‹ Du magnétisme animal, considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique généraleChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la manière «l’acquérir des certitudes, ou de disposer au moins notre esprit à en admettre.

Savons-nous réellement quelque chose, et pouvons-nous être convaincus de la réalité d’un seul phénomène de la nature, autrement que par l’expérience? C’est elle seule qui m’assure de la reproduction des êtres , c’est par l’expérience que je suis de même assuré qu’une graine mise en terre , va me reproduire l’arbre ou la plante contenu dans le germe. Rien en physique et en chimie ne peut de même nous être présenté comme certain sans le secours de l’expérience ; je ne comprends pas- plus la succession spontanée du mouvement, que je ne comprends les altérations que subissent les métaux et les combinaisons des élémens. Mais on met cent billes à la suite l’une de l’autre, et je vois la dernière s’échapper aussitôt que la première est frappée; je vois de même un métal régénéré de son oxide ; de l’eau reproduite par un mélange quelconque de parties d’oxygène

et d’hydrogène. Sûr alors de ces données, j’é-* coûte avec plaisir les savantes ou séduisantes théories auxquelles elles ont donné lieu mais soit que je les adopte ou que je ne les adopte pas , les phénomènes n’en sont pas moins des réalités dont l’expérience m’a donné, la certitude.

Appliquez ce raisonnement aux phénomènes connus de l’électricité, de l’aimant et du galvanisme. S’il avait fallu attendre, pour les reconnaître , à être d’accord sur les explications de leurs causes, il est à croire qu’on n’aurait aujourd’hui ni paratonnerre, ni boussole, ni pile de Volta. Y a-t-il un fluide électrique, un fluide magnétique, un fluide galvanique? sont-ce des courans de matière ou des effets particuliers de mouvement? Toutes les théories les plus incohérentes, tous les systèmes imaginables les plus opposés entr’eux, ne peuvent ni ôler ni ajouter à la certitude que l’expérience m’a donnée de la réalité de ces phénomènes.

Si, pour le développement des connaissances physiques, on pouvait, ainsi que pour le développement des connaissances mathématiques, partir d’un principe réel et reconnu certain , autant au moins que nos perceptions peuvent nous le permettre , nous aurions alors l’espoir

de parvenir à nous démontrer d’avance les pliénomènes de ia nature, ainsi que d’avance on se peut démontrer toutes les possibilités mathématiques.

Pourquoi les résultats de cette belle science sont-ils si faciles à adopter, si exempts de toutes contradictions? C’est que, pour les amener, l’esprit et le jugement des hommes n’y ont pas la moindre part; et dès-lors que le principe est vrai et que toutes les conséquences en dérivent, l’évidence doit s’ensuivre.

Et remarquez cependant que rien n’est strictement exact ni correct, meme en géométrie, et que nous sommes toujours obligés de supposer des perfections que jamais nous ne pouvons réaliser : pourquoi? C’est que le point et la ligne d’où l’on est obligé de partir pour la formation des surfaces, étant et devant dans notre esprit être supposés sans dimensions, dès-lors que nous sommes obligés , pour nous en servir, de leur en laisser prendre, le résultat de nos opérations doit s’en ressentir.

Existerait-il en physique, ainsi qu’en mathématiques, un point, un principe de vérité d’où il faudrait également partir pour que notre esprit fut, dans l’étude de cette première science, aussi sûrement dirigé qu’il l’est dans la seconde?

S’il en était ainsi, de même que l’exactitude des opérations mathématiques dérive d’un principe supposé sans dimensions , ne faudrait - il pas alors nous appliquer à en rechercher un de même espèce , pour le faire servir ensuite de base h l’édifice de la science des lois de la nature?

Si J. -J. Rousseau , dont l’esprit morose et chagrin lui faisait trop souvent faire de dangereuses applications des vérités dont il avait le sentiment, au lieu de prétendre nous prouver que les sciences avaient été funestes au genre humain , eût simplement dit qu’en les subdivisant sans les tenir attachées à la physique générale, source dont elles ne sont toutes que des dérivés, les hommes en avaient nécessairement fait des centres particuliers d’erreurs et de fausses conceptions; en présentant une idée saine et raisonnable, il n’eùt point donné à l’ignorance et a l’incapacité, l’illusoire prétexte de juger et de déprécier ouvertement le mérite réel des savans.

