CHAPITRE IV
Quelques aperçus sur la chaleur e|, le feu.
SECTION PREMIERE. — De la cJialeur.
Les phénomènes résultant de l’action magnétique animale, ne m ont pas seulement porté à les assimiler à ceux de l’aimant et de l’électricité , ils m’ont conduit encore à des aperçus sur la cause de la chaleur, de l’incandescence et de la lumière, lesquels ne paraîtront pas, j’espère, étrangers au sujet que je traite.
Qu’est-ce que la chaleur, et d’où provientelle? C’est d’abord à cette question qu’il faut satisfaire. Je préviens que je ne vais parler qu’en observateur, et non en chimiste, et qu’ainsi je pourrai très-bien ne pas employer les mots reçus, faute de les savoir, ou les mal appliquer, faute de les comprendre.
Le magnétisme animal et ses effets étant ce dont je suis le plus certain, je prends toujours
de là mon point de départ; je commence donc par m’assurer, d’abord, sî je produis de la chaleur en magnétisant : c’est ce dont, je crois, personne ne peut douter; M. de Jussieu, même, l’avait reconnu; chacun, d’ailleurs, en laissant un instant sa main sur un corps quelconque, en peut acquérir la certitude.
Or , si par les rapprochemens que j’ai faits entre les résultats des précédentes expériences, j’ai été conduit à en conclure que l’action magnétique était une impulsion de mouvement, de ce que la chaleur s’ensuit, cette première vérité n’en reste pas moins dans toute sa force: au lieu donc d’aller soupçonner ou imaginer une nouvelle cause à ce nouvel effet , je trouve plus naturel de ne le regarder que comme une suite ou dèv'wé de ce mouvement communiqué.
On ne vous dispute pas, me dira-t-on peutêtre, que la chaleur ne se manifeste à la suite d’un mouvement quelconque; mais ce en quoi vous errez, c’est que ce que vous regardez là comme la cause première de la chaleur, n’est que l’aceident qoi force le principe à se développer. Comme on ne peut prouver cette assertion par aucune expérience, mais seulement par les théories mêmes , uniquement imaginées pour me la faire adopter, je ne puis en admettre les
résultats; et voici comment^ d’après ma manière de sentir et de raisonner, je répondrais à la question ci-dessus,
La chaleur est ïejfet sensible , a mon tact , , de la transmission d^un mouvement commu-^ niqué.
Cette solution , je le sens bien , ne satisfera pas tous ceux qui, pour admettre un phénomène de la nature, voudraient que, d’avance, il leur fut démontré. Qu’ils veuillent faire at« tention , cependant, combien il est de faits dont nous sommes certains, et dont on ne peut dire autre chose, sinon cela est ^ qparce que cela est. On pourrait meme affirmer qu’il n’y a de vérités incontestables que celles qui portent avec elles un tel degré d’évidence , qu’elles ne peuvent être ni analysées ni contestées. Il fait jour en plein midi, est une vérité, par exemple, qu’il n’appartient pas aux savans seuls de reconnaître ; tout homme ayant le sens de la vue, en est également en possession ; eh bien , de même un bûcheron sait aussi positivement qu’un astronome que , lorsqu’il a froid, il se procurera de la chaleur en se donnant du mouvement ; mais pourquoi arrive-t-il qu’on s’échauffe en marchant? je nen sais rien^ cela est, parce que cela est, La
chaleur est un produit du mouvement communiqué ; je ne sais ni ne veux rien prouver de plus.
Je veux , à ce sujet , rendre hommage à un savant que je n’ai pas l’honneur de connaître, mais qui, à mes yeux, a d’autant plus de mérite , qu’il porte la modestie au point de ne vouloir pas affirmer ce dont ses belles expériences et leurs utiles résultats lui ont donné la certitude;* je veux parler de M. de Rumfort. Que moi j’aye acquis l’intime conviction qu’il n’existe pas de calorique principe de la chaleur, rien de plus simple, puisque cela m’a été prouvé par ^expérience; mais que M. de Rumfort, qui n’æ peut-être jamais eu d’autre idée du magnétisme animal que celle du ridicule dont on s’est plu à le couvrir, soit arrivé , sans ce lumineux moyen , au même révSultat que moi, c’est ce que j’admire; car cela -ne peut avoir été en lui que le fruit de la plus rare perspicacité, jointe aux méditations les plus profondes (i).
