DE LA LUCIDITÉ. — SUITE. — FAITS A ÉLIMINER
S'il fallait en croire les champions du somnambulisme, la lucidité serait une chose vulgaire, on l'obtiendrait journellement et à commandement, il n'y aurait pas de secret qui ne pût être pénétré par les somnambules, et une infinité d'exemples prouveraient leur immense puissance de divination. Celui qui veut sérieusement se rendre compte de la valeur de ces prétentions et qui examine par lui-même, éprouve des déceptions et s'assure tout d'abord de l'exagération de ces récits merveilleux. Il est certain que le charlatanisme a
trouvé dans le somnambulisme une mine féconde à exploiter et ne se fait pas faute de propager des mensonges de toute sorte pour accréditer une croyance dont il tire si bon parti ; d'un autre côté, une foule de personnes assistent à des expériences, sont frappées de quelques résultats qui leur semblent extraordinaires et se bâtent de les déclarer concluants, sans avoir suffisamment réfléchi sur les précautions indispensables à employer, si Ton ne veut pas être dupé. De nombreuses causes d'erreur peuvent donc contribuer à vicier les relations concernantles somnambules, et il y a à faire une large élimination.
Nous n'avons pas la prétention de signaler toutes les ruses et les manœuvres des somnambules ; il nous suffira de montrer comment, en beaucoup de cas, on peut être abusé par les apparences.
Il y a une vingtaine d'années, le célèbre prestidigitateur et mécanicien Robert-Houdin offrait à ses nombreux spectateurs un nouveau tour de son invention et auquel il donnait le nom de seconde vue. Voici en quoi cela consistait :
Un jeune homme d'une douzaine d'années allait se placer à une des extrémités de la salle, un des spectateurs lui appliquait un bandeau sur les yeux, puis l'opérateur parcourant la salle, invitait les spectateurs à lui apporter successivement des objets quelconques ; Houdin questionnait le jeune homme qui décrivait exactement ces objets, sans la moindre hésitation et sans jamais se tromper. Le dialogue avait lieu à peu près ainsi : — Qu'est-ce que je tiens à la main? — Une pièce de monnaie. — De combien? — De cinq francs. — De quel règne? — De Louis-Philippe. — De quelle année? — 1831... — Qu'est-ce que je tiens dans ma main? — Une boîte. — A quel usage? — C'est une tabatière. — En quoi est-elle ? — En or. — Qu'y a-t-il sur le couvercle? — Un portrait... Et ainsi de suite. Tout le monde était émerveillé d'une telle lucidité qu'on mettait bien au-dessus de celle des somnambules.
Bientôt après, les rivaux de Roberl-IIoudin, à force d'étudier son tour, finirent par le deviner et par l'imiter : dans toutes les foires, on vit des saltimbanques qui à leurs exercices d'acrobate joignirent celui de la seconde vue; plusieurs même, pour donner à leurs séances l'attrait du mystère, faisaient jouer le rôle de somnambule à l'individu chargé de désigner les objets; on lui faisait des passes magnétiques, et le sujet simulait le sommeil. Le merveilleux secret fut enfin publié sous le nom à' antimagnétisme. Il consiste en ceci, que la manière dont la question est posée, fait connaître la réponse. Ainsi l'on peut dire : Qu'est-ce que je tiens, qu'estce que je tiens à la main, qu'est-ce que je tiens dans la main, dites-moi ce que je tiens, etc. On conçoit qu'en variant ces formules, il est facile d'établir un langage conventionnel, de sorte que la première, par exemple, s'applique à une pièce de monnaie, la seconde à une montre, la troisième à une bague, et ainsi de suite. Comme les spectateurs ne présentent que les objets qu'on a l'habitude de porter sur soi, il suffit d'un nombre assez restreint de formules pour les désigner. On a publié de petits glossaires au moyen desquels, avec un peu de mémoire , on peut reproduire le tour de la seconde vue. M. Gandon, entre autres, dans sa brochure intitulée La seconde vue dévoilée, explique en détail tous ces stratagèmes ingénieux; il raconte plaisamment comment, ayant fait des expériences de seconde vue à la Société du mesmérisme où il n'avait cessé de déclarer que ce n'étaient que des tours d'adresse, il y obtint le plus brillant succès; on persista à lui soutenir qu'il faisait de la lucidité transcendante et qu'il était un magnétiseur de première force. Les magnétiseurs ne se sont rendus que quand on leur eut montré les ficelles du métier.
