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CHAPITRE PREMIER

En traitant du magnétisme, nous avons côtoyé le terrain de la magie dans lequel nous avons été obligé de faire quelques excursions, notamment à propos de l'action à distance, des talismans, du pouvoir delà volonté humaine sur les objets extérieurs, de la lucidité, de l'intervention des Esprits : nous allons maintenant nous occuper de quelques autres branches de la magie, auxquelles le magnétisme ne se rattache qu'indirectement.

Vers le commencement de l'année 1853, on entendit parler d'un phénomène bizarre, des tables tournantes-, on ne sait pas au juste où il a pris naissance, ni quel en a été l'inventeur. Il devint promplementà la mode; pendant deux ans environ, il occupa vivement l'attention publique. Dans tous les salons, on faisait tourner les tables, on les interrogeait, on se livrait à une foule de commentaires et d'hypothèses; une polémique des plus animées s'engagea à ce sujet, une foule de brochures et d'articles de journaux furent consacrés à la discussion de la question -, toutes les classes de la société prirent part aux débals -, des savants distingués (2) ne dédai-

(1) Goupy, Explication des tables parlantes, des médiums, des esprits et du somnambulisme par divers systèmes de cosmologie, suivie de la Voyante, de Prévost. 1860, 1 vol. in-8.

(2) MM. Faraday, Arago, Babinet, Chevreul, Foucault, Moigno, de Saulcy, Jobard, de Gasparin, W. Gregory, etc.

gnèrent pas d'y intervenir, le clergé s'en émut, plusieurs èvêques se prononcèrent et donnèrent à leurs ouailles des règles de conduite... Puis ce bruit finit par s'apaiser, on se lassa d'un passe-temps qui finissait par être monotone, les tables furent oubliées,

Et le combat finit faute de combattants.

Quelle utilité peut-il donc y avoir à revenir sur un sujet aussi usé ? C'est que le phénomène des tables a servi d'introduction en France et dans plusieurs autres parties de l'Europe à un nouvelle doctrine, c'est que les tables on fait apparaître les médiums, et par suite ont ramené le culte de la nécromancie et de la magie qui maintenant ont de nombreux et fervents sectateurs. Ayant à traiter des sciences occultes, il est indispensable de les suivre depuis leur point de départ. Rappelons donc en quoi consiste l'expérience des tables.

Plusieurs personnes s'asseyent autour d'une table : on prend de préférence une table ronde, légère, n'ayant pas de tablette de marbre, et dont les pieds sont garnis de roulettes; on se met sur un parquet ciré, de manière que la table puisse se mouvoir sous la moindre impulsion. Les personnes posent les mains à plat sur la table : on avait recommandé d'abord que chacun posât le petit doigt de sa main droite sur le petit doigt delà main gauche de son voisin de droite, mais plus tard on a négligé celte précaution comme inutile. Il y en a aussi qui prescrivent le silence et le recueillement; mais o'n a souvent réussi, bien que les membres dé la chaîne (c'est ainsi qu'on appelle le groupe des opérateurs) n'aient cessé de causer et de rire. On attend plus ou moins longtemps (de 2 à 50 minutes), puis le plus souvent il arrive que plusieurs personnes éprouvent des fourmillements dans les mains et les avantbras, on sent la table s'ébranler; elle n'exécute d'abord que de très petits mouvements en tournant sur elle-même, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre ; après quelques tâtonne-

monts, elle, se décide dans un sens qu'elle semble adopter, chaque mouvement fait décrire aux points de la circonférence un arc de plus en plus grand -> alors les spectateurs se lèvent sans déranger leurs mains posées sur la table. Enfin la table tourne d'un mouvement continu; les opérateurs tournent avec elle, en ayant toujours les mains posées de même. Le mouvement de rotation s'accélère au point que les personnes ont de la peine à le suivre et môme sont quelquefois forcées de l'abandonner.

Quand un même groupe de personnes a opéré plusieurs fois, les choses se passent avec plus de prestesse ; l'attente est bien moins longue, il n'y a plus de tâtonnements; à peine la table s'est-elle ébranlée, qu'elle se met à tourner toujours dans le même sens. On recueille le fruit de l'apprentissage : Sont-ce les personnes qui se sont formées, ou est-ce la table? C'est-ce que nous tâcherons de découvrir.

