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SUITE DE LA LUCIDITÉ. — FAITS ADMISSIBLES

Nous avons indiqué plusieurs classes de faits qui doivent être rejetès ; nous avons fait voir qu'il y a lieu de réduire considérablement la masse de ceux qui sont journellement allégués par les preneurs de la lucidité. Nous allons maintenant présenter en, faveur de la lucidité, des témoignages sé.

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rieux, dignes de foi, émanant d'hommes honorables et en état de bien observer.

Le marquis de Puységur, qui a découvert le somnambulisme artificiel, était général d'artillerie : tout le monde s'accorde à reconnaître que c'était un homme d'honneur, d'une loyauté exquise et d'un esprit fort distingué. Son témoignage peut donc être accepté de confiance sur les faits à l'égard desquels il n'a pu être trompé. Il résulte de ses mémoires, que quand il observa pour la première fois l'état si singulier du somnambulisme, le phénomène dont il fut d'abord frappé, fut celui de la transmission de pensée : le nommé Victor obéissait à l'ordre mental de Puységur qui, sans manifester sa volonté par aucun signe, lui fit exécuter plusieurs mouvements et chanter différents airs. Il constata ensuite le même phéno mène sur un grand nombre de sujets et en présence de témoins.

Deleuze n'est pas seulement un des patriarches du magnétisme : il était bibliothécaire du Jardin des Plantes, très versé dans les sciences exactes, auteur de plusieurs ouvrages estimés : tous ses contemporains ont rendu hommage à sa loyauté et l'ont dépeint comme un des hommes les plus honorables, incapable de tromper. Parmi les faits nombreux de lucidité qu'il cite dans ses écrits, nous choisissons celui qui nous paraît le plus remarquable. « Me trouvant dernièrement chez une dame dont la fille était somnambule, je demandai à cette jeune personne si elle pouvait lire les yeux fermés. Je n'en sais rien, me dit-elle, il faut essayer. Alors j'appliquai mes doigts sur ses yeux, de manière à comprimer les paupières; de l'autre main, je lui présentai un livre, et elle lut fort bien sept ou huit lignes. Elle fut obligée de s'arrêter,

parce que cela la fatiguait J'eus alors l'idée de l'aire une expérience propre à convaincre des personnes que la mère ne m'avait pas permis de mener chez elle. Je lui demandai si elle pourrait lire des mots renfermés dans une boite; elle me dit que dans une autre séance elle en ferait volontiers l'essai. Quelques jours après, je lui présentai une boîte de carton fermée, au fond de laquelle étaient écrits ces mots : amitié, santé, bonheur. Elle tint longtemps la boîte dans ses mains, elle éprouva beaucoup de fatigue ; elle me dit enfin que le premier mot était amitié, mais qu'elle ne pouvait lire les autres. Je la pressai de faire de nouveaux efforts 5 elle y consentit, et me rendant enfin la boîte, elle me dit : Je n'y vois pas assez clair; je crois cependant que ces deux mots sont bonté, douceur. On voit que la somnambule avait lu le premier mot, que les deux autres qu'elle indiquait, sans en être sûre, ont la même désinence, le même nombre de syllabes et de lettres que ceux que j'avais écrits, que même le mot santé, écrit à la main par une grande S, se rapproche beaucoup de bonté par un B. Rien n'avait pu faire soupçonner ces mots à la somnambule; il est certain qu'elle lisait, mais indistinctement, comme il nous arrive, quand nous n'avons pas assez de jour.

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Pétetin, médecin à Lyon, homme honorable et offrant toutes les garanties de véracité, a publié en 1808 un ouvrage intitulé : De l'électricité animale, dans lequel il raconte plusieurs exemples de vision sans le secours des yeux ; il donne la relation très détaillée de nombreuses expériences faites par lui sur des cataleptiques chez lesquels il a cru reconnaître que le siège de toutes les sensations était transporté à l'épigastre et au bout des doigts. Une malade qui n'avait pu entendre ce qu'on lui avait dit à haute voix aux oreilles, en-

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Lendit ce qu'on lui prononça ù voix basse au creux de l'estomac. On glissa sous sa couverture des cartes à jouer, une montre et d'autres objets qu'on approcha de son estomac, en les tenant bien enveloppés ou enfermés dans la main; elle les reconnut tous exactement et indiqua l'heure à la montre. La belle-sœur de la malade , épouvantée de ces phénomènes, voulut s'assurer par elle-même de leur réalité : elle enveloppa dans une bonbonnière un chiffon de papier, et se tenant derrière le fauteuil de la malade, fit passer la bonbonnière au docteur qui. la tenant dans sa main fermée, la lui plaça à l'estomac, sans rien dire. Je vois, dit-elle, dans votre main une boite, et dans cette boîte une lettre à mon adresse. Il y avait effectivement une lettre à son adresse et pliée en quatre.

« Un des spectateurs, dit Pétetin, tira de sa poche une bourse, la mit sur ma poitrine, croisa ma Yeste et me poussa du côté de la malade. — Monsieur le docteur, dit-elle, vous ne vous gênez pas, vous avez en ce moment sur la poitrine la filoclie de M. B... Il y a tant de louis d'un côté , et tant d'argent blanc de l'autre; mais que personne ne se dérange, je vais dire ce que chacun a de plus remarquable dans ses poches. Elle commença par l'inventaire de celles de sa bellesœur, comme la plus près d'elle, et lui dit que ce qu'elle avait de plus intéressant était une lettre. Celle-ci en fut d'autant plus surprise qu'elle l'avait reçue le soir même par le courrier, et n'en avait parlé à personne. La malade passa ensuite aux autres, et vida toutes nos poches avec autant d'exactitude, en plaçant un bon mot chaque fois que l'occasion s'en présentait. — La cataleptique aperçut son oncle au moment où il entra dans la chambre, quoiqu'elle lui tournât le dos et qu'il fût caché par un paravent plus élevé qu'elle ; elle désigna même la couleur de son habit. »

« Tous ces faits, dit Bertrand, sont concluants relativement à un nouveau mode de vision. Certainement aucun rayon