Il est donc bien connu maintenant que ce n'est qu'un exercice d'adresse, qui n'exige aucune faculté transcendante. Et pourtant une foule de séances de somnambulisme ne sont pas autre chose. Chaque fois que le magnétiseur a connaissance
de ce que le somnambule doit dire ou faire, il peut le lui indiquer par un langage conventionnel consistant, soit dans quelques paroles en apparence insignifiantes, soit dans une pression de main ou tout autre attouchement, soit dans la manière de marcher, d'approcher un siège, etc. Vous écrivez sur un petit billet l'indication d'une action que vous désirez faire exécuter par la somnambule, ou d'une pose qu'elle doit prendre : vous remettez ce billet au magnétiseur qui le lit, puis, sans dire un seul mot, va prendre par la main la somnambule et vous l'amène : aussitôt elle fait tout ce que vous avez demandé ; on montre le billet à la société qui crie bravo. Ce n'est qu'un tour d'adresse. Le toucher de la main a suffi pour tracer son rôle à la somnambule. Un magnétiseur qui a eu une certaine vogue à Paris, a avoué à l'un des membres les plus honorables de la Société philanthropico-magnétique, qu'il avait 180 manières de toucher la somnambule, qu'avec ces signes convenus, il pouvait lui faire exécuter tout ce qu'on est dans l'habitude de demander : et comme on lui reprochait sa déloyauté, il répondit que la lucidité étant trop variable, il fallait bien y suppléer par un peu d'adresse.
Certains magnétiseurs sont parvenus à s'entendre avec leurs somnambules, sans avoir besoin ni de paroles ni de gestes visibles. Nous allons en citer deux exemples. — Un saltimbanque qui faisait le tour de la seconde vue, faisait aussi la transmission de sensations. La prétendue somnambule tenait à la main un verre d'eau, et l'on annonçait qu'en le buvant elle y trouverait le goût de telle boisson qu'indiquerait le premier venu des spectateurs. Vous écriviez sur un papier le nom de la boisson que vous aviez choisie. L'opérateur, après avoir recommandé le plus grand silence, se plaçait derrière la somnambule, sans la toucher, sans dire un seul mot; il magnétisait silencieusement au moyen de ses deux bras étendus et qu'elle ne pouvait voir, il paraissait ému comme par un travail énergique de sa volonté, il était haletant. La
ilik DU MAGNÉTISME.
somnambule buvait, puis après quelques instants qui semblaient consacrés à la dégustation, elle déclarait qu'elle venait de boire la liqueur que vous aviez désignée. Le bruit de la respiration de l'opérateur formait le langage conventionnel au moyen duquel il lui indiquait chaque fois la liqueur qu'elle devait nommer.
Un de mes amis me présenta un sujet qu'il disait doué de facultés singulières. On faisait passer celui-ci dans une pièce voisine ; on lirait au hasard une carte qu'on présentait à l'opérateur. Celui-ci la regardait, la posait sur une feuille de papier blanc, la magnétisait (du moins ses gestes le faisaient croire), et nous assurait que cela suffisait pour laisser sur le papier une empreinte visible pour le sujet. On éloignait les cartes, l'opérateur allait s'asseoir dans un fauteuil, s'y tenait immobile, silencieux et même les yeux fermés, afin de prévenir tout soupçon de collusion. Alors, conformément à ce qui avait été convenu, on faisait entrer le sujet qui était resté éveillé : il s'approchait de la table où était le papier, le fixait quelques instants, le flairait, puis annonçait d'abord la couleur de la carte et enfin désignait la carte elle-même. On criait au miracle. L'opérateur, après avoir joui quelques instants de nos applaudissements , nous dit que c'était tout simplement un tour dans lequel il n'entrait ni magnétisme ni lucidité. Il avait été convenu entre lui et. son prétendu sujet, que celui-ci n'aurait qu'à jeter en entrant un coup d'œil sur lui, et que les diverses manières d'avoir les jambes rapprochées ou éloignées des pieds du fauteuil, et les positions des mains sur les genoux formeraient un langage à l'aide duquel on désignerait les trente-deux cartes.