Les opérateurs qui réussissent, éprouvent un sentiment de joie et d'étonnement; chacun est bien sûr de n'avoir pas poussé la table ; on se demande si ce ne sont pas les autres membres de la chaîne, on se questionne, on s'accuse réciproquement ; mais entre gens qui se connaissent, on acquiert facilement la certitude que personne n'a poussé sciemment. Quelle est donc la cause des mouvements de la table? C'est sans doute une nouvelle force qui vient de se révéler et qu'on est curieux d'étudier.

On varie les expériences : une des personnes commande â la table, dès qu'elle tourne, de s'arrêter, de reprendre son mouvement, de l'accélérer, de le ralentir, de tourner dans l'autre sens, de se mouvoir en ligne droite ou en cercle; la table obéit avec une extrême docilité; on lui fait lever un pied, puis deux ; puis elle se tient sur un seul pied, et continue de tourner. Elle se prête complaisamment à toutes les fantaisies; puisqu'elle exécute des commandements, il faut bien qu'elle les comprenne; on a donc affaire à un être in-

telligent. On va mettre son intelligence àl'épreuve. On lui ordonne de répondre aux questions qu'on va lui faire, en frappant avec le pied qu'on lui désigne, un coup pour dire oui, et deux coups pour dire non. On peut dès lors établir un dialogue; les réponses se font par le procédé indiqué et cadrent très bien avec les questions. On demande à la table de dire, au moyen des coups, l'âge de telle personne ou le nombre de pièces de monnaie qu'elle a dans sa bourse : la table répond sans hésiter, quelquefois juste, quelquefois à peu près. Si le renseignement demandé est connu de tous les opérateurs, la réponse sera certainement exacte ; s'il n'est connu que de quelques-uns, il y aura quelques chances d'erreur; s'il n'est connu de personne, comme il arrive quand un des opérateurs demande combien il a de pièces de monnaie dans sa poche et ne le sait pas lui-même, il y a presque certitude qu'on aura une réponse erronée, et que la table donne un nombre au hasard. On peut déjà entrevoir que la science de la table est restreinte dans les limites de la science des opérateurs.

On ne tarde pas à trouver incommode et trop incomplet le langage par oui et par non; on propose à la table un mode plus parfait de communication ; elle devra frapper un coup pour la première lettre de l'alphabet, deux pour la seconde, trois pour la troisième, et ainsi de suite ; on pourra ainsi avoir un entretien suivi sur toute espèce de sujet. On questionne, et la table répond en employant le moyen proposé 5 elle ne se borne plus à des monosyllabes, elle fait des discours plus ou moins étendus, elle disserte, elle a ses théories à elle, son style, son humeur, en un mot, tout ce qui constitue une personnalité. Les tables présentenl, comme les humains, la plus grande variété : les unes font de jolis vers, d'autres écrivent en prose dans un style plein de noblesse et de grâce, d'autres n'enfantent péniblement que des phrases plates et insipides; les unes sont gaies, enjouées, railleuses, d'autres graves, et solennelles; d'autres ont le ton rogue, pédan-

tesque, et l'humeur acariâtre. On en voit qui adoptent tous les systèmes politiques, philosophiques et religieux; il y a des tables dévotes, catholiques, protestantes, juives : il y en a de déistes, sceptiques, matérialistes, panthéistes, athées. Elles ont avec les somnambules un trait de ressemblance, c'est que, questionnées sur des choses non sujettes à vérification, elles n'hésitent jamais ; elles prédisent l'avenir, décrivent tout ce qui se passe dans les planètes et dans les régions ultra-mondaines, elles ne restent jamais court, et les échecs ne leur ôtent rien de leur aplomb imperturbable.

