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CHAPITRE XVII

Un certain nombre de partisans du magnétisme en ont expliqué les phénomènes en les attribuant à l'action d'esprits invisibles.

Toutes les religions admettent l'existence d'êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, chargés par Dieu de transmettre ses messages et de concourir avec lui à l'administration du monde. Les anciens, étrangers à toute notion de physique et ne soupçonnant même pas la science des phénomènes de la nature, expliquaient tout sans effort par l'action de ces dieux secondaires : le vent était le souffle de Borée, les flots de la mer étaient agités par Neptune, le char du soleil était conduit par Apollon et celui de la lune par Diane, chaque cours d'eau avait sa naïade, chaque arbre sa dryade, et ainsi de suite. Les progrès de l'esprit humain amenèrent des notions plus saines, on comprit que la nature était soumise à des lois constantes et immuables, et que les faits particuliers étaient dus à l'action combinée de ces lois générales : dès lors, les esprits ou génies n'avaient plus de raison d'être et rentrèrent dans le néant d'où les avait tirés l'imagination enfantine des premiers peuples, la mythologie fut détrônée par la philosophie. Ce serait divorcer avec l'esprit scientifique et rétrograder vers les siècles d'ignorance et de superstition, que d'admettre un certain ordre de faits que la nature serait impuissante à produire par l'action de ses lois générales, et qui seraient l'œuvre des génies. De ce que des phénomènes seraient jugés par nous inexplicables, ce ne serait pas une raison pour les placer en

dehors des lois générales et pour leur assigner une cause surnaturelle.

Sans doute, la raison ne peut prouver la non-existence d'êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme. II y a lieu de croire, au contraire, que tout s'enchaîne harmonieusement dans la nature, et que depuis la molécule inorganique jusqu'à l'être infini, il existe des séries innomhrahles d'êtres présentant tous les degrés possibles de développements de la vie: c'est l'échelle de Jacob unissant la terre au ciel. L'homme ne peut avoir la folle prétention de se croire le terme le plus élevé de la création ; la science nous montre les astres innombrables qui peuplent l'immensité de l'espace comme autant de mondes ayant la plus grande analogie avec le nôtre, et l'on ne peut admettre que notre petit globe terrestre ait seul le privilège de posséder des êtres doués de vie et d'intelligence; les autres globes doivent avoir aussi leurs habitants, ce sont autant d'échelons plus ou moins élevés dans la hiérarchie des êtres, offrant une variété infinie de développements et s'élevant jusqu'à Dieu. Mais les êtres étrangers à l'humanité peuvent-ils agir sur notre globe? c'est ce que la raison ne peut décider à priori. L'affirmative ne pourrait être adoptée qu'autant qu'elle s'appuierait sur des faits parfaitement établis, desquels résulterait clairement l'intervention d'êtres étrangers à l'humanité. Les partisans de ces sortes d'interventions allèguent des faits qui sont loin d'être constatés d'une manière satisfaisante, ils citent aussi des faits certains et que personne ne nie, mais auxquels ils donnent arbitrairement une interprétation que rien ne justifie. Dans les faits de spiritualisme, il y a toujours «à distinguer deux choses, leur existence d'abord, et ensuite la portée qu'on doit leur attribuer.

Les phénomènes du magnétisme sont étonnants et bien propres à exciter l'admiration; mais on cherche en vain par quelle déduction logique des hommes instruits et familiarisés

avec les recherches scientifiques, ont été conduits, pour expliquer ces faits, à recourir aux esprits. Tout est admirable dans la nature, et le cours régulier des astres, et les plages immenses de l'Océan, et la majesté des fleuves, et la splendide variété des horizons, etc. S'il suffisait qu'une chose nous parût grande et étonnante pour que nous nous crussions en droit de l'attribuer aux esprits, il faudrait leur attribuer tout et supprimer les lois générales. Toutes les facultés humaines fonctionnent en vertu d'une organisation qu'on ne saurait trop admirer, mais qui n'est que le résultat des lois naturelles. Pourquoi les facultés magnétiques feraient-elles exception et exigeraient-elles une intervention particulière?

Le magnétisme, comme nous croyons l'avoir prouvé, n'est que l'action du moral de l'homme sur son physique. Que cette action soit due à l'influence d'un autre homme ou à l'imagination du sujet, ou même qu'elle soit déterminée par une circonstance accidentelle, ce résultat est le même et n'est pas plus surnaturel dans un cas que dans l'autre. Qu'un individu, en recevant une nouvelle, pâlisse ou rougisse, certes personne ne s'avisera de prétendre que ce résultat si peu important et si vulgaire est dû à l'intervention d'un esprit. Que l'émotion soit plus forte, il pourra y avoir accélération du pouls, battements de cœur, pâmoison, syncope, paralysie partielle, catalepsie, tétanos, en un mot tous les phénomènes que peut présenter le magnétisme; et tout cela a pu être déterminé par l'audition d'un mot, par la vue d'un objet ou même par une pensée. Si le premier, le plus faible de ces effets doit être regardé comme naturel, il y a même raison de décider à l'égard du second qui n'en diffère que très légèrement, puis du troisième, du quatrième, et ainsi de suite. On ne peut fixer de limite à partir de laquelle les effets cesseraient d'être naturels; on arrivera ainsi au degré le plus élevé où l'audition d'un mot peut foudroyer ou amener la mort, et il faudra encore tenir un tel événement pour naturel. Si maintenant, au

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lieu d'une cause accidentelle , nous faisons intervenir une personne qui de dessein prémédité et en employant certains artifices, produise sur le sujet des impressions morales susceptibles d'amener les mêmes effets, les résultats ne changeront pas de nature et seront tout aussi naturels : que cette personne agisse sciemment, ou que, sans prévoir les conséquences, elle accomplisse par hasard des actes propres à influencer le sujet, comme il arrive, par exemple, quand on emploie dans la conversation des mots qui réveillent chez l'auditeur des souvenirs cruels et peuvent causer chez lui d'énormes perturbations -, dans un cas comme dans l'autre, il est évident que le mode d'action est le même, et que si l'on regarde comme surnaturels les effets dits magnétiques, il faudra nécessairement qualifier de même tout ce qui se passe chez l'homme et qui est dû à l'influence du moral sur le physique ; on tombe ainsi dans l'absurde.

