CHAPITRE XVIII
DES tT H ÉOR 1 ES DE LA LUCIDITÉ, g 1er — Des perceptions des soiunamhiiles.
lJour se rendre compte des perceptions des somnambules, il ne faut pas perdre de vue que le somnambulisme est une variété du sommeil. Observons donc ce que nous éprouvons dans nos rêves. Nous nous rappelons les choses que nous avons vues dans l'état de veille, et nous nous figurons les voir actuellement; notre imagination compose un assemblage souvent bizarre d'objets existant réellement et d'objets fantastiques; nous les confondons, nous croyons les voir et en percevoir toutes les propriétés; nous nous imaginons entendre, goûter, odorer, palper; il nous est impossible de distinguer la fiction de la réalité. Les rêves ne sont pas seulement alimentés par nos souvenirs : il arrive quelquefois qu'en dormant nous éprouvons des sensations qui donnent lieu à des rôves où la réalité est mêlée à l'illusion. Ainsi, un homme dont le bras était engourdi par suite de sa position sous l'oreiller, rêva qu'on lui avait mis un bras de pierre-, qu'une digestion difiieile amène des sensations douloureuses, il s'y joint souvent le cauchemar-, le dormeur se ligure qu'un monstre hideux est couché sur sa poitrine, il le voit dans tous ses détails, il entend ses paroles de menace.
Le somnambule dont l'esprit est actif, n'est véritablement qu'un rêveur. Voici toutefois en quoi il diffère du rêveur ordinaire. Celui-ci est passif, sa volonté paraît inerte, ses rêves dépendent des impressions précédentes, et quelquefois des sensations qui peuvent survenir accidentellement. Le somnambule, au contraire, n'est pas dans ie même isolement à l'égard des êtres extérieurs; il est influencé par son magnétiseur ou par les autres personnes avec lesquelles il est. en
rapport; les entretiens qu'il a avec eux, dirigent le cours de ses idées et fixent ses rêves sur un sujet déterminé; son intelligence et sa mémoire acquièrent un développement insoliteindépendamment des sensations qu'il éprouve par les modes ordinaires, il en reçoit par des modes anormaux, et perçoit, par exemple, les rapports des corps éloignés. Mais le somnambule, même le plus lucide, se rapproche du dormeur ordinaire en ce que l'un et l'autre sont dupes d'illusions et croient à la réalité de ce qu'ils imaginent, se figurent, par exemple, être réellement dans le lieu dont l'image occupe leur esprit, croient voir, toucher, entendre, goûter, odorer les objets qui s'y trouvent ; l'un et l'autre mêlent constamment la vérité et l'erreur, en sont affectés de la même manière, croient avec la même conviction à la réalité des choses par lesquelles ils sont impressionnés. Un dormeur qui, pendant le sommeil, est mordu par une puce, croit être dévoré par des lions qu'il croit voir et entendre, et dont il se figure sentir les dents aiguës qui entrent dans ses chairs. La morsure qui est réelle et les lions qui sont imaginaires, tout cela est inséparable dans son esprit. De même, un somnambule désigne exactement le lieu où se trouve une personne éloignée ; mais en voulant dépeindre les accessoires de ce lieu ou le genre d'occupation de la personne, il est égaré par son imagination et décrit un spectacle fictif ; et c'est avec la même assurance qu'il se représente ce qui existe et ce qui n'existe pas ; c'est avec la même confiance qu'il rend compte des impressions réelles et des impressions imaginées. En un mot, le somnambule est un rêveur dans les rêves duquel il se trouve de temps en temps une part de réalité.
Par suite de la mobilité de son imagination et de l'empire qu'exerce sur lui la personne qui prend sa direction, il se figure facilement posséder les facultés qu'on veut lui inculquer, et, en se trompant lui-même, il trompe ceux qui sont disposés à lui supposer une clairvoyance indéfinie. Qu'on le
questionne sur le passé, sur l'avenir, sur ce qui se passe dans lçs planètes, il imaginera des solutions suggérées par ses connaissances, par ses préjugés, par les idées de son directeur, et il n'hésitera pas à donner des réponses quelconques. Si l'on veut qu'il voie des courants fluidiques, des spectres, des anges, il en verra indubitablement. Il pénétrera aussi aisément dans le monde surnaturel et décrira le paradis ou l'enfer, dont la description sera invariablement la reproduction de ses idées préconçues ou de celles de son directeur. Toutes ces rêveries n'ont aucune base solide et ne peuvent fournir aucun document certain sur les choses dont on ne peut vérifier la réalité.
Le somnambule étant très enclin à la vanité, s'enivre des éloges qu'on fait de sa lucidité, se croit un être supérieur à la pénétration duquel rien n'échappe , et pour ne pas compromettre sa réputation, il a pour règle de ne jamais rester court; il a réponse à tout, invente des chimères dont il est dupe tout le premier, et croit fermement aux conceptions fantastiques qu'il prodigue à ses consultants.
Quand on l'interroge sur des choses susceptibles d'une vérification immédiate, comme il tient à n'être pas pris au dépourvu, il a recours à la ruse, il tâche de surprendre les secrets de ceux qui le questionnent, il les fait jaser et profite adroitement de leurs réponses ; au besoin, il emploie les réticences et donne à entendre qu'il en sait beaucoup plus qu'il ne veut en dire, puis laisse échapper des expressions ambiguës que beaucoup de gens recueillent comme des oracles dont elles ont l'obscurité et l'élasticité.
§ II. — Les somnambules -soient-ils par les yeux ?
Les somnambules ont presque toujours les yeux fermés ; quand ils les ont ouverts, ils ne paraissent éprouver aucune sensation par suite de l'action de la lumière sur leurs yeux ,
et l'on peut reconnaître que la vision n'a pas lieu ; quand on soulève leurs paupières, on n'y parvient qu'avec un certain effort, et l'on reconnaît que les globes sont convulsés. On a cru pouvoir en conclure que la vision par les moyens ordinaires leur était impossible. Et comme il leur arrive de voir des objets fort éloignés ou placés derrière eux, ou de voir à travers des corps opaques, et qu'alors ce ne peut être évidemment par les yeux, on en a tiré celte conséquence que dans aucun cas ils ne voyaient par les moyens ordinaires, même quand il s'agit d'objets en position d'être vus par une personne dans l'état normal. Cette conclusion nous paraît erronée.
Sans doute, le plus ordinairement les yeux des somnambules ne fonctionnent pas. Mais remarquons qu'il en est de même de tous les organes des sens. Celui qui arrive à l'état somnambulique est d'abord isolé de tout ce qui l'entoure, comme le dormeur ordinaire. Le magnétiseur, en se mettant en rapport avec lui, éveille son attention et parvient à s'en faire entendre. Le somnambule continue à être isolé à l'égard des autres personnes, et il n'y a exception que pour celles qui se mettent en rapport avec lui. Le résultat de ce rapport est de provoquer une détermination de volonté, et par suite de fixer l'attention du sujet sur la personne. Tous les sons qui se produisent à proximité, causent dans l'organe de Fouie un ébranlement qui se transmet par les nerfs au cerveau et de là à l'âme : dans le sommeil ordinaire, la sensation n'excite aucune idée et ne laisse aucune trace; il en est de même chez le somnambule jusqu'à ce que son esprit ait été provoqué à recueillir les paroles de la personne avec laquelle il a la volonté de s'entretenir; alors il entend la voix de cette personne, tandis que pour tous les autres bruits l'isolement continue et son esprit n'en est pas impressionné. C'est ce qui explique pourquoi le somnambule entend certaines personnes et est sourd pour tout le reste. Pour ceux qui seraient
PF.S THÉOtttàS RE LA. tëUGIDITÉ. W°
choqués de cette subordination de la sensibilité aux opérations de l'esprit, il suffira de considérer qu'un pareil phénomène se retrouve chez l'homme endormi et môme chez l'homme éveillé. Celui qui dort, el que ne peuvent réveiller même des bruits très forts, sera réveillé par un faible bruit, s'il est en rapport avec l'état mental du dormeur. Par exemple, qu'une mère ait son petit enfant auprès d'elle : si celui-ci, en se retournant dans son lit, fait un léger mouvement, ou s'il appelle même à voix basse, la mère se réveille aussitôt, bien que son sommeil n'ait pas été troublé par un vacarme qui aura eu lieu dans le voisinage. Celui qui tient à se lever à heure dite, n'entendra pas le bruit qui se fera autour de lui, mais il entend un grattement de doigt sur sa porte, signal convenu pour le réveiller. Pourquoi cette différence? C'est que notre volonté, qui veille môme dans le plus profond sommeil, et sans que nous en ayons conscience, nous tient en garde pour les bruits qui nous rappellent un devoir à remplir ou un dessein à exécuter, et que les sensations qui s'y rattachent, sont recueillies par l'esprit qui les apprécie et commande le réveil à ses organes, tandis que les autres bruits n'excitent que des perceptions qui sont rejelées par l'esprit et ne causent aucune impression.
Même dans l'état de veille, l'esprit trie en quelque sorte les sensations et ne demeure affecté que de celles qui se rapportent à l'ordre d'idées sur lequel son attention est portée. Que deux personnes fassent route en s'entretenant d'un sujet qui les intéresse vivement: leurs yeux auront été affectés par l'image de tout ce qui se trouvait sur leur chemin, leurs oreilles ébranlées par le bruit des paroles prononcées à leur proximité, mais ces personnes n'enontrien vu ni entendu, elles n'en ont pas été plus impressionnées que ne l'est le dormeur des bruits qui lui sontindifférents. Qu'une personne réfléchisse profondément, elle n'a aucune connaissance de ce qui a lieu sous ses yeux, de ce qui se dit à son oreille : il y a eu cepen-
dant ébranlement des organes, mais l'âme n'en a conservé aucune impression.
Les somnambules naturels, quoique ayant les yeux fermés, voient, mais seulement certaines choses. Nous avons rapporté, d'après Bertrand, l'exemple d'un somnambule qui écrivait et avait près de lui une chandelle allumée; on l'éteignait et il restait dans la chambre quatre autres chandelles qu'on avait allumées. Mais le somnambule n'en vit pas la lumière, fit des mouvements comme un homme qui est dans l'obscurité, et alla rallumer sa chandelle ; il ne voyait que celle-là, de même que les somnambules artificiels n'entendent que certaines personnes; c'est que son attention était portée sur cette chandelle qui, d'après ses préoccupations, devait servir à l'éclairer, et que les objets dont il ne s'occupait pas, n'existaient pas pour lui et ne pouvaient produire d'impressions sur son esprit.