Je conçois bien que la croyance à la réalité du calorique, adopté par le savant chimiste
(j) T^ojez le Traité de la Chaleur, par M, de Rumfort,
auquel ces observations sont adressées, ait du être d’abord un motif pour M. de Rumforl de douter de la vérité de ses aperçus j mais lors qu’enfin ses expériences lui en ont eu prouvé la justesse, il n’est pas d’autorité, ce me semble , qui le puisse dissuader. Quelle recherche plus importante à faire dans une science que celle du principe sur lequel elle est fondée? Les chimistes, en admettant un calorique principe existant dans les corps, sont d’ailleurs si prêts de la vérité, que l’on ne peut craindre de les offenser, en soulevant le voile léger qui ne leur en laisse pas encore apercevoir tout l’éclat. La preuve de la beauté de leur hypothèse^ c’est que tous les fésultats qu’ils en ont retirés, ne seraient point infirmés par l’adoption du système de M. de Rumfort; et certes rien n’est plus admirable que de les voir arriver, en ne partant que d’un effet, à des applications et à des conclusions aussi parfaites que s’ils fussent partis de sa cause. Que M. de Rumfort ait donc plus de confiance en lui, et qu’il soit bien persuadé qu’en soutenant et en continuant à prouver par ses expériences la non existence du calorique , il ne peut qu’ajouter à la gloire des savans. chimistes auxquels il fera partager ses certitudes.
SECTION II. — Du feu.
Après avoir donné la définition de la chaleur, on ne peut s’empêcher de songer à ce qui en produit le plus; c’est bien certainement le feu. Je me fais donc encore cette question ; Quest~ce que le Jeu , et d'oü provient-il?
Sachant que les expériences seules peuvent me donner la certitude des choses, je cherche s’il en est quelques-unes à ma connaissance , où j’aye vu le feu se manifester, sans le concours ou le contact d’un corps enflammé; le frottement continu de deux morceaux de bois , la rotation d’un moyeu sur son essieu, sont bien certainement de ce nombre : mais comme^ dans ces deux cas, la chaleur a précédé, cela ne me satisfait pas; il me faut trouver une autre expérience où , sans le préliminaire de la chaleur, le feu m’ait apparu d’une manière subite et instantanée. La machine électrique me présente assurément bien cet étonnant phénomène; car, lorsqu’isolé sur un tabouret de verre, j’enflamme avec mon doigt de la poudré ou de l’esprit de vin, comme rien ne brûle sans feu , il faut bien qu’il en soit sorti du bout de mon doigt.
Mais comment un plateau de verre, en tournant entre deux coussinets de cuir, peut-il amener du feu au bout de mon doigt? J’avoue que ce phénomène a toujours été une énigme dont tout ce qu’on m’a enseigné sur l’électricité ne m’a jamais donné l’explication.
J’étais dans cette ignorance , ainsi que bien d’autres, je crois , lorsqu’après m’être persuadé de la réalité du magnétisme animal, j’observai la similitude de ses effets avec les phénomènes de l’aimant et avec presque tous ceux que manifeste la machine électrique.
Si, de même qu’en mathématique, pensai-je alors , où il est reçu comme axiome , que lorsque deux quantités prises séparément sont égales à une troisième , elles sont toujours égales entr elles, il était aussi incontestable en physique que , lorsqu’un effet offre la plus parfaite similitude avec deux autres effets , ces deux derniers effets sont semblables entr’eux, il en résulterait qu’il y aurait similitude entre les effets de l’aimant et de l’électricité. Cette réflexion me fît ressouvenir de la première expérience d’électricité que bon montre aux enfans, qui est d’enlever une paille avec un morceau d’ambre ou de résine échauffé par le frottement. Cette résine ainsi frottée ne me parut
plus être en effet qu’un véritable aimant à l égard de cette paille, et le conducteur de la machine électrique lui-même qui , lorsque le plateau tourne, attire à lui de petites marionnettes de papier, me sembla n’être autre chose encore qu’un faible aimant dont Faction , plus fugitive qu’elle ne l’est dans le morceau d’ambre, n’a de durée qu’autant que la manivelle de la machine est en mouvement.