De même, après avoir observé que l’adoption que nous faisons sur parole , de certains principes ou de certains systèmes, est toujours le seul obstacle au développement de notre pensée^ il eût eu raison d’en conclure que

l'homme le rSoins savant est toujours le plus apte à apercevoir et reconnaître la vérité , et mon exemple en eût été la preuve; car ce n’est certainement que mon ignorance , ou plutôt le peu de certitude que javais retiré de tout ce que Ton m’avait appris, qui ait pu disposer mon intelligence à la conviction de l’existence du magnétisme animal.

En effet, lorsque M. Mesmer,, en 1782 , arriva à Paris, les circonstances m’ayant éloigné des occasions de suivre les études de physique et de chimie, que je n’avais fait qu’effleurer dans ma jeunesse, j’étais dans cet état de demi-connaissances, que le souvenir seul sans ordre et sans suite laisse vaguement errer dans la mémoire. J’avais néanmoins de fortes réminiscences des îecon'S de physique de M, Charles et de celles de chimie de M.'Sage; je croyais aux quatre éîé*mens, à l’attraction, au fluide électrique, à la matière ignée, au gaz méphitique, au phlogistique et à l’air déphlogistiqué; mais comme tout avait changé de nom, je n’y reconnaissais plus rien : persuadé seulement par les lumières de mon bon sens, qu’un nouvel effet physique,dans le cas où il existerait, devrait nécessairement tenir à quelques branches de science déjà acquise, toute mon occupation et mes observa-

lions chez M. Mesmer, ne tendafent qu’à la recherche des rapprochemens de sa découverte avec mes petites connaissances : soit prévention, incrédulité, idée de rinfluehce qu’on exerçait sur mon imagination , je fus tros- long- temps sans croire à la réalité de faction magnétique animale; mon incrédulité même, je m’en rappelle, était si forte, qu’en voyant deux ans avant moi mes deux frères opérer des effets analogues, et même semblables à ceux qu’opérait M. Mesmer, j’étais plutôt tenté de les taxer de charlatanisme, ou d’être les compères d’un charlatan, que de me laisser aller à ce que je regardais comme une faiblesse d’esprit de croire ; ne voyant rien enfin dans tout cela qui me rappelât les bluettes de f électricité, et mes chers acides phosphoriques et vitrioliqiies , j’en concluais, avec la plus entière satisfaction de moimême, qu’il n’y avait qu’erreur et illusions dans tout ce que j’avais vu.

Entraîné pourtant par une multitude alors aussi inconsidérée que moi, je consentis à donner mes cent louis pour suivre le cours de M. Mesmer, dans lequel, nous assurait-on , il nous découvrirait son secret, et les moyens d’opérer des choses fort étonnantes. En disant que le cours achevé, je n’en sus ni n’en crus davantage, c’est

faire à peu près Thistoire des quatre-vingt-dixneuf compagnons de mes études; j’en savais si peu, que, devant deux jours après partir pout aller passer quelque temps dans ma terre , je lus un matin trouver mystérieusement M. Mesmer, pour lui demander comment je devrais m’y prendre pour magnétiser un arbre, et par quel procédé je pourrais parvenir à émaner mon fluide ; et je me rappelle n’avoir pas tiré de lui beaucoup plus de lumières, soit que ce lut de ma faute ou de la sienne.

Comme j’ai décrit, dans la première partie de mes précédons Mémoires, de quelle manière je reçus la conviction des effets du magnétisme animal, j’y renvoie mes lecteurs, afin de ne pas me répéter; ils jugeront si, d’après toutes les preuves et les manisfestations qui me furent données de cet agent de la nature, il pouvait me rester la possibilité d’en méconnaître l’existence.

Page 1