CHAPITRE XVI
Nous croyons avoir démontré (chap. IV) que l'imagination suffit pour rendre compte de tous les phénomènes magnétiques, que l'imagination sans magnétisme produit tous ces phénomènes, et que le magnétisme sans l'imagination ne produit rien; de sorte que pour nous, !a cause des faits magnétiques est parfaitement établie. Pour compléter cette démonstration, il nous reste à examiner les théories à l'aide desquelles on a cherché à expliquer le magnétisme.
La théorie de Mesmer, comme nous l'avons déjà dit, a été abandonnée peu de temps après son apparition, et personne n'a cherché à la ressusciter. Il est donc inutile de la discuter. Les disciples de Mesmer ont préféré l'hypothèse d'un fluide particulier, fluide impondérable qi»e chaque homme possède en plus ou moins grande abondance, qu'il peut projeter au dehors par l'effet de sa volonté; c'est en dirigeant ce fluide sur nos semblables et en le modifiant par notre volonté, que nous produirions chez autrui l'état magnétique et tous les effets variés qui en dépendent.
Cette doctrine est adoptée aujourd'hui parla grande majo-
20ZI DU MAGjNÉ'IISJMR.
ri lé des magnétjstes qui en font presque un article de foi, et qui considèrent l'existence du fluide comme intimement liée à celle du magnétisme; à leurs yeux, mettre en doute le fluide, c'est commettre une espèce de blasphème, c'est profaner le saint des saints.
Cependant les apôtres les plus éminents du magnétisme n'ont pas été tous d'accord sur ce point. D'Eslon avoua aux commissaires qu'il ne connaissait point de preuves physiques qui démontrassent l'existence de l'agent ou fluide auquel il attribuait le magnétisme animal, comme un principe d'où il émanait (1). Deleuze n'était pas plus affirmatif: « Quoique l'examen des faits, dit-il, m'ait conduit à admettre un fluide magnétique, je ne prétends pas que la réalitéde ce fluide soit démontrée. Peut-être que le magnétisme agit sur le principe de la vie comme l'attraction sur la matière (2). » Le docteur Charpignon s'exprime ainsi : « Il faut bien savoir que les effets magnétiques, depuis le plus simple effet nerveux jusqu'à l'extase, peuvent naître sans que le fluide magnétique d'aucun magnétiseur y ait pris part. Ou ce fluide a des vertus siri generis, sans lesquelles les merveilleuses facultés somnambuliques ne peuvent se développer, ou ces faits peuvent naître et se produire sans lui ; et alors quel rôle doit-on rationnellement lui attribuer?... »
L'abbé Fai ia niait le fluide,' et estimait que tous les effets magnétiques étaient dus à l'esprit du sujet. Charles Villiers, auteur de l'ouvrage intitulé : Le magnétiseur amoureux, dont Deleuze parle très avantageusement dans son Histoire critique du magnétisme, attribue au pouvoir de l'âme les effets magnétiques, et croit pouvoir les expliquer sans fluide. Le baron d'Hénin de Cuvilliers, longtemps secrétaire de la Société du magnétisme de Paris, et auteur de plusieurs ouvrages estimés, a fait au fluide une guerre à outrance. Le
(1) Rapport des commissaires de la Société royale de médecine, V part., §2.
(2) Histoire critique du magnétisme. 2'êdft. 1819, note à la page 257. t. II.
DF.S TIIÉOI'.IF.S IX m\cni::tis?,ik. — LE FLUIDE. 205
savant docteur Bertrand l'a oralement combattu, ainsi que M. Govi. On peut lire dans le tome IX du Journal du magnétisme, une polémique fort instructive à ce sujet, entre MM. les docteurs Perrier et Ordinaire, tous deux magnétistes très fervents. M. Ordinaire attribue à la puissance de l'âme humaine les effets magnétiques, sans qu'il y ait besoin de recourir au fluide particulier.
Voici comment s'exprime à ce sujet le judicieux Frappart dans sa Lettre sur le magnétisme (28 mars 1SM, p. 10) : « Oh! quant au fluide, ce n'est point pâture à conviction ; c'est, une belle et bonne hypothèse qu'on ne peut convertir en certitude, et sur laquelle, suivant moi, il y a de quoi pérorer le reste de l'éternité sans plus s'entendre à la fin du monde qu'aujourd'hui. Pourtant je vous l'abandonne. Je ne cherche point le bout d'un cercle, je ne défends pas un peutêtre. — Au surplus, jamais je n'ai dit un mot de ce fluide, cheval de bataille des magnétiseurs auquel ils font jouer un si grand rôle dans la production des phénomènes du somnambulisme artificiel , sans songer que ces phénomènes ne diffèrent point essentiellement de ceux du somnambulisme naturel pour lequel personne, jusqu'à présent, n'a réclamé l'intervention d'une occulte puissance. Toutefois, loin de blâmer les laborieuses investigations de quelques savants qui prétendent pouvoir démontrer l'existence du fluide générateur du somnambulisme provoqué, je fais des vœux pour la solution rapide de la difficulté qui les arrête; mais, ne saisissant pas le côté pratique de cette solution, je m'abstiens de m'en occuper. En rien je ne sou ffre rien d'inutile. »
L'école spiritualisle donne pour cause aux phénomènes magnétiques l'action d'esprits extra -humains. Cette doctrine était professée par la Société exégétique de Stockolm ; elle a eu notamment pour défenseur le docteur Billot qui l'a exposée dans sa correspondance avec Deleuze, publiée en deux volumes. Enfin la secte démonologique, tout en recon-
naissant et en exagérant même les faits magnétiques, les regarde comme dus à l'intervention des diables.
On voit que les docteurs en magnétisme sont loin d'être unanimes pour admettre le fluide-, cette divergence prouve, contrairement à l'opinion des zélés fluidisles, que l'exislence dumagnétisine n'est pas subordonnée àla vérité de l'hypothèse du fluide.