Considérons maintenant le somnambule artificiel. Il commence par être isolé, et ses sens sont inactifs; puis, à l'aide d'efforts provoqués par le magnétiseur, on éveille l'organe de l'ouïe, on habitue le sujet à converser dans cet état. Quand on veut ensuite l'amener à voir, on appelle son attention sur des choses éloignées ou cachées, pour lesquelles les yeux ne peuvent lui servir; les exercices auxquels on le dresse, étant étrangers à l'usage des yeux, il n'est pas étonnant que ces organes restent dans l'inaction. S'il devient lucide ou s'il croit l'être, il se persuade qu'il jouit d'une faculté qui lui permet de voir sans le secours des yeux, et qu'il lui serait impossible de voir par les yeux. Aussi, bien qu'il décrive quelquefois avec exactitude, le plus souvent d'une manière erronée, des choses fort éloignées, il ne distingue pas ce qui est devant lui et même sur ses genoux. Il arrive donc que, tant qu'il est dans cet état, on ne s'en défie pas plus que si le sujet était aveugle. Or, parmi les expériences de lucidité, il en est dans lesquelles les yeux pourraient lui être d'un grand secours
s'ils fonctionnaient comme dans l'état normal. Que fait alors le somnambule? 11 commence par appliquer sa lucidité pour découvrir la chose à explorer; mais ce travail le fatigue, et il sent bien que ce n'est pas un instrument toujours sûr, tandis que s'il se servait tout bonnement de ses yeux, il se tirerait d'affaire sans chance d'erreur, et sa lucidité, dont il est très vain, aurait encore les honneurs du succès. Il fait donc pour la vue le même travail qu'il avait fait pour l'ouïe ; par un effort de volonté il produit le réveil partiel de cette faculté, et tout en ayant les paupières abaissées, il dirige adroitement ses regards sur les objets qu'il a intérêt à connaître. C'est une petite supercherie dont il n'a pas conscience. Infatué de cette idée que, dans son état, la lucidité est tout et que la vue oculaire n'est rien, il assure de la meilleure foi du monde que c'est la lucidité qui a fonctionné, et on le croit.
Pour peu qu'on observe attentivement la différence des résultats suivant les conditions où l'on se place, on demeure convaincu que les choses se passent comme nous venons de le dire. En effet, que l'expérimentateur se trouvant devant le sujet, cherche à l'attirer ou à le repousser, ou exécute des gestes dont il veut obtenir l'imitation par le sujet, toutes ces tentatives réussissent immanquablement. Si, au contraire, on les essaye en se tenant derrière le sujet, on n'obtient rien ou presque rien, ou du moins le succès n'a lieu qu'avec des sujets d'élite, et encore échouent-ils souvent. Qu'on exerce la lucidité du sujet sur des choses cachées ou éloignées, ou qu'on essaye de le faire voir autrement que par les yeux, on ne réussit que rarement, et presque toujours le lucide mêle quelques erreurs à ses descriptions contenant beaucoup de choses exactes. Mais si vous faites appel à la lucidité pour distinguer des choses placées de manière à ce qu'il puisse les voir avec ses yeux, alors il verra parfaitement juste et ne se trompera jamais. C'est que la lucidité est variable, incertaine et mêle sans cesse les images des rêves à la réalité, tandis
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que la vue oculaire est un moyen régulier d'apprécier les objets extérieurs et fournit constamment un témoignage fidèle; ou du moins s'il existe exceptionnellement des cas où nos sens peuvent nous tromper, le somnambule qui fait usage de ses sens n'est pas plus exposé à l'erreur que dans l'état normal.
Il est encore à remarquer que, quand le somnambule a besoin de quelque objet qui se trouve dans l'appartement, il va le chercher sans tâtonner et se comporte comme s'il était éveillé et eût l'usage de ses yeux, sans commettre aucune de ces erreurs si fréquentes dans les recherches où il use de sa lucidité.
M. le général Noizfet raconte que, lors des expériences qu'il fit à l'hospice de la Salpètrière, avec le docteur Bertrand, on eut l'idée de faire ouvrir les yeux à une somnambule ; on la mit à une fenêtre; les yeux ouverts et fixes semblaient ne pas voir. « Mais aussitôt (dit l'auteur) qu'on lui désignait un monument ou qu'on portait son attention dans une direction déterminée, elle distinguait et décrivait fort nettement les objets. Quant à ceux qui se trouvaient en dehors de cette direction, elle ne les apercevait nullement. En un mot, elle ne voyait que les objets sur lesquels la volonté qui lui était transmise portait son attention, mais elle les voyait réellement bien par les organes de la vue (note M, p. 215). »
Pour les personnes qui conserveraient encore quelque doute sur les points en question, nous recommandons l'expérience suivante. Couvrez les yeux d'un somnambule avec un bandeau que vous disposerez à dessein de manière qu'il n'empêche pas de voir dans la direction des yeux abaissés ; ayez l'air de compter sur l'efficacité du bandeau, et proposez au somnambule de vous décrire des objets que vous lui remettrez à la main, en le laissant maître de les placer comme bon lui semblera : soyez sûr qu'il verra parfaitement, vous décrira tout avec la plus grande exactitude, jusqu'au millésime d'une
médaille. Adressez-lui des éloges pour l'encourager, vantez sa lucidité ; il ne se lassera pas de vous en fournir des preuves, il n'hésitera pas un instant. Changez ensuite les conditions: demandez -lui, à son choix, de découvrir par sa lucidité des choses situées hors de la portée de ses yeux , et tenez-vous pour très heureux si, après bien des hésitations et des ambiguïtés, il réussit une fois sur dix.
Cette exactitude invariable dans un cas, cette incertitude dans l'autre, prouvent invinciblement la différence du mode d'action. On doit en conclure que le somnambule voit par les yeux, chaque fois qu'une chose est à portée de sa vue et qu'un acte de sa volonté le pousse à s'en servir. De là l'explication parfaitement simple et naturelle de beaucoup de faits qui ne sont merveilleux que parce qu'il y a d'avance parti pris de les attribuer à une faculté anormale; de là aussi la nécessité de bien prendre ses précautions pour constater la lucidité et de mettre le somnambule dans l'impossibilité de se servir de ses yeux,
§ 111. — De fa vue nnoruiaie,
La vue anormale ou transcendante est une faculté au moyen de laquelle certains individus peuvent quelquefois se mettre en rapport avec les objets extérieurs et en apprécier les diverses propriétés, non-seulement celles qui , dans l'état ordinaire, peuvent être appréciées par la vue, mais aussi celles qui tombent sous l'action des autres sens.
On a imaginé divers systèmes pour expliquer cet étrange phénomène. Le plus accrédité parmi les magnétistes est celui du déplacement de l'âme (1) : on suppose que l'âme du somnambule se sépare du corps, que, détachée des liens de
(1) On a donné à celte opération de l'âme le nom de mensambulance qui d'après les règles usitées en étymologie, voudrait dire promenade de la table ■ pour exprimer la promenade de Vâme, il faudrait dire menlambulance. Qu'on fasse du néologisme en cas d'absolue nécessité, mais non du barbarisme.
la matière, elle se transporte avec la plus grande facilité à une distance quelconque, que, dans ces pérégrinations, elle observe beaucoup mieux que ne pourraient le faire les sens grossiers, qu'elle rentre ensuite dans son corps, comme un oiseau dans sa cage, et qu'elle reprend alors l'usage de ses organes pour raconter ce qu'elle a vu en voyage.
Il y a là une soif étrange de paradoxe, et l'on ne voit pas quelle' nécessité ont les magnétistes de recourir à une telle hypothèse pour expliquer la vue à distance. Quand, dans l'état ordinaire, nous voyons le soleil et les étoiles, corps beaucoup plus éloignés que ceux auxquels s'étend la vue des somnambules, personne ne s'avise de supposer que notre âme quitte notre corps pour aller visiter ces astres et vient ensuite nous rapporter ce qu'elle y a vu. Il est donc bien entendu que nous nous mettons en rapport avec des objets extérieurs sans qu'il soit besoin que notre âme s'envole. Le somnambule, pour se mettre en rapport avec les objets extérieurs, peut employer l'action ordinaire des sens, comme quand il entend ou palpe ; il peut aussi employer des moyens autres que ceux qui nous sont habituels, quand, par exemple, il voit à travers un mur; mais dans ce dernier cas, bien que nous ne nous rendions pas compte de son mode de relation (et à cet égard, les révélations des somnambules nous laissent dans notre ignorance), rien ne nous autorise à affirmer qu'ils ne se servent pas de leurs organes. Quand le somnambule, ayant les yeux fermés et recouverts d'un bandeau, voit un objet qu'il tient à la main, on ne prétend pas que son âme soit* obligée de sortir de son corps pour aller dans sa main; si l'objet est renfermé dans une boîte placée à sa proximité, on n'ose pas encore dire que l'âme ait besoin d'aller dans la boîte ; si l'objet est situé dans une chambre voisine, on ne sent pas encore la nécessité du voyage de l'âme. Et si c'est au bout de la rue, à une lieue..., et ainsi de suite ? Où commence la dislance à partir de laquelle l'action des
sens ne suffit plus? C'est ce que personne n'a osé déterminer. Ce n'est que pour les distances fort considérables, qu'on veut absolument faire sortir l'âme de sa prison : mais, comme nous l'avons fait remarquer, ces distances ne sont rien en comparaison de celles auxquelles nous pouvons atteindre par nos sens dans l'état ordinaire. A plus forte raison doit-il en être de même chez les somnambules dont les sens acquièrent une grande perfection. Dès qu'on admet que la vue anormale peut s'exercera une faible distance sans séparation de l'âme , on reconnaît que les sens peuvent suffire à cette opération en acquérant de nouvelles facultés; dès lors on ne peut fixer la limite au delà de laquelle ces facultés seraient insuffisantes ; et aussi loin que la vue s'étend, les effets étant les mêmes, il y a lieu de croire qu'ils sont produits par la même cause.
La séparation de l'âme et du corps, ce serait la mort. Etre sans âme, c'est n'avoir pas conscience de son existence, c'est être incapable de pensée et de sentiment ; un tel état implique donc la destruction de la personnalité. La prétendue séparation est donc un non-sens.