Les partisans des esprits ne voient pas seulement dans le magnétisme une fascination ; ils lui reconnaissent un pouvoir plus étendu, ils sont toujours prêts à en exagérer les effets, à recueillir les récits les plus merveilleux. Nous avons cherché à faire voir que ce sont là des prétentions chimériques. Mais quand même elles seraient justifiées par des faits authentiques, il n'y aurait pas encore là de raison même spécieuse en faveur de leur système. Supposons que l'homme puisse, par sa seule volonté, agir sur son semblable, même à une grande distance, faire mouvoir ses organes, y produire des perturbations; qu'il puisse également prendre des corps matériels pour dépositaires et messagers de cette puissance; ces faits, expliqués ou non, prouveraient chez l'homme une extension de facultés supérieure à ce qu'on avait généralement cru ; mais ces facultés appartenant à l'homme qui serait maître de les exercer suivant son bon plaisir, l'homme serait le seul auteur des résultats qu'il produirait par leur emploi ; à quoi bon supposer des auxiliaires invisibles? Quand l'homme

mange, marche, vaque à ses travaux ordinaires, quand il pense, écrit, compose des productions intellectuelles, il ne vient à l'idée de personne de supposer qu'il ne se suffise pas à lui-même et que pour exercer telle ou telle de ces facultés, il ait besoin du concours d'un esprit. Pourquoi n'en serait-il pas de même des facultés magnétiques? Il n'y a pas le moindre prétexte pour établir cette différence.

Pour supposer dans les actes humains le concours d'êtres étrangers, il faudrait au moins qu'on nous présentât un ensemble de circonstances qui dénoterait une personnalité, il faudrait que l'esprit qu'on nous dit intervenir se révélât par des traits qui manifesteraient son caractère et qu'on pourrait regarder comme l'expression de sa volonté propre, distincte de celle de l'homme. Or dans les faits magnétiques il ne se passe rien de semblable. L'homme magnétise quand bon lui semble, adopte à son gré tel ou tel genre d'exercices et reproduit au moins certains effets. On ne conçoit pas quel serait le rôle d'un esprit qui se tiendrait toujours prêt adonner son concours à l'homme pour certains actes et qui bornerait là son intervention, sans y rien ajouter qui pût faire soupçonner son individualité. Supposer un pareil concours de la part d'êtres dont l'existence même n'est pas démontrée, c'est se jeter à plaisir dans le domaine de la fantaisie, c'est faire de la mythologie et non de la science.

Parmi les faits magnétiques, il y en a beaucoup dont la répétition a lieu avec une certaine régularité, et dont l'uniformité accuse une loi constante. Ainsi, quand il s'agit d'individus qu'on a déjà étudiés, on peut prédire à peu près ce qui va se passer-, sur un nombre donné de personnes à magnétiser, on sera en état d'indiquer à l'avance les résultats d'après les moyennes; les circonstances d'âge, de sexe, de tempérament, de caractères, etc., exercent une influence calculable approximativement. Il y a donc là enchaînement de causes et d'effets, action de lois générales. Si ces faits, au

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contraire, étaient dus à la volonté d'un être étranger aux acteurs visibles, cette volonté nous étant inconnue, on ne pourrait se faire d'avance aucune idée de ce qui doit arriver.

Tout ce que nous venons de dire s'applique à la lucidité et aux autres facultés transcendantes des somnambules : dés qu'elles appartiennent à l'homme, c'est qu'elles dépendent de sa nature. Elles ne nous étonnent que parce qu'elles sont insolites. Mais elles existent au moins en germe chez tous les êtres humains, et le rêve qu'on trouve même chez les animaux supérieurs, est le rudiment de la clairvoyance somnambulique. Si certaines facultés sont plus développées chez quelques hommes privilégiés, c'est que leur organisation est supérieure sous certains rapports, et que la culture a secondé les dispositions naturelles. Il y a des hommes qui ont une prodigieuse facilité pour calculer de tète, d'autres ont la vue assez perçante pour distinguer à l'œil nu les satellites de Jupiter, d'autres ont l'odorat aussi fin que celui d'un chien, les alcides de carrefour soulèvent d'énormes fardeaux et rivalisent de force avec le cheval ou le taureau, etc. Tous ces individus sont bien supérieurs dans leurs genres respectifs à la moyenne des hommes; et pourtant on ne songe pas à les faire aider par des êtres invisibles qui viendraient opérer leurs extractions de racines, ajouter à la force de leur vue, augmenter leur puissance d'olfaction ou alléger leurs fardeaux. Il n'y a pas plus de motifs pour attribuer aux somnambules des auxiliaires extrahumains.