Avant de discuter la question, il est bon de présenter quelques observations sur les fluides impondérables. Newton, pour expliquer les phénomènes lumineux, supposa que la lumière était un fluide matériel, impondérable, extrêmement subtil, qui était émis par les corps lumineux et se comportait suivant certaines lois qu'il formula : il n'avait pas la prétention de démontrer rigoureusement l'existence de ce fluide, mais il présentait une hypothèse à l'aide de laquelle on rendait compte des faits observés. Descaries considérait la lumière, non comme une matière, mais comme une manière d'être des corps, et sans avoir besoin d'un fluide particulier, il expliquait les faits en supposant des ondulations des corps lumineux. Ces deux hypothèses ont été soutenues avec une égale force, ont compté de nombreux partisans, jusqu'à ce que les récentes découvertes en optique, ayant été jugées inconciliables avec le système de l'émission, aient l'ail rejeler cette hypothèse qui ne pouvait plus rendre compte de tous les faits. Le fluide lumineux a donc été abandonné. Une cause analogue a fait renoncer au fluide calorique. 11 n'y a pas eu jusqu'ici les mêmes motifs de répudier les fluides électrique et magnétique minéral, mais les physiciens, quoiqu'ils continuent à les faire figurer dans leurs démonstrations, reconnaissent que ces fluides, bien qu'hypothétiques, fournissent un moyen commode d'exposer comment les choses se passent, que d'autres hypothèses, par exemple, celle des ondulations, peuvent remplir le même but, et qu'en définitive, la certitude des lois démontrées par l'expérience
et par le calcul n'est subordonnée à la réalité d'aucune de ces hypothèses.
La plupart des magnétiseurs ne se contenteraient pas de l'admission, avec de telles restrictions, du fluide magnétique; ils n'accepteraient pas comme équivalent, des ondulations ou tout autre mode d'action physique; il leur faut un fluide matériel, composé de molécules, susceptible d'être réellement transmis, transvasé, accumulé, condensé, évacué. Néanmoins notre examen portera tout à la fois sur l'hypothèse d'un fluide matériel et sur celle d'un agent physique qui en tiendrait lieu.
Quand les physiciens supposent un certain fluide, même quand ils n'en démontrent pas l'existence, leur hypothèse n'en présente pas moins de très grands avantages si elle peut rendre compte de tous les faits connus; si ensuite les nouveaux faits qui surviennent s'expliquent également par la même hypothèse, elle devient par là déplus en plus probable, et enfin l'accumulation de faits concordants pourra être telle que le système, qui dans le principe n'avait été qu'une hypothèse, acquière la certitude la plus grande où l'on puisse parvenir dans les sciences d'observation. Si au contraire un seul fait était en contradiction avec l'hypothèse, elle se trouverait par là démentie et perdrait toute sa valeur.
L'hypothèse du fluide magnétique satisfait-elle à cette condition de rendre compte de tous les faits connus? Loin de là, elle n'explique rien, ne sert à rien, est démentie par les faits et n'est pour ses auteurs qu'un embarras gratuit. Nous allons justifier cette assertion.
Un fluide est régi par des lois constantes et produit dans les cas semblables des effets constamment uniformes. Ainsi la lumière, le calorique, l'électricité se dirigent d'après des lois qu'on a formulées, produisent des effets toujours reconnaissablés et dont l'intensité peut être mesurée. Il n'y a rien de semblable dans le fluide mesmérien. Si vous voulez endormir
im du m.v(;nktism v..
un individu, vous lui transmettez du fluide ; le rendre insensible, vous lui donnez du fluide -, surexciter sa sensibilité, ce sera encore du fluide, et toujours du fluide. Voulez-vous agir sur le sujet à l'aide d'un corps intermédiaire? Quel que soit l'effet que vous vous proposiez, vous agirez invariablement en saturant de votre fluide le corps destiné à servir de véhicule à votre action. Ainsi, par ce môme moyen, vous produirez sur le sujet la sensation de la chaleur ou celle du froid, vous rendrez pour lui l'objet très lourd ou très léger, vous plongerez le sujet dans le sommeil, ou vous le mettrez en fureur, vous le frapperez de léthargie ou vous le rendrez ivre, etc. Il est évident que le fluide transmis de même ne peut produire des effets différents et même contraires. Quand vous magnétisez de l'eau pour un sujet, vous chargez l'eau de fluide, et celte eau, à votre gré, calmera le sujet ou l'excitera, servira à le relâcher ou à le constiper, à le fortifier ou à l'affaiblir, à enrichir le sang ou à l'appauvrir, à accélérer le cours des humeurs ou à le ralentir. Un même agent physique appliqué dans les mêmes conditions ne pourrait que donner les mêmes résultats.
Pour répondre à cette difficulté, quelques magnétistes ont répondu que le fluide émis était modifié par la volonté du magnétiseur : mais, si la volonté a cette puissance d'agir à distance sur un fluide détaché de notre corps et ne faisant plus partie de notre personne, il n'y a pas de raison pour ne pas donner à cette même volonté la puissance d'agir aussi bien sur des corps étrangers, et alors il n'y a pas besoin de faire intervenir un fluide qui ne sera plus qu'un parasite inutile. On prétend, il est vrai, que notre volonté agit sur le fluide au moment où il est encore en nous, et que, quand il est émis, il est revêtu des propriétés qui le rendent propre à sa destination. Mais rien ne nous autorise à attribuer à la volonté un pouvoir aussi exorbitant que celui de changer la nature et les propriétés d'un corps, et l'on ne peut admettre
TiES THÉ0U1ES DU MAGNÉTISME. — LE FLUIDK. 209
qu'un même agent dont les propriétés physiques doivent être inhérentes à sa nature, ait la vertu de produire des effets si divers et parfois même contraires. La variété des effets magnétiques exigerait donc, non pas un fluide, mais une multitude de fluides aussi nombreux que les catégories d'effets, par exemple un fluide pour attirer, un pour endormir, un pour surexciter, etc. Voilà une complication qui ne s'accorde guère avec la simplicité d'action que nous observons dans les lois de la nature.
