‹ Du magnétisme animal, considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique généraleChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des faits qui auraient dû conduire à la certitude de l’existence du magne'tisme animal.

Parmi les phénomènes résultans de rapplication du magnétisme animal, le plus extraordinaire est sans contredit le somnambulisme magnétique. Tout malade , dans cet état , bien dirigé par un magnétiseur expérimenté, nonseulement connaît la cause , juge des symptô-^ mes et annonce le terme de ses maux, mais indique encore tous les moyens qui peuvent aider la nature au travail de sa guérison. Nier que ces facultés existent en lui, parce qu’on

ne peut les concevoir, n’en détruit pas la réalité; mais comme l’expérience seule peut en donner la certitude , et qu’il est rare qu’on puisse prendre assez de précautions et de soins pour faire des épreuves tellement satisfaisantes, qu’il ne puisse rester aucun prétexte au doute et à l’incrédulité, il n’est pas étonnant que, par l’annonce seule de ce phénomène , on ne soit pas parvenu à prouver la réalité de l’action magnétique animale.

Mais il est d’autres effets de cette action, non moins admirables , en même temps qu’ils sont plus faciles à produire et à observer, qui eussent dû, ce me semble, amener plus naturellement à la conviction de l’existence de Fagent qui les produit; je veux parler, premièrement du rapport qui s’établit entre un magnétiseur et l’être mis par lui dans l’état complet de somnambulisme; ce rapport, ainsi que je l’annonçais dans mes premiers Mémoires, comparable à celui qui existe entre une baguette de fer et une aiguille aimantée placée sur son pivot, est tellement frappant, qu’on verra toujours, avec plus ou moins de mobilité, le som- . nam.bule magnétique obéir à l’indication de son magnétiseur, ainsi que l’aiguille obéit à la baguette qui la fait se mouvoir.

CVst vraisemblablement la singularité de ce premier phénomène, aperçu par M. Mesmer, qui lui avait fait désigner sa découverte du nom de magnétisme animal.

Le deuxième effet que développe encore plus vivement, peut-être, le somnambulisme magnétique , est la manifestation de tous les phénomènes de Félectricilé , communication instantanée, chargement, déchargement, isolement, attraction , répulsion ; à l’exception enfin de tout ce qui pourrait amener le désordre et la ' destruction^ tels que la comburence et la détonation, tous les rapprochemens s’y trouvent..,. C’est l’observation que j’avais faite de ces rapprochemens qui m’avait porté à désigner dans mes premiers Mémoires l’effet de notre action sur le principe vital du malade, par le nom à' électricité y plutôt que de celui de magnétisme animaL

Mais pourvu que l’on s’entende, il importe peu de quel terme ou de quelle langue on se serves il est d’ailleurs si difficile, je crois, avec d’anciens mots , de pouvoir donner la juste définition de nouvelles connaissances et de nouvelles choses , qu’il faudra nécessairement, lorsque l’on reconnaîtra l’existence d’un agent mis en action par la manwelle seule de notre vo-

lonté , lui donner une dénomination qui lui soit propre. Les mots électricité , magnétisme , désignant deux phénomènes de la nature que jusqu’ici l’on a cru devoir particulariser, il serait impossible que ces mots pussent donner l’idée juste d’un troisième principe , ou de la source dont, peut-être, les deux premiers émanent. ^

Mais si les effets qui se manifestent par l’action de la puissance magnétique, sont aussi .véritables, aussi frappans que vous Tannoncez, me dira-t-on sans doute, comment se fait-il qu’on ait pu se refuser à les admettre et à les croire ? Je ne puis répondre autre chose à cela , sinon que bien peu d’hommes célèbres parleurs profondes connaissances, ou tenant à des associations savantes, se sont donné la peine de venir lés voir, et encore moins de mettre tout le soin nécessaire à les bien examiner; et que telle conviction qu’un grand nombre de personnes isolées puissent acquérir de la réalité d’une nouvelle découverte, toujours elle restera et devra rester ignorée ou contestée, tant que les compagnies savantes , seules faites pour diriger l’opinion publique, ne les auront pas reconnues.