Prudence dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, a fait pendant longtemps les délices des soirées où elle montrait sa lucidité; elle excellait surtout dans la transmission de pensée. Tout le monde était ravi, bien des incrédules s'avouaient battus. Eh bien, entre elle et son magnétiseur
tout était compérage, signes de convention et licelles; Prudence en a fait l'aveu, comme l'atteste M. Lovy (Union magnétique du 10 juin 1858) (1).
Concluons qu'en général, chaque fois que le magnétiseur est instruit de ce que doit faire le sujet, ou se trouve dans la même chambre, il est permis de soupçonner la collusion entre eux, et que les expériences sont sans valeur; quand même vous ne connaîtriez pas les moyens qu'ils peuvent avoir de communiquer, il suffit que la communication soit possible pour que toutes les opérations soient frappées de discrédit et reléguées dans le cercle des tours d'adresse.
On doit encore se mettre en garde contre les expériences dont le programme est arrêté d'avance par le magnétiseur : alors tout est concerté et arrangé entre lui et le sujet qui n'a plus qu'à jouer son rôle tel qu'il lui a été dicté. A tel moment de la soirée, il est insensible; à tel autre, il sera en catalepsie, puis en extase, et ainsi de suite. Souvent vous n'avez qu'à exiger une modification aux conditions du programme, pour tout faire manquer. En voici un exemple : à une séance du Wauxhall, nous eûmes des expériences de deux frères, l'un magnétiseur, l'autre sujet présenté comme très remarquable. Le premier procédait aux expériences dans l'ordre qu'il voulait : à chacune il nous expliquait d'avance ce qui allait se passer-, en nous faisant ces communications, il était le plus souvent à une grande distance du sujet et ne pouvait être entendu de lui, ce qui semblait une bonne garantie de
(1) La justice me fait un devoir de reconnaître que plusieurs personnes dignes de foi affirment avoir vu Prudence exécuter des actes voulus mentalement par des spectateurs qui n'avaient fait connaître à personne leurs intentions. Je crois pouvoir concilier ces attestations avec les aveux rapportés par M. Lovy. Prudence était sans doute lucide ; mais la lucidité étant variable, elle se sera mise en mesure de pouvoir y suppléer par des artifices, de manière à ne jamais être en défaut à ses séances. La plupart des spectateurs ne pouvaient distinguer ce qui était dû à la lucidité et ce qui était le résultat de manœuvres adroites. Ses succès constants prouvent jusqu'où peut aller la simulation de la lucidité.
sincérité. A un moment, il nous diûju'il allait attirer le sujet d'une extrémité à l'autre de la salle qui est fort grande ; et pour démontrer tout à la fois la puissance de l'attraction et l'augmentation des forces par le magnétisme, il nous invita à faire placer en avant du sujet et de manière à lui barrer le passage, un groupe de quatre hommes vigoureux qui se tiendraient embrassés. On fit placer les quatre hommes devant le sujet qui avait les yeux bandés et paraissait ne pas voir, bien qu'on n'eût pris à cet égard aucune précaution solide. Le public attendait avec impatience le signal qui devait annoncer la mise en jeu de la force attractive. Tout à coup, je m'avance d'un air de mystère vers le magnétiseur, je le prends par la main et je l'emmène dans une direction oblique à celle que devait parcourir le sujet, puis je l'invite à attirer celui-ci. Nous étions placés de manière que le sujet pût venir à nous en ligne droite sans rencontrer le groupe des quatre hommes. Le magnétiseur fut visiblement contrarié de ma proposition; mais, ayantannoncé qu'il avait le pouvoir d'attirer à volonté, il ne pouvait se refuser à une expérience qui devait être plus facile que celle qu'il avait préparée, puisqu'en agissant pomme j'indiquais, la distance était moindre et le sujet n'avait plus d'obstacle matériel à surmonter. Il se mit à magnétiser en faisant de grands gestes et en soufflant comme un marsouin : il comptait probablement que le sujet, en entendant ce bruit, serait averti par là du changement de direction. Mais, malheureusement pour lui, les bruits de la salle couvrirent celui de son souffle-, le sujet croyant tout préparé, s'élança comme si rien n'eût été changé ; en jouant vigoureusement des poings, il parvint promptement à écarter les quatre hommes, puis continua sa route en droite ligne vers l'endroit où il comptait trouver le magnétiseur, et s'y arrêta, se reposant comme un travailleur qui a rempli sa tâche, sans paraître se soucier le moins du monde de chercher celui qui était censé être son foyer d'attraction. Ainsi il ne
S'était pas même aperçu de la l'orce attractive dirigée vers lui, et il avait cédé à une atlraction imaginaire; ou plutôt il n'y avait eu en cela ni attraction, ni magnétisme, mais programme concerté entre deux individus, de tours tellement faciles, qu'un prestidigitateur n'oserait pas les offrir; le public les accepte cependant avec vénération, dès qu'on les lui présente sous l'étiquette du magnétisme. La prétendue expérience a été parfaitement goûtée dans un grand nombre de soirées : il suffisait, comme on voit, d'une petite précaution pour la réduire à sa juste valeur.