Personne n'a osé formuler les lois suivant lesquelles le fluide magnétique se dirige, se réfléchit, se réfracte ; personne n'a indiqué de moyen de précision pour constater sa présence, pour mesurer son intensité; de sorte que l'hypothèse dont il s'agit est restée dans le vague et n'a pas la valeur d'un système qui rendrait compte des faits.
Bien plus, il est facile de prouver qu'elle ne peut s'accorder avec les faits. Les magnétiseurs prétendent agir sur un sujet, même à de très grandes distances, sans avoir besoin de s'orienter ni de savoir au juste où se trouve le sujet. La plus grande distance qui, à notre connaissance, ait été atteinte d'après les relations, est celle de Paris à Ajaccio, qui est de 873 kilomètres; mais les magnétistes admettent qu'on pourrait également agir aux antipodes. Or, quand un magnétiseur agit à distance, il projette son fluide qui doit nécessairement se disséminer dans l'espace, l'énergie du fluide décroît donc en raison du carré des distances. Si nous représentons par l'unité la force qu'a le fluide dans la magnétisation ordinaire qui s'exerce à une distance d'un pied ou à un tiers de mètre, cette force à 873 kilomètres ne sera plus représentée que par une fraction qui aura pour numérateur l'unité et pour dénominateur l'effroyable nombre
Une force si prodigieusement réduite ne produirait plus
d'effet appréciable, ce serait comparable à une chiquenaude sur la grande pyramide d'Égypte. Mais, d'après les prétentions des magnétistes, l'action à ces distances énormes est tout aussi énergique que si elle était exercée à proximité et par le contact-, le sujet estbelelbien endormi, somnambulisé, et même, suivant les cas, l'action curalive du magnétisme sera tout aussi efficace. Il est clair que de tels effets, en les supposant réels, ne peuvent se concilier avec l'hypothèse d'un fluide qui en serait la cause.
Ce n'est pas tout. Le magnétiseur qui a émis son fluide, a créé une sphère dont il est le centre, dont le rayon est égal au diamètre du globe terrestre (au moins), et son fluide répandu dans cette sphère doit atteindre tous les individus impressionnables qui s'y trouvent, et plus particulièrement les sujets sur lesquels il a déjà exercé son influence. Et cependant ce fluide n'agira que sur la personne a laquelle il est destiné : il passera, tout près du point de départ, sur des personnes qui seront dans les meilleures conditions pour être impressionnées, et ne les affectera aucunement; ministre docile et intelligent de la volonté de son maître, il ira frapper précisément, à travers tout le genre humain, la seule personne désignée par l'intention [du magnétiseur. Ce ne peut être un fluide matériel, ni un agent physique, qui accomplisse si ponctuellement un tel message. Le système des volontistes a du moins l'avantage de ne pas conduire à des conséquences aussi choquantes, aussi inadmissibles : si l'action magnétique est due au commerce de deux âmes qui se communiquent sans avoir besoin des moyens physiques de relation, la distance sera indifférente et ne sera plus une difficulté.
Dira-t-on que le fluide, au lieu de se disséminer par le rayonnement, se dirige suivant une certaine ligne, comme le son enfermé dans un tube ou l'électricité suivant un fil de métal, et qu'ainsi il peut arriver à son but sans perdre de sa force? Alors on tombe d'une difficulté dans une autre qui n'est
pas moindre. Car, clans ce système, il faudrait q tiseur sût avec une exactitude rigoureuse l'endroit où se trouve le sujet (condition cependant inutile suivant les magnétistes) ; et même ayant cette connaissance, l'opérateur aura beau s'orienter avec le plus grand soin, il ne pourra répondre de diriger son cordon fluidique, précisément dans la ligne qui doit rencontrer le sujet; la moindre erreur angulaire amènera une erreur linéaire considérable. Le fluide ne pourra doue atteindre celui auquel il est destiné, à moins qu'on ne considère ce fluide, non plus comme un corps brut, mais comme un être intelligent et doué même de facultés supérieures à celles de l'opérateur, puisque ce dernier, même avant de grandes connaissances en géométrie, serait hors d'état de déterminer instantanément la ligne suivant laquelle l'action doit se transmettre.
Les partisans du fluide donnent comme un des meilleurs moyens d'en constater l'existence, l'attraction et la répulsion qu'ils exercent sur leurs sujets, et qu'ils comparent aux attractions et répulsions produites par l'électricité et par le magnétisme minéral. — Rien n'est plus commun que de voir des magnétiseurs exercer l'attraction et la répulsion sur leurs sujets. Mais ces expériences telles qu'on les fait habituellement, ne prouvent absolument rien. Le magnétiseur se place devant le sujet et fait des gestes qui expriment de la manière la plus claire son intention d'attirer ou de repousser, et le sujet obéit. Il y a tout simplement suggestion, et souvent même connivence de compère. On nous dit, il est vrai, que le sujet a les paupières abaissées, que même il a le globe de l'œil convulsé et ne peut voir. Ce ne sont pas là des garanties. Tout en ayant les paupières abaissées, il est facile d'entrevoir et de distinguer les gestes. Si une personne parfaitement éveillée ferme les yeux et s'applique à les tenir fermés, si on lui soulève de force la paupière, le plus souvent on verra le globe convulsé : mais cet état qui dépend des efforts faits en
â'42 '>U MAGNÉTISME,
sons contraires, cesse en môme temps que la tentative l'aile sur l'œil. De ce que vous aurez trouvé à un certain moment le globe de l'œil convulsé, il ne s'ensuit pas que, le moment d'après, la personne ne puisse pas voir. Demandez que le magnétiseur attire par derrière, de manière à ne pouvoir être ni vu ni entendu, et que le sujet ne puisse savoir ce qu'on veut faire de lui, et l'expérience manquera. Le sujet ne bougera pas, ou s'il soupçonne qu'on veut l'attirer, il ira dans la direction où il supposera qu'est le magnétiseur, quand même celui-ci ne chercherait pas alors à l'attirer. Il est donc prouvé, dans ce cas, que le magnétiseur s'abusait quand il se figurait exercer l'attraction ou la répulsion, et que ce qui se passait, était dû à la volonté du sujet et non à un fluide.