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lumineux ne pouvait avertir la malade, soit de la présence de la lettre renfermée dans la boîte, et dont elle lut l'adresse, soit de la pièce antique qu'elle devina, soit des cartes qu'on plaça sur son estomac II en est de même des autres expériences, particulièrement de celles qui furent faites sur madame de Saint-P..., qui donna des preuves de la vision la plus incontestable devant un grand nombre de spectateurs, et notamment devant plusieurs médecins incrédules qui furent convaincus par les expériences dont ils furent les témoins. La malade, à plusieurs reprises et interrogée par différentes personnes, sut reconnaître un morceau de platine enfermé dans un papier, une boule de cuivre cachée dans un mouchoir, un cachet à trois faces tenu dans une main, et sur lequel elle vit, à l'une des faces un griffon, à la seconde deux lettres composant un chiffre, et à la troisième un aigle aux ailes étendues, et autour une devise en italien, tout à tout, écrite en si petits caractères qu'il fallait une grande attention pour la lire; elle désigna aussi deux livres placés dans la poche d'un spectateur, l'un desquels était un livre de poste, et l'autre un livre de contes de Vassellier ; elle reconnut un louis et dit qu'il n'avait pas le poids ; enfin elle lut une ordonnance dans un papier cacheté, et dit quel en était le contenu (une once de quinquina et deux gros de valériane).... Ces expériences ne peuvent laisser le moindre doute. Qui ne reculera à la pensée d'imaginer qu'un médecin connu depuis longtemps dans une des principales villes de France, estimé de ses confrères et de tous ses concitoyens, aille composer un ouvrage volumineux sur de pareils mensonges, et qu'il ait l'inconcevable patience d'entasser, en les surchargeant des plus minutieux détails, sept histoires différentes qui n'offriraient qu'un tissu de fables ridicules? Qui pourra admettre qu'il ait eu l'impudence de désigner les expériences à faire et de donner les moyens de réussir, en engageant tous les médecins à les répéter?.... Il cite comme ayant été

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témoins de ces expériences et comme les ayant répétées, plusieurs médecins très connus, tels que MM. Eynard et Coladon, qui d'abord étaient incrédules et qui se rendirent après avoir vu. Ces médecins étaient vivants quand il publia son ouvrage, aucun d'eux ne l'a démenti. »

Pétetin rapporte dix-sept cas de catalepsie ; et parmi les malades qu'il a traités, plusieurs ont annoncé d'avance ce qui devait se passer pendant leur maladie.

Le baron de Strombeck a publié en Allemagne une observation très intéressante, intitulée : Histoire de la guérison d'une jeune personne par le magnétisme animal produit par la nature elle-même. L'auteur déclare avoir été témoin oculaire de tous les faits qu'il relate. Le titre de son ouvrage peut être critiqué; car, ainsi que le fait remarquer Bertrand, il s'agit d'un somnambulisme naturel, et rien n'indique que cet état ait été produit par aucune influence étrangère.

Un jour, la somnambule dont il fait l'histoire, lit un papier écrit par lui et renfermé dans son secrétaire, indique que l'écrit contient deux alinéas, et dit combien chaque alinéa contient de lignes. — Elle voit (page 63) à un étage supérieur, dans la chambre de M. de Strombeck, et sur son bureau, une épreuve de son imprimeur, que lui-même ne savait pas avoir été apportée. — Elle indique (p. 71) la position de plusieurs objets placés derrière elle et dont on avait secrètement dérangé la position ; elle se trompa pourtant pour l'un d'eux. — Dans les observations du docteur Marcard, conseiller et médecin des eaux de Pyrmont, il est attesté par lui (p. 157) , qu'elle reconnut l'arrivée du docteur Schmidt, et désignala couleur de son habit, quoiqu'il ne lut pas venu de la journée. Elle dit positivement et à la minute, l'heure qu'il était à la montre du même docteur, qui ne se trouvait d'accord avec

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aucune de celles qui étaient, dans la chambre. — Elle indique (p. 160), que le docteur Marcard a sur lui de l'argent renfermé dans une bourse longue, verte et rayée de couleurs.

Bien certainement, ajoute le docteur, elle n'avait jamais vu cette bourse que je portais depuis quelques jours par hasard, que, hors ma maison, je n'avais pas sortie de ma poche, et qui était telle qu'on les faisait il y a dix ans, avec de la peau verte, rayée de violet. — Dans ses observations, le docteur Schmidt, médecin de la Cour à Celle, déclare (p. 188) que mademoiselle Julie avait désigné le nombre de bagues qu'il portait au doigt (ce jour-là il n'en avait qu'une, ordinairement il en portait deux)-, qu'elle désignait, à. la seconde, l'heure que marquait une pendule placée à un étage supérieur. Il ajoute (p. 193) qu'elle lui déclara que sa montre qu'il tenait dans sa main, marquait trois heures vingt-neuf minutes, et qu'elle ne se trompa pas d'une seconde.

Bertrand, docteur en médecine, ancien élève de l'école Polytechnique, qui a montré dans ses écrits un véritable esprit scientifique, raconte le seul fait dont il ait été témoin, de vue anormale : « Je magnétisais, dit-il, une somnambule chez laquelle j'avais beaucoup de raison de soupçonner l'existence de cette faculté, et je cherchais quelque preuve qui pût fixer mon opinion. Je pris donc un jour, pendant que la malade était endormie, une bague qu'elle avait à son doigt, et la mis dans la main d'.une personne qui se trouvait auprès de moi. La somnambule avait les yeux exactement fermés, et nous étions dans une chambre éclairée par une seule lumière. Environ une minute après, je demandai à la malade qui n'avait pas paru s'apercevoir de ce que j'avais fait, si elle pouvait me dire où était sa bague. Alors seulement elle parut s'apercevoir qu'elle ne l'avait plus, et, après avoir réfléchi un instant,

elle me dit : C'est M. R... qui l'a (nommant une personne présente et différente de celle à qui je l'avais donnée). Je crus qu'elle se trompait ; mais je ne jugeai pas à propos de l'en avertir, et pour voir jusqu'où pourrait aller son erreur, je me contentai de lui répéter : Voyez, et dites-moi positivement où est votre bague. Alors, au moyen d'un signe de la main, elle désigna sur elle-même, de la manière la plus évidente, l'endroit où se trouve placée la poche de côté du pantalon, et dit : Elle est là. Je crus d'autant plus sûrement qu'elle se trompait, que c'était à une dame que j'avais donné la bague, et, croyant avoir une preuve de plus de la facilité avec laquelle les somnambules peuvent voir ce qui n'est pas comme ce qui est, je lui dis, après lui avoir fait répéter encore une fois qu'elle voyait que c'était bien M. R... qui avait sa bague et qui l'avait placée dans sa poche de côté : Vous vous trompez, c'est madame R... qui a votre bague, et, en même temps, je me tournai vers. les personnes présentes, comme pour leur faire remarquer l'erreur évidente dont elles étaient témoins.

» La physionomie des spectateurs avait une expression bien différente de la mienne : elle peignait la surprise et l'étonnement; car M. R..., tirant de l'endroit indiqué la bague qu'il avait prise, montra que la somnambule avait bien vu , et que c'était moi seul qui me trompais. M. R..., médecin, ayant eu occasion de voir plusieurs somnambules, observait les phénomènes qu'ils présentaient, avec un esprit entièrement dégagé de préjugés, n'en admettant aucun, à moins qu'une expérience répétée ne les confirmât , mais ne négligeant d'examiner aucun de ceux qui se présentaient à son observation. Il avait voulu, en demandant la bague à la personne à laquelle je l'avais donnée, faire une expérience plus concluante que celle que j'avais tentée.