Dans beaucoup d'expériences de lucidité, on couvre d'un bandeau les yeux du somnambule qui est censé mis par là dans l'impossibilité de voir par les yeux. Quand on a suivi avec soin ces sortes d'opérations, on ne tarde pas à s'apercevoir de l'insuffisance de cette garantie. Si le somnambule désignait au premier abord et sans hésitation, les objets qu'on lui présente, sans doute ce serait concluant. Mais ordinairement ce n'est pas ainsi que les choses se passent. 11 prend l'objet dans ses mains, le palpe et cherche à s'en faire une idée au moyen du toucher, puis il le porte à son front, à ses narines, a l'air de le flairer ; il se plaint d'une grande fatigue, il faut que son magnétiseur intervienne pour lui infuser une nouvelle dose de fluide. Pendant tous ces préliminaires, si le magnétiseur parvient à voir l'objet en question, il est clair que dès lors l'expérience ne signifie plus rien , car il pourra trouver par un mot, par un geste ou par un des procédés que j'ai signalés plus haut, le moyen de faire savoir au sujet quel est l'objet qu'il sera censé voir. Mais supposons que, sans crainte de blesser le magnétiseur, vous imposiez pour condition qu'il ne verra pas l'objet, et que vous preniez bien toutes vos précautions pour qu'il ne puisse l'apercevoir. Le somnambule, à l'orce de grimaces et de contorsions, parvient à déranger le bandeau, et en plaçant l'objet dans une direction convenable, c'est-à-dire sur sa poitrine, il viendra
l/ltt DU UAGNÉTISMte.
ù bout de le voir, et, si c'est un écrit, d'en saisir une ou deux lignes. Ce résultai, que bien des gens trouvent admirable, est tout à fait insignifiant.
On m'assure qu'un somnambule très célèbre peut lire à travers plusieurs feuillets. J'en fis une fois l'essai. Le somnambule n'avait pas de bandeau, et môme ses yeux n'étaient pas complètement fermés. Je lui présentai un livre qui venait de paraître et qui, selon toute probabilité, lui était inconnu. Il me demanda à travers combien de pages je voulais qu'il lût, je dis : vingt. Il ouvrit le livre au basard, se l'appliqua sur le front en faisant beaucoup de contorsions, puis prit un crayon, écrivit une ligne sur le livre et annonça qu'on la trouverait vingt pages plus loin; on feuilleta, et l'on trouva la ligne, non pas après vingt pages, mais après dix pages, à l'endroit correspondant de la page où il avait écrit. Y a-t-il eu lucidité ? Peut-être, mais le doute est permis : le somnambule, en portant le livre à son front, a pu saisir rapidement une ligne d'une page quelconque : pour qu'il y eût certitude qu'il n'a pu voir par les moyens ordinaires, il aurait fallu qu'il lui fût interdit de toucher le livre.