M. le docteur Billot (1) a présenté deux arguments principaux à l'appui de sa théorie de l'intervention des esprits dans le magnétisme, savoir les déclarations des somnambules et l'existence de faits exceptionnels qui, suivant lui, ne peuvent être attribués qu'à des êtres extrahumains. Quant aux déclarations des somnambules, elles n'ont pas plus de valeur

(1) Billot, Recherches psychologiques sur la cause des phénomènes extraordinaires observes chez les modernes voyants. 2 vol. in-8.

que si elles venaient de personnes éveillées; ce ne sont que des opinions individuelles sujettes à discussion et qui ne peuvent être acceptées comme des oracles. Pour écarter l'autorité de leurs assertions, il suffit de considérer leur divergence : il n'y a pas de système philosophique ou religieux qui n'ait été soutenu par des somnambules. Comme ces déclarations contradictoires ne peuvent être toutes vraies, on est bien obligé de les soumettre toutes à l'examen de la raison. II n'y a pas à s'arrêter davantage aux relations des somnambules qui prétendent voir des esprits ; ils subissent l'influence de leur magnétiseur, en y joignant plus ou moins les souvenirs de leur éducation, ils voient tout ce qu'on veut leur faire voir, même ce qui n'existe pas, comme on en a tous les jours la preuve. Quand il n'y a pas de vérification possible, leurs visions ne méritent pas plus de confiance que nos rêves.

Quant aux faits extraordinaires, voici les seuls que rapporte M. Billot :

1° Une somnambule qu'il magnétisait et qui donnait des consultations à une dame aveugle, annonça qu'une vierge céleste allait apporter des fleurs, et aussitôt la dame aveugle trouva sur son tablier une branche de thym (1).

2° Une autre somnambule également protégée par un ange, avait reçu de lui la prescription d'un régime à suivre pour sa guérison ; et entre autres choses, l'ail lui était interdit. Quand elle commença à se trouver mieux, elle crut pouvoir se relâcher un peu de ce régime et satisfaire son goût dominant. Elle se fit apporter une gousse d'ail ; mais à peine l'eut-elle prise pour la porter à sa bouche, que la gousse enlevée par un moteur invisible, disparut, sans qu'on ait pu en retrouver la trace.

(1) M. Possin, autre magnétiseur spiritualiste, a publié la relation d'un l'ait semblable : la vierge Marie aurait apporté dans un cercle d'illuminés , une couronne de métal doré... . par le procédé Ruolz. Les magnétistes même les plus coulants en l'ait de merveilles, se sont égayés de cette aventure.

Nous rendons hommage à la bonne foi et au caractère honorable de M. Billot : mais nous sommes obligé de l'accuser d'une crédulité excessive. Dans le premier cas, il était présent, il est vrai : mais de ce que la branche de thym s'est trouvée sur les genoux d'une femme sans qu'il ait vu comment cet objet a été apporté, il n'a pu se croire autorisé à affirmer qu'il n'a pas été transporté par un moyen naturel. Certes, le fait ne serait pas difficile à expliquer, et la somnambule ayant affaire à une aveugle et à un enthousiaste convaincu d'avance de la réalité des interventions surnaturelles, n'avait pas besoin d'une grande adresse pour faire apparaître à point nommé une branche d'arbuste. Aucune précaution n'était prise pour se mettre en garde contre la supercherie, et toute précaution eût même été repoussée comme un acte de défiance envers les bons anges. De pareils faits dénués de toute garantie ne peuvent être invoqués.

Le second fait ne mérite pas 'plus de confiance. La somnambule était seule quand l'ail a disparu : elle a pu le manger ou le cacher, et inventer un miracle pour augmenter l'importance qu'elle avait déjà conquise pour ses prétendues relations avec les anges. Il est même possible qu'ayant mangé l'ail dans un état de demi-somnambulisme, elle ait rêvé la disparition miraculeuse et l'ait ensuite racontée de bonne foi. Nous n'avons pas à choisir entre les explications naturelles; il nous suffit d'opposer qu'il manque une constatation comme on serait en droit de l'exiger même pour un fait naturel; à plus forte raison un miracle devrait-il s'appuyer sur une masse de témoignages irrécusables.

Les magnétiseurs spiritualistes qui font intervenir les esprits dans la production des effets magnétiques, s'expliquent fort peu sur la nature de ces êtres qu'ils considèrent comme supérieurs à l'homme et usant de leur puissance pour faire le bien. Les théologiens catholiques, au contraire, regardent le magnétisme comme une œuvre diabolique et les magné-

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limm comme d'abominables sorciers, et recommandent aux fidèles de ne jamais recourir à un tel moyen pour recouvrer leur santé, vu qu'il vaut beaucoup mieux être malade et même mourir que de devoir sa guérison au diable qui ne manquerait pas, pour prix de ses soins, d'emporter l'âme en enfer. On peut trouver étrange, au premier abord, que les mêmes faits, incontestablement salutaires, savoir le soulagement et la guérison des maux, soient attribués par les uns aux bons anges, et par les autres aux démons : mais cette antinomie s'explique aisément. La théologie, quand une fois elle a adopté de faux principes, en suit résolument les conséquences. Tout ce qui lui semble extraordinaire, inexplicable, elle le déclare surnaturel. Or il y a deux ordres de surnaturel, le divin et le diabolique. Le magnétisme étant extraordinaire (suivant les docteurs canoniques), devait être surnaturel. Mais de quel ordre? Divin? Non, car le surnaturel divin n'a pour instruments que le clergé et ses affidés ; et les prodiges du magnétisme s'exécutent par des gens de toute religion ou même n'en ayant aucune... Donc il est diabolique. Cette thèse a été soutenue par plusieurs théologiens notamment par l'abbé Wurtz, auteur d'un écrit dans lequel il traite les magnétiseurs de démonolâtres ou adorateurs du démon (1). La même doctrine a été défendue avec énergie et avec un talent digne d'une meilleure cause, par M. de Mirville, dans son ouvrage intitulé : Des esprits et de leurs manifestations fluidiques. C'est un réquisitoire en forme contre le magnétisme et les magnétiseurs. L'auteur, grand partisan de l'ancien régime et de l'inquisition, approuve la condamnation d'Urbain Grandier, regrette qu'on ne fasse plus de procès de sorcellerie, et fait tous ses efforts pour réveiller le zèle des autorités civiles et ecclésiastiques. Il exalte le pouvoir du magnétisme, il admet tout ce qu'on en rapporte de