» L'expérience que je viens de rapporter était faite devant des personnes avec lesquelles je devais me dispenser de toute précaution qui aurait pu provenir de la moindre défiance sur

leur compte; toutes étaient plus incrédules que moi sur les phénomènes qu'elles avaient sous les yeux, et n'avaient aucun intérêt à faire paraître dans ma somnambule des facultés qu'elle n'avait pas; mais, au reste, les circonstances locales ne pouvaient faire soupçonner aucune communication secrète entre les spectateurs et la malade. Celle-ci était assise devant moi, je voyais ses yeux bien fermés; toutes les personnes présentes étaient placées derrière moi, et aucune ne s'approcha de manière à pouvoir la toucher (Traité du somnambulisme, 1823, p. h\). »

Le même auteur rend compte d'une manière étendue (p. 163 et suiv.) de la maladie d'une jeune personne de Rennes, qui devint somnambule par suite de magnétisation et prédit exactement une foule de circonstances qui se réalisèrent. « Il lui est arrivé, dit-il, de m'annoncer, huit jours d'avance, que, pendant une nuit qu'elle me désigna, sa tête enflerait, que ses paupières seraient infiltrées, et que sur ses joues on verrait paraître, en plusieurs endroits, des égratignures semblables à celles qu'on pourrait faire en effleurant la peau avec la pointe d'une épingle; et tout cela arriva comme elle l'avait prédit. »

M. Gueritant, pharmacien à Orléans, a adressé à la Société des sciences physiques de cette ville, un mémoire circonstancié qui a été lu, le 22 août 1811, par M. Latour, secrétaire de cette société, fils du médecin qui avait soigné la malade dont il y est question. La demoiselle Adélaïde Lef..., atteinte d'une maladie hystérique, présenta, pendant sa longue maladie, des particularités fort curieuses que l'auteur raconte en détail, et dont quelques-unes rappellent les cas de possession. Dans ses accès, il lui arriva plusieurs fois d'exécuter des mouvements très violents, de se courber avec force

cl rapidité, de manière à faire touciier en avant son front avec ses pieds, puis lout à coup de se courber en arrière et de loucher de même avec son front ses talons, ainsi qu'on Favait remarqué chez la supérieure des Ursulines de Loudun. Elle pirouettait rapidement sur elle-même, comme plusieurs convulsionnaires de Saint-Médard et comme les derviches tourneurs. Elle montait avec agilité à de très-grandes hauteurs. Sa mémoire se développa d'une manière prodigieuse; ses sens acquirent une finesse extraordinaire, à tel point que l'application d'une main sur la joue suffisait à la malade pour lui faire reconnaître les personnes qui lui étaient les plus familières. Elle entendait et voyait par l'épigastre ; elle reconnaissait les personnes qui posaient la main sur cette partie du corps, pendant que d'autres lui tenaient les yeux exactement fermés. Depuis, elle, fit plus : il suffit de lui fermer les yeux pour qu'elle nommât les personnes qui l'entouraient, et qu'elle désignât leurs places respectives. Quand elle voulait découvrir quelque chose, elle courbait son corps en deux, appliquait son visage sur la région épigastrique, la frottait légèrement avec son doigt indicateur, et de suite répondait à toutes les questions qui lui furent faites : elle décrivait exactement ce qui se passait dans une maison voisine. Elle prédit plusieurs fois d'avance toutes les phases de sa maladie, jusqu'à sa guérison. Tout se passa comme elle l'avait annoncé.

Francœur, professeur de mathématiques à la Faculté des sciences de Paris, a communiqué en 1825 à la Société philomatique de Paris, un mémoire sur un grand nombre de faits dont il n'a pas été témoin, mais qui lui ont été attestés à Aix en Savoie, par plusieurs témoins respectables, et notamment par M. Despine, médecin en chef de l'établissement : il s'agit du phénomène si singulier de la transposition des sens. « L-.i

crainlede me rendre ridicule, dit Francœur, cri laissant penser que j'ai pu croire réels tous les phénomènes que je vais exposer, m'a retenu un moment; mais, ayant trouvé dans un ouvrage du célèbre Frank : Praxeos medicinœ universœ prœcepta, une histoire de Louise Baerkman, dont Frank et trois de ses confrères ont suivi la maladie, et ayant lu le récit le plus développé et le mieux attesté de faits aussi singuliers que ceux dont j'avais à parler, j'ai cru que, dans l'intérêt de la vérité, je pouvais me hasarder à raconter des phénomènes auxquels je n'ajoute aucune créance, ne les donnant que pour ce qu'ils valent. »

Voici le résumé des observations communiquées par Francœur, d'après le témoignage de M. Despine :

Dans la première, l'auteur a indiqué que la malade qui en fait le sujet avait la faculté de voir, d'entendre et d'odorer par les doigts et par les orteils.

La seconde observation a été faite sur la fille d'un habitant fort recommandable de Grenoble, que nomme Francœur, qui était très désolé de l'état de sa fille, faisait tous ses efforts pour cacher sa maladie et refusait toutes visites des curieux. Parmi les différents états que présenta successivement cette demoiselle, et que le docteur Despine décrit avec beaucoup de détails, il insiste particulièrement sur celui de somnambulisme. Le phénomène le mieux constaté est celui de la translalion du siège du sens de la vue : « Non-seulement, dit-il, notre malade entendait par la paume de la main, mais nous l'avons vue lire sans le secours des yeux, avec la seule extrémité des doigts, qu'elle agitait avec rapidité au-dessus de la page qu'elle voulait lire, et sans la toucher, comme pour multiplier les surfaces sentantes; lire, dis-je, une page entière du roman de madame de Montolieu, intitulé les Châteaux en Suisse. Il s'y trouvait trois mots propres, dont probablement elle n'avait jamais oui parler, et qu'elle prononça aussi bien qu'un lecteur de l'Académie. Nous l'avons vue

d'autres fois choisir, sur un paquet de plus de trente lettres, l'une d'entre elles, qu'on lui avait indiquée; lire sur le cadran, et à travers le verre, l'heure qu'indiquait une montre, la monter et faire trouver les aiguilles au point voulu ; écrire plusieurs lettres (trois sont entre mes mains), corriger, en les relisant, toujours avec le hout des doigts, des fautes qui lui étaient échappées ; recopier une de ses lettres, mot pour mot, en lisant avec le coude gauche, tandis qu'elle écrivait de la main droite. Nous l'avons vue désigner l'odeur (dont les narines simulaient l'impression) et l'espèce de telle ou telle fleur, dont on lui mettait les feuillets dans la paume de la main. Pendant toutes les opérations, un écran de carton épais interceptait de la manière la plus étroite tout rayon visuel qui aurait pu se rendre aux yeux. Les mêmes phénomènes avaient lieu à la plante des pieds, sur l'épigastre, ainsi que sur les diverses parties de la surface du corps où la malade semblait éprouver un sentiment de douleur par le simple toucher (1). »