Il peut arriver cependant, par exception, qu'un sujet lucide pénètre la pensée de son magnétiseur, agisse pour s'y conformer et semble céder à son attraction. Quoique je n'aie jamais été témoin d'un tel résultat, cependant je ne le crois pas impossible. Les partisans du fluide ne manqueront pas de s'en prévaloir et pourront nous objecter que nous ne faisons nous-même qu'une hypothèse en expliquant le fait par la communication de pensée plutôt que par l'action du fluide. Nous répondrons d'abord que, les choses ne se passant pas ainsi dans l'immense majorité des cas, et les sujets n'étant ordinairement attirés ou repoussés que quand ils ont connaissance de ce qu'on veut leur faire faire, il s'ensuit qu'il faut chercher ailleurs que dans le fluide, la cause des attractions et des répulsions qui ne peuvent raisonnablement s'expliquer que par les dispositions morales du sujet. Et si cette cause est admissible dans la plupart des cas, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne le soit pas dans ceux où le sujet, bien que ne pouvant avoir connaissance par les moyens ordinaires des intentions du magnétiseur, peut pénétrer ses intentions par sa lucidité, faculté rare et intermittente, il est vrai, mais dont les fluidistes ne contestent pas la réalité. Si au
contraire, c'était, dans ces derniers cas, le fluide qui fût la cause de l'attraction et de la répulsion, le même agent devrait produire les mêmes effets sur tous les sujets impressionnables, ce qui n'a pas lieu ; car une foule de sujets très brillants, très sensibles à l'action magnétique, susceptibles de phénomènes très variés, sont incapables d'être attirés ou repoussés si l'intention d'agir sur eux ne leur est pas manifestée par les moyens ordinaires.
Voici en outre une considération décisive : si le fluide magnétique produisait l'attraction, il agirait toujours invariablement, comme l'électricité ou l'aimant; ou du moins, il agirait chaque fois que la puissance magnétique est enjeu. La lucidité au contraire est variable et fugitive. Si donc c'est à un agent physique qu'est due l'attraction des sujets magnétiques, exercée sans qu'ils aient pu en avoir connaissance au moyen des sens, l'expérience devra toujours réussir, pourra être répétée à volonté et donnera constamment les mêmes résultats; c'est ce qui n'a pas lieu. Le succès, dans les conditions que nous venons de poser, ne s'obtient qu'accidentellement. S'il en était autrement, on ne comprendrait pas comment le magnétiseur qui posséderait un moyen aussi infaillible de convaincre ses adversaires, n'en ferait pas usage et ne tiendrait pas son phénomène à la disposition du public.
Enfin il est un moyen facile de décider la question et de mettre fin à toute controverse. Pour s'assurer d'une manière certaine si l'attraction et la répulsion des sujets sont dues à une action physique, il suffit de les placer dans des conditions telles que leurs dispositions morales ne puissent influer sur leurs mouvements, ou, en d'autres termes, de les réduire à l'état d'un corps grave. Qu'on place le sujet sur un des plateaux d'une bascule-balance, et sur l'autre plateau des poids qui lui fassent équilibre : le fléau sera horizontal etimmobile. Un très petit poids (deux ou trois grammes) suffira pour troubler l'équilibre. Le magnétiseur monte alors sur une chaise
afin d'être plus élevé que le sujet, et exerce l'attraction de bas en haut; si réellement il est doué d'un pouvoir attractif, le sujet sera sollicité à s'élever, comme s'il perdait de son poids, et le plateau contenant les poids s'abaissera; cette élévation d'une part et l'abaissement correspondant de l'autre, se maintiendront pendant tout le temps que le magnétiseur continuera d'attirer. Si Ton ajoute successivement des poids sur le plateau où se trouve le sujet, et que le magnétiseur continue à tenir ce dernier plateau plus élevé, il arrivera un moment où les deux plateaux se retrouveront en équilibre, bien que l'un d'eux supporte des poids équivalant à celui du corps du sujet, et que l'autre plateau supporte ce corps et de plus les poids surajoutés. Enfin le magnétiseur cessant son action, l'équilibre sera de nouveau rompu, et le plateau contenant le sujet et les poids surajoutés s'abaissera. Par ce moyen, non-seulement on constatera l'existence delà force attractive du magnétiseur, mais de plus on la mesurera.
Quand je commençais à m'occuper de magnétisme, je fis cette expérience en présence de deux témoins : elle réussit..., du moins je le crus, et ma force attractive fut mesurée à 750 grammes. J étais encbanté comme on peut croire. Mais la déconvenue suivit de près. Mon sujet que je croyais bon et honnête et qui me devait quelque reconnaissance, était un mauvais drôle qui se vanta de m' avoir joué ainsi que mes témoins ; il dit et répéta de tous côtés qu'il n'était pas somnambule et qu'il avait fait semblant de dormir; il expliqua les ruses employées pour me tromper, et affirma notamment qu'il avait posé un pied à terre et s'était appuyé sur le sol pour faire élever le plateau. La déception était amère. Je m'empressai de contre-mander la relation que j'avais adressée au journal de M. Du Potet. Je questionnai avec soin les deux témoins qui, lors de l'expérience, en avaient certifié le succès et qui avaient partagé mon enthousiasme : je les trouvai timides, froids, embarrassés, doutant de leurs souvenirs
(les faits dataient de quinze jours). Je soupçonnai qu'ils avaient pu être trompés comme moi, et que peut-être, pendant qu'ils avaient les yeux fixés sur le fléau, le sujet aura profilé de leur inattention pour exécuter sa supercherie. J'avais dès lors des raisons sérieuses de douter. J'ai depuis réitéré l'expérience avec d'autres sujets, mais sans succès. J'ai provoqué des tentatives semblables de magnétiseurs reconnus comme très puissants et ayant à leur disposition des sujets merveilleux, qu'on attirait avec la plus grande facilité et qui faisaient l'admiration générale. Jamais une seule de ces expériences n'a réussi. Les somnambules interrogés accusaient toujours l'insuffisance du fluide et promettaient le succès pour un autre jour ; mais, en dépit de leurs prophéties, toutes leurs tentatives ont été également infructueuses. Je n'ai plus conservé de doute : l'impuissance du prétendu fluide me fut démontrée.