Ou l'âme est une substance, soit immatérielle, soit matérielle, ou elle n'est que le résultat de l'organisation. Si elle est immatérielle, elle n'occupe aucun lieu déterminé; son union au corps ne la localise pas, mais consiste en une dépendance réciproque de l'âme et du corps ; ce qui n'occupe aucun lieu, ne peut se déplacer. Supposera-t-on, au lieu du déplacement, la rupture momentanée de l'union de l'âme et du corps? Qu'y gagnera-t-on? L'âme, substance immatérielle, ne peut être affectée par les corps, ni éprouver des sensations, ni même être présente en aucun lieu déterminé; elle ne pourra donc ni voir, ni voyager, ni rapporter des impressions de voyage. Si elle est matérielle, elle fait partie de notre corps, elle est un de nos organes, et cet organe ne peut fonctionner qu'autant qu'il est uni aux autres parties du corps ;
2fi0 ou Magnétisme.
détaché du corps, il perd toute vitalité et n'est plus qu'une substance inerte. Supposer le déplacement d'une âme matérielle, ce serait tout aussi déraisonnable que d'imaginer que notre œil extrait de son orbite, emporté au loin, puis remis en place, pourra nous raconter ce qu'il aura vu en roule. Si l'âme est un résultat de l'organisation, elle dure autant que l'organisation et disparaît avec elle. Ce n'est plus alors une substance, mais une faculté, une abstraction : aucun défachement ne peut donc avoir lieu.
Quelque opinion qu'on adopte sur la nature de l'âme, il est facile de s'assurer que, pendant l'exercice de la vue somnambulique, l'âme ne change pas son mode d'action. Pendant qu'un somnambule voit ce qui se passe au loin, ses organes n'ont pas cessé d'être impressionnables, il entend au moins son magnétiseur. Mais ce n'est pas l'oreille qui entend, elle ne fait que recevoir les vibrations qu'elle transmet par les nerfs au cerveau; c'est l'âme qui reçoit la sensation, donc elle n'est pas absente. Le somnambule, tout en voyant des objets fort éloignés, rend compte de ses observations, s'entretient avec son magnétiseur, lui fait part de ses découvertes, est guidé par lui dans ses recherches : ainsi, nonseulement son âme est affectée par les impressions que reçoit son corps, mais encore elle ne cesse pas de faire mouvoir ses organes: donc l'union intime de l'âme et du corps se manifeste comme dans la vie ordinaire ; donc, pendant que le lucide décrit des lieux éloignés, il ne s'est point déplacé, et il est toujours resté présent de sa personne auprès do son magnétiseur et des autres personnes qui assistent à son sommeil.
M. de G. de C, magnétiste fort honorable, a publié dans le Journal du magnétisme (1857, p. Û33, A95), sur la question que nous discutons, deux articles remarquables dans lesquels il objecte à notre dernier argument, qu'une somnambule très lucide qu'il a eue» sa disposition, est, pendant ses recherches,
complètement isolée et insensible. Les extatiques aussi sont isolés : mais cet isolement n'est pas absolu ; la musique ordinairement les affecte, et l'on peut môme, en jouant divers airs, imprimer une direction à leurs rêveries; en outre, le magnétiseur peut, par certains mouvements, faire cesser l'extase; ces mouvements, communiqués aux organes, ont donc produit une action sur lame, donc l'âme n'était pas séparée du corps. Il est probable que ces expériences tentées sur la somnambule dont il s'agit, auraient eu les mêmes effets que sur les extatiques. L'isolement allégué ne pourrait avoir les conséquences qu'on veut en tirer : du moment que chez la plupart des somnambules les choses se passent de manière à faire voir que l'âme et le corps n'ont pas cessé d'être unis, on est fondé à en conclure que, chez eux, la vue à dislance s'opère sans qu'il y ait séparation de l'âme et du corps; il n'est donc pas nécessaire de recourir à cette hypothèse pour expliquer la vue somnambulique ; dès lors il n'y a pas de raison pour supposer qu'il en soit autrement même chez les somnambules qui, par exception, resteraient complètement insensibles pendant leurs recherches, ni pour prétendre que le [mode d'action n'est pas le même chez les uns et chez les autres.
On objecte que le somnambule qui décrit des lieux éloignés, déclare y être présent, s'y promener, y accomplir divers actes, et que même il en rapporte des impressions : s'il fait une traversée, il a le mal de mer ; s'il va dans un endroit humide, il s'enrhume ; s'il voyage sous la zone torride, il a un coup de soleil; et ainsi de suite.
A ces déclarations du somnambule, nous opposons un argument péremptoire et irréfutable, c'est que nous qui ne l'avons pas perdu de vue un instant, nous savons à n'en pas douter qu'il n'a pas quitté son fauteuil. Il vient, par exemple, de faire un voyage... en imagination, il est persuadé qu'il est allé en Chine, non pas que son âme y est allée toute
seule (ce qu'il ne pourrait pas se représenter), mais qu'il s'y est matériellement transporté, qu'il a vu des mandarins, bu du thé avec eux, qu'il s'y est battu, etc. Mais pendant ce prétendu voyage en Chine, il était ici, sous nos yeux, causant avec nous, répondant à nos questions : donc il est positivement établi que son voyage est imaginaire. Que s'est-il donc passé ?... N'oublions pas que le somnambulisme n'est qu'une variété du sommeil ; il est arrivé au somnambule ce qui nous arrive à tous quand nous dormons, il a rêvé ; et le caractère essentiel du rêve, c'est qu'on prend pour des réalités tout ce que conçoit l'imagination. Le dormeur ordinaire fait aussi des voyages : ce n'est qu'au réveil, que la réflexion lui apprend qu'il a été le jouet d'illusions. Le somnambule, tant que dure sa crise, confond également l'illusion et la réalité. Comme au réveil il perd le souvenir, il est incapable de redresser par son propre jugement les erreurs où il est tombé ; que dans une nouvelle crise, il soit entraîné vers les mêmes objets de recherches ou d'observations, il se figurera, comme la première fois, avoir réellement parcouru les lieux visités par sa pensée; il éprouvera les mêmes impressions que lors des premières pérégrinations ; il n'hésitera pas à les déclarer aussi réelles les unes que les autres. Mais le contrôle consistera dans le témoignage des assistants qui lui attesteront que quand il se croyait transporté à des distances immenses, il n'avait pas bougé.
Quant aux impressions qu'éprouvent les somnambules et qu'ils attribuent à ce qui se passe dans les lieux où ils sont censés voyager, nous y trouvons une preuve manifeste de l'erreur où tombent les partisans du déplacement de l'âme. Par exemple, vous invitez un somnambule à visiter un lieu éloigné, et il faut, pour s'y rendre, traverser la mer : le somnambule qui suit l'itinéraire que vous lui prescrivez, déclare qu'il monte à bord d'un bâtiment, puis il dit avoir le mal de mer, et, en effet, il en présente tous les symptômes ;
si par quelques précautions vous n'abrégiez pas la traversée, il pourrait y avoir des vomissements. Le mal est donc bien réel Qui est-ce donc qui est allé sur le vaisseau? Certes, ce n'est pas le corps, puisqu'il ne nous a pas quittés. On nous dit que c'est l'àme; mais l'âme n'a ni muscles, ni estomac, ni sécrétion bilieuse; une âme sans corps ne pourrait donc avoir le mal de mer. En tout cas, ce serait son affaire; puisqu'elle serait séparée du corps, celui-ci n'en ressentirait rien ; on pourrait donc laisser l'âme éprouver des hoquets et des vomissements (si toutefois une âme peut vomir), le corps en rirait tout à son aise et y serait aussi étranger qu'à ce qui se passe aux antipodes... Mais cette prétendue insolidarité de l'àme et du corps n'est qu'une chimère : car le somnambule, bien qu'il croie naviguer en corps et en âme dans les mers lointaines, est ici sous nos yeux et éprouve véritablement un mal tout à fait semblable au mal de mer ; c'est bien son vrai corps qui est agité de spasmes douloureux. Il s'est passé quelque chose de fort simple. La pensée d'une traversée a suffi pour lui en faire concevoir toutes les circonstances habituelles ; il se les est figurées comme réelles et présentes, et il en a éprouvé les désagréments. Un résultat tout semblable a souvent lieu dans l'état ordinaire. Quand une personne sort de table, qu'on vienne à lui faire des révélations (vraies ou fausses, peu importe) sur certains ingrédients entrés dans la composition de ses mets, ou sur la manière dont la cuisine a été préparée, il n'en faudra pas davantage pour la faire vomir. Quand j'étais enfant, je ne pouvais voyager en diligence sans avoir le mal de mer : le souvenir qui m'en restait était si répugnant, que quand je passais à pied à côté d'une diligence au repos et que je ressentais l'odeur spéciale qui s'en exhale, je me sentais mal à l'aise, j'éprouvais une salivation fétide, des nausées, en un mot, les prodromes du mal en question ; j'avais hâte de m'éloigner, pour échapper au danger qui me poursuivait. Sans doute, on ne dira pas que
mon âme me quittait pour aller se faire cahoter en diligence.
Les perturbations physiques causées par l'imagination peuvent avoir une grande gravité et persister après la cessation de la cause qui les a produites. Il ne faut donc pas s'étonner si un somnambule, bien qu'assis commodément au milieu d'un appartement confortable /voyageant en imagination dans un lieu froid et humide, a gagné un enrouement. Nous en avons vu qui, dans un cas pareil, ont été atteints do rhumes de cerveau qui ont duré encore quelque temps après le réveil. Mais si l'âme eût voyagé seide, elle ne se serait pas enrhumée, car le rhume d'uneâme est une chose tout à fait fantastique; et si l'on suppose cette âme isolée et par conséquent indépendante du corps, comme nous ne pensons pas qu'on aille jusqu'à dire qu'elle rentre mouillée dans son gîte et y rapporte l'humidité, il ne pourrait en résulter un rhume pour le corps.
Les accidents dont nous venons de parler s'expliquent de la manière la plus simple par la puissance de l'imagination et prouvent l'action du moral sur le physique, ou, en d'autres termes, l'union de l'âme et du corps, et donnent un démenti au système que nous réfutons.
Quelques théoriciens ont imaginé que quand l'âme se projetait loin du corps pour aller faire des explorations, elle n'en était pas tout à fait détachée, mais qu'elle y tenait par un cordon fluidique,àpeu près comme un cerf-volant attaché par un fil. Dans ce système, il faut nécessairement que 1 ame soit matérielle, car il est clair qu'une substance immatérielle ne pourrait être attachée par un cordon. Ce fil ne peut être composé de matières pondérables; car autrement, si peu dense qu'on suppose cette matière, comme il faudrait qu'elle pût s'étendre au moins jusqu'aux antipodes, c'est-àdire à deux mille myriamètres de distance, comme il faudrait en outre qu'elle eût assez de ténacité pour résister aux cou-
rants d'air et aux autres obstacles qui tendraient à la briser, ce fil formerait une niasse assez considérable qui, sortie du corps du somnambule, en allégerait le poids d'une manière sensible, ce qui n'a pas lieu. Ce ne pourrait donc être qu'un fluide impondérable. L'âme elle-même devrait être formée d'un pareil fluide. Mais des fluides élastiques, émis bors du corps, ne peuvent être regardés que comme des sécrétions qui, une fois sorties, n'en font plus partie et sont absorbées dans la masse atmosphérique; il est impossible de les considérer comme des organes. Cette hypothèse n'est qu'une fantaisie déréglée, en contradiction avec toutes les notions que nous fournit l'étude de la nature.