(1) L'abbé Frère, Examen du magnétisme animal, 1 837, in-8; l'abbé Baran, Exposition raisonnée desdogmes elde lamorale du christianisme, t. II, p. 1-49.

merveilleux et fournit de quoi grossir la liste de ses prodiges: mais ses éloges sont autant de tisons qu'il amasse pour allumer le bûcher où il veut faire monter les magnétiseurs et les modernes sorciers. Il voit partout du merveilleux, du diabolique ; c'est le diable qui possède les individus qui se suicident et ceux qui commettent certains crimes ; c'est lui qui s'amuse à casser des vitres, à lancer des pierres, à faire danser les meubles ; il dirige la foudre, la façonne en boule, lui donne des formes fantastiques et s'en sertpour frapper ses victimes; il crée des orages, des trombes, des tempêtes, il était notamment l'auteur de celle qui a assailli Christophe Colomb lors de son premier voyage cà la découverte du Nouveau-Monde. On voit que, dans ce système, le diable gouverne le monde et partage l'empire avec Dieu, si même il ne le surpasse en puissance... C'est un manichéisme fort peu mitigé; les champions d'une telle doctrine méritent donc le titre de démonolâtres à bien plus juste raison que les magnétiseurs dont la plupart ne croient même pas au diable.

Parmi les écrivains de cette école il en est encore un que nous ne pouvons passer sous silence, c'est M. le comte de Résie, auteur d'une Histoire des sciences occultes, en deux gros volumes. Cet écrivain nous fait remarquer que depuis le milieu du xvni" siècle, le diable semblait sommeiller et ne faisait plus parler de lui ; il n'était plus question ni de possession, ni d'obsession, ni d'exorcisme. Sans doute, il était étourdi des rudes coups que lui avait portés la philosophie voltairienne. Mais le rusé compère faisait le mort et préparait une machine de guerre qui allait le dédommager amplement de son inaction, c'est-à-dire le magnétisme qui n'est rien moins que la sorcellerie rajeunie et perfectionnée. M. de Résie prétend que les magnétiseurs invoquent une puissance du fond du cœur, et il cite comme preuve de l'intervention du démon, une histoire où il a suffi d'une feuille de buis bénit pour réduire au silence un somnambule. II

rapporte une foule de tours plus ou moins drolatiques de Satan (1) dont il croit voir partout l'action funeste, mais qu'il nous présente parfois comme un farceur de mauvais ton, plutôt que comme un ennemi terrible.

L'intervention diabolique dans le magnétisme, a été vivement débattue parmi les membres du clergé : plusieurs ecclésiastiques ont soutenu au contraire que le magnétisme était licite, et en ont vanté les effets salutaires. Parmi ceux qui ont pris ainsi la défense de la cause du bon sens, nous devons signaler l'abbé Loubert, auteur du livre estimable intitulé : le Magnétisme et le Somnambulisme devant les corps savants, la cour de Rome et les théologiens. 18M, 1 vol. in-8.

La question fut soumise à la cour de Rome, par l'évêque de Lausanne, qui, dans son exposé, n'envisage le magnétisme que comme employé à produire le somnambulisme et à le faire cesser, et décrit ensuite la lucidité somnambulique dont il fait une peinture pleine d'exagération et par conséquent

(1) Voici un de ses tours les plus singuliers : le diable, qui aime la calomnie, prend la forme d'un personnage pieux et commet des actions honteuses pour les faire attribuer à celui-ci. Ayant pris ainsi la forme d'un saint évèque d'Asie, il fréquentait les maisons de débauche et se livrait publiquement à toutes sortes d'excès scandaleux. Les populations voyant celui qu'ils prenaient pour leur pasteur, commettre toutes ces indignités, conçurent pour lui un souverain mépris. Et cependant le véritable évèque était en prières ou occupé d'autres bonnes œuvres, ne se doutant pas qu'il eût un Sosie des plus compromettants. Satan voulant perdre une reine vertueuse, se déguisait en un beau page et sortait tous les matins de l'appartement de la princesse. Il est bien heureux pour ces deux personnes ainsi calomniées par le diable, que M. de Résie ait pu les réhabiliter en établissant leur alibi et en démasquant le stratagème du malin. En procédant avec la même habileté, peut-être parviendrait-on à blanchir bien des hommes de Dieu, que l'opinion publique a accusés d'une foule de méfaits. Ainsi des gens se sont figuré qu'un curé nommé Maingrat avait violé sa pénitente, puis l'avait tuée et coupée par morceaux.... N'était-ce pas le diable qui avait pris sa forme? Et les crimes d'Alexandre VI, incestes, assassinats, empoisonnements, etc., pourquoi toutes ces infamies n'auraient-elles pas eu aussi pour auteur le diable qui aurait emprunté les traits du saint Pape, afin de le calomnier?... Nous aurons donc, grâce à M. de Résie, un excellent moyen de réhabiliter les hommes d'Église , et le diable sera le bouc émissaire qu'on chargera de toutes leurs iniquités.

inexacte. La Sainlc Périiterifcerie a répondu, le 21 avril 1841, et a décidé que le magnétisme, tel qu'il était exposé [prout exponitar), n'était pas permis (1).