Certains magnélistes, il est vrai, prétendent avoir réussi. M. Lafon laine (L'art du magnétiseur, ch. 3) assure avoir obtenu l'élévation du plateau en se servant, tantôt d'une balance ordinaire, tantôt d'une bascule. Il raconte les expériences suivantes qui sont du même ordre : « J'ai attaché, dit-il, une jeune fille par le milieu du corps, avec une corde en filoselle non tordue, et je l'ai suspendue horizontalement après l'avoir préalablement mise dans un état de catalepsie entière. Lorsqu'il y a eu immobilité complète, j'ai agi sur la tète et les épaules ; bientôt le corps s'est mis en mouvement et a suivi l'impulsion que je lui donnais; la jeune fille décrivait un quart, une moitié de cercle, selon que j'employais plus ou moins de force. Pour que cette expérience réussisse ainsi que celles dont je vais parler (celles des balances), il faut que la catalepsie soit très forte et qu'il y ait roideur cadavérique; aussitôt que les muscles du col se détendent un peu, le mouvement de rotation s'arrête.... Après avoir produit, comeie ci-dessus, un état cadavérique, j'ai place le haut
de la tète d'une jeune fille sur le bord d'une chaise, de sorte qu'il y eût à peine la moitié de la tète qui touchât; puis l'extrémité des talons sur une autre chaise. Quoiqu'il n'y eût que ces deux points d'appui, j'ai agi fortement sur les pieds, et tout à coup ils se sont élevés ensemble, le corps n'ayant d'autre appui que le haut de la tète (i). »
Malheureusement, M. Lafontaine n'apporte aucun témoignage à l'appui de ses déclarations, et, quand il s'agit de faits si étonnants, il est permis de demander si les observations ont été faites avec le soin convenable. M. Lafontaine jouirait-il de facultés qu'on pourrait regarder comme exceptionnelles, puisque tant de puissants magnétiseurs ont en vain essayé ce qu'il dit avoir obtenu? Ce n'est pas impossible; mais alors comment un apôtre aussi fervent du magnétisme laisse-t-il enfoui un tel trésor, comment nous dérobe-t-il la vue de ces phénomènes qui, s'ils sont réels, doivent se reproduire à volonté, puisqu'ils ne dépendent que d'un agent physique? Tant que cette constatation n'aura pas eu lieu, nous ne pensons pas qu'on doive tenir aucun compte de relations offrant aussi peu de garantie, et chaque magnétiseur, en recommençant les expériences que nous avons décrites, s'assurera que l'attraction magnétique n'est point due à un fluide.
Le docteur Charpignon rapporte des faits d'attraction magnétique qui dépassent encore ceux de M. Lafontaine. Voici ce que lui écrit un anonyme : « Différents essais d'attraction ayant réussi, je voulus voir si je pourrais opérer une ascension complète. Je plaçai ma main au-dessus de l'épigastre, et le corps entier perdit terre et demeura suspendu. Maintenant je place ma main au-dessus de la tête et lui fais perdre terre, de manière à pouvoir passer plusieurs fois la main sous ses pieds. » M. Charpignon cite comme ayant fait des relations semblables un M. Bourguignon (de Reims) , M. Ricard (le
(t) Lafontaine, l'Ârl de magnétiser. 2e édit., 1852. p. 37.
même qui fait la pluie et le beau temps), et M. Schmidt, médecin à Vienne.. Il est h remarquer que, dans cette opération, la main du magnétiseur fait office d'aimant, et doit être en état de supporter le poids d'un corps humain. — Tous ces récits, étant complètement dénués de justification, ne méritent pas même d'être discutés, et nous sommes étonné qu'un écrivain de mérite, tel que M. Charpignon, les ait accueillis comme des documents sérieux.
Les fluidisles ont fait souvent ce raisonnement : « Si palmes passes je cause une modification dans la personne du sujet, si je lui infuse la force, la santé, la vie, il faut bien croire que j'ai introduit quelque chose chez lui. » ïl est facile de faire voir le vice de ce raisonnement. Une action exercée sur un corps, organisé ou non, ne suppose nullement l'introduction de particules matérielles ou d'un fluide dans ce corps. Ainsi tous les corps s'attirent suivant la loi formulée par Newton; nous ne savons comment s'exerce cette attraction, ni quelle en est la cause ; mais ce n'est pas une raison pour supposer un fluide attractif qui, non-seulement n'expliquerait rien, mais encore embrouillerait la question et en augmenterait la difficulté. La lumière agit sur nos organes, sans qu'il y ait besoin d'un fluide lumineux qui se combine avec eux. Quand même on ignorerait la cause des phénomènes magnétiques, on ne serait pas autorisé pour cela h l'attribuer à un fluide, si du reste rien n'en établit l'existence, et si même l'hypothèse de ce fluide ne peut servir à rendre raison des faits.
On allègue aussi que celui qui magnétise avec une certaine énergie, se sent ensuite affaibli, d'où l'on conclut qu'il a dû émettre une substance et s'appauvrir. — Celui qui magnétise a la ferme volonté de produire un certain effet, et se croit habile à le produire-, la contention d'esprit prolongée pendant un certain temps suffit pour causer une fatigue corporelle et un affaiblissement passager. C'est ce qu'éprouvent les personnes qui se livrent à de grands travaux intellectuels ou
qui ressentent de vives émotions morales; et certes, dans ces derniers cas, on ne s'avise pas d'attribuer leur fatigue à l'émission d'un fluide.
