DE LA SUGGESTION ET DE LÉLECTRO-B10LOGIE
sujet : cette volonté se manifestant non-seulement par la parole, mais aussi par le geste, le regard et la physionomie, se transmet à l'esprit du sujet par l'intermédiaire de ses sens ; c'est ainsi que s'établit l'empire de l'opérateur sur le sujet.
L'électro-biologie n'est point une découverte, elle n'est que la mise en œuvre du principe qui, au fond, constitue tout le magnétisme : le procédé du disque ne sert qu'à frapper l'imagination du sujet et à produire dans son esprit la concentration ; cet appareil remplace les passes qui elles-mêmes ont succédé au baquet et aux conducteurs métalliques usités du temps de Mesmer. Le choix des appareils est indifférent, comme le reconnaissent la plupart des magnétistes; le regard, la parole, la musique peuvent être employés avec le même succès. Par cela seul qu'un moyen est annoncé avec assurance comme devant produire certains résultats, il les produira sur certaines natures impressionnables, comme sont celles qui alimentent le magnétisme.
Les partisans de l'électro-biologie ont prétendu, surtout en Amérique, que leur méthode ne se bornait pas à obtenir des effets curieux, mais qu'on arrivait à produire sur les malades des résultats salutaires; et ils citent de nombreuses et brillantes guérisons dues à l'emploi de leurs procédés. Quoiqu'à cet égard on ne possède pas à beaucoup près les mêmes attestations que pour l'emploi du magnétisme ordinaire, nous ne faisons aucune difficulté d'admettre ces assertions : nous savons ce que peut l'imagination, surtout quand elle est dirigée avec art; seulement nous pensons, jusqu'à preuve contraire, que par l'électro-biologie on ne fait ni plus ni moins que par toute autre méthode basée sur la suggestion, et que la grandeur des résultats dépendra, d'une part, du caractère et de l'habileté de l'opérateur ; de l'autre, de la constitution physique et morale du sujet.
De tous ceux qui ont cultivé l'électro-biologie, le plus célèbre est le docteur Philips qui paraît avoir obtenu les plus
80 DU MAÛNIcTlSMlî.
éclalants succès en Algérie. (Voir YAkbar des 7 el 26 juin 1853 etle Journal du ma gnétisme, t. XII, p. Zi3Zi et Ml.) Il a publié un traité fort remarquable intitulé Electro- dynamisme vital, où il fait preuve de grandes connaissances en physiologie et en psychologie : malheureusement, en ce qui concerne le moyen de produire des résultats semblables à ceux qu'il a offerts au public, il use de rélicences peu dignes d'un ami de la science, et déclare qu'il ne peut divulguer ses secrets. On se défie avec raison de tous ceux qui, à l'exemple des professeurs de magie, se disent en étal de faire des merveilles et finissent par avouer qu'ils ne peuvent vous communiquer leurs arcanes : on suppose que le prétendu secret n'existe pas, et celui qui promet toujours des prodiges et ne tient jamais sa promesse, s'expose à des comparaisons fâcheuses avec certains opérateurs de carrefour, qui amusent les badauds par leur babil el font plus de bruil que de besogne. Nous serions fâché qu'on traitât ainsi M. Philips dont l'ouvrage annonce une véritable science et des études sérieuses, et nous regrettons pour lui le mauvais effet que ne peut manquer de produire son annonce de secrets qu'il persiste à laisser couverts d'un voile. Les personnes qui ont rendu compte de ses séances, sont persuadées qu'il ne possède aucun moyen mystérieux, et que ses expériences ne consistent que dans la pratique de la suggestion : l'opérateur par ses qualités propres a pu dépasser la ligne commune et arriver à des effets qui saisissent d'admiration et d'une sorte de terreur.