D'ailleurs elle ne peut rendre compte de ce qui se passe; car cette âmefluidique pouvant se diriger à volonté dans l'espace (et avec la vitesse de la pensée, nous dit-on), prendrait tel chemin qu'il lui conviendrait pour atteindre le but qui lui serait assigné; elle n'aurait donc pas besoin, pour passer la mer, de monter sur un vaisseau, d'y subir les lenteurs d'une traversée et de s'y faire ballotter ; elle ne serait donc pas assujettie au mal de mer. Si elle avait à traverser un lieu humide, rien ne l'empêcherait de l'éviter en passant au-dessus des nuages à travers des régions parfaitement sèches. Aurait-elle à observer cet endroit humide; elle pourrait le faire à distance convenable, puisqu'on lui suppose la faculté d'embrasser tout en un instant. Enfin daignât-elle y descendre, elle n'aurait pas à craindre, puisqu'elle est fluide impondérable, d'y recueillir des gouttes d'eau et de les rapporter au corps. Si on veut absolument qu'elle se charge de ces vapeurs froides, elle n'a qu'à prendre pour revenir le chemin des écoliers, faire un détour de quelques centaines de lieues, passer dans un lieu très chaud, sous un soleil ardent, pour y faire évaporer complètement l'humidité dont elle s'était chargée; et ainsi elle évitera, à son retour au logis, d'enrhumer ce pauvre corps. S'abaisse-t-elle à parcourir un terrain rocailleux, elle.
ne pourra s'y blesser, comme il arrive aux lucides qui voyagent en imagination, puisqu'elle se bornerait à raser le sol et qu'elle n'a point de pieds qui puissent être offensés par les aspérités du chemin.
On voit que l'hypothèse de l'âme fluidique ne peut se concilier avec les faits observés dans le somnambulisme.
Plusieurs auteurs, notamment M. le comte Szapary (Magnétisme et Magnéto-thérapie) distinguent l'âme et le corps, et supposent que, quand le lucide voit à distance, c'est Yesprit qui se sépare du corps pour aller observer au loin, pendant que le corps reste à la garde de Y âme. En introduisant ainsi une substance de plus dans l'homme, loin de contribuer à éclairer ce sujet difficile, ces auteurs ne font que l'obscurcir davantage, et nous doutons qu'ils se comprennent euxmêmes. Ils ne définissent pas ce qu'ils entendent par âme et esp?,it, ni comment ils répartissent entre ces deux substances les facultés morales telles que l'intelligence, la volonté, la mémoire, et surtout la première de toutes, la conscience du moi. A défaut de cette définition, les mots dont ils se servent ne présentent aucun sens, et la discussion privée de boussole, flotte dans un vague effroyable. Il suffit de faire remarquer que toutes les considérations que nous avons présentées pour prouver la fausseté du système des pérégrinations de Yâme séparée du corps, s'appliquent également à Yesprit. Vous avez beau laisser dans le corps l'âme comme gardienne, dès que l'esprit s'en détache pour voyager, il n'y aura plus, en dehors de lui, qu'un être incomplet, incapable de recevoir des impressions, de les exprimer et d'agir ; c'est le contraire qui a lieu, puisque le somnambule, pendant ses recherches lointaines, entend son magnétiseur, lui parle, et par conséquent meut ses organes. Que ce soit Yesprit (et non Yâme) qui ait le mal de mer ou qui s'enrhume à l'humidité, que ce soit Yesprit qui se heurte le pied contre un caillou ou qui marche sur le bord de sa robe (comme dans certaines rela-
tions) , ce ne sera pas moins absurde que si c'était l'âme, le corps n'en sera pas moins étranger à ce que fera et éprouvera l'esprit voyageant au loin.
Les partisans de la séparation de l'âme se sont égarés en prenant à la lettre les expressions poétiques dont on se sert dans les œuvres d'imagination, telles que : Mon âme s'élance plus prompte que l'éclair, ma pensée parcourt le monde, etc.; ils n'ont pas réfléchi que, même dans la pensée du poëte, ces expressions pittoresques signifient que l'on se représente par l'imagination un lieu, si éloigné qu'il soit, ce qui effectivement ne demande pas plus de temps que de penser à un objet présent. Ils se sont attachés surtout à cette idée que l'âme dégagée des liens grossiers de la vile matière, s'élevait à un état supérieur et se rapprochait de la nature angélique. C'est là une conception chimérique : il nous est impossible de savoir ce que serait l'âme séparée du corps, puisque cette séparation ne se fait qu'à la mort; c'est donc perdre son temps que de chercher ce qui arriverait pendant notre vie, dans le cas d'une séparation qui est impossible. L'état somnambulique est, du reste, bien loin de répondre à l'utopie des partisans delà séparation'; car dans cet état où ils supposent l'âme affranchie de la matière, l'homme, loin d'avoir progressé, a sensiblement rétrogradé : s'il peut, à l'aide de facultés anormales, saisir des rapports auxquels il ne pouvait atteindre dans son état ordinaire-, d'un autre côté, il ne possède plus qu'à un degré fort inférieur les lumières de la raison qui nous servent à distinguer l'erreur de la vérité ; à défaut de ce flambeau qui est le plus bel apanage de notre nature, il est le jouet d'illusions, il prend pour des réalités les vains fantômes de son imagination, il manque de critérium pour apprécier et corriger le témoignage de ses impressions. Certes, cet état, quoiqu'il excite notre étonnement et même parfois notre admiration, est un état amoindri. Un être s'élève d'autant plus qu'il est plus apte à connaître et à
aimer la vérité; or, dans l'état somnambulique, la vérité n'apparaît que par exception, et elle est noyée dans un océan d'erreurs. Donc si l'âme devait progresser en se détachant du corps, ce ne serait pas dans le somnambulisme qu'il faudrait aller chercher ce progrès.
D'autres magnétistes ont eu recours à des fluides particuliers pour expliquer la vue anormale. — On présente à un somnambule une mèche de cheveux d'une personne absente; pour que cet objet lui serve à trouver la trace de la personne, à la décrire, à voir son passé, ses maladies, il faut bien, nous dit-on, que ces cheveux soient imprégnés d'un fluide émanant de la personne. — dette nécessité n'est rien moins qu'évidente. Les cheveux ayant fait partie du corps de la personne, étant chargés de ses émanations matérielles et pondérables, sont un moyen pour le somnambule de se mettre en rapport avec elle. Comment cela peut-il se faire? C'est là la question. Mais si à cette dépouille corporelle vous ajoutez par la pensée un fluide impondérable, en quoi en serez-vous plus avancé, comment cette addition servira-t-elle au somnambule pour découvrir les renseignements concernant la personne? Ce fluide contient-il en lui-même la trace de ce qu'a fait ou pensé l'absent? Si cette supposition ne vous révolte pas, il n'y a pas de raison pour ne pas charger aussi bien les cheveux d'un tel dépôt. Pourquoi un intermédiaire ne suffirait-il pas; pourquoi un fluide dont on ignore la nature, remplirait-il mieux cet office que les cheveux? Pourquoi multiplier sans nécessité les rouages du mécanisme, surtout quand ceux que vous faites intervenir ne nous aident en rien à expliquer le phénomène?... D'ailleurs il est admis que bien des somnambules n'ont pas besoin de cheveux ni de corps intermédiaires pour se mettre en rapport avec les personnes qu'il s'agit d'explorer, et que souvent il suffit de quelques indications données par le consultant: alors il est
impossible de supposer que le fluide de l'absent puisse être apporté au somnambule, à moins qu'on ne suppose que, comme le magnétiseur qui, agissant à distance, projette son fluide jusqu'aux antipodes, de môme chaque homme, môme sans le vouloir et sans le savoir, émet son fluide qui rayonne dans toute l'étendue de l'atmosphère, ce qui amènera ce fluide à portée du somnambule qui en aura besoin pour ses recherches. Mais alors on se demande avec effroi comment ce somnambule pourra démêler et reconnaître le fluide cherché au milieu de ceux de tous les êtres humains dont le nombre est évalué à un milliard au moins. On voit que cette explication, loin d'éclaircir les difficultés, ne fait qu'en accroître la masse.
D'après un autre système, le somnambule, au lieu de recevoir du fluide, en émettrait : on suppose qu'en projetant par sa volonté son fluide magnétique (ou vital, peu importe le mot) vers les objets plus ou moins éloignés, il établit ainsi une communication qui lui permet de les voir comme s'ils étaient présents (1). A l'appui de cette hypothèse, on a posé en principe que tout être vivant est entouré d'une atmosphère chargée de ses émanations; on a cru pouvoir affirmer que toute action extérieure, susceptible de modifier cette atmosphère, devait nécessairement produire dans l'organisme des effets plus ou moins considérables, qu'un individu très impressionnable pouvait être affecté par celte action et reconnaître les divers agents qui l'ont causée; on a cité comme
(1) M. Noizet; M. le docteur Garcin, le magnétisme expliqué par luiniêmc, etc. 1855, 1 vol. in-8.
On doit remarquer que cette hypothèse est tout à fait indépendante de celle qui attribue à un fluide les effets magnétiques produits sur les personnes. Car quand môme le magnétiseur pourrait, en projetant le fluide, agir sur le sujet, il ne s'ensuivrait aucunement que le somnambule pût voir à l'aide de son propre fluide, soit que ces fluides fussent de même nature ou d'une nature différente ; et réciproquement quand il serait vrai que le somnambule voit au moyen de son propre fluide, on ne pourrait en conclure que c'est aussi par un lluido que Je magnétiseur exerce son action.
exemple le chien qui, à une grande dislance, distingue, d'après les émanations qui lui parviennent, les diverses espèces d'animaux, et reconnaît son maître.
Cet exemple ne nous paraît pas concluant. Quand un chien suit une piste, c'est bien certainement au moyen de son odorat qui est d'une extrême finesse; il n'y a qu'une différence de degré entre la faculté dont il jouit, et celle par laquelle nous distinguons, au moyen de l'odorat, les divers corps. Nous savons quel est le siège du sens qui fonctionne alors, et il suffit que l'appareil olfactif soit affecté par les émanations des corps, pour que le phénomène se produise ; il n'y a donc pas besoin, pour l'expliquer, de recourir à la supposition d'un fluide particulier qui n'aurait pas d'emploi.