M. le docteur Rostan constate des faits de lucidité : son témoignage a une valeur toute particulière. Ce savant professeur raconte, dans son article Magnétisme du Dictionnaire de médecine (lre édition, 1825, t. XIII), qu'il avait commencé par nier le magnétisme et l'avait combattu dans son enseignement et dans ses écrits, mais qu'ayant voulu se rendre compte par lui-même, il a produit des phénomènes dont il a été étonné, et qu'il aurait d'avance jugés impossibles; il s'est rendu à l'évidence des faits et n'a pas craint de confesser hautement la vérité d'une doctrine qu'il n'avait attaquée que faute de l'avoir suffisamment étudiée. Nous donnons un extrait de ses relations.

« Voici une expérience que j'ai fréquemment répétée, mais

(1) Bertrand, Du magnétisme, p. 257 et suiv.

que j'ai dû interrompre parce qu'elle fatiguait prodigieusement une somnambule qui me dit que si je continuais, elle deviendrait folle. Cette expérience a été faite en présence de mon collègue et ami M. Ferrus que je crois devoir nommer ici, parce que son témoignage ne peut qu'être du plus grand poids. Je pris ma montre que je plaçai à trois ou quatre pouces derrière l'occiput. Je demandai à la somnambule si elle voyait quelque chose. — Certainement, je vois quelque chose qui brille; ça me fait mal. Sa physionomie exprimait la douleur- la nôtre devait exprimer l'étonnement. Nous nous regardâmes, et M. Ferrus, rompant le silence, me dit que, puisqu'elle voyait quelque chose briller, elle dirait sans doute ce que c'était. — Qu'est-ce que vous voyez briller? — Ah! je ne sais pas, je ne puis vous le dire. — Regardez bien. — Attendez..., ça me fatigue..., attendez... (et après un moment de grande attention) : c'est une montre. Nouveau sujet de surprise. « Mais si elle voit que c'est une montre, me dit encore M. Ferrus, elle verra sans doute l'heure qu'il est. — Oh ! non, c'est trop difficile. — Faites attention, cherchez bien. — Attendez..., je vais tâcher..., je dirai peut-être bien l'heure, mais je ne pourrai jamais voir les minutes. » Et après avoir cherché avec la plus grande attention : « Il est huit heures moins dix minutes. » Ce qui était exact. M. Ferrus voulut répéter l'expérience lui-même et la répéta avec le plus grand succès. Il me lit tourner plusieurs fois l'aiguille de sa montre, et la lui présenta sans l'avoir regardée-, elle ne se trompa point. Une autre fois, je plaçai la montre sur le front; elle accusa bien l'heure, mais nous dit les minutes au rebours, en plus ce qui était en moins, et réciproquement-, ce qu'on ne peut attribuer qu'à une moindre lucidité dans cette partie, ou à l'habitude où nous étions de placer le cadran derrière l'occiput... Quoi qu'il en soit, cette somnambule se défiait tellement de sa clairvoyance (qui était telle cependant que je n'en ai jamais vu de semblable), qu'il

ne lui paraissait jamais possible de voir ce qu'on lui demandait. Il serait beaucoup trop long de rapporter tout ce qu'elle me dit de singulier; le fait que je viens de rapporter suffit. Ainsi voilà bien la faculté de voir transportée dans d'autres organes que ceux qui en sont chargés dans l'état normal. Ce fait, je l'ai vu et je l'ai fait voir

» Les somnambules jouissent encore de la faculté de distinguer à travers les corps opaques. Une somnambule m'a constamment dit, sans jamais se tromper, si j'avais l'estomac vide ou plein ; elle allait jusqu'à me dire si j'avais beaucoup ou peu mangé.

» Se peut-il que les somnambules jouissent de l'étonnante faculté de prophétiser, de prévoir l'avenir?... J'ai vu, dans ce genre, des faits bien singuliers. Mais j'avouerai que, bien que les ayant vus souvent, j'en doute encore.... M. Georget a vu annoncer avec précision des accès d'hystérie, d'épilepsie, d'éruption des règles, et prédire leur durée, l'heure de leur terminaison, et j'ai été témoin de faits bien plus incroyables. »

M. Wiliam Gregory, professeur de chimie à l'Université d'Edimbourg, membre de la Société royale de Londres, décédé en 4858, était un fervent apôtre du magnétisme; ses profondes études dans les sciences exactes, son esprit d'observation, son caractère honorable , tout se réunit gour donner à son témoignage une haute valeur. Dans son ouvrage intitulé : Letters on mesmerism and clairvoyance (Edimbourg, 1852) (1), il rend compte d'un très grand nombre de faits observés dans sa longue pratique; on y trouve presque tous les genres de lucidité, la vue de l'inté-

(I) J'ai rendu compte de cet ouvrage et j'en ai donné des extraits étendus dans le Journal du magnétisme. 1854, t. XIII, p. 505.

1 fil)

ricin

. du corps et des maladies, la vue du passé, la pénétration de la pensée et la vue à distance. C'est dans ce dernier genre que nous avons choisi l'exemple suivant: ° « Au milieu d'une séance de somnambulisme, un domestique frappa à la porte et entra tenant à la main une lettre au docteur Gaddock qui se trouvait avec moi. Celui-ci jeta un coup d'oeil sur l'extérieur delalettre, mêla remit cachetée, et me dit en me quittant: Voici un sujet d'expérience. Comme j'ai toujours préféré les exercices non préparés, je remis à la somnambule Emma la lettre cachetée, sans l'avoir ouverte et sans avoir la moindre idée de son contenu, conjecturant qu'il s'agissait probablement de quelque malade. Elle saisit la lettre, sans y diriger ses yeux fermés, la plaça sur le sommet de sa tête, et dit : « C'est de M. X..., prêtre » à X... Il désire que le docteur Gaddock me charge de cher- » cher un enfant perdu, que l'on croit tombé dans un puits » à charbon. Je vais le faire. Je la vois, elle n'est pas morte ; » elle est dans un cottage avec des gens qui sont pleins d'at- » lention pour elle.— Pouvez-vous voir comment elle s'est » perdue? — Oh! oui. Elle a été faire visite à une de ses » parentes, tante ou grand'mère, à une longue distance de » chez elle. Quand l'enfant a quitté sa parente, celle-ci » lui a donné un penny, s'est mise en route avec elle, est j> allée jusqu'auprès de l'église, et l'a laissée seule. Après un » moment, elle a rappelé l'enfant et lui a demandé si elle » trouverait bien son chemin. La petite a répondu affirmati- » vement, et s'est mise en marche. Mais elle pensa constam- » ment à ce qu'elle achèterait avec son penny, elle a pris un » mauvais chemin, et quand elle s'est aperçue qu'elle était » égarée, elle s'est assise dans un fossé et a jeté des cris. » Peu de temps après, un homme s'est trouvé là et l'a amenée » chez lui. »