On a cité particulièrement, au nombre des scènes étranges qui ont ému les spectateurs en Algérie, les métamorphoses que M. Philips a fait subir à quelques sujets ; il a changé un individu en loup, c'est-à-dire lui a fait croire qu'il était un loup, lui en a imprimé pour quelques minutes la marche et les instincts : la personne ainsi transformée était momentanément atteinte de la manie Irès commune au moyen âge et à laquelle on a donné le nom de lycanthropie, manie dont
DE LA SUGGESTION ET DE l'ÉLECTRO-BIOLOGIE. 81
on trouve encore quelques exemples dans les hospices d'aliénés. M. Phil i ps était tellement persuadé dupouvoir qu'il avait, non-seulement de produire cet état, mais de le rendre permanent, qu'il proposa de faire une épreuve solennelle dans les circonstance suivantes :
En 1853, un procès criminel fut fait dans la province de Tolède, à un nommé Manuel Blanco Rimasanta, accusé de nombreux assassinats et d'anthropophagie. L'accusé fit des aveux complets : il déclara que pendant treize ans il avait été victime d'une malédiction qui l'avait changé en loup, et que, sous le poids de cette espèce de sort, il avait commis plusieurs assassinats et mangé la chair de ses victimes, seul ou en compagnie de deux Valenciens affligés de la même maladie, don Genaro et Antonio. La première rencontre avec eux avait eu lieu dans la montagne de Couso. L<à, en apercevant, deux loups, il était devenu loup lui-même et avait marché à leur suite pendant cinq jours, au bout desquels ils avaient tous les trois recouvré la forme humaine. C'est alors qu'il s'était trouvé avec ces deux hommes lorsqu'il se croyait en compagnie de deux loups. Les onze assassinats qu'il avoua, et d'autres qu'il a commis sans se rappeler les victimes, ont été perpétrés dans la montagne de Saint-Mamed, où, sous prétexte de les placer en service àSantander, il attirait les femmes qu'il voulait tuer. Seul ou avec ses complices, il dévorait ensuite ses victimes après les avoir dépouillées pour vendre leurs effets. Il déclara qu'il n'avait aucune crainte de la justice, non plus que ses complices : car, pour échapper aux poursuites de la garde, ils n'avaient qu'à se changer en loups, ce qu'ils exécutaient en se mettant nus et en se roulant deux ou trois fois sur le sol. La maladie dont il se plaignait l'avait quitté, disait-il, depuis la Saint-Pierre de 1852.— L'examen fait par six médecins n'amena pas la constatation de la monomanie homicide à laquelle il se disait en proie. Il fut déclaré hypocrite et pervers, et sa métamorphose en loup con»
sidérée comme une fable. Le juge d'Aliaritz le condamna à mort; le procès était pendant en appel quand ont été publiées dans les journaux les narrations dont nous extrayons ces détails (1).
C'est alors que M. Philips chercha à intervenir : considérant Manuel Bianco comme un malade tombé naturellement dans une aberration semblable à celle qu'il avait quelquefois produite, il écrivit au ministère espagnol pour demander un sursis à l'exécution de la sentence, et offrit pour prouver son assertion, d'aller à ses frais en Espagne et de développer, en présence de telle commission qu'on voudrait désigner, les instincts anthropophagiques sur des sujets pris pour ainsi dire au hasard.
Cette proposition n'a pas eu de suite, et l'on conçoit facilement comment elle a dû être accueillie par le ministre. Nous avons rappelé ces faits qui nous semblent instructifs, afin de montrer dans quelles aberrations peut tomber un homme de mérite, lorsque, s'exagérant la valeur du système auquel il s'est passionnément attaché, il arrive à en faire un critérium universel, pouvant s'appliquer à tous les événements, rendre raison de tout et gouverner tout. Les effets produits par l'électro-biologie sont essentiellement passagers et ne survivent pas à l'action de l'opération qui les a déterminés : on ne peut donc rapporter à une pareille cause une monomanie qui aurait duré treize ans, surtout alors qu'il n'est allégué aucune tentative exercée sur le maniaque pour le priver de sa raison et lui inspirer d'horribles penchants. M. Philips prenait en outre un engagement bien téméraire en offrant de rendre lycanthropes et anthropophages des personnes prises au hasard : car il est parfaitement certain que la méthode de suggestion (quelque nom qu'on lui donne) ne réussit que
(1) El Clamor publico, du 16 juin 1853 ; l'Union, du 12 juillet; le Journal du magnétisme, t. XII, p. 445.