témoin ; bon nombre de ceux de ses environs, ravis d’admiration, ont signé mon jburnal. Mais représentez-vous mon étonnement, quand, ma cure finie, pour un léger mal de dents , j’obtins non seulement une crise, mais l’assurance que j’en obtiendrais quand je le voudrais, en raison du germe toujours existant de migraine : voici sept semaines qu’elle n’a paru, etc

Signé la baronne de Reich«

Premier proces-verbal qui m'a été adressé par M, le Vavasseur, capitaine d^artillerie des colonies»

cure magnétique.

Douay, I0 20 janvier 1786.

Le 14 juin 1786, mon frère ressentit, vers les huit heures du matin , une grande lassitude accompagnée d’une fièvre violente et d’un point de côté. Je le magnétisai, ce qui lui fit rendre

par le haut beaucoup de vents (i). Comme il était très-faible J il se coucha. Il fut toute faprèsdînée sans uriner, et il souffrait beaucoup dans la région de la vessie. Je . ne Feus pas plutôt magnétisé, qu’il urina abondamment.

Le magnétisme lui a constamment procuré le même soulagement toutes les fois que je Fai employé, et j’avais soin, avant que de le toucher, de lui faire essayer d’uriner, pour m’assurer si c’était effectivement au magnétisme que je devais attribuer cet effet.

Le i5il n’avait plus de fièvre, mais le point de côté et la difficulté d’uriner subsistaient toujours. A environ une heure et demie, étant levé, il eut une faiblesse que je fis cesser en le magnétisant , mais je ne pus le faire uriner comme je le désirais. Je le mis en communication avec un petit arbre magnétisé (2) qui était dans sa

( ï) Toutes les fois que je Fai magnétise' , j’ai remarqué le même effet, et j’ai actuellement un autre malade qui éprouve la même chose dès que je le touche.

(2) On ne saurait trop recommander l’usage des arbres pour réservoirs magnétiques^ ou pourrait, sur chaque baquet, mettre un arbuste encaissé, et il faudrait préférer ceux qui gardent leur verdure pendant l’hiver.

chambre ^ et il urina. Je continuai de le magnétiser, et il ferma les yeux.

Comme son côté lui faisait beaucoup de mal , j’y appliquai un conducteur de verre delà main gauche, et je conduisis, le long du conducteur, les doigts de la main droite , en allant du corps vers ma main gauche, comme si j’eusse voulu soutirer le mal, ce que j’opérai en effet, car, en fort peu de temps, le mal disparut. Le malade respira librement, et, à mon grand étonnement, ses yeux s’ouvrirent sur le champ, et il se trouva dans le meilleur état possible ; la nuii se passa fort bien.

Le 17, à deux heures après midi , il eut une convulsion très- forte, et envie d’uriner sans possibilité de le faire. Je lui procurai une évacuation en le magnétisant ; dans l’après-midi il eut deux fois les memes douleurs, et je lui appliquai deux fois le même remède avec un pareil succès.

Cette rétention d’urine que j’apaisais instantanément, mais qui revenait sans cesse , me donnait de l’inquiétude.

Heureusement M. de Puvsé^ur venait d’arri-

ver, et demeurait à côté de chez moi; je courus chez lui pour le prier de voir mon frère et de le magnétiser.

Des considérations particulières l’empêchèrent d’acquiescer à mes sollicitations, mais il •voulut bien m’aider de ses conseils, lorsque je l’eus instruit, en détail , des accidens de la maladie, et surtout de cette crise de la veille.

Il me dit que la crise ayant cessé spontanément avec le point de côté, je ne pouvais espérer de crise salutaire qu’en reproduisant ce point, ce qui n’était pas impossible, pourvu que je le voulusse fortement (i).

Je retournai promptement vers mon malade, qui avait besoin de mes secours, étant dans des convulsions ; je le fis uriner, et je continuai de le toucher avec intention. Comme je n’opérais pas assez vite selon mon désir, Je me renforçai de mon arbre, et j’eus la satisfaction de voir mon frère tomber en somnambulisme parfait. Et le point de côté étant revenu, je le consultai sur son état; il me dit qu’il ne durerait pas longtemps, et qu’il n’urinerait plus que deux fois avec peine, que sa crise finirait naturellement à sept heures du malin, quand il aurait uriné ( il était environ neuf heures du soir) , et que le lendemain matin il aurait une crise naturelle, qui finirait naturellement comme l’autre.

(i) Les magnétiseurs ne doivent jamais oublier que confiance et volonté soni leur devise.

Je lui demandai s’il voulait écrire cette pré-^ diction, à quoi il répondit qu’il n’y voyait pas, mais qu’il l’écrirait à tâtons. En effet, il écrivit ces mots : Je ne pisserai plus que deux fois avec peine f y Sur son assurance qu’il serait tranquille toute la nuit, je l’ai laissé avec sa garde , que j’ai mise en rapport avec lui pour qu’elle put s’en faire entendre et lui donner ce dont il aurait besoin. La nuit s’est en effet bien passée. A sept heures du matin, le i8, il a eu une convulsion plus forte qu’il n’en avait encore eu ; il a uriné, et ses yeux se sont ouverts. Il ne s’est rappelé de rien de ce qui s’était passé depuis le commencement de la crise. A huit heures trois quarts il est rentré naturellement en crise parfaite. A ûeuf heures trois quarts il a éternué, ses yeux se sont ouverts, il a entendu ceux qui parlaient dans le moment, et à l’instant même il est retombé en somnambulisme. Consulté sur son état, il a répondu que cette crise serait la dernière qu’il aurait; qu’à plus de midi il aurait une convulsion plus forte

(i) On ne doit pas regarder cet e'crit comme un tour de force ; je ne l’ai fait faire que pour pouvoir convaincre mon frère du somnambulisme dans lequel il était tombé, dans le cas où il refuserait d j croire.

encore que les précédentes, et qu’il sortirait de crise après avoir uriné. A midi un quart, il a eu une convulsion terrible; cinq personnes robustes pouvaient à peine le contenir : cet étal a duré jusqu’à une heure un quart.

Dans les momens de relâche, interrogé si le magnétisme lui ferait du bien , il a répondu qu’il le soulagerait, mais qu’il ne le ferait pas uriner plutôt. A une heure, on lui a demandé si sa convulsion durerait encore longtemps; il a répondu qu’elle durerait un quart d’heure.

A une heure un quart il a uriné, et à l’instant a ouvert les yeux. Il était très-fatigué, mais ne se souvenait de rien , pas même d’avoir souffert. Ses urines, qui, depuis le commencement de sa maladie, avaient été fort claires, étaient troublées et chargées; le point de côté était disparu. Il a uriné plusieurs fois dans l’après-midi, sans difficulté ni douleur. J’ai tenté de le magnétiser le soir, et je n’ai pu parvenir à lui faire éprouver aucun effet.

Aujourd’hui 20 , il se porte parfaitement bien.

Je certifie les détails ci-dessus conformes a la plus exacte vérité.

Signé LE Vavasseur.

Deuxieme proceS''^erbal, qui rn a été adressé par M. le comte de Sérent,

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