Cette décision ne termina rien : les partisans du magnétisme prétendirent, avec raison, que la sentence ne condamnait que le magnétisme tel qu'il était exposé, c'est-à-dire la lucidité à un degré qui ne s'est jamais vu; mais qu'il n'y était pas question de la lucidité telle qu'elle existe, et encore moins du magnétisme appliqué à toute autre chose que la production du somnambulisme, et notamment au traitement des maladies.

La controverse continua donc de plus en plus animée, et il est intervenu deux décrets de la Sainte Inquisition1 : l'un, du 28 juillet 1852, est ainsi conçu : « En écartant toute erreur, tout sortilège, toute invocation implicite ou explicite du démon, l'usage du magnétisme, c'est-à-dire le simple acte d'employer des moyens physiques, non interdits d'ailleurs, n'est pas moralement défendu, pourvu que ce ne soit pas dans un but illicite ou mauvais en quoi que ce soit. Quant à l'application de principes et de moyens purement physiques à des choses ou à des effets purement surnaturels pour les expliquer physiquement, ce n'est qu'une illusion tout à fait condamnable et une pratique hérétique. » La seconde décision, en date du h août 1856, se réfère à la première quant au magnétisme , et condamne le somnambulisme dans ces termes : « La perversité humaine a été portée à ce point que, abandonnant l'étude régulière de la science, les hommes voués à la recherche de ce qui peut satisfaire la curiosité, au grand détriment du salut des âmes, et même au préjudice de la société civile, se vantent d'avoir trouvé un moyen de prédire et de deviner. De là ces femmes au tempérament débile, qui, livrées par des gestes que n'accompagnent pas toujours

(1) Cette décision se trouve dans le Dictionnaire de théologie de Bergier (nouvelle édition, 1844), t. III, v° Magnétisme animal.

la pudeur, aux prestiges du somnambulisme et de ce qu'on appelle la claire intuition, prétendent voir toutes sortes de choses invisibles, et s'arrogent, dans leur audace téméraire, la faculté de parler sur la religion, d'évoquer les âmes des morts, de donner des réponses, de découvrir les choses inconnues ou éloignées, et de pratiquer d'autres superstitions de ce genre pour se faire à elles-mêmes ou à leurs maîtres des gains considérables par leur don de divination. »

La condamnation canonique du somnambulisme semble définitive, quoiqu'elle manque de clarté et de précision : quant au magnétisme, il est certain que le clergé n'est pas d'accord et que la sentence n'a pas réussi à établir l'unité de doctrine. Il y a donc lieu d'examiner les accusations portées par les théologiens contre le magnétisme, et de discuter les décisions de la Sainte Inquisition.

Qu'il existe des êtres voués fatalement au mal, ne pouvant faire que du mal, incapables de s'amender, occupés sans cesse à détériorer l'œuvre de Dieu, et autorisés par lui à pervertir les hommes, à bouleverser le monde , à y faire régner le désordre et le crime : c'est là une conception qui n'a rien de commun avec la philosophie ; elle est enseignée par la théologie qui ne raisonne pas, mais qui s'impose par voie d'autorité. Nous devons nous transporter pour un instant sur le terrain théologique, et raisonner dans l'hypothèse où la doctrine concernant les diables serait vraie.

L'Evangile nous recommande de juger les individus par leur conduite, à fructibus eorum cognoscetis eos. Appliquant cette règle au magnétisme dont le principal but est de traiter les maladies, et auquel une foule de personnes ont dû leur guérison, on n'hésitera pas à déclarer que le magnétisme est un bien, et ne peut venir que d'êtres bienfaisants. Par quelle étrange aberration a-t-on été amené à l'attribuer aux diables? Les êtres essentiellement malfaisants ne peuvent donner leur concours que pour le mal ; par quel oubli de

leur nature et de leurs habitudes se laisseraient-ils aller à faire des guérisons?

Si, comme au moyen âge, on faisait des pactes avec eux, et qu'en échange de quelques avantages matériels on leur vendît son âme, oh ! alors on comprendrait leur intérêt à faire un peu de bien qui serait la condition d'un mal énorme. Mais, dans le magnétisme, il n'y a pas l'ombre d'un pacte; la plupart des magnétiseurs ne croyant pas au diable , ne peuvent pas l'invoquer; ceux d'entre eux qui y croient ne s'en occupent pas, et môme il en est qui, avant de magnétiser, font dévotement leur prière à Dieu, se munissent de chapelets bénits et de reliques, et n'en obtiennent pas moins tous les effets habituels du magnétisme. En magnétisant, on ne promet rien au démon, et on ne lui donne rien. Les hommes les plus vénérés dans l'école magnétique, les Puységur, les Deleuze, les Laforgue, étaient recommandables par leur bienfaisance, leur ardent amour de l'humanité, leur conduite honorable : pour avoir constamment vécu dans la pratique d'actes que l'on dit diaboliques, ils n'en ont pas moins été de fort honnêtes gens auxquels personne n'a refusé son estime. On demande donc ce que le diable a gagné avec eux. Comment, il choisit pour ses auxiliaires des personnes qui ne s'occupent que de soulager leurs semblables, il vient à leur aide sans être appelé ; il a la modestie de ne pas se faire connaître, de ne trahir sa présence par aucun signe; il s'associe à la pensée charitable de ces dévoués consolateurs des malades, il leur prêle la force qui leur manque, il fait disparaître des maux qui résistaient aux efforts de la médecine, et il ne demande rien pour prix de tels bienfaits; il pousse la générosité jusqu'à laisser croire à ses aides que ce sont eux qui sont les auteurs de ces guérisons! Celui, qui se conduit ainsi, au lieu d'être le prince des enfers, doit être un ange, un modèle de vertu. Si c'est là le diable, alors faisons lui amende honorable, confessons qu'on l'avait calomnié, défi-

DES THÉORIES DU RÎÀâNÔTfSltffi!* — LES ËStJftlTS. 2H

gurê... Il est extravagant de faire du mal personnifié l'auteur du bien.