Je ne blâme point la méfiance des compa-

gnies savantes à mon égard; elle est trop justifiée par les erreurs que dans tous les temps elles ont eues à combattre; mais je crois devoir

néanmoins à mes lecteurs le récit de ma con-

duite et des efforts que j’ai faits pour persuader ces mêmes compagnies.

J’ai parlé, dans la deuxième partie de mes Mémoires , d’une fille épileptique , native de Dorrnans, nommée Magdeleine , que j’avais admise à mon traitement à Busancy ; soit que, par la faute de cette fille qui , très-peu raisonnable, ne mettait aucune exactitude à suivre, étant éveillée, ses indications somnambuliques; soit que le degré trop avancé de sa maladie rendît sa cure plus longue à s’opérer, toujours est il que n’étant pas encore guérie, et mes affaires m’appelant à Paris, je pris le parti, afin de lui continuer mes soins, de Ty mener avec moi.

Celte fille, dans l’état de somnambulisme , était de la plus grande mobilité magnétique ; et comme, à ses maux de nerfs près, elle était d’une très-forte complexion, je ne craignais point de nuire à sa santé en la soumettant à toutes les expériences dont elle était susceptible. Parmi tous ceux qui dans ce temps sont venus chez moi satisfaire leur curiosité, il doit

sans doute en exister encore beaucoup qui se rappelleront les heures qu’ils y ont passées et les détails dans lesquels je vais entrer.

Avant de faire paraître Magdeleine , je com-

mençais toujours par annoncer aux spectateurs, non seulement ce que j’allais opérer, mais ce que chacun , pour sa propre conviction , pourrait opérer lui-même. Cette fille une fois en somnambulisme, disais -je à tout le monde, vous présentera la manifestation de tous les phénomènes de l’électricité et de l’aimant; comparable d’abord en tout , à un corps isolé chai'gé de fluide électrique, elle n’aura de communication qu’avec moi, de telle sorte que , pour la toucher sans risquer de lui faire mai , et vous en faire entendre, il faudra que je vous mette en rapport avec elle. Alors, indifférente au repos ou au mouvement, elle obéira à toutes les indications de votre volonté , avec autant de promptitude qu’une aiguille aimantée obéit au fer qui lui est présenté. On doit bien penser qu’une annonce aussi extraordinaire disposait plutôt les esprits de la plupart des assistans à l’attente d’un spectacle illusoire qu’à celui d’une réalité ; mais mon sujet d’expérience était d’une nature tellement rassurante, par l’état passif de toutes ses sensations , que je me croyais bien

.%ùr de triompher par lui de toutes les incertitudes et de tous les tâtonnemens de l’incrédulité.

Lorsque Magdeleine était entrée , j’opérais donc sur elle ce que j’entendais désigner ironiquement du nom de grand œuvre ou de mystère. En deux ou trois minutes, et sans qu’aucun mouvement ni changement se pût remarquer en elle , elle fermait les yeux et se trouvait dans l’état électro - magnétique. J’invitais alors les deux ou trois personnes qu’avait à l’avance désignées la société, de commencer les expériences. Touchait-on le bras, le tablier seulement de cette fille, on la voyait s’agiter ou souffrir; une parcelle de papier mise sur sa tête à son insu la lui faisait baisser comme si on l’eût chargée d’un fardeau lourd et difficile à supporter. Je dois dire qu’à chaque commotion qu’on lui donnait (car c’en était véritablement une), je m’empressais par mon toucher de remettre ses nerfs en repos; et le mal qu’elle avait éprouvé était aussitôt réparé. . . • Lui parlait-on , elle ne répondait point, et tel bruit que l’on fît à peu de distance de ses oreilles, elle n’y paraissait pas sensible. Je faisais signe alors, car je ne parlais pas, dans la crainte qu’on ne soupçonnât quelqu’intelligence entre cette fille et moi; je pro-