L’analogie que j’aperçus entre ces deux effets, me porta naturellement à leur attribuer la même cause; dès lors, l’état électrique des corps, de même que leur état magnétique, ne me parurent plus que des effets apparens d’une transmission de mouvement communiqué , et la machine électrique ne fut plus à mes yeux qu’une machine à transmettre du mouvement.
L’idée à laquelle on se laisse aller souvent, d’admettre ou de supposer différentes causes à des effets semblables, est ce qui m’a toujours paru jeter le plus d’obscurité sur les explications de tous les phénomènes , soit de la nature ou de
ceux obtenus dans les cabinets des chimistes et
des physiciens.
L’inflammation d’un morceau d’amadou , par exemple , a beau se produire de mille ma-
nières différentes, n’est-il pas toujours raisonnable de croire qu’un effet, si constamment le même, provient nécessairement de la même ■cause? Aussi, lorsqu’il y a quelques mois , je fus témoin de l’expérience, alors nouvelle, dans laquelle on allume un morceau d’amadou par le moyen d’un piston vivement enfoncé dans un tube de cuivre, et que j’entendis l’opérateur de cette expérience nous dire que la pensée des physiciens était occupée à rechercher la cause de ce surprenant phénomène, je me dis en moi-même : Il faut donc que l’on n’ait pas encore expliqué d’uné manière satisfaisante, comment de Pamadou s’enflamme sur une pierre à fusil frappée par un briquet; car enfin , c’est bien le même résultat.
Si l’on ne peut pas appliquer à l’expérience du fusil à vent , l’explication que l’on donne à l’expérience du briquet, c’est la preuve que celte dernière explication ne vaut rien ; il en faut chercher une autre.
Voyons si nous serions plus satisfaits de celle donnée à Texpérience de rinflammation ^de l’amadou par le moyen d’une loupe exposée aux rayons du soleil : mais songeons bien que si c’était au feu solaire que nous attribuassions le phénomène en question , il
faudrait que le même feu Topéràt également dans les expériences du briquet et du tube de métal.
Que d’embarras de moins , et que de netteté de plus dans les idées, si, au lieu d^adopter ou de se forger des systèmes , on laissait tranquillement graviter sa pensée vers l’aimant qui tend sans cesse à f attirer, je veux dire vers ce qui toujours est le plus simple, et par conséquent le plus vrai!
Comment un morceau d’amadou s’allumet-il?
C’est lorsque le feu s’y met.
Comment le feu se met-il à quelque chose?
Toutes les fois ét quand la cause dont il n’est que l’effet a lieu.
Quelle est cette cause ?
J’ai recours alors à la machine électrique , et après avoir placé un morceau d’amadou entre deux pointes, l’une isolée, et l’autre tenant à tout, je prends la manivelle , et fais tourner le plateau. A l’instant mon amadou s’enflamme ^ et je continue mes questions.
Tenez, dis-je, la cause du feu a sûrement eu lieu; l’avez-vous aperçue?
Non, je ne vous ai vu que tourner une manivelle.
Croyez-vous que cela fut nécessaire pour que le feu se manifestât?. .
Je suis bien forcé de le croire, puisqu’il n’y aurait pas eu de feu sans cela.
Quel nom donnez-vous à ce que j’ai fait ? Comment, quel nom? c’est... c’est une action... une....
Vous avez dit le mot, ne vous en repentez pas; rien n’est plus vrai, c’est une action en effet.... Diles-moi à présent quelle est la suite de toute action ?
Où voulez-vous en venir ?
Répondez à ma question.
Eh ! mais rien n’est plus simple , c’est de produire un mouvement, et d’en communiquer à ce que l’on actionne.
Eh bien , récapitulons. J’ai fait une action , n’ayant pas bougé de ma place ; cette action a eu nécessairement son indispensable résultat , qui est de communiquer du mouvement. Par suite de ce résultat, le feu s’est mis à mon morceau d’amadou ; d’où je conclus que tous les morceaux d’amadou du monde ne peuvent s’enflammer que par la transmission d’un mouvement communiqué par une action quelconque. •
Quant à donner l’explication de la manière
dont cet effet de transmission de mouvement à lieu dans les expériences du briquet, de la loupe exposée aux rayons du soleil et du fusil à vent, cela n’est point mon affaire; il me suffit à moi d’être bien certain que cela ne peut être provenu que de la même cause»