L'argument qui semble le plus décisif aux fluidistes, c'est que beaucoup de somnambules déclarent voir le fluide; ce sont des rayons colorés qui partent des mains et des yeux des magnétiseurs. Reste à savoir si ces perceplions s'appliquent à un être réel, ou si ce ne sont que des hallucinations. Beaucoup de somnambules lucides ne voient rien de semblable; M. Ordinaire, entre autres, constate que les somnambules qu'il a observés, ne voyaient pas de fluide, et que, interrogés à ce sujet, ils ont expliqué sans fluide les phénomènes magnétiques. Les somnambules qui ont déclaré voir le fluide, ne sont pas d'accord entre eux dans les descriptions qu'ils en font. Les uns le voient blanc, d'autres rouge, jaune, bleu, etc. ; il y en a qui trouvent des couleurs différentes aux fluides des diverses personnes avec lesquelles ils sont en rapport. Cette divergence suffit déjà pour faire douter de la vérité de leurs relations. Un examen plus attentif fait voir que les somnambules reflètent presque toujours les idées de leur magnétiseur, et reproduisent les systèmes qu'ils ont entendu exposer, ou qui dominent dans la sphère où ils se trouvent d'habitude. Chez les animistes (comme M. Ordinaire), les somnambules nient le fluide et célèbrent le commerce des âmes dégagées des sens ; chez les fluidistes, ils voient le fluide, et, quant à la couleur, ils suivent le caprice de leur imagination; chez les magnétiseurs nécromanciens, ils voient les spectres des morts et conversent avec eux; et ainsi de suite. De même, les dévols mystiques, après une longue contemplation devant une image vénérée, la voient entourée de l'auréole lumineuse. En général, on fait voir aux extatiques tout ce qu'on veut. Comme l'expérience nous démontre que très souvent les somnambules se figurent voir ce qui n'existe pas, et que, notamment, il suffit qu'ils se croient
magnétisés, même quand ils ne le sont pas, pour qu'ils voient des fluides et en indiquent la direction; il s'ensuit que leur déclaration est une garantie insuffisante, qui a toujours besoin de vérification, et, comme ici la vérification est impossible, les déclarations ne peuvent servir de preuve, surtout si elles s'expliquent par l'influence des magnétiseurs.
La question du fluide tient cà celle des procédés de magnétisation. En effet, on conçoit que, s'il existe un fluide magnétique, il est important de déterminer les procédés les plus propres à lui faire produire le plus d'effet possible, et telle a été la prétention de ceux qui ont enseigné des règles pour magnétiser. Mais nous voyons, par l'histoire du magnétisme, que ces règles ont souvent varié, que les magnétiseurs n'ont jamais été d'accord sur les procédés , que ces procédés ne se rattachent point à une théorie sur les lois qui régissent ce prétendu fluide, et que, néanmoins, tous les procédés sont bons, c'est-à-dire produisent également les effeis proposés: d'où il suit que les procédés sont indifférents , qu'ils ne servent en rien à produire les effets qu'on leur attribue, conséquences qui ne peuvent s'accorder avec l'existence du fluide. Quelques détails sont nécessaires à l'appui de ces conclusions.
Mesmer, comme on sait, employait principalement le baquet, appareil compliqué où entraient le sable, le verre pilé, des bouteilles d'eau magnétisée, des conducteurs métalliques; il prétendait que ces divers éléments, loin d'être choisis arbitrairement, étaient combinés rationnellement et scientifiquement pour accumuler et transmettre le fluide, et composer une machine à haute pression. Tous les auteurs du temps s'accordent à dire que les effets en étaient prodigieux. Et cependant cet appareil , fruit des savantes méditations du maître, a été promptement mis au rebut. M. Hébert; professeur très distingué de magnétisme, est d'avis que la simple i a ble tournante vaut tout autantque le baquet. A quoi servaient
donc la limaille, les bouteilles el les conducteurs?... N'était-ce qu'un vain étalage pour en imposer à la foule?... Mesmer et ses disciples faisaient grand usage d'une baguette de métal ou de verre, qu'ils dirigeaient vers le sujet, et qui était censée servir à diriger sur lui le fluide; les baguettes ont également été délaissées. Puységur accumulait le fluide dans son fameux orme de Buzancy, réservoir où allaient puiser les malades; grâce à cet intermédiaire, un seul homme pouvait agir, sans s'épuiser, sur un nombre considérable d'individus. Les arbres ont conservé leur vogue pendant quelques années, et Deleuze, dans son Instruction pratique, enseigne le choix des arbres et les règles à suivre pour les magnétiser. Plus tard, on a renoncé aux arbres, et le môme M. Hébert assure qu'un manche à balai remplirait tout aussi bien le même office. On a préféré la magnétisation individuelle par divers gestes appelés passes, mais les auteurs ont donné des préceptes fort différents sur la manière de les appliquer; quelques-uns (notamment M. Baragnon), en ont fait un art dont les règles nombreuses exigent une certaine mémoire 5 d'autres, tels que M. Du Potet, se contentent de passer lentement les mains sans contact, depuis le front du sujet jusqu'au haut de la poitrine. On a cru pendant longtemps que les passes ne devaient être faites que de haut en bas, et qu'en les faisant en sens contraire, on ramènerait le fluide vers la tète du sujet, ce qui pourrait causer de graves accidents (1); maintenant, on promène alternativement les mains de haut en bas et de bas en haut, sans crainte de ramener le fluide» Faria fixait ses regards sur le sujet; puis, d'une voix brève et impérieuse, lui disait ce seul mot : dormez. Plusieurs magnétiseurs se bornent à prendre la main du sujet et aie regarder. Il y en a qui agissent au moyen de la musique, et ne produisent d'effet que
(1) M. Ferdinand Rouget dit qu'il ne faut jamais faire de passes en remontant, parce que l'on pourrait renverser le cours du sang, le faire affluer au cœur, au cerveau, et produire une crise dangereuse. (Traité du magnétisme, p. 109.)
par certains airs : dira-t-on qu'un air, c'est-à-dire une combinaison de notes soit apte à conduire le fluide? Le comte Szapary s'assied près du malade et prie, ce qui détermine la communication de l'agent magnétique. M. de Rovère fait des gestes comme s'il voulait se magnétiser lui-môme, et prétend que c'est le meilleur moyen d'agir sur le sujet. Au dispensaire magnétique de M. Hébert, une brave dame a employé un procédé qui a beaucoup scandalisé les adorateurs du fluide : elle tenait de la main gauche un verre d'eau, et. de la main droite elle faisait le geste de tirer du malade les fluides morbides pour les accumuler dans l'eau; à la fin de la séance, elle faisait boire cette eau au malade; on blâma cette méthode comme illogique, et on prétendit que c'était remettredans le corps du malade le fluide vicié qui en avait été tiré; nonobstant, cette dame guérissait autant que les autres.