posais^ dis- je, à quelqu’un, par signe, de me donner la main; aussitôt, devenue indifférente a son approche, elle lui répondait comme elle l’eût pu faire dans son état naturel. Huit ou dix personnes se tenaient-elles par la main, pourvu qu’elles communiquassent avec moi, la dernière ou la plus près d’elle répétait avec le meme succès ces expériences. Lorsque je croyais avoir assez prouvé l’analogie des phénomènes qu’elle avait présentés avec ceux de l’électricité, je passais aux expériences qui devaient de même prouver cette même analogie avec l’aimant. Pour cet effet je me plaçais donc vis-à-vis d’elle, et sans lui parler, je la faisais lever de sa chaise, et je la dirigeais avec ou même sans le signe de la main qu’elle n’aurait pu voir, au reste, puisqu’elle avait les yeux fermés), dans tel endroit de la chambre ou sûr telle chaise où je voulais qu’elle allât se placer; je lui faisais ensuite, et toujours mentalement, toucher, prendre et m’apporter de même tel objet que ce fût : mais comme, en ne la voyant agir que par moi, on eût pu croire, avec quelqu’apparence de raison, que, d’après de certaines conventions tacites, je m’entendais avec elle, je disais alors à tous les spectateurs : « Je n’ai fait les expériences que vous venez de voir que pour vous indiquer de

quelle manière vous devez vous y prendre pour les répéter vous™mêmes; celui de vous avec lequel je vais mettre cette fille en harmonie va la faire obéir, ainsi que je Fai fait, à toutes les indications de sa pensée; je ne vous demande qu’une chose, c’est qu’une fois votre volonté déterminée, elle demeure ferme, constante et ne change plus de direction. Figurez-Vous quelqiFun n’ayant jamais vu de boussole, à qui l’on donnerait à tenir une baguette de fer, en lui disant qu’avec elle il peut diriger Faiguille à sa volonté; si chaque fois qu’il la verrait tourner d’un sens, il allait subitement reporter sa pointe de fer d’un autre, vous sentez que ne produisant en elle alors qu’une oscillation, il en pourrait tirer toutes les conclusions les plus favorables à son ignorance ou à ses préventions. Ce serait bien pire encore, si son amour-propre, révolté de l’espèce d’acbarnemcn.t que Faiguille aurait à suivre toutes ses indications, il allait brusquement sauter d’un pôle à l’autre, car Faiguille alors, reprenant impérieusement sa première position, mettrait le comble à son incrédulité. Vous allez être à l’égard de cette fille, messieurs, absolument dans le même rapport que la baguette de fer à l’égard de Faiguille aimantée; ce lera donc votre faute, et non la sienne, si vous

la voyez un seul instant vaciller à suivre la di-? rection de votre volonté. »

Je ne puis m’empêcher de rire encore en me rappelant aujourd’hui le peu d’empressement que l’on mettait à essayer cette dernière et concluante expérience; autant on en avait indifféremment mis à essayer celle des communications électriques, autant on se refusait pour celle-ci à se mettre en évidence. Il est vrai qu’il fallait d’abord commencer par un acte de foi toujours bien difficile à faire, et se conduire ensuite en conséquence; ce qui peut-être est plus difficile encore. Quoi qu’il en soit, il n’y eut pas une séance où sept ou huit personnes au moins ne fissent l’essai de leur volonté , et dans laquelle il n’arrivât tout ce que j’ai précédemment détaillé. Portait-on fortement sa pensée sur un objet, et le désignait -on de la main ou simplement des yeux, cette fille s’y dirigeait, le touchait ou le prenait sans balancer; arrêtait-on par méfiance ou timidité la direction de sa pensée , cette fille en suivait les oscillations ; changeait-on sa direction dans l’espoir de la faire se tromper, on la voyait vaciller, s’arrêter ensuite tout court et rester à sa place. Une volonté faible et peu déterminée était à son égard ce que la baguette de fer est à l’aiguille

aimantée , lorsqu’à une trop grande distance elle n’en reçoit que de faibles influences.