Dans la supposition d'un fluide au moyen duquel le somnambule se mettrait en relation avec les corps éloignés, chaque fois qu'il s'agirait de découvrir un objet inconnu, le somnambule ne pourrait savoir dans quelle direction ni à quelle distance il devrait projeter son fluide; si donc il est obligé de chercher au hasard dans l'immensité de l'espace, il lui sera à peu près impossible de trouver ce qu'il cherche; mais, en revanche, il devra lui être extrêmement facile d'atteindre un objet quelconque, inaccessible aux sens ordinaires, et dont la situation peu éloignée sera exactement indiquée, et d'en faire une description exacte, par exemple, de décrire l'intérieur des maisons voisines, ce qui n'exigerait qu'une projection de fluide dans une sphère fort peu étendue, ou bien encore en cherchant au loin, il devrait être en état d'apercevoir une foule de choses cachées et qu'il ne cherche pas, et en en rendant compte, il prouverait sa lucidité. C'est ce qui malheureusement n'a pas lieu, et, en fait, rien n'est plus difficile à un somnambule que de décrire ce qui se passe ' derrière lui, à un pied de distance. Le système en question ne rend donc pas compte des phénomènes tels qu'ils ont lieu.
Enfin, on a supposé un sens particulier dont le siège serait
encore inconnu, qui existerait chez tous les hommes , mais ne pourrait fonctionner que dans le sommeil ou dans l'état extatique, et encore ne serait-ce que par échappées, de sorte que celui qui aurait l'avantage de jouir de ce précieux instrument, serait comme ébloui par les éclairs qui l'illumineraient quand le sens transcendant.entrerait en fonction, puis aussitôt se trouverait livré aux emportements fougueux de son imagination qui mêlerait ses rêves désordonnés aux perceptions de la réalité, sans que le sujet pût discerner les sources si dissemblables des impressions qui affecteraient son esprit; de là ces intuitions merveilleuses, accompagnées de tant d'illusions, de là cette confusion si féconde en erreurs. Ce sens particulier, nous dit-on, n'est pas l'apanage exclusif des somnambules; parfois il se manifeste dans le sommeil ordinaire, et alors des personnes ont en songe des révélations sur des choses éloignées ou cachées, ou des prévisions que confirme ensuite l'événement. Parfois aussi ces soudaines illuminations s'effacent sans laisser de traces nettes dans la mémoire, et, au réveil, il ne reste qu'un souvenir confus d'images incohérentes. Ce sens s'exerce aussi quelquefois sans sommeil, quand il y a surexcitation du cerveau; on le trouve chez les extatiques de divers ordres, tels que les médiums-, c'est à lui qu'on doit les pressentiments, les communications sympathiques.
Quelques auteurs, notamment M. Rostan , pensent que la vision peut s'opérer par toute la surface du corps; il y aurait alors un sens qui différerait des autres, non-seulement par l'organe, mais aussi par le mode de fonctionner.
Nous ne pouvons nous prononcer sur cette dernière hypothèse ; la science est trop peu avancée pour qu'on puisse hasarder une opinion sur cet effrayant problème. En recueillant un grand nombre de faits bien observés, espérons qu'on pourra jeter les bases d'une théorie satisfaisante. En attendant, il vaut mieux avouer son ignorance, que de s'attacher
à des doctrines qui ne reposent sur aucun fondement solide. En traitant cette question épineuse, nous tenions surtout à éliminer des systèmes erronés qui ont égaré beaucoup d'esprits, et qui ont contribué, jusqu'ici, à éloigner les savants de l'étude de la lucidité et du somnambulisme. Ce sera déjà beaucoup que de faire abandonner les fausses routes, quand môme on ne pourrait encore indiquer la bonne voie.
Un savant de premier ordre, Arago, bien loin de partager, à l'égard de la lucidité, le dédain des savants qui refusent d'examiner et se contentent de déclarer la ebose impossible et absurde, a présenté, dans son Éloge de Bailly, des considérations ingénieuses qui pourront servir à l'explication des phénomènes.
« Le physicien (dit-il), le médecin, le simple curieux, qui se livrent à des expériences de somnambulisme, qui croient devoir rechercher si, dans certains cas d'excitation nerveuse, des individus sont réellement doués de facultés extraordinaires, de la faculté, par exemple, de lire avec l'estomac ou le talon; tous ceux-là, disons-nous, ne renient nullement la chose jugée; ils ne se mettent réellement pas en opposition avec les Lavoisier, les Franklin, les Bailly; ils pénètrent dans un monde entièrement nouveau , dont ces illustres savants ne soupçonnaient pas l'existence.
î Je ne saurais approuver le mystère dont s'enveloppent les savants sérieux qui vont assister aujourd'hui à des expériences de somnambulisme. Le doute est une preuve de modestie, et il a rarement nui aux progrès des sciences. On n'en pourrait dire autant de Vincrédulité. Celui qui, en dehors des mathématiques pures, prononce le mot impossible, manque de prudence. La réserve est surtout un devoir quand il s'agit de l'organisation animale.
» Nos sens, malgré plus de vingt-quatre siècles d'études, d'observations, de recherches, sont loin d'être un sujet épuisé. Voyez, par exemple, l'oreille. Un physicien célèbre, M. Wol-
laston, s'en occupe; aussitôt nous apprenons qu'avec une égale sensibilité, relativement aux sons graves, tel individu entend Jes sons aigus, et tel autre ne les entend pas du tout, et il devient avéré que certains hommes, avec des organes parfaitement sains, n'entendirent jamais le grillon- des cheminées, ne se doutèrent point que les chauves-souris poussent souvent des cris très aigus ; et, l'attention une fois éveillée sur ces singuliers résultats, des observateurs ont trouvé des différences de sensibilité les plus étranges entre leur oreille droite et leur oreille gauche, etc,
t> La vision offre des phénomènes non moins curieux et un champ de recherches infiniment plus vaste encore. L'expérience a prouvé, par exemple, qu'il existe des personnes absolument aveugles pour certaines couleurs, telle que le rouge, et qui jouissent d'une vision parfaite relativement au jaune, au vert et au bleu. Si le système newtonien de l'émission est vrai , il faut irrévocablementadmettre qu'un rayon cesse d'être lumière dès qu'on diminue sa vitesse d'un dix millième.
» De là découlent ces conjectures naturelles et bien dignes d'un examen expérimental : les hommes ne voient pas tous par les mêmes rayons; des différences tranchées peuvent exister à cet égard chez le même individu, dans des états nerveux divers; il est possible que les rayons calorifiques, les rayons obscurs de l'un soient les rayons lumineux de l'autre, et réciproquement; les rayons calorifiques traversent librement certaines substances dites diathermanes ; ces substances jusqu'ici avaient été appelées opaques, parce qu'elles ne transmettent aucun rayon communément lumineux ; aujourd'hui , les mots opaque et diathermane n'ont rien d'absolu. Des corps diathermanes laissent passer les rayons qui constituent la lumière de celui-ci : ils arrêtent, au contraire, les rayons formant la lumière de celui-là. Peut-être trouvera-t-on. sur cette voie la clef de plusieurs phénomènes restés jusqu'ici sans explication plausible.
» Uien dans les merveilles du somnambulisme ne soulevait plus de doutes qu'une assertion très souvent reproduite, touchant la propriété dont jouiraient certaines personnes, à l'état de crise, de déchiffrer une lettre, à distance, avec le pied, avec la nùque , avec l'estomac. Le mot impossible semblait ici complètement légitime. Je ne doute pas, néanmoins, que les esprits rigides ne le retirent, après avoir réfléchi aux ingénieuses expériences dans lesquelles Moser produit ainsi à dislance des images très nettes de toutes sortes d'objets, sur toutes sortes de corps, et dans la plus complète obscurité (1). »
§ IV. — De la vue du passé.
Beaucoup de personnes, sans s'être donné la peine de rechercher s'il existe des exemples de vue du passé, déclarent péremptoirement que c'est impossible, vu que le passé, disentils, n'a laissé aucune trace. Il n'y a pas de théorie qui tienne contre les faits, et quand ils sont bien établis, il est vraiment puéril de chercher à prouver qu'ils sont impossibles. Nous avons cité des exemples de vue du passé, et même parmi les facultés des somnambules, c'est peut-être une des moins rares. Voici une expérience qui peut donner un commencement d'explication.
M. Nie.ice de Saint-Victor, dans Y Ami des sciences du "29 novembre 1857, rend compte ainsi d'une nouvelle action de la lumière : « Un corps, après avoir été frappé par la lumière ou soumis à l'insolation, conserve-t-il dans l'obscurité quelque impression de cette lumière ? Tel est le problème que j'ai cherché à résoudre par la photographie. La phosphorescence et la fluorescence des corps sont connues; mais on n'a jamais fait, que je sache, avant moi, les expériences que je vais décrire. — On expose aux rayons directs du soleil, pendant un quart d'heure au moins, une gravure qui a été tenue
(1) Arago, Œuvres complètes, t. II, p. 312 à 314.
pendant plusieurs jours dans l'obscurité, et dont une moitié a été recouverte d'un écran opaque. On applique ensuite cette gravure sur un papier photographique très sensible, et après vingt-quatre heures de contact dans l'obscurité, on obtient en noir une reproduction des blancs de la partie de la gravure qui, dans l'acte de l'insolation, n'a pas été abritée par l'écran , » Il résulte de là qu'un corps exposé à la lumière du soleil en a reçu une modiBcation dans sa partie superficielle, et qu'on peut, au moins en certains cas et en employant certains procédés, retrouver les traces de l'action de la lumière. Si, en l'absence de ces procédés, ces traces ne sont pas visibles pour nos yeux, elles n'en existent pas moins, et il n'est pas impossible qu'elles soient apparentes pour celui qui posséderait une vue plus parfaite, pour le lucide.
Voilà donc un cas où il est établi que certains faits laissent des traces, bien que jusqu'ici on se fût cru en droit d'affirmer le contraire. La science n'a pas dit son dernier mot, et qui sait si de nouvelles découvertes ne feront pas retrouver d'autres vestiges de faits passés ? Aucune action ne peut avoir lieu sans apporter quelques modifications aux corps environnants, et l'on ne peut affirmer qu'il n'en demeure pas des empreintes durables qui formeraient comme les archives du passé et que déchiffrerait un jour l'œil doué d'une pénétration suffisante.... Nous n'avons jusqu'ici rien de précis à cet égard; mais il est téméraire de prononcer le mot impossible.
$ V. — De la vue de l'avenir.
Parmi les facultés transcendantes attribuées aux somnambules, la prévision est peut-être celle qu'on a le plus de répugnance à admettre : il semble que l'homme n'ait aucune prise pour saisir l'avenir, ne puisse par aucun effort parvenir à voir ce qui n'existe pas encore; et enfin on objecte que la prévision est incompatible avec le libre arbitre. Nous espérons
prouver que ces difllcultés ne sont pas insolubles et que la prévision m'a rien d'irrationnel ni d'impossible.