» A ce moment, entra le docteur Gaddock avec le père de l'enfant perdue, le même qui avait écrit la lettre et qui était

dans une grande inquiétude. Je dis à M. Gaddock que, sans avoir ouvert la lettre, j'en connaissais le contenu, et que l'enfant perdue était sauve. Ayant ensuite ouvert la lettre, sur la demande de M. Gaddock, je trouvai qu'Emma avait parfaitement rendu compte du contenu. Emma ne sachant pas lire, ii faut que le sens de la lettre lui soit parvenu par quelque mystérieuse sympathie, sans le secours de l'écriture. Comme elle nommait l'auteur de la lettre, je pus croire un instant qu'elle le connaissait et qu'elle avait pu s'aider de cette connaissance. Mais l'enfant avait été perdue à une distance considérable de Bolton (où ;nous étions) ; le père était venu directement vers M. Gaddock; il était arrivé presque au moment où celui-ci recevait sa lettre. M. Gaddock et la demoiselle m'assurèrent que personne dans la maison n'avait entendu parler de cette aventure jusqu'à la réception de cette lettre, et qu'Emma avait été endormie dans la salle à manger, une heure auparavant; à son réveil, elle n'avait aucune connaissance de ce qui s'était passé. Je vis avec satisfaction que les événements dont il s'agit avaient été ignorés de tout le monde dans la maison, et même dans la ville de Bolton, jusqu'à la fin de la séance, et que le père, comme je viens de le dire, en avait apporté les premières nouvelles.

» Cet homme était entièrement étranger pour M. Gaddock, aussi bien que pour Emma.Ilavaitapporté un soulier de l'enfant. On le donna à Emma qui alors décrivit exactement son costume, son âge, son extérieur et son caractère, à l'extrême étonnement du père. Celui-ci confirma toutes ces déclarations dans toute la partie qu'il connaissait 5 l'enfant était allée chez sa grand'mère qui lui avait donné un penny, l'avait quittée près de l'église, l'avait rappelée pour lui demander si elle savait bien son chemin, et avait reçu une réponse affirmative. Emma lui dit que la petite fille (la lettre parlait seulement d'un enfant, et néanmoins la lucide avait tout de suite désigné avec assurance une fille), que l'enfant,

dis-je, par crainte ou par suite d'émotion, ne pouvait indiquer son domicile, bien qu'à la maison elle fût très babillarde; les gens, pour l'empêcher de crier, la faisaient travailler. Elle ajouta qu'on la retrouverait; qu'après avoir quitté sa grand'mère, elle avait tourné d'un côté au lieu de prendre le bon chemin.

5 M. Gaddock, qui connaissait la manière de s'exprimer d'Emma, expliquait qu'elle voulait désigner une certaine direction; mais le père s'imagina qu'il en découvrirait une meilleure, et il chercha son enfant dans une contrée tout opposée. Emma dit qu'il ne la trouverait pas, mais que l'enfant se retrouverait. En effet, le père ne réussit pas dans ses recherches, et quand il revit Emma, elle lui rappela (dans son sommeil) l'avis qu'elle lui avait donné; elle vit alors l'enfant avec d'autres vêtements, dans une vaste maison. On la trouva, ce jour-là ou le suivant, au Workhouse de Salford, où on l'avait fait changer de vêtements.

» Je regarde ce fait de lucidité comme pleinement satisfaisant, d'autant plus qu'il se passa en ma présence, d'une manière tout à fait accidentelle. Le trait le plus frappant, c'est qu'Emma ait lu, non les mots écrits, mais les pensées exprimées dans la lettre. 11 est possible qu'elle ait été mise par l'écriture en communication avec l'écrivain, et que, par suite de la sympathie, elle ait perçu ses pensées dans son écriture. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'est exprimée comme si la connaissance lui était venue de la lettre ellemême.

» J'ajouterai que l'enfant, quand elle fut retrouvée, confirma tous les renseignements donnés par la somnambule; elle avait beaucoup pensé au penny, s'était assise dans un fossé pour crier, avait été emmenée à un cottage par un homme qui avait en vain essayé, ainsi que sa femme, d'obtenir l'indication de sa demeure, et lui avait donné de l'ouvrage pour l'empêcher de crier. »

M. Nicolo Cervello, docteur on médecine et professeur à Palerme, a publié, en 1853, la relation fort intéressante d'un cas d'hystérie avec catalepsie, accompagnée de somnambulisme spontané. Le sujet de ses observations est une jeune personne de Palerme, nommée Ninfa Philiberto. Elle annonça d'avance les accès et toutes les circonstances qui devaient les accompagner; elle prédit notamment le jour où elle recouvrerait l'usage de son bras droit, les autresmembres demeurant paralysés. Tout se réalisa ponctuellement, excepté la prévision de sa mort; au jour indiqué, elle tomba en léthargie, sans mouvement, sans respiration, et devint semblable à un cadavre. Elle échappa à cette crise fatale, et elle fit ensuite sur son état diverses prédictions qui se réalisèrent, y compris celle de sa guérison.

Dans le cours de sa maladie, elle présenta le phénomène extraordinaire de la transposition des sens; elle entendait par les mains et par les pieds. On réussit également pour le goût, la vue et l'odorat : on lui appliqua notamment sur le bras un petit paquet d'asa fœtida; elle fit un geste de dégoût et pria qu'on éloignât de la portée de son nez l'objet qui sentait mauvais -, on retira le paquet de son bras pour l'approcher de ses narines, elle remercia alors qu'on l'eût délivrée d'une odeur détestable. On lui mit ensuite sur le bras du fromage de Hollande; elle exécuta avec la bouche les mouvements de la mastication, et elle remarqua que, pour le moment, le fromage de Hollande ne lui faisait pas plaisir. On plaça près de son bras un prospectus des chaînes galvanoélectriques de Golberg; elle le plaça la tête en bas, dit que c'était un imprimé, qu'elle n'en pouvait lire le contenu, parce que sa vue était trouble, mais qu'elle distinguait bien les armes d'Autriche. On constata ainsi, par un grand nombre d'expériences, que la transposition de tous les sens était corn-

plète; pour obtenir la sensation, il n'était pas nécessaire que l'objet fût en contact avec son bras, mais il y avait une sorte de sphère d'activité de deux ou trois pouces de diamètre en deçcà de laquelle elle percevait l'impression des corps étrangers. Le narrateur observe que, pour rendre les expériences parfaitement probantes, on avait soin de s'y prendre de façon que le sujet ne pût acquérir, par les moyens ordinaires, aucune notion des corps destinés à agir sur elle d'une manière anormale (1) .