Tous ces procédés et une foule d'autres que nous ne pouvons énumérer, produisent également les effets magnétiques. Cette égalité de résultats est inexplicable dans l'hypothèse du fluide, car, évidemment, ils ne sont pas tous également appropriés aux lois qui le régiraient; elle s'explique parfaitement si le magnétisme n'est qu'une fascination, car alors il ne s'agit plus d'agent physique à diriger, les gestes et appareils n'ont aucune valeur, il n'y a plus qu'à frapper l'imagination du sujet, à lui faire croire qu'il va être soumis à un pouvoir extraordinaire, de manière que le trouble apporté à son moral détermine des modifications dans son physique. Les meilleurs moyens pour remplir ce but sont toujours ceux qui réussissent le mieux, et il serait difficile de tracer des règles uniformes. L'habileté consiste à consulter les goûts, les habitudes, les préjugés du sujet. Les gestes grotesques de M. de Rovère, qui impressionnent fortement certains individus, ne provoqueraient chez d'autres que l'hilarité ou le dégoût; telle personne sera sensible à l'action d'un geste noble el élégant, d'autres seront plus émues par un regard plein
d'expression ; il y en a qui ne ressentiront d'effet marque qu'autant qu'on flattera leurs préjugés mystiques ou leur soif de merveilleux, il leur faudra des médailles miraculeuses, des reliques sympathiques, des talismans magiques. En un mot, les manipulations n'ont aucune puissance par elles-mêmes, ne sont le véhicule d'aucun fluide, elles ne sont efficaces que par le prestige dont elles peuvent frapper l'imagination.
S'il existait un fluide magnétique, on devrait pouvoir, en l'accumulant, en augmenter la puissance; c'est ce qu'admettent les fluidistes. Mais les faits donnent un démenti à leurs prétentions : un magnétiseur a beau accumuler sur un ohjet tout le fluide qu'il peut émettre, il n'obtiendra pas, avec cet objet, plus que s'il l'avait magnétisé à faible dose. L'effet sera, clans les deux cas, le même sur le sujet, et dépendra uniquement des dispositions morales /de celui-ci -, l'effet sera même nul si le sujet ne se doute pas que l'objet avec lequel il est en contact est magnétisé. Puisqu'on assure que tous les hommes sont plus ou moins sensibles au magnétisme, on devrait, au moyen d'une concentration énorme, produire des batteries magnétiques capables de subjuguer le plus récalci trant, de catalepliser subitement l'orateur au moment même où il parle contre le magnétisme. Rien de semblable n'a eu lieu; celui qui n'a rien éprouvé d'une magnétisation simple est tout aussi insensible aux efforts combinés des fluides.
On a allégué, il est vrai, les expériences du docteur anglais Esdaile qui, pendant un an, a tenu à Calcutta, avec l'autorisation du gouvernement, un hôpital mesmérique où il se servait du magnétisme pour produire l'insensibilité sur les individus qui avaient à subir de graves opérations chirurgicales. Quand un malade ne cédait pas à l'action d'un seul magnétiseur, on recourait à un groupe de quatre magnétiseurs qui agissaient simultanément; quand ils étaient fatigués, ils étaient remplacés par quatre autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on obtînt le sommeil et l'insensibilité.
Cet ensemble de fails n'a pas la portée que lui attribuent les magnélistes. La majorité des sujets sur lesquels a agi M. Esdaile, était composée d'Indiens; il avait donc affaire à une race molle, souple, superstitieuse, adonnée à tous les genres de magie, et qui, d'après même les rapports qu'il a publiés, le considérait comme un magicien possesseur de secrets merveilleux et de charmes puissants. Il ne nous explique pas en détail comment on passait de la magnétisation individuelle à la magnétisation par groupe. S'il suffisait que le sujet ne fût pas immédiatement dominé par l'action magnétique, pour qu'on chargecât un groupe de l'entreprendre, on conçoit facilement comment les choses ont dû se passer. Il est rare qu'aux premières séances l'effet soit complet : le sujet déjà vivement impressionné, entend dire qu'on va diriger sur lui le plus énergique des sortilèges, employer un charme auquel personne ne résiste. L'impression morale devient de plus en plus forte; le prolongement de la séance, la fatigue et l'ennui doivent encore y contribuer; et il arrive ainsi que des individus même peu sensibles finissent par être subjugués. Bien qu'on ait souvent cité ces expériences avec de grands éloges, on ne les a pas réitérées; il aurait été cependant bien important de les appliquer à la race blanche et particulièrement sur des personnes qui, à la suite de plusieurs essais, auraient été reconnues insensibles à l'action magnétique. Si réellement on avait trouvé le moyen de rendre tous les hommes sensibles à cette action, comment ne l'a-t-on pas employé?... J'ai plusieurs fois appelé surce sujet l'attention de la Société du Mesmérisme : on y a faitdeux essais ; chaque fois un groupe de cinq magnétiseurs a agi pendant une heure sur une personne, sans rien produire. La prétendue découverte n'a pas fait avancer d'un pas la cause du fluide, n'a fourni aux magnétiseurs aucune puissance nouvelle ; ils sont restés tout aussi embarrassés quand ils ont été sommés de produire à volonté un fait concluant et indéniable. Ils se sont
donc abusés en se figurant qu'il y avait eu à Calcutta convergence de fluides (1).