S'il était vrai que le diable se glissât, à notre insu, dans nos actes pour en augmenter la force, il n'y a vraiment pas de raison pour que ce soit de préférence dans la magnétisation. Ainsi un malfaiteur fait tous ses efforts pour atteindre son ennemi ou pour enlever l'objet de sa convoitise, il ne peut y parvenir: on n'a jamais ouï-dire, môme parmi les démonophobes les plus crédules, que le diable soit venu au secours du scélérat, soit pour allonger son écbelle, soit pour doubler la portée de son fusil , soit pour faciliter l'effraction d'un coffre-fort. Il ne s'agit là que de crimes, le diable laisse faire et ne s'en mêle pas. Mais voici un brave bomme qui s'exténue à guérir un malade, et qui, pour tout médicament, n'a à lui donner que des passes, moyen naturellement incapable de rien produire : il s'agit de bien à faire, le diable n'hésite pas, il accourt, et, grâce à sa vertu... infernale, les passes deviennent un moyen efficace, une panacée merveilleuse. Quel bon diable!

La décision du 28 juillet 1852 a désavoué les Mirville, les Raiset, les Gougenol-Desmousseaux et autres démonophiles qui tenaient absolument à ce qu'il ne pût pas y avoir de magnétisme sans intervention diabolique. 11 est donc jugé (par une autorité infaillible) que le magnétisme peut être exercé licitement cà certaines conditions, et que, par conséquent, ses effets, si merveilleux qu'ils soient, p'ont rien que de naturel et ne sont point dus à l'action diabolique. Pourtant on n'autorise le magnétisme qu'à la condition qu'il n'y aura pas une invocation implicite ou explicite du démon. Voilà une condition fort peu rationnelle; car, si l'on réussit sans le démon, à guoi bon l'invoquer? Supposons que l'on ait des doutes sur la légitimité de l'emploi du télégraphe électrique, et qu'on s'adresse à la cour de Rome, s'aviserait-elle de n'autoriser Je télégraphe qu'avec cette restriction qu'il n'y aura pas d'invo-

cation du démon? Le télégraphe fonctionne très bien en vertu des lois naturelles; on ne voit pas ce que le démon pourrait y ajouter, on n'éprouve pas le besoin de lui demander son concours ; eh bien , il en est de même en fait de magnétisme.

Quant au somnambulisme, bien qu'il soit fécond en erreurs et sujet à de nombreux inconvénients, ce n'est pas une raison suffisante pour en faire une œuvre du démon qui, dans cette supposition, n'agirait pas conformément au caractère qu'on lui prête. En effet, qu'un somnambule donne une réponse exacte à un consultant, il en résulte pour celui-ci un bien incontestable, soit sa guérison, soit la découverte d'un objet perdu, ou le succès d'une entreprise, et ce bien n'est évidemment compensé par aucun mal, puisque ni le somnambule ni le consultant n'ont vendu leur âme à Satan, n'ont blasphémé, ni rien dit ou pensé de contraire à la foi. Le diable n'a donc aucun profit, il a perdu son temps, il a joué le rôle de dupe. Dans le cas où le somnambule, au contraire, n'a donné qu'une réponse erronée, il peut en résulter pour le consultant un certain préjudice, perte d'argent, démarche inconsidérée, peut-être altération de la santé si on lui a prescrit des médicaments dangereux. Mais tout cela, bien que propre à réjouir Satan, ne constitue pas un but digne de lui; ce qu'il veut par-dessus tout, c'est pousser les hommes, au crime; or, le moyen qu'on lui attribue serait inefficace, au moins dans la grande majorité des cas. Le consultant, désappointé, vexé, ne devient pas pour cela un scélérat fieffé, il n'est ni plus ni moins criminel qu'auparavant. Le diable s'est donc encore évertué en pure perte; on ne reconnaît pas là sa haute intelligence, sa profonde habileté, sa terrible astuce. Si le diable jouait le rôle qu'on lui attribue, ce ne serait qu'uu pauvre niais à qui les leçons de l'expérience n'apprennent rien, et qui, après avoir fait maintes fois du magnétisme et du somnambulisme, sans que l'enfer s'en soit enrichi, conti-

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nuerait sottement des manœuvres dont l'impuissance lui aurait été démontrée. 0 grands démonomanes, votre diable n'est plus qu'un vieillard usé, rabougri, décrépit, abêti; donnez-lui au plus tôt une place aux incurables, et qu'on n'en parle plus.

L'abbé Frère l'ait remarquer que « si l'âme du somnambule avait été le sujet qui eût éprouve toutes les pensées et tous les sentiments qu'elle a manifestés lorsqu'elle a été interrogée par le magnétiseur et par les assistants, elle devrait avoir, à son réveil, la conscience ou le souvenir de ce qu'elle a éprouvé. » Or, comme le somnambule ne se rappelle absolument rien, cet auteur en conclut « qu'un autre esprit, différent de l'âme, a donné les réponses qu'on a entendues, et a été la cause des phénomènes surprenants qu'on a cru observer.» — Ce raisonnement part d'un principe évidemment faux, c'est que l'homme conserve toujours le souvenir de tout ce qu'il a fait, dit et pensé. Il nous arrive, au contraire, presque à chaque instant, d'exécuter des actes dont le souvenir s'efface aussitôt. Personne n'a conservé le souvenir de ce qu'il a fait dans sa première enfance, et pourtant on n'en conclut pas que c'était un esprit extra-humain qui nous possédait et nous faisait agir avant l'époque où remontent nos souvenirs les plus éloignés. Pour nous borner à un exemple plus frappant, nous perdons éveillés le souvenir de ce que nous avons éprouvé et fait pendant le sommeil, ou du moins nous n'en conservons qu'une faible partie. Nous savons, par le témoignage de ceux qui nous ont yus dormir, que nous avons gesticulé, prononcé certains mots à l'aide desquels le spectateur a pu comprendre notre rêve : un moment après, nous nous réveillons et nous n'avons aucunement conscience de ce que nous venons de faire. Souvent même il y a un demi-réveil pendant lequel nous nous rappelons notre rêve, puis le réveil complet en fait évanouir le souvenir, et alors nous nous rappelons seulement que nous avons rêvé et que nous avions encore la