M. le général Noizet, dans son Mémoire sur le somnambulisme et le magnétisme, 1854, \ vol. in-8, raconte le trait suivant de lucidité :

« J'arrivai chez mon ami avant le magnétiseur ot sa somnambule, et le maître de la maison nous dit qu'entre autres facultés extraordinaires qu'on prêtait à cette somnambule, était celle de pouvoir dire ce qu'une personne avec qui on la mettait en relation, avait fait dans la journée. Il se trouvait justement par hasard que ce jour-là j'avais fait une démarche peu ordinaire ; j'étais allé dans les combles de l'hôtel des Invalides avec le duc de Montpensier pour lui faire voir la galerie des plans-reliefs des places fortes. Je proposai de faire sur moi l'essai de la faculté de la somnambule, et cette proposition fut acceptée par mes deux amis.

» La somnambule arrivée et endormie, je me mis aussitôt en rapport avec elle, et lui demandai si elle pouvait voir ce que j'avais fait dans la journée.

» Après quelques détails assez insignifiants et péniblement obtenus sur l'emploi de ma matinée, je lui demandai où j'étais allé après déjeuner. Elle me répondit sans grande hésitation : Aux Tuileries; ce qui pouvait fort bien s'entendre d'une simple promenade. J'insistai en demandant par où

(I) Voyez Journal dumagnélisme. 1856, t. XV, p. 477.

tfa MaûnèîisMê.

j'étais entré, et elle répondit fort bien encore : Par le guichet du quai, auprès du Pont-Royal. — Puis ensuite? — Vous êtes monté dans le château. — Par quel escalier? Est-ce celui du milieu ? — Non, c'est par celui du coin, près du guichet.

— Là elle se perdit dans les escaliers, et il y a lieu en effet de s'y perdre, car il y en a plusieurs : le grand escalier de service du pavillon de Flore et l'escalier des appartements du roi avec des paliers et des marches de raccordement menant de l'un à l'autre. Enfin elle me laissa dans une grande salle où il y avait des officiers. C'était une salle d'attente au rezde-chaussée. — Vous avez attendu, me dit-elle. — Et puis?

— Il est venu un grand jeune homme vous parler. — Quel était ce jeune homme? — Je ne le connais pas. — Cherchez bien. ■ — Ah ! c'est un fils du roi. — Lequel? — Je ne le connais pas. — Ce n'est pas bien difficile à savoir, il n'y en a que deux à Paris : le duc de Nemours et le duc de Montpensier; est-ce le duc de Nemours? — Je ne le connais pas. (Je lui dis que c'était le duc de Montpensier). — Après? — Vous êtes monté en voiture. — «Tout seul? — Non, avec le prince.

— Comment étais-je placé? — Au fond, à sa gauche. — Étions-nous seuls dans la voiture? — Non, il y avait encore devant un gros monsieur. — Quel était ce monsieur? — Je ne le connais pas. — Cherchez. — (Api^ès avoir réfléchi). C'était le roi. — Comment, lui dis-je, j'étais sur le derrière de la voiture, et le roi devant ! Vous voyez bien que cela n'est pas raisonnable. — Je ne sais pas, je ne connais pas ce monsieur. — Eh bien, c'était l'aide de camp du prince. — Je ne le connais pas. — Où avons-nous été? — Vous avez suivi la rivière. — Et puis? — Vous êtes allés dans un grand château? — Quel est ce château? — Je ne sais pas-, il y a des arbres avant d'y arriver. — Regardez donc bien, vous devez le connaître. — Non, je ne sais pas.

» J'abandonne cette question et je lui dis de continuer. — Vous avez été dans une grande salle. (Là elle me fait une

DË LA LUCIDITÉ. 175

description imaginaire de la salle où elle voit briller des étoiles sur un fond blanc; enfin elle me dit) : — H y avait de grandes tables. — Et qu'y avait-il sur ces tables? — Ce n'était pas baut, ce n'était pas plat non plus tout à fait.

« Je ne pus pas l'amener à me dire qu'il y avait des plansreliefs , objets que sans doute elle n'avait jamais vus. — Qu'avons-nous donc fait devant ces tables ? — Vous montriez. Vous êtes monté sur un siège, et avec une grande baguette vous faisiez voir quelque chose.

» Cette particularité remarquable était parfaitement exacte. Enfin, après bien des lenteurs, elle nous fit remonter en voiture et partir. Je lui dis alors : Mais regardez donc en arrière, vous devez reconnaître l'endroit d'où nous sortons. ■ — Ah ! dit-elle, comme étonnée et un peu confuse, c'est l'hôtel des Invalides.... Elle ajouta encore que le prince m'avait laissé à ma porte, ce qui était vrai.

» Quelque familiarisé que je fusse avec les scènes du somnambulisme, cette scène me frappa néanmoins beaucoup, et je ne pus raisonnablement attribuer qu'à la faculté de lire dans ma pensée ou sur des impressions existantes encore dans mon cerveau, l'espèce de divination dont venait de faire preuve la somnambule. C'est encore la seule explication que je puisse lui donner aujourd'hui.