Deleuze, qui a fait un petit traité fort bien pensé sur celte matière (1), s'exprime ainsi : « Le présent seul a une existence réelle ; si le passé a une existence relative à nous, c'est parce qu'il a laissé des traces; il existe par ses effets; mais V avenir existe en germe. Le passé a produit le présent, il en est la cause; l'avenir sera produit par le présent, il en est l'effet. Lorsque nous considérons le passé, nous voyons la cause dans les effets; lorsque nous considérons l'avenir, nous voyons les effets dans la cause; placés dans un point de la durée, nous pouvons également porter nos regards en avant et en arrière. Mais, dans notre état habituel, nous sommes toujours tournés du même côté-, dans l'état de somnambulisme ou d'exaltation ou de crise, nous pouvons nous tourner du côté opposé. »
L'homme dans l'état ordinaire possède la faculté de prévision, au moins dans une certaine sphère : l'étude de la nature lui ayant appris que des lois constantes et invariables régissent tous les phénomènes, se trouve ainsi amené à annoncer d'avance un certain nombre de faits comme découlant, en vertu de ces lois, des faits actuels. En astronomie, par exemple, la prévision est portée fort loin ; on détermine, bien des années d'avance, la position exacte des astres et leurs diverses phases. Le jardinier qui vit au milieu de ses plantes, connaît d'avance, jusqu'à un certain point, les degrés de développement par où elles passeront; il peut annoncer, avec très peu de chances d'erreur, le jour où telle fleur s'épanouira, où tel fruit prendra la teinte indiquant la maturité. Le médecin qui par une longue pratique a acquis un coup d'œil pénétrant, est parfois en état d'annoncer les progrès et l'issue d'une maladie et de prédire l'heure de la mort. Nous pourrions multiplier
(1) Deleuze, Mémoire sur la faculté de prévision. 1836, in-8, p. 16.
ces exemples : ceux-là suffisent pour prouver que la faculté de prévision appartient à l'homme, et que c'est à tort qu'on la traite de chimérique et d'absurde.
Peut-elle s'exercer sur des faits qui dépendent du libre arbitre? L'affirmative n'est pas douteuse. Quand on connaît le caractère, le goût et les habitudes d'un individu, il n'est pas difficile de prévoir le parti qu'il prendra dans un cas donné. On dira, par exemple, sans risquer beaucoup de se tromper, que tel ivrogne à peine levé ira au cabaret. Quand on assiste aux débats de certains procès et qu'on a quelques connaissances sur le personnel du tribunal, sur la jurisprudence, etc., ne peut-on pas annoncer d'avance le jugement qui sera rendu? Lors de la convocation de la commission ecclésiastique dont le pape Pie IX s'est fait assister avant de prononcer sur le dogme de l'Immaculée Conception, ne pouvait-un pas à coup sûr prédire que le dogme serait proclamé, de l'avis conforme de la commission? Et cependant le Pape et ses conseillers étaient libres. Qu'on ne sache comment concilier le libre arbitre et la prévision, peu importe quant a la réalité des faits. Ne croit-on que ce qu'on explique?... Sans doute, en prévoyant des faits qui dépendent du libre arbitre, on ne peut pas prononcer avec une certitude absolue, il reste toujours quelques chances d'erreur. Le nombre de ces chances dépend de lu nature des actes prévus et de la perspicacité plus ou moins grande de celui qui prédit. Il peut se faire que dans certains cas les chances d'erreur soient réduites à si peu de chose qu'elles deviennent négligeables.
Cette faculté de prévision qui existe chez tous lesliommes à un degré plus ou moins élevé, peut se développer d'une manière extraordinaire chez quelques individus, surtout sous l'empire de circonstances qui produisent une surexcitation du cerveau. Chez beaucoup de somnambules, les facultés intellectuelles acquièrent une grande intensité, il se développe une lucidité prodigieuse. C'est alors que la faculté de prévi-
sion surpasse énormément le niveau habituel et donne des résultats admirables.
Tout s'enchaîne dans l'univers. Il n'est aucun fait qui n'ait ses racines dans les faits antérieurs et qui ne soit luimême le germe de faits à venir. Il s'ensuit qu'à une époque quelconque, le présent suffit pour révéler le passé et l'avenir à celui qui sait lire et observer. Il n'est aucun de nous qui, à chaque instant, ne déduise du présent le passé et l'avenir. Seulement nous gémissons sur notre courte vue qui ne nous permet pas de pénétrer plus avant; mais quelques hommes peuvent acquérir en certains cas une pénétration supérieure et plonger à des profondeurs dont nous sommes épouvantés.
C'est surtout dans la prévision des phases de leurs propres maladies, que les extatiques ont le plus souvent manifesté la faculté dont il s'agit, et ce sont là les cas de prévision les mieux constatés. « La prévision, dit Bertrand, telle que je l'ai observée chez les malades somnambules, n'a jamais consisté que dans la possibilité d'annoncer d'avance le moment et la durée des différentes modifications des maladies dont ils étaient atteints, et leurs prédictions ne s'accomplissaient qu'autant qu'aucune circonstance étrangère ne venait déranger la marche de la nature (1). » — « On voit, dit Cabanis, des malades qui sont en état d'apercevoir, dans le temps de leurs paroxysmes, ou certaines crises qui se préparent et dont la terminaison prouve bientôt après la justesse de leurs sensations, ou d'autres modifications organiques attestées par celle du pouls ou d'autres signes plus certains encore. » {Rapports du physique et du moral, 7" mémoire, p. 9.)
L'homme qui, soit dans l'état ordinaire, soit dans un état particulier donnant lieu au développement de la lucidité, voit un fait futur, ne le voit que comme résultant d'un certain nombre de faits qui contribuent à le produire; mais comme
(1) Bertrand, Traité du somnambulisme. 1823, p. 12-i.
DES T1IÉ01UES Dlî LA LUCIDITIÏ. 279
il ne peut jamais apercevoir qu'une partie des faits composants, il est clair que, négligeant, ceux qui échappent à sa vue, il est toujours plus ou moins expose à se tromper. Ainsi le docteur Husson, dans son rapport, signale le somnambule Cazot comme ayant montré une grande lucidité dans la prévision de ses accès : le 22 avril il se prédit un dernier accès pour le 22 juin, il en détaille toutes les circonstances et annonce sa guérison pour le mois d'août. Mais deux jours après sa prédiction, il fut écrasé par la roue d'un cabriolet et mourut le 15 mai. Husson fait à ce sujet les réflexions suivantes : « Cazot, doué de prévision pour les accès éloignés, n'a pas pu prévoir que deux jours après il serait frappé d'un accident mortel. C'est que sa prévision n'est pas rigoureuse, absolue ; qu'elle est conditionnelle, puisque en prédisant un accès, il annonce qu'il n'aura pas lieu si on le magnétise, et qu'effectivement il n'a pas lieu; elle est tout organique, tout intérieure. Ainsi nous concevons pourquoi il n'a pas prévu un événement tout extérieur, savoir que le hasard lui ferait rencontrer un cheval fougueux, qu'il aurait l'imprudence de vouloir l'arrêter, et qu'il recevrait une blessure mortelle. Il a donc pu prévoir un accès qui n'a jamais dû arriver. C'est l'aiguille d'une montre qui dans un temps donné doit parcourir une certaine portion du cercle, d'un cadran, et qui ne la décrit pas, parce que La montre vient à être brisée. »
Supposons que le somnambule Cazot, avec une vue supérieure, eût pu apercevoir des faits extérieurs et notamment la rencontre du cabriolet qui devait avoir sur son existence une influence si funeste, il aurait vu son avenir avec plus de justesse, soit : mais il y aurait eu. d'autres faits composants qui lui auraient échappé; augmentez tant que vous voudrez la pénétration de sa vue, il embrassera un nombre de plus en plus grand de faits concourant à amener ceux qui doivent modifier son état ; sa prévision approchera de plus en plus
de la certitude, mais sans jamais l'atteindre. Il n'y a que Dieu auquel rien n'échappe et qui voie à la fois tous les faits concourant à un fait, et le nombre en est infini.
Il doit donc être bien entendu que, quand on parle de la prévision humaine, il ne s'agit jamais que de probabilité. Ceux qui nient la possibilité de la prévision, sortent de la question, quand ils supposent que le lucide qui voit l'avenir est un prophète inspiré de Dieu et capable de tout prévoir avec une certitude infaillible. Il ne leur est pas difficile de réfuter cette supposition qui n'a pas un seul partisan raisonnable. Mais il ne s'agit ici ni de miracle, ni d'intervention surnaturelle. La prévision dont nous prenons la défense et qui est soutenue par les apologistes du somnambulisme, n'est pas d'une autre nature que celle dont nous jouissons à l'état normal, et n'en diffère que par le degré; elle est bornée et faillible, comme toutes les facultés humaines.
Ces restrictions une fois admises, on ne devrait pas avoir à s'inquiéter de l'objection relative au libre arbitre. Cependant, comme on Ta souvent reproduite, nous en dirons quelques mots. Toutes les sectes religieuses et la plupart des sectes philosophiques admettent tout à la fois la prescience infaillible de Dieu et la liberté de l'homme : bien que ces deux dogmes soient difficiles à concilier, on n'hésite pas à les admettre l'un et l'autre; on reconnaît donc que la prévision d'un fait n'empêche pas qu'il ne soit libre. S'il était vrai qu'un homme reçût de Dieu la communication de la prévision d'un fait humain, ce fait ne changerait pas pour cela de nature; et, puisqu'on reconnaît qu'il était libre, quoique prévu par Dieu, il ne sera pas moins libre, prévu par Dieu et par un homme. Si maintenant nous descendons de la prévision certaine et absolue de Dieu, à la prévision plus ou moins probable et toujours incertaine de l'homme, non-seulement les mêmes motifs de conciliation existent, mais on peut dire qu'à bien prendre la difficulté elle s'évanouit. L'homme, quand
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il prévoit un fait humain, formule le résultat, tel qu'il se présente à lui, des causes diverses qui peuvent influer sur la détermination d'une personne. Mais, dès qu'on laisse une part, si petite qu'elle soit, au pouvoir qu'a la volonté de se prononcer, malgré la pression des mobiles susceptibles d'être appréciés, le fait cesse d'être fatal, et le libre arbitre est sauf. Il n'est personne qui, dans l'état ordinaire et en usant de son jugement, ne prévoie et ne prédise des actions libres; le somnambule voit plus juste et embrasse un plus large horizon. Lui reconnaître la faculté de prévision , ce n'est nullement compromettre 3a cause du libre arbitre.