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mémoire de notre rêve à un certain moment; nous pouvons donc ainsi, sans avoir besoin du témoignage d'autrui, nous assurer par nous-mêmes du fait de l'oubli au réveil. Ce phénomène que personne n'hésite à reconnaître comme parfaitement naturel, n'a donc rien qui doive nous étonner chez les somnambules; tout se passe de môme dans les deux cas, il n'y a donc pas plus de raison de faire intervenir les démons dans Tun que dans l'autre.

La sentence de l'inquisition contre le somnambulisme ou plutôt contre la lucidité ne contient aucune raison pour justifier une telle rigueur ou pour rendre vraisemblable l'intervention démoniaque. On n'y fait figurer comme auteurs que des femmes à tempérament débile, de sorte qu'à s'en tenir à la lettre du texte, le somnambulisme serait licite pourvu qu'il fût exercé par des femmes d'une constitution robuste et à fortiori par des hommes. — On condamne la prétention de voir des choses invisibles. Si elles sont absolument invisi bles, il est absurde de chercher à les voir, et il n'y a pas besoin de condamner une telle tentative, puisqu'elle trouvera son châtiment dans son impuissance. Si les choses ne sont invisibles que relativement, celui qui cherche à les voir, fait comme celui qui, pour mieux distinguer les objets, se sert de lunettes, ou comme l'astronome et le physicien qui, pour suppléer à l'insuffisance de l'œil, emploient le télescope et le microscope. Il n'y a là rien que de légitime : la nature nous a donné la soif de connaître, c'est le stimulant qui nous porte à l'étude des sciences et fait naître le progrès. — Parler sur la religionri est pas l'occupation ordinaire des somnambules: mais s'entretenir de matières religieuses, ne peut en soi constituer un crime. On devrait plutôt encourager les personnes qui, s'élevant au-dessus des intérêts matériels, cherchent à s'éclairer sur les choses de Dieu. Si les sentiments religieux sont louables à l'état de veille, comment peuventils être condamnables dans l'état somnambulique? On sait

que l'extase est le plus souvent accompagnée de manifestations pleines de grandeur et de poésie, que le sujet y porte le sentiment religieux jusqu'au mysticisme le plus élevé. Un tel spectacle n'a rien que d'édifiant, ne peut inspirer que de bonnes pensées... La raison aurait conseilléde ne condamner les réponses ou discours sur la religion, que dans le cas où il s'y serait trouvé de mauvaises doctrines et seulement à cause de ces doctrines, sans s'inquiéter si les discours sont prononcés dans le sommeil ou dans la veille.

L'évocation des âmes des morts est étrangère au somnambulisme et n'y a été rattachée qu'exceptionnellement par quelques spiritualistes, tels que M. Cahagnet : nous reviendrons sur cette opération dans la seconde partie. Nous nous bornerons ici à faire remarquer que la condamnation de la nécromancie ne devait pas entraîner celle du somnambulisme.

Dans l'énumération des griefs contre le somnambulisme on trouve l'action de donner des réponses. C'est d'un vague effrayant. L'entretien le plus insignifiant se trouve ainsi frappé de réprobation. Ainsi, qu'une personne ait naturellement l'habitude de parler en dormant, si on lui demande comment elle se porte et ."qu'on provoque ainsi la réponse bien, aura-l-on contrevenu à la décision ? Si ce fait est innocent, on ne pourra refuser la même solution pour le cas où l'on interrogera un somnambule naturel ; et comme on ne condamne pas explicitement l'action de produire le somnambulisme (pourvu que les gestes ne blessent pas la pudeur), on devrait donc encore décider de même quant à l'interrogation des somnambules artificiels. Néanmoins on leur interdit, sous des peines effroyables, de répondre sur quelque sujet que ce soit, même de dire : il fait trop chaud, ou la cheminée fume... Il faut convenir qu'il est fort commode d'être armé d'un pouvoir infaillible et de n'avoir point à justifier ses décisions.

Enfin on défend aux somnambules de découvrir les choses cachées ou éloignées. Une telle recherche n'a cependant rien de répréhensible. On n'a jamais reproché à l'homme de chercher à connaître les secrets de la nature. Si ce désir est légitime, l'homme ne pourra être coupable que par l'emploi des moyens que réprouve la morale. Si, à force de recherches et de travaux, il parvient à découvrir une chose qui était cachée, par exemple une mine de métal, il n'encourra aucun blâme. Donc les efforts pour découvrir n'ont rien de coupable. Cela admis, il est souverainement déraisonnable, étant donné un but licite, de condamner le moyen parce qu'il serait appliqué à ce but.