Si de nouveaux essais étaient tentés dans le but de dissiper tous les doutes, il serait indispensable d'éviter tout ce qui pourrait frapper l'imagination du sujet; il ne faudrait donc pas l'envelopper d'un cercle de magnétiseurs dirigeant sur lui leurs gestes et leurs regards, ce qui pourrait suffire pour fasciner certains individus. Que les magnétiseurs aussi nombreux qu'ils voudront, agissent d'une pièce voisine sur le sujet, et sans qu'il s'en doute; ou qu'ils accumulent sur un objet matériel toute la masse de fluide imaginable, pour l'employer comme intermédiaire... Le succès serait immanquable si les fiuidistes avaient raison, et pourtant ce succès est encore à venir.
En résumé, rien ne prouve l'existence du fluide magnétique ; l'hypothèse du fluide, qui ne peut servir à expliquer les faits et est démentie par eux, doit donc être définitivement écartée. Les magnétistes qui s'obstinent à en faire un dogme, compromettent la cause du magnétisme en la liant à une doctrine que rien ne justifie et qui ne peut supporter un examen sérieux.
L'hypothèse des volontistes offre au moins l'avantage de la simplicité : d'après eux, la volonté du magnétiseur est la cause directe des phénomènes magnétiques et agit sans avoir besoin des sens. Nous savons que notre volonté suffit pour mouvoir nos organes; et bien qu'il y ait là un mystère inexplicable, il y a pour chaque homme à cet égard une évidence
(1) Un des hommes qui ont le mieux étudié le magnétisme, M. Hébert n'admet pas cette dernière hypothèse : il pense que, lors des expériences de Calcutta, les résultats étaient dus, non à une action composée, mais à l'action individuelle d'un des opérateurs, et que l'emploi des groupes n'a d'autre avantage que de fournir au sujet plus de chances de rencontrer le magnétiseur qui lui convient.
Cet habile professeur dont la parole fait autorité parmi les magnétistes, reconnaît que la plupart des effets magnétiques s'explique très bien par l'imagination.
complète. Mais que notre volonté puisse étendre son empire au delà de nous-mêmes et sans l'intermédiaire d'aucun instrument matériel, c'est une supposition en contradiction avec l'expérience de tous les jours, c'est ce qui ne pourrait être admis qu'en vertu de faits bien constants qui donneraient un démenti à la conscience que nous avons de notre impuissance. L'hypothèse dont il s'agit est purement gratuite et ne repose sur rien de solide. Quand par l'action magnétique nous obtenons des modifications dans l'état du sujet ou des mouvements de sa part, ces effets s'expliquent par l'impression morale que nous avons produite sur lui, parles conséquences qui en résultent sur son organisme, par la pression que notre volonté exerce sur la sienne : entre notre volonté et les actes du sujet, il y a un intermédiaire, c'est la volonté de ce dernier, dont il faut bien tenir compte. Comme cette explication est conforme aux résultats de l'expérience et à toutes les lois connues, il n'y a pas de raison pour refuser de l'admettre et pour supposer gratuitement une action qui serait en désaccord avec tout ce que nous enseigne l'étude de la nature.
Pour que les volontistes eussent un point d'appui, il faudrait qu'ils parvinssent à produire sur un sujet des modifications qu'il fût impossible d'attribuer à l'action que le moral de ce dernier peut exercer sur son physique. C'est ce qui aurait lieu par exemple si un individu non prévenu éprouvait des effets qui se reproduiraient au gré du magnétiseur, et surtout si on lui faisait exécuter des mouvements que de luimôme il serait incapable de produire. Mais, on ne saurait trop le répéter, de pareils faits n'existent pas, ou du moins aucun n'a été constaté d'une manière satisfaisante, et les magnétistes qui se sont vantés d'en produire, ont échoué chaque fois qu'ils ont opéré en présence d'observateurs judicieux.
Qu'on examine avec soin tous les faits bien avérés du magnétisme, et l'on s'assurera qu'ils ont pour cause unique l'imagination du sujet, que le magnétiseur n'y concourt qu'en
naissant sur son imagination, que cet auxiliaire n'est pas môme nécessaire, et qu'il peut y être suppléé, soit par des causes accidentelles, soit par l'action que le sujet exerce sur lui-même au moyen de la concentration mentale.
L'élimination de théories chimériques aurait, entre autres avantages, celui de poser les questions de manière à rapprocher des adversaires qui se contredisent beaucoup moins qu'ils ne le croient eux-mêmes. Ainsi Mi le professeur Bouillaud qui passe pour un des plus fougueux adversaires du magnétisme, fait cette grave concession : « On ne peut contester la réalité des phénomènes magnétiques, tels que les pandiculations, les bâillements, les mouvements convulsifs, le sommeil, le somnambulisme avec insensibilité plus ou moins marquée, des cris, des rires, etc., etc. On peut vérifier en quelque sorte à volonté et journellement ces faits {Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, v° Magnétisme animal) . » Il se croit obligé d'ajouter : « La seule observation que nous ferons relativement à ces phénomènes, c'est qu'ils ne méritent pas, à parler rigoureusement, le nom de magnétiques, puisqu'il est bien reconnu que tous les phénomènes dont il s'agit peuvent se manifester chez divers individus qui n'ont point été soumis à l'épreuve du magnétisme, soit par l'effet de certaines lésions du système nerveux, soit simplement sous l'influence de certaines affections morales. »
Mais si par des procédés quelconques on parvient à faire
naître des affections morales qui déterminent les phénomènes dont il s'agit, on aura fait du magnétisme, et la question est résolue. Il est bien clair que la seule chose qu'il répugnait à M. Bouillaud d'admettre, c'était le fluide, c'était la vertu mystérieuse des passes ; mais du moment qu'on écarte les systèmes qui n'ont rien de scientifique, toute difficulté s'évanouit, les partisans et les adversaires du magnétisme se trouvent d'accord sur le point essentiel, c'est-à-dire sur la
réalité des phénomènes et sur la possibilité de les provoquer artificiellement.