Quand on veut constater la vue sans le secours des yeux ou la vue à travers les corps opaques, il est extrêmement facile de prendre des moyens de contrôle qui ne laissent rien à désirer. Par exemple, ayez, au lieu d'un bandeau, un masque de métal ; ou plus simplement, délivrez le lucide des bandeaux qui le gênent et le fatiguent, et interposez une feuille de carton entre sa figure et l'objet qu'il s'agit de voir; ou bien encore tenez-lui les yeux fermés avec vos doigts, et placez l'objet, non pas dans une direction telle que les yeux baissés puissent l'apercevoir, mais devant les sourcils, audessus du front. C'est ce qu'on a proposé à mademoiselle Pigeaire et à tant d'autres sujets vantés pour leur clairvoyance, et malheureusement il arrive presque toujours qu'ils refusent de se soumettre à ces précautions et ne veu-
lient opérer que dans des conditions où la supercherie est
possible et par conséquent supposable.
Dans les consultations des somnambules, bien peu de personnes se bornent à écouter passivement. La plupart du temps, on les redresse quand ils se trompent, on cause avec eux, on approuve ce qui est exact, on fait des réflexions et l'on
I facilite singulièrement leur tâche ; souvent même la manière dont on pose les questions suggère la réponse. Finalement on
: se trouve émerveillé d'une consultation dont on a fourni tous les éléments; on s'empresse d'oublier les inexactitudes,
Iles bévues qu'a commises le somnambule ; on ne se souvient que de ce qu'il a dit d'exact, et l'on ne réfléchit pas qu'on lui
; a soufflé soi-même le peu de vérité qu'il a pu dire. Qu'une personne quelconque, nullement lucide, se mette à parler au hasard ; si on la redresse quand elle se trompe et qu'elle ait la ressource de hasarder de nouvelles solutions ; pour peu qu'elle ait d'adresse, elle rencontrera quelquefois juste et donnera des consultations qui vaudront le plus grand nombre de celles que débitent journellement les somnambules.
Molière nous donne, dans Monsieur de Pourceaugnac, un modèle de ce genre commode de lucidité. Éraste fait croire à Pourceaugnac qui ne le connaît nullement, qu'ils sont amis d'enfance.
« Eraste. Ah ! qu'est-ce ceci? Que vois-je? Quelle heureuse rencontre ! Monsieur de Pourceaugnac ! que je suis ravi de vous voir ! comment ! il me semble que vous ayez peine à me reconnaître !
j> Pourceaugnac. Monsieur, je suis votre serviteur.
» — Est-il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire et que vous ne reconnaissiez pas le meilleur ami de toute la famille de Pourceaugnac?
» — Pardonnez-moi. {A part.) Je ne sais qui il est.
» — H n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges, que je ne eonnaisse, depuis le plus grand jusques au plus petit; je ne
150 mj MAGNÉTISME.
i'réquehtais qu'eux dans le temps que j'y étais, et j'avais l'honneur de vous voir presque tous les jours.
» — C'est moi qui l'ai reçu, monsieur.
» — Vous ne vous remettez point mon visage?
» — Si fait. (A part.) 3e ne le connais point.
b — Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire avec vous, je ne sais combien de fois?
» — Excusez-moi. (A part.) Je ne sais ce que c'est.
» Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fuit si bonne chère ?
» — Petit-Jean.
» — Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. Comment est-ce que yous nommez à Limoges ce lieu où l'on se promène ?
» — Le cimetière des Arènes.
» — Justement. C'est là que j'ai passé de si douces hetîréS à jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous remettez pas de tout cela?
» — Excusez-moi, je me le remets. (A part.) Diable emporte si je m'en souviens.
» — Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les nœuds de notre ancienne amitié.... Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parenté. Comment se porte M. votre.... là.... qui est si honnête homme?
„ — Mon frère le consul ?
» — Oui.
» — Il se porte le mieux du monde.
» — Certes, j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur? Là.... M. votre....
» — Mon cousin l'assesseur ?
» — Justement.
» — Toujours gai et gaillard.
» ^ Ma foi, j'en ai beaucoup de joie. Et % votre oncle?
» Je n'ai point d'oncle.
s Vous aviez pourtant en ce temps-là....
» Non : rien qu'une tante.
» — C'est ce que je voulais dire, madame votre tante. Comment se porte-t-elle?
» — Elle est morte depuis six mois.
» — Hélas ! La pauvre femme ! Elle était si bonne personne!
» Nous avons aussi mon neveu le chanoine qui a pensé mourir de la petite vérole.