Quoique cette fille , dans l’état magnétique, eût toujours les paupières exactement fermées, et que jamais elle ne pût les ouvrir, pour ôter néanmoins tout soupçon d’adresse ou de subterfuges de sa part , je lui mettais , lorsqu’on le désirait , un épais bandeau sur les yeux, ce qui lui était parfaitement égal, ainsi qu’à moi; elles résultats de sa mobilité magnétique étaient les memes.

Que de personnes à l’estime desquelles j’avais quelques droits de prétendre, et combien d’autres que, d’après la considération dont elles jouissaient dans le monde, il m’eût été flatteur de convaincre de la réalité des phénomènes que je leur offrais , sont cependant sorties de chez moi , non seulement sans croire à ce qu’elles avaient vu et opéré par elles-mêmes, mais avec plus que du doute de ma bonne foi! Combien l’idée du passer à leurs yeux, si ce n’est précisément pour un thaumaturge, au moins pour un enthousiaste abusé, a été et est encore pénible pour moi ! Quel est donc l’empire de la prévention , si la vérité la pins pure, présentée par l’être le moins intéressé à la déguiser, ne peut en détruire le ténébreux prestige ?

Quoique je me sois imposé la loi de ne nommer aucune des personnes qui, pendant deux mois, sont venues successivement chez moi se rendre acteurs ou témoins de mes expériences, je crois pouvoir cependant, sans indiscrétion, en nommer une chez qui s’en fit une des plus remarquables. M. le baron de Besenval m’avait écrit pour me témoigner le désir que je me rendisse un soir avec ma somnambule chez M. Mitouard, pharmacien célèbre et savant chimiste. Il y avait une assemblée nombreuse dont je ne connaissais que fort peu d’individus; après avoir exercé avec ma bonne foi accoutumée les facultés électro magnétiques de Magdeleine, et m’étre fort bien aperçu qu’on apportait peu de foi à leur réalité, je priai M. Mitouard lui-même de vouloir bien pour un moment supposer vrai ce que je ne pouvais lui persuader; quand même, lui dis-je, il y aurait quelque mystère à ce que je vous propose*, et que les faits que vous venez de voir tiendraient à une cause différente de celle que je vous annonce, il sera toujours curieux pour vous, dussiez-vous ne pas deviner pourquoi, de voir cette fille agir d’après votre seule pensée; mais dirigez-la bien , et veuillez fortement son exécution. M. Mitouard y ayant consenti, il fit pari

à quelques personnes en secret de ce qu’il allait mentalement exiger de la somnambule; et ce préliminaire , qui m’assurait de la direction fixe de sa pensée , ne me laissa pas de doute sur le succès de Fexpérience. Ayant donc mis cette fille en communication avec lui , je la laissai à son entière disposition, et me retirai dans un coin de la chambre. M. Mitouard , après l’avoir fait marcher et s’asseoir, lui avoir fait prendre différens objets, tant sur la cheminée que sur des tables, ce qui, d’après la promptitude avec laquelle elle obéissait à ses intentions , me faisait juger de la fermeté de leur direction, s’arrêta; et, debout devant elle, sans faire aucun mouvement, il demeura profondément recueilli. Dans l’instant la somnambule porte la main vers une poche de son habit, y pénètre jusqu’au fond, et en rapporte trois petits clous à vis qu’il y avait mis et qu’il avait eu en effet l’intention qu’elle allât y prendre L’étonnement de M. Mitouard , et l’assu-

rance que chacun avait de l’exécution de sa pensée, en imposèrent pour le moment à l’incrédulité; mais bientôt les comment cela se faitnl? cela estincrojable,cela estimpossihle,dXX^\kvew\.^ j’imagine, la suite des réflexions que chacun dut faire, car depuis je n’en ai pas entendu parler.

D’après cet exposé , l’on voit qu’il n’a pas tenu à moi de faire ouvrir les yeux aux hommes instruits de toutes les classes et de tout état, sur l’intéressante découverte du magnétisme animal; et l’insuffisance qiîe je me reconnaissais à leur en pouvoir expliquer les phénomènes , n’aurait pas dû, ce me semble, être pour eux une raison d’en nier la réalité.

Page 1