Bien des personnes frappées d'étonnement à la vue des faits dont elles ont connaissance, seraient assez disposées à reconnaître la réalité de la faculté de prévision; mais elles repoussent comme un outrage au bon sens l'usage des moyens employés pour prédire l'avenir, tels que les cartes, le marc de café, la chiromancie, etc. Tout cela leur paraît un misérable attirail de jonglecie digne du mépris public et de la rigueur des magistrats, et elles ne peuvent admettre l'existence d'une . faculté qui s'exerce par de tels moyens.
Ce dédain, qui semble si légitime, vient de la fausse idée qu'on se fait des appareils et procédés. Quelques extatiques entrent d'eux-mêmes dans l'état de crise où se produit leur lucidité, soit spontanément et sans aucun travail de leur part, soit par une concentration qui exige un effort de volonté. D'autres n'arrivent à cet état que sous l'influence de causes extérieures, très variées. Le somnambule aura besoin d'être endormi par son magnétiseur; pour un autre, il suffira du contact d'un objet magnétisé ou de certains corps auxquels il attache une vertu particulière. Il y a des crisiaques qui ne sont lucides que sous l'empire de certaines maladies; de là l'idée répandue chez les anciens, que les mourants avaient le don de lire dans l'avenir. Il y en a qui, pour entrer en crise, ont recours à des drogues, à l'opium, au haschich, etc. Les
voyants du Caire, dont parle M. de Laborde dans ses Voyages, n'avaient qu'à contempler une goutte d'encre versée dans le creux de leur main; les moines du mont Atbos contemplaient leur nombril et parvenaient ainsi à voir la lumière incréée; les derviches tourneurs, en tournant comme des totons, arrivaient à l'extase ; les sibylles se soumettaient à l'action de vapeurs aromatiques qui s'échappaient de dessous le trépied sacré. Certains lieux renommés pour leur vertu fatidique, tels que l'antre de Trophonius, la devaient aux exhalaisons qui s'en dégageaient et qui agissaient sur le cerveau des consultants. Souvent ce sont les conditions de temps et de lieu qui contribuent surtout à produire l'extase; plusieurs tombeaux de saints ont donné lieu à des épidémies de crises, et c'est ce qui est arrivé notamment pour le tombeau du diacre Paris, dans le cimetière de Saint-Médard; les temples de Sérapis et d'Esculape passaient pour favorables aux communications surnaturelles, les malades qui y couchaient, étaient gratifiés de visions où le dieu leur apparaissait et leur enseignait les moyens de guérison. — Des devins ont recours, soit aux cartes, soit à l'inspection des mains ou à celle des urines, soit 4 à la' baguette giratoire, soit à des procédés encore plus baroques, mais qui ne sont qu'un moyen de produire la contention d'esprit, et, par suite, d'amener la crise. Ces instruments, et spécialement les cartes, n'ont donc par eux-mêmes aucune valeur ; les livres qui enseignent la manière de tirer de leurs combinaisons la connaissance de l'avenir, ne sont que des tissus d'inepties. Et pourtant le devin, s'il est vraiment lucide, se sert de ces combinaisons, se soumet à des règles tracées, et il lui arrive quelquefois de voir juste. Mais cette lucidité, ce n'est pas aux cartes ou aux procédés qu'il la doit. Il est incapable d'enseigner et de transmettre son art, et vous auriez beau suivre ponctuellement les règles dont il se dit observateur, vous n'arriveriez à rien. Pourquoi? c'est que la lucidité est une faculté naturelle qui peut être cultivée, qui peut être
aidée par des moyens, mais qui ne pont se communiquer. Dans la préférence qu'ont les devins pour tel ou tel procédé, il ne faut voir que l'habitude, les préjugés, la force de l'imagination, toutes causes propres à produire l'excitation nécessaire pour amener la crise. 'Grâce à cette explication, on conçoit que les tarots, les grimoires et autres instruments de divination, n'ont rien de ridicule ni d'effrayant. Peu importe la forme ; ce qui importe, c'est la réalité de la faculté de prévision.
Toutefois, comme on n'a sur ce point que des documents douteux, contestables, ou tout au plus quelques prédictions manquant de précision, on doit apporter dans les recherches une grande circonspection. On peut raisonnablement chercher à éclairer la question en s'enquérant des faits, en provoquant la prévision chez ceux qui passent pour en être doués; mais c'est-une folie des plus dangereuses, que de se faire dire la bonne aventure, dans la persuasion qu'un oracle va dévoiler l'avenir et vous faire connaître vos destinées.
§ "VI. — De la communication de pensée.
Pour expliquer la communication de pensée, beaucoup de magnétistes supposent que l'âme du somnambule, dégagée de la matière, entre immédiatement en communication avec les autres âmes, sans le concours des sens, et comparent ce commerce purement spirituel à celui qui a lieu entre les êtres immatériels. Nous avons prouvé que l'hypothèse de la séparation de l'âme et du corps dans l'état somnambulique, était une chimère, et que, dans le somnambulisme aussi bien que dans l'état naturel, l'âme et le corps ne cessent pas d'être étroitement unis et d'agir l'un sur l'autre.
Nous savons que, dans l'état ordinaire, ce n'est que parles sens que nous pouvons nous mettre en rapport avec les objets extérieurs, et nous ne concevons même pas comment on le pourrait sans le secours dos sens. Le somnambule conservant
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tous ses organes el pouvant en faire usage, ne peut être assimilé à un être immatériel, et il n'y a pas de raison pour supposer que ce n'est pas en se servant de ses sens qu'il parvient à percevoir les rapports des objets extérieurs.
La difficulté consiste à expliquer comment il peut connaître la pensée d'une personne qui ne l'a manifestée ni par la parole ni par aucun geste.
La parole est le moyen le plus commode et le plus fréquent d'établir une communication de pensées entre les hommes; mais il n'est pas le seul, et il y a une foule de cas où, sans employer la parole parlée ou écrite, ni aucun autre signe conventionnel, nous pouvons prendre connaissance des pensées de nos semblables. Qu'un homme soit agité par une passion ardente, l'expression de son regard, le trouble de ses traits, le jeu de sa physionomie, tout son extérieur, en un mot, trahira hautement ses sentiments, et les dévoilera môme aux yeux les moins exercés. Si nous considérons un homme plus réservé, qui aura pris assez d'empire sur lui-même pour dissimuler l'état de son âme, ses sentiments ne seront plus écrits sur ses traits d'une manière aussi patente; mais s'ils sont voilés pour le vulgaire, ils ne le seront pas pour l'œil sagace de celui qui aura fait une étude de la physionomie. L'observateur qui, par science acquise ou par instinct, en est venu à lire sur un visage humain, n'a besoin que de faibles indices pour connaître à coup sûr la pensée de celui qu'il soumet à son examen. A mesure que s'accroîtra la perspicacité du physionomiste, on arrivera à une vue de plus en plus claire, de plus en plus sûre de tout ce qui se passera dans l'âme d'un individu. En s'élevant de quelques degrés dans cette échelle, on arrive au lucide chez lequel se manifestent des facultés transcendantes et dont l'intelligence acquiert momentanément une très grande pénétration ; il voit alors nettement les pensées de ceux avec lesquels il est en rapport; mais cette vue n'est pas, en réalité, d'une nature différente de la nôtre.
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Comme nous, le lucide lit dans le physique l'impression du moral ; seulement il discerne une foule de traits qui nous échappent. Entre cette manière de communiquer et la nôtre, il n'y a de différence que du plus au moins.
Il ne se passe rien dans notre esprit , qui ne se traduise par une modification dans nos organes. On peut en juger chaque fois que nous éprouvons une émotion violente; notre physionomie est profondément changée, la coloration du visage est altérée, ce qui est causé par une modification apportée au cours du sang; ces phénomènes ne peuvent se produire sans que toute l'économie en soit influencée. Notre état n'est donc plus le même, et celui qui pourrait observer tous les détails du corps, y distinguerait une foule de signes attestant les résultats qui se sont produits. Si l'accès de passion est moins ardent, les modifications apportées à l'organisme seront moins profondes, les traces en seront moins visibles, surtout pour un œil moins exercé; mais il n'y en aura pas moins un effet physique, appréciable pour une vue suffisamment pénétrante.
Quand une passion exerce son empire sur un individu pendant un certain temps, quand une faculté native a reçu chez lui un certain développement, il en résulte dans les organes des modifications dont plusieurs peuvent être constatées. Les phrénologues assu ren t que les replis cérébraux correspondan t à certaines passions, reçoivent alors de l'accroissement et causent aux parties du crâne qui leur sont superposées, des protubérances qui accusent jusqu'à un certain point l'état moral et intellectuel de l'individu. D'autres résultats se produisent sur les diverses parties du corps, et notamment sur le visage qu'on a depuis longtemps appelé le miroir de l'àme, et où se dépose l'empreinte de nos goûts, de nos habitudes, de nos passions, de nos pensées. Parmi les indices que peut ainsi offrir l'extérieur du corps humain, il en est qui frappent tous les regards; l'individu adonné à l'ivrognerie, au vice solitaire, ne
porte- t-il pas sur sa face les stygmates honteux de ses habitudes? Il est d'autres signes qui, hien que moins apparents, n'en sont pas moins réels, et qui, pour être perçus, demandent une grande clairvoyance. Lavater était doué, à cet égard, d'une pénétration qu'on serait tenté de traiter de divination, et lisait couramment sur les visages comme dans un livre. Si les règles qu'il a posées n'ont pu constituer la science de la physiognomonie, ni servir à former des physionomistes aussi habiles que lui, les principes sur lesquels il a fondé son système, n'en sont pas moins vrais, et les résultats auxquels il est parvenu, prouvent qu'il ne s'agit, pour compléter son œuvre, que de formuler la méthode qui le conduisait instinctivement avec une admirable certitude.
La main, organe principal de l'activité humaine, offre encore à l'observateur attentif des traces du caractère des individus. M. d'Arpentigny a publié sur ce sujet un livre très curieux où il apprend à connaître l'homme par la forme de sa main; mon ami Petit d'Ormoy a considérablement perfectionné cet art, et je l'ai vu, dans des réunions, examiner successivement les mains des personnes qu'il ne connaissait nullement, dire à chacun son caractère, ses goûts, ses habitudes, et recevoir, des individus soumis à cet examen, la confirmation de ces révélations, ce qui prouvait la justesse des règles employées.
Nous ne pouvons penser sans que notre cerveau ne fonctionne; et même une application excessive aux travaux intellectuels amène la fatigue et les maux de tête. A l'activité de la pensée répond celle du cerveau : cet organe reçoit donc de chaque effort intellectuel une modification; toute pensée y est écrite, il ne s'agit que de savoir la lire.