» — Quel dommage ç' aurait été !
» — Le connaissiez-vous aussi ?
» — Vraiment, si je le connais ! Un grand garçon bien fait.
» — Pas des plus grands.
» — Non, mais de taille bien prise.
» — Eh ! oui.
» — Qui est votre neveu.
» — Oui.
„ — Fils de votre frère ou de votre sœur. » — Justement.
» — Chanoine de l'église de.... Comment l' appelez-vous?
» — De Saint-Etienne.
» — Jje voilà. Je ne connais autre.
» — (4 part. ) II dit toute la parenté. »
Transportons-nous maintenant dans le cabinet d'une somnambule : vous lui présentez une mèche de cheveux, et il s'établit un dialogue dans le genre de celui-ci :
« La Somnambule : — Ce sont les cheveux d'un homme.
» ■ — Non, c'est d'une femme.
» — Cependant je vois un homme. Ah ! c'est qu'il y a deux fluides mêlés, parce que les cheveux ont passé par la main d'un homme. A présent je vois très bien la femme. -t. ïjUe est
» — Non.
» — Ah ! Il y a plus petit ; c'est une belle taille. J'appelle cela grand.... Elle est jolie.
» — Euh, euh, il n'y a rien d'extraordinaire.
» — Peste, vous êtes difficile ; moi, je la trouve très jolie. Elle est mariée.
» — Non.
» — Mais alors elle a été sur le point de se marier. » — Oui, c'est vrai.
» — Je savais bien. Je vois un homme auprès d'elle.... Elle est malade.
» — Oui, c'est pour cela que je viens.
» — (Après plusieurs contorsions.) Oh ! que je souffre de l'estomac... C'est là qu'est son mal-, elle ne digère pas bien.
» — Je ne l'ai jamais entendue se plaindre de l'estomac.
» — Oh ! elle ne vous dit pas tout.... (Nouvelles contorsions) .... Il y a aussi la rate qui est malade.
» — Ah ! mon Dieu, le médecin n'en disait rien.
» — Les médecins n'y entendent rien. Je vois des taches livides à la rate.
» — Vous m'effrayez.... Mais il y a une autre maladie que.... dont....
» — Oui, je vois cela ; la menstruation ne se fait pas bien.
» — Voilà le grand mal.
» — H y a souvent des retards, quelquefois leucorrhée, langueur, perte d'appétit.
» — Oh ! mais c'est merveilleux comme vous dépeignez bien son état. »
Et cœtera, et cœtera.
On ordonne quelque médicament bien connu pour le cas une fois déterminé par l'assentiment du consultant, et celui-ci s'en retourne émerveillé de la lucidité de la somnambule. Et pourtant s'il l'eût laissée aller quand elle disait voir un homme, à quel portrait fantastique aurait-elle fini par arriver !
Quand on voudra être certain que la consultation, quelle qu'elle soit, appartiendra bien à la somnambule et ne lui aura pas été dictée par fragments, le plus sûr est de la laisser dire sans faire la moindre observation. Mais les somnambules n'aiment pas qu'on procède ainsi ; ils disent qu'on leur montre de la défiance, qu'on les glace, qu'on leur ôte leurs moyens. Et ils disent vrai; car, comme la plupart n'ont aucune lucidité et ne devinent qu'à force d'adresse et en vous faisant jaser, si vous restez muet, il leur sera impossible de jouer leur petit rôlet.
Si vous croyez devoir venir en aide à une lucidité problématique, il sera nécessaire de faire sténographier votre entretien ; ou du moins prenez-en note aussitôt et transcrivez tout exactement. De cette manière, vous vous rendrez compte de ce que la somnambule aura pu voir par elle-même; vous distinguerez les points où elle a erré, ceux où elle n'a rencontré juste qu'à force d'être remise en la bonne voie chaque fois qu'elle s'égarait, et enfin ceux où elle a pu véritablement sans aide trouver la vérité. Et dans ce dernier cas, il y aura encore à examiner si les choses qu'elle a bien vues, sont de celles pour lesquelles le hasard peut faire rencontrer juste, comme par exemple, de dire d'une femme enceinte, si elle accouchera d'un garçon ou d'une fille; ou au contraire, si c'est un ensemble de faits et de circonstances qu'il est impossible de trouver en parlant au hasard.