» Je dois cependant ajouter que mes deux amis qui ne pouvaient juger comme moi, de la justesse des réponses essentielles, ne furent ni complètement satisfaits, ni complètement convaincus. Ils auraient voulu plus de netteté dans le discours, et il est certain que la somnambule hésitait souvent et qu'il fallait lui arracher les réponses. Ils prétendaient que je les lui dictais pour ainsi dire, et que je l'aidais. Or le dialogue que je viens de rapporter, est un spécimen parfaitement exact de celui que j'ai eu avec elle, mais qui a été beaucoup plus long. Je ne lui ai dit que ce qu'elle renonçait à trouver et qui ne pouvait avoir aucune conséquence sur les

176 DU MAÔNÉTlsMlî.

réponses qu'elle avait encore à me faire. Je lui ai répété plusieurs fois, il est vrai, qu'elle connaissait très bien le château dont elle me parlait, mais était-ce lui nommer les Invalides? Elle a hésité souvent, divagué quelquefois; mais croit-on qu'il soit aussi facile à une somnambule de voir dans la pensée qu'à une personne éveillée de lire dans un livre ouvert? Enfin, on ne doit pas oublier que les somnambules rêvent et qu'ils ne divaguent pas moins parfois que les rêveurs les plus ordinaires. Pour moi, quelle qu'ait été la forme de la révélation, je suis frappé de cette suite de déclarations non provoquées, que je suis allé aux Tuileries, que je suis entré dans le pavillon de Flore, que j'ai été dans une salle d'attente où un prince est venu me trouver, que nous sommes sortis ensemble en voiture accompagnés d'une troisième personne, que nous sommes allés dans un château où se trouvaient dans une galerie de grandes tables sur lesquelles étaient des objets étendus et peu élevés, que j'ai fait des démonstrations sur ces objets avec une baguette et en montant sur un banc, que le château dont il est question est l'hôtel des Invalides, et que le prince m'a reconduit chez moi. »

Le docteur Cornet, connu comme rédacteur de journaux, de médecine et écrivain distingué, était fort incrédule en matière de somnambulisme et avait souvent égayé ses lecteurs en ridiculisant les prodiges de lucidité racontés par les magnétistes. En 1839, sa femme étant tombée malade, eut des accès de somnambulisme naturel et devint lucide. M. Cornet dont le témoignage a d'autant plus de poids, qu'il s'agissait de faits qu'il avait regardés comme impossibles, envoya à l'Académie de médecine un rapport détaillé sur les choses merveilleuses qui se passaient sous ses yeux, et le publia dans le journal l' Hygiène.

DM LA LUCIDITÉ. 177

Voici un des passages les plus importants de ce rapport :

« Madame Cornet lit, les yeux fermés, à travers les corps opaques, sans que les caractères reçoivent une lumière directe. Elle désigne le plus petit corps qu'on lui présente enfermé dans la main. Bien plus, elle devine la pensée qui se rapporte à elle, et les actes improvisés qui se passent dans des appartements contigus au sien ; elle indique avec précision l'heure où ses accès la prendront le lendemain, leur durée actuellement variable chaque jour; prescrit la dose d'opium qui lui est nécessaire, la fait diminuer ou augmenter selon le besoin, et toujours aveebonheur » (Charpignon, Physiologie, médecine et métaphysique du magnétisme). A la suite de cet extrait, se trouvent les lettres du docteur Frappart qui décrit toutes les phases de la maladie ; on y voit que les médecins se sont conformés scrupuleusement aux prescriptions de la malade, et que toutes les prédictions sur son état jusqu'à sa guérison complète, se sont exactement vérifiées.

M. le docteur Puel, médecin fort instruit, auteur d'un excellent mémoire sur la catalepsie, qui a été couronné par l'Académie de médecine, m'a assuré qu'un des cataleptiques qu'il a traités, présentait le phénomène de la transmission de pensée. M. Puel disait au malade : Dites-moi le mot auquel je pense et ayant telle rime (par exemple, rimant à clairvoyance) -, et le sujet le disait sans hésitation.

M. Robert Houdin est connu de tout le monde comme le prince des escamoteurs; il est vraiment le maître de son art : doué d'une adresse prodigieuse, d'une imagination fé-

478 DU MAGNÉTISMK.

conde, il est toujours prêt à créer de nouveaux tours; il est de plus excellent mécanicien, savant physicien ; il a su appliquer à la prestidigitation les découvertes de la science, et a tiré notamment un très heureux parti de l'électricité et du magnétisme minéral. La relation de son voyage én Algérie prouve qu'il est homme d'esprit et écrivain distingué.

Il a commencé par être fort incrédule en fait de somnambulisme. Bien plus, habitué à produire des prodiges, il faisait très peu de cas du merveilleux, et croyait eu posséder le secret; il regardait tous les hauts faits attribués à la lucidité comme des tours d'adresse de môme nature que ceux dont il amusait le public. Dans plusieurs villes où les somnambules avaient quelques succès, il se faisait un jeu de contrefaire leurs exercices et môme de les surpasser ; il réussissait à coup sûr et montrait sa supériorité, de sorte qu'à ses yeux et à ceux de la plupart de ses spectateurs, les somnambules n'étaient que de médiocres escamoteurs. M. de Mirville, le célèbre démonologue, qui, dans son système, a besoin du somnambulisme pour en faire honneur aux esprits infernaux, eut l'ambition de convertir un adversaire aussi redoutable ; il pensait avec raison que, s'il parvenait à lui démontrer que la lucidité appartient à un ordre de choses entièrement étranger à ses études et à sa pratique, le témoignage d'un juge aussi expert serait d'un très grand poids pour servir la cause du somnambulisme. Il le conduisit chez le somnambule Alexis.

M. de Mirville rend compte, dans son livre des Esprits, de la scène qui eut lieu. J'eus le plaisir de m'en entretenir avec M. Houdin qui me confirma cette relation et y ajouta de nouveaux faits. Voici ce qu'il me raconta :

« On commenea par une partie d'écarté. J'avais apporté dans ma poche un jeu de cartes tout neuf, portant encore la bande de la régie, et auquel j'avais fait une marque pour prévenir toute substitution. J'étais sur mes gardes et j'ob-

servai tout avec la plus grande attention. Sur l'invitation du magnétiseur Marcillet, je bandai les yeux d'Alexis: je collai sur la peau des bandes de taffetas, j'appliquai par-dessus des tampons d'ouate, puis deux mouchoirs superposés; en un mot, en homme qui a l'habitude de bien des ruses et qui sait les déjouer, je puis affirmer que le sujet était incapable de faire usage de ses yeux. Ce fut moi qui le premier donnai les caries.

» Dès que j'eus donné les premières cartes à Alexis, il en désigna une du doigt et sans la toucber, et me dit : J'ai le roi. — Comment, lui dis-je, pouvez-vous savoir si vous avez le roi, puisque je n'ai pas encore retourné ni même achevé de donner? — C'est égal, me répondit-il, j'ai le roi.... J'achevai de donner, puis je retournai le huit de carreau. Vous voyez bien, me dit alors Alexis, il retourne carreau, et j'ai le roi. C'était exact. Pendant toute la partie, bien que, par surcroît de précaution, je tinsse mes cartes cachées par la table, il désignait souvent, soit mes cartes, soit les siennes, sans les toucher, et avant que je les eusse vues, et sans jamais se tromper ; il prenait ses cartes sans les retourneret ne faisait aucune erreur. J'étais abimé, confondu; il n'y avait plus là ni adresse ni escamotage. J'étais témoin de l'exercice d'une faculté supérieure, inconcevable, dont je n'avais pas la moindre idée et à laquelle j'aurais refusé de croire, si les faits ne se fussent pas passés sous mes yeux. J'étais tellement ému, que la sueur me ruisselait sur le visage. Le succès de mon introducteur était complet.