On voit que le décret de l'inquisition est un chef-d'œuvre de déraison, et ses auteurs ont été bien mal inspirés en le publiant sous le nom d'une institution justement abhorrée, qui pendant des siècles a fait couler des torrents de sang innocent, a insulté au bon sens, a cherché à étouffer le progrès. Il faut avoir un triste courage pour se dire au xixe siècle, le successeur des Dominique, des Torquemada, des juges qui ont condamné Galilée ; pour accepter les traditions d'un tribunal contre lequel s'élèvent les malédictions du genre humain.

Pour en finir avec les démonologues, il nous reste à parler de leur prétention sur la vertu qu'auraient les objets bénits d'annihiler la puissance magnétique. Les faits qu'on cite à ce sujet sont fort suspects et auraient besoin d'attestations un peu plus solides. En les supposant exacts, on les explique facilement. Le somnambule peut découvrir la présence de l'objet destiné à servir d'épreuve ; il peut faire cette découverte, soit par les moyens ordinaires, s'il n'a pas été pris de précautions suffisantes, soit par sa lucidité. Une fois informé de cette circonstance, s'il partage les croyances auxquelles se rattache la vertu de l'objet bénit, il peut se faire qu'il se trouble, qu'il se croie dominé par un pouvoir supérieur à

celui de son magnétiseur, qu'il soit ainsi Trappe d'impuissance, et même que le réveil s'ensuive. Ces résultats ayant ainsi pour cause l'impression morale du sujet, seraient conformes à ce qui se passe habituellement dans le somnambulisme. On ne peut en conclure qu'ils ont eu lieu parce qu'il y avait un objet bénit ; et ceux qui allèguent le fait, n'ont pas même cherché à savoir ce qui se serait passé si, toutes choses égales d'ailleurs, on eût remplacé le buis bénit par du buis semblable et non bénit. Cette expérience aurait cependant été indispensable pour vérifier si, entre la circonstance de la présence d'un objet bénit et les faits allégués, il y a eu rapport de cause à effet.

Nous avons constaté plusieurs fois que la présence d'objets bénits ne nuisait aucunement aux effets magnétiques. Deleuze recommandait même la prière aux personnes qui formaient la chaîne magnétique pour soulager un malade. Voici un fait qui nous semble concluant. Un jour, chez Marcillet, nous avons vu M. l'archevêque de Babylone consulter Alexis qui décrivit parfaitement son appartement situé à Bagdad. Le prélat, émerveillé de cette lucidité dont il n'avait pas vu d'exemple, prit goût au magnétisme et devant nous se mit à faire ses premières armes. Il plongea une jeune personne dans le somnambulisme ; en magnétisant, il se servait, comme d'habitude, de sa main droite, il avait au doigt. Panneau pastoral et au cou sa croix d'or, objets qui occupent un rang élevé dans la hiérarchie des choses bénites. Néanmoins les phénomènes ont été les mêmes que d'ordinaire, le succès a été complet, et Satan n'a pas laissé paraître le plus petit bout de queue... Il n'en faut pas davantage pour affirmer que les objets bénits ne font obstacle ni au magnétisme ni au somnambulisme.

Au surplus, si les,démonocrates veulent faire une expérience décisive, voici comment on pourra procéder : qu'ils posent un objet bénit, à leur choix , dans le coussin du fau-

teuil sur lequel un somnambule a l'habitude de s'asseoir; puis, qu'ils se retirent dans une pièce voisine, de peur qu'à leur insu leur physionomie n'influence le somnambule-, mais que de cette pièce voisine ils puissent par de petits trous voir sans être vus. Qu'ensuite le somnambule soit amené sans que rien l'avertisse de ce qui vient de se passer; que les consultants, ignorant également ces circonstances, viennent l'interroger. On verra si les choses ont lieu comme d'habitude. Si l'on ne découvre aucun changement, il faudra bien reconnaître que l'objet bénit"a été sans influence. On pourrait môme donner à l'expérience une portée plus étendue : sur un certain nombre d'objets parfaitement semblables, on en bénira un: une commission d'examen les mêlerait après avoir fait une marque pour reconnaître l'objet bénit. Ensuite on approcherait légèrement et par derrière les objets du somnambule, de manière qu'il ne pût sentir le contact. On saurait par là s'il est impressionné, et si l'impression coïncide précisément avec l'approche de l'objet bénit. On pourrait môme mettre en demeure les partisans de la bénédiction, de désigner un moyen quelconque de discerner l'objet bénit parmi ceux qui ne le seraient pas (1). Nous disons à ces messieurs, comme à tous les thaumaturges : Assez de phrases, venons-en aux expériences.

(I) 11 est admis par les démonologues, que le contact ou même l'approche d'un objet sacré produit une impression des plus fortes sur les possédés, les t'ait grincer des dents, écumer de rage, leur cause d'horribles convulsions. C'est ce qui arriva lors des exorcismes des Ursulines de Loudun ; aussi les religieux chargés de cette opération prétendaient-ils avoir par là une pierre de touche infaillible pour discerner les vraies et les fausses reliques. L'n seigneur du voisinage leur présenta une boîte en forme de reliquaire, disant qu'elle lui venait de ses ancêtres et qu'il désirait savoir si les reliques qu'elle contenait étaient authentiques. On approcha la boîte d'une des possédées qui fit aussitôt force grimaces et contorsions. L'exorciste déclara l'épreuve satisfaisante et dit que les reliques étaient bien véritables et dignes de toute confiance. Le consultant ouvrit alors la boîte et fit voir qu'elle ne contenait que des poils de chien. « Ah ! monseigneur, lui dit le religieux dépité, pouvez-vous ainsi vous moquer de l'Église ! — Eh! mes révérends pères, répondit le seigneur, comment osezvous ainsi vous moquer de Dieu, de la justice et de la vérité ! »

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