Mais combien peu de personnes s'attachent à ces précautions ! La plupart de ceux qui consultent, ne sont frappés que d'un fait sur lequel la somnambule a dit vrai, et le citent avec emphase, sans parler ni des erreurs ni des hésitations, ni surtout du concours qui l'a aidée à trouver juste. Qu'on lise les relations publiées par les chauds partisans de la lucidité : tout y est clair, limpide, il semble au lecteur que le lucide a vu les choses aussi facilement que nous voyons un spectacle qui s'offre à nos yeux, qu'il a lu comme dans un livre ouvert ;
ISA nu MAGNÉTISME.
pas de trace d'erreur, pas d'incertitude, pas d'effort. Eh bien, j'en appelle à tous les hommes de bonne foi qui ont assisté à des consultations : ont-ils vu une seule fois les choses se passer ainsi? Jamais, je ne crains pas de le dire. Ces relations sont donc au moins inexactes et ne méritentaucune confiance. Non pas que j'accuse de mensonge les auteurs : beaucoup d'entre eux sont de très bonne foi; mais leur enthousiasme les égare, ils oublient que l'intérêt de la vérité exige impérieusement la reproduction de toutes les circonstances, et leur amour pour le merveilleux ne leur fait mentionnner que celles qui peuvent être avantageuses à la cause du somnambulisme.
Les somnambules qui ne sont pas lucides (et c'est le plus grand nombre) ont besoin de beaucoup d'astuce pour répondre sur les choses que connaît le consultant. M&îë s'il s'agit de choses qu'il ignore et qui ne sont pas susceptibles de vérification immédiate, oh ! alors le somnambule s'en donne à cœur-joie, il tranche toutes les questions, rien ne l'embarrasse, il n'hésite plus, il voit tout, il sait tout; c'est là qu'il obtient les plus brillants succès, qu'il excite le plus d'admiration. Citons un exemple.
A une soirée où j'assistais, une dame consulta une somnambule sur l'état de son mari qui, d'après sa dernière lettre, était allé en Californie, et qui, depuis plusieurs années, n'avait pas donné de ses nouvelles. La somnambule, après avoir palpé la lettre, dit qu'elle va se transporter au lieu où elle a été écrite. Elle ne savait pas quel chemin il fallait prendre; mais quand on lui eût dit qu'il fallait passer la mer, elle s'empressa d'avoir le mal de mer. On le lui dissipa par quelques passes. Une fois arrivée en Californie, comme elle avait entendu dire que l'Amérique est un pays très chaud, elle se plaignit de la chaleur excessive ; or nous étions au mois de janvier, et il s'en faut bien que, dans cette saison, la Californie jouisse d'une température brûlante, Ln lucide ne larda
pas à découvrir le mari et assura qu'il faisait du commerce ; pressée de questions, elle dit qu'il vendait des épices et notamment de la vanille; puis elle fit le geste d'aspirer une odeur agréable et dit qu'elle sentait le parfum de la vanille entassée dans ses magasins. La consultante n'était ni rassurée ni édifiée sur l'exactitude de ces déclarations. Mais l auditoire était dans le ravissement, et chacun de répéter que la somnambule avait senti la vanille de Californie.... Pour tout homme de bon sens, il semble difficile d'admettre qu on puisse à si bon marché se donner comme lucide. Et pourtant parmi ces personnes si crédules, il y en avait qui ne manquaient ni d'instruction ni d'intelligence. Mais l'habitude d'accueillir avidement et sans examen tous les récits merveilleux Ôte à l'esprit toute rectitude ; on arrive ainsi à la fo. aveugle. - Quelqu'un s'étant permis d'émettre un doute sur les déclarations de la somnambule, on le défia de prouver que ce n'était pas vrai. Il n'y a rien à répondre à cela. Seulement je puis à mon tour faire arbitrairement la description de ce qui se passe aux pôles de la terre ou dans les planètes ; et comme on ne pourra me prouver que ce n'est pas exact, j'aurai droit à un brevet de lucide... au môme titre qUe la somnambule à la vanille et que tant, d'autres qui font les délices du public.