» Alexis, prenant, ensuite les mains de ma femme qui m'avait accompagné, lui parla d'événements passés, et notamment de la perte bien douloureuse d'un de nos enfants; toutes les circonslancee étaient parfaitement exactes. Nous étions frappés de stupéfaction.

» Il y avait avec nous un médecin fort incrédule, le docteur Chomel, qui, voulant aussi s'éclairer par lui-même, présenta

une petite boite à Alexis. Ce!ui-ei la palpa sans l'ouvrir, et dit : C'est une médaille ; elle vous a été donnée dans des circonstances bien singulières. Vous étiez alors un pauvre étudiant, vous demeuriez à Lyon, dans une mansarde. Un ouvrier auquel vous aviez rendu des services, trouva cette médaille dans des décombres, pensa qu'elle pourrait vous être agréable, et grimpa vos six étages pour vous l'offrir Tout cela

était vrai. Certes, ce sont là de ces choses qu'on ne peut ni deviner ni rencontrer par hasard. Le docteur partagea notre admiration.

» Je donnai à M. de Mirville le certificat qu'il me demanda, constatant que les faits dont j'avais été témoin dépassaient tout ce qu'on peut obtenir par des tours d'adresse.

» Quelqups mois après, je revins une seconde fois consulter Alexis. Je ne le trouvai pas aussi lucide que la première fois. Il me dit beaucoup de choses vraies, et quelques-unes fausses. Voici un trait dont je fus surtout frappé. Je lui présentai une lettre que je venais de recevoir, et qui n'était pas encore décachetée : elle portait le timbre de Boulogne^ Il me dit qu'elle venait d'Angleterre, ce qui était vrai, et me donna une description assez exacte de l'auteur. Il commit une légère erreur en me disant qu'il était libraire : je le repris, et il me dit qu'il le voyait dans une chambre pleine de livres et semblable à un magasin de libraire ; et tel était, en effet, l'aspect du cabinet de l'expéditeur. Puis il ajouta : Défiezvous de cet homme, car il vous trahit. Je me récriai vivement, et assurai à Alexis qu'il se trompait, que cet homme était mon meilleur ami, qu'il méritait toute ma confiance. Le somnambule persista dans son affirmation. Je me retirai, persuadé qu'il avait mal vu. Mais à trois mois de là, cet ami, que j'avais cru si sûr et si dévoué, se trouva impliqué dans une honteuse affaire d'escroquerie, et j'acquis la certitude qu'il n'avait cessé de me trahir, qu'il avait soudoyé mes ouvriers pour surprendre mes secrets et en abuser. Alexis avait

vu juste, et non-seulemenl il n'avait pas été influencé par mes sentiments, mais encore il avait lutté énergiquement contre mes contradictions en accusant l'auteur de la lettre. »

M. le docteur Pigeaire s'est présenté, comme nous l'avons dit, devant la commission du prix Burdin, à l'effet de concourir, et nous avons rapporté, chap. 12, les circonstances à la suite desquelles il a refusé de faire fonctionner sa fille devant les délégués de l'Académie de médecine. Mais il a donné à Paris un grand nombre de séances auxquelles ont assisté une foule d'hommes recommandâmes et parfaitement en état de bien observer. Il en a été dressé plusieurs procèsverbaux que M. Pigeaire a insérés dans un ouvrage intitulé : Puissance de l'électricité animale, 1839. Il en résulte que sa fille, mademoiselle Léonide, âgée de onze ans, a procédé dans les circonstances suivantes : on lui appliquait sur les yeux une bande de toile, deux tampons de coton en rame, et trois épaisseurs de velours noir qu'on fixait par deux liens autour de la tôle; ensuite on collait deux bandes de taffetas d'Angleterre, qui du bord inférieur du bandeau allaient adhérer aux joues et au nez dont elles suivaient tous les contours; enfin, on appliquait encore une bandelette du même taffetas perpendiculairement de haut en bas, pour combler la gouttière formée par la réunion du nez avec les joues, et pour ajouter aux adhérences des bandes transversales. Plusieurs des assistants, notamment Arago et Orfila, ayant appliqué cet appareil sur leurs yeux, ont déclaré qu'il était impossible de rien voir.

Mademoiselle Pigeaire s'étant assise dans un fauteuil , devant une table, a été magnétisée par sa mère et endormie, et on lui a appliqué l'appareil que nous venons de décrire. Puis une personne de la société a déposé sur la table un livre de son choix et l'a ouvert au hasard; on l'a recouvert d'une

latpe de verre ordinaire et transparente. Alors la somnambule a promené le doigt indicateur de la main droite sur ce verre ot a lu distinctement plusieurs lignes, sans l'aire aucune faute. Elle a également joué aux cartes avec facilité, dans les mêmes conditions, mais sans la lame de verre.

Parmi les signataires des procès-verbaux, on remarque MM. les docteurs Bousquet et Pariset, tous deux secrétaires de l'Académie de médecine; Orfila, doyen de la Faculté; Ribes, de l'Institut; Réveillé-Parise, Kuhnhollz, agrégé de la Faculté de Montpellier; Baldou, Ed. Carrière, H. Brochin, H. de Montègre, M. Janicot, J. Vimont. — Parmi les personnages dont M. Pigeaire invoque le témoignage, et qu'il cite comme convaincus, mais qui n'ont pas signé, se trouvent le savant Arago, M M. les docteurs Guéneau de Mussy, Adelon, Delens, Esquirol, Pelletier et Jules Cloquet. — Nous devons mentionner que plusieurs autres témoins, notamment MM. les docteurs Gerdy, Cornac, Velpeau, Villeneuve et Roche, ont déclaré n'être pas satisfaits, sans avoir toutefois signalé aucune irrégularité ou omission, ni avoir prouvé que la vision oculaire pût avoir lieu avec l'appareil dont il s'agit.

Certes, en présence de témoins aussi imposants que ceux qui ont donné leur attestation, et après les précautions minutieuses prises devant eux, il est impossible de ne pas reconnaître que le phénomène a eu lieu, et que la demoiselle Pigeaire a lu à travers des corps opaques.

Il est donc à regretter que M. Pigeaire et la commission n'aient pu se mettre d'accord sur le mode d'opérer, et que, par suite du malentendu, l'Académie ait été privée d'une aussi belle occasion de constater aulhentiquement l'existence d'une faculté extraordinaire.

La commission ne pouvant rendre compte que de ce qu'elle avait vu, n'a pu entretenir l'Académie des expériences faites en dehors d'elle; mais les faits n'en restent pas moins acquis à la science.

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