Le lucide qui pénètre la pensée, ne fait autre chose que le phrénologue, le physionomiste ou le chirognomoniste ; seulement il voit une foule de signes matériels qui échappent à notre vue et qui complètent les indications que nous donne
l'examen du crâne, de la ligure ou des mains. Le lucide n'a donc que des moyens analogues aux nôtres, mais beaucoup plus étendus. Tout consiste dans l'observation des organes. Il ne peut ni nous rendre compte ni se rendre compte à luimême de la valeur de chaque signe ; c'est une sorte de langue qu'il comprend instinctivement sans en savoir les principes, et cela ne doit pas nous étonner, car chacun de nous connaît les premiers éléments de cette langue sans les avoir appris et sans môme pouvoir en formuler les règles. Donnons un exemple.
Que dans une réunion quelqu'un vienne à parler d'un sujet de nature à blesser un des assistants, que celui-ci laisse voir sur sa physionomie les sentiments dont il est animé, chacun en sera frappé et affirmera par exemple qu'il y a dépit, colère, soif de vengeance, haine contenue par la crainte, etc. Mais demandez aux spectateurs queis sont les signes matériels qui leur ont révélé tant de choses; la plupart vous répondront qu'ils n'en savent rien, mais qu'ils sont sûrs de leur jugement, et que les sentiments dont il s'agit ont été manifestés de manière à ne pas s'y méprendre. De même le somnambule qui lit la pensée d'autrui, ne peut dire comment elle devient apparente pour lui; tout ce qu'il sait, c'est qu'il la voit. Les deux cas sont parfaitement semblables.
Le fluide étantla ressource universelle de la plupart des magnétologues pour tout expliquer, ils n'ont pas manqué de faire intervenir cet expédient commode dans la question de communicationde pensée : on adoncsupposé que lesomnambule, projetant son fluide sur une personne, atteignait le fluide dont elle était entourée et que par les ébranlements qu'en recevait le somnambule, il acquérait la connaissance de la pensée de cette personne.— Pour que la pensée puisse se transmettre ainsi.il faut admettre que toute pensée se traduit par certains mouvements du fluide, c'est-à-dire par des signes physiques, ce
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qui, en définitive, se rapproche beaucoup do l'hypothèse que nous venons d'exposer ; seulement on y introduit en plus un intermédiaire dont l'existence n'est rien moins que prouvée. On ne peut mettre en doute les rapports réciproques du moral et du physique. Nous voyons, dans une foule de cas, comme je l'ai dit plus haut, nos sentiments, nos impressions morales se traduire par des modifications dans nos organes; et c'est, conduit par une analogie rationnelle, que nous avons été jusqu'à affirmer qu'il devait en être de même de tout acte intellectuel, de toute pensée; d'où il suit que pour celui qui a une vue suffisamment perçante, le physique est l'expression du moral. La question se trouve donc ramenée à celle de la manière dont les somnambules voient les objets matériels, et en traitant cette dernière question, nous avons cherché à prouver que l'intervention des fluides, autres que ceux dont l'existence est généralement reconnue, ne sert en rien à éclaircir la difficulté.
Notre explication a l'avantage de ne pas multiplier . les agents sans nécessité et de procéder du connu à l'inconnu, en partant de ce qui se passe dans l'état ordinaire pour rendre compte des phénomènes de l'état lucide, de manière que la même loi préside aux deux états, et que le second n'est que le développement anormal du premier; tandis que, dans le système fluidiste, il y a comme un abîme entre les deux états, et la lucidité n'a plus de lien qui la rattache à l'état ordinaire.
Qu'on fasse ou non intervenir un fluide, on conçoit la communication de pensée sans avoir besoin de faire divorcer l'âme et le corps. Beaucoup de magnétistes ont la prétention défaire servir le magnétisme éprouver l'immatérialité et l'immortalité de l'âme. Rien n'est moins justifié. Tous les phénomènes psychiques qui se passent dans le magnétisme et dans le somnambulisme sont sans doute admirables et fort instructifs-, mais ils ne peuvent jeter le moindre jour sur la ques-
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lion de l'immatérialité de t'àme, qui reste livrée aux discussions des métaphysiciens. A plus forte raison, ne peuvent-ils contribuer en rien à résoudre la question de l'immortalité. A ce sujet, le seul argument fourni par le somnambulisme est tiré des visions des âmes des morts par quelques somnambules. Mais, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le remarquer, les déclarations des somnambules sur ce qu'ils voient ou prétendent voir, n'offrent aucune garantie sérieuse, et n'ont de valeur qu'autant qu'elles peuvent être vérifiées : leurs visions ne sont le plus souvent dues qu'à leurs idées préconçues ou à l'influence de leur magnétiseur, et ce qu'ils imaginent, prend pour eux les apparences de la réalité. Nous reviendrons, dans la seconde partie, sur les évocations des morts par le somnambulisme.
§ VIS. — De la vue des remèdes.
Beaucoup d'animaux trouvent instinctivement les remèdes qui leur conviennent. L'homme a dû posséder aussi cette faculté, mais chez lui le développement de l'intelligence étouffe la voix de l'instinct. On la retrouve dans certaines maladies, ainsi que l'ont reconnu plusieurs médecins fameux et notamment Cabanis (1). L'état somnambulique fait repa-
(i) « J'ai vu des malades dont le goût avait acquis une finesse particulière, qui désiraient et savaient choisir les aliments et même les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles, avec une sagacité qu'on n'observe pour l'ordinaire que dans les animaux. » (Rapports du physique el du moral t ir p. 60.) ' ' '
Virey, un des plus terribles pourfendeurs du magnétisme, reconnaît également celte puissance de l'instinct : « La nature agissant alors seule et sans^tre contrariée ni dérangée dans ses opérations par les facultés intellectuelles ou par la volonté, déploie ces actes étonnants de conservation ou de direction salutaire pour la guérison des maladies. Par la même cause, nous éprouvons souvent dans le sommeil l'annonce ou l'indication de l'état du corps, ce qui est la voix manifeste de l'instinct... On ne nous accusera point d'ajouter foi aux prcsl.ges du magnétisme animal; mais ses sectateurs s'autorisent de faits bien connus dans lesquels l'instinct entre en action par l'assoupissement des sens exténeurs. Qu'une femme délicate ou nerveuse s'abandonne à ce demi-som-
raître chez quelques individus les facultés instinctives qui ne disparaissent jamais complètement, mais ne sont qu'engourdies. On s'explique alors comment certains somnambules désignent les remèdes les plus convenables à leur état ; il n'y a dans celte intuition ni raisonnement ni science ; l'individu est guidé par un penchant naturel, comme le nouveau-né qui se met à sucer le sein, comme l'adulte qui, au moment où il perd l'équilibre, étend les bras pour se préserver d'une chute et se conforme aux règles de la mécanique la plus savante, sans en avoir d'idée.
il y a pourtant une différence très grande dans la manière dont l'instinct indique à l'homme et aux animaux les remèdes dont ils ont besoin. Les animaux ne se trompent pas, et le somnambule qui se prescrit des remèdes est très sujet à se tromper, comme nous le prouverons au chapitre suivant. C'est que l'animal se borne à obéir à la voix de l'instinct, sans jamais la provoquer. 11 en est de même des malades chez lesquels on a constaté une pareille intuition ; aucune cause extérieure ne les a sollicités à rechercher des remèdes, on n'a pas travaillé à leur faire croire qu'ils fussent en état de les trouver. Il en est tout autrement du somnambule : on ne peut à aucun signe déterminer d'avance s'il a l'instinct des remèdes, et néanmoins, sans savoir s'il jouit de cette faculté peu commune, à peine est-il entré en somnambulisme, qu'on
meil nommé somnambulisme magnétique, qu'elle ferme ses sens ou les portes T impressions externes, les impressions du dedans devenant prédominant s, alors elle les ressentira plus vivement, elle verra, selon ses paroles tout 1 intérieur de son économie... Il est naturel et conforme aux lois de l'organisme, eu elle puisse désirer spontanément et demander les genres de remède qui con- L aent à ses propres maux. » (Dictionnaire des — «M». , Instinct t. XXV, p. 385, 386.) - « Lorsqu'une organisation semble s obe rver n"ri ureme^ l'instinct lui parle, il l'inspire et l'instruit sur ses propres maux, et souvent d'une manière plus clairvoyante que ne peut IZll * médecin le plus kalil, Cette voix intérieure est ^pendante d 1 „ él ance : les personnes les plus simples, les idiots, les individus a den a u Ï sont même les plus capables de l'entendre, car ils sont moins distrai s par les sensations extérieures. {Dictionn., v° Fouces médiatrices, t. XVI.)
l'interroge sur son état et qu'on le considère comme possédant les lumières nécessaires pour se guider. Le somnambule disposé à subir l'impulsion qu'il reçoit, désireux de posséder des facultés transcendantes auxquelles il attache un grand prix, arrive facilement à croire ce qu'il désire, et se figure qu'il doit être en état d'indiquer les remèdes; il s'aide des connaissances qu'il peut avoir, des souvenirs qu'il recueille, il se laisse aller aux caprices de son imagination, et il se prescrit un traitement quelconque. 11 est impossible de démêler s'il est réellement conduit par l'instinct, ou s'il est égaré par une prétendue lucidité. Ses indications seront donc très sujettes à contenir des erreurs.
Quand le somnambule voit les remèdes propres à d'autres personnes, on peut supposer que, s'étant bien mis en rapport avec elles, s'étant bien pénétré de leur état, il se fait une idée si vive de leurs maux, qu'il finit par les regarder comme siens, et alors il voit instinctivement les remèdes convenables, comme s'il s'agissait de lui-môme.
Cette vue instinctive n'a rien qui répugne à la raison, et c'est à tort qu'on l'a assimilée à la science infuse. Le somnambule qui voit les remèdes, n'agit en vertu d'aucune science et n'en a pas même d'idée. On a prétendu, il est vrai, que certains lucides, en décrivant l'état des malades, faisaient preuve de connaissances anatomiques, bien que n'ayant rien appris, et se servaient des mots techniques. Mais les exemples qu'on a cités ne sont nullement satisfaisants. Ou les relations viennent d'auteurs suspects, sujets à l'exagération et avides de merveilleux ; ou bien les auteurs véridiques, mais trop crédules, ont admis, suns aucune information, que le somnambule n'avait jamais appris l'analomie ou la botanique : or, une preuve négative est toujours fort difficile • des somnambules ont pu se rappeler quelques mots techniques qu'ils avaient entendu prononcer, et il n'en faut pas davantage pour exciter l'admiration et faire croire à des connais, sances acquises par des moyens surnaturels; quelques sorn-
nambules ont pu même lire en secret des traités, et ensuite faire l'application, dans leurs consultations, des notions qu'ils y ont puisées. L'explication naturelle doit toujours être préférée; et, jusqu'à preuve contraire, on peut affirmer que les somnambules ne possèdent aucune science sans l'avoir apprise.