On a souvent essayé de leur adresser mentalement des ordres ou des questions : alors elles répondent ou obéissent à tel opérateur et non à tel autre : il y a donc lieu de croire que parmi les membres de la, chaîne les rôles sont répartis inégalement, et que tous n'ont pas la même influence sur les phénomènes. Pour mieux reconnaître quelle est la part de chacun, on élimine de la chaîne un des opérateurs, puis on le fait rentrer et on en élimine un autre, et ainsi de suite; on s'assure ainsi qu'il y a des personnes pendant l'absence desquelles tous les phénomènes se passent avec la même énergie, et qu'il y en a d'autres dont l'absence amène l'affaiblissement ou même la cessation des effets. On en conclutque les premières ne sont pour rien ou pour très peu de chose dans la production des mouvements, et que les dernières en sont les vrais auteurs. Pour que la preuve soit plus complète, on réduit le nombre des membres de la chaîne à trois, puis à deux, puis enfin à une personne, en prenant, soit une table très légère et très mobile, soit tout autre objet léger, tel qu'une assiette, un compotier, un chapeau. Il y a des personnes qui restent des heures entières, les mains posées sur un de ces objets, sans qu'il se produise le moindre mouvement ; il y en a d'autres au contraire, qui n'ont qu'à poser les mains pour qu'à l'instant l'objet se meuve et réponde à toutes les questions. Les personnes douées de cette propriété ont été dési-

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«•nées sous le nom de médiums (nous en verrons tout à l'heure la raison). Ce sont en général des personnes nerveuses, délicates, d'une nature impressionnable; celles qui sont sensibles à l'action magnétique, et particulièrement les somnambules, sont presque toutes médiums; on y trouve plus de femmes que d'hommes.

Comme tout se lient dans la nature par une infinité de gradations insensibles, il y a une multitude de degrés dans l'échelle des médiums, et l'on peut dire que personne n'est complètement privé de cette faculté; c'est ce que prouvent une foule d'expériences. Ainsi, une personne a fait tourner seule un petit guéridon : elle se met à une énorme table de salle à manger avec dix autres personnes dont aucune n'est en état de faire seule tourner même un chapeau : la grosse table va tourner, danser, bavarder. C'est que plusieurs des membres de la chaîne qui, isolés, ne sont pas médiums, acquièrent cette qualité sous l'influence delà réunion, ayant un but déterminé. Il se produit alors des phénomènes semblables à ceux du baquet de Mesmer. Quelquesuns des membres y jouent un rôle actif, c'est-à-dire que par leur attitude, leurs regards et par l'expression générale de leur individualité, ils déterminent chez leurs voisins un trouble moral, propre à les amener à l'état de médium. D'autres jouent un rôle passif; ce sont ceux qui reçoivent cette action et dont l'état présente la plus grande similitude avec l'état magnétique; quelques-uns même arrivent au somnambulisme ou s'élèvent jusqu'à l'extase ; la plupart, sans passer au sommeil, manifestent une certaine excitation, ont le regard brillant ou hagard; il est évident qu'ils sont dans une situation anormale. Il y a enfin des personnes qui tout à la fois transmettent et reçoivent l'action, et sont médiums à un certain degré. Il y a donc bien peu de personnes, si même il y en a, qui n'apportent aucun concours. Cette distribution de rôles explique pourquoi l'élimination de certaines personnes n'ar-

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rète pas les phénomènes ; si ce sont des personnes actives et qu'elles s'éloignent de la table tout en restant dans la société, leur influence ne continue pas moins de se faire sentir sur les médiums, et par suite les mouvements ont toujours lieu.

Quelle est la cause de ces mouvements ? On a mis en avant différents systèmes pour en rendre compte :

4° On a prétendu qu'il n'y avait rien de plus simple, et que c'étaient quelques membres de la chaîne qui, par une action volontaire, poussaient tout bonnement la table et la faisaient parler.

2° On a attribué les mouvements à une action inconsciente des opérateurs.

S0 On a imaginé un fluide particulier qui, par la volonté consciente ou inconsciente des opérateurs, se dégage d'eux et produit les mouvements.

Ix° On a supposé l'intervention d'Esprits, c'est-à-dire d'êtres invisibles, qui, pour se communiquer à l'humanité, se servent des organes de quelques personnes ; c'est ce qui a fait donner à celles-ci le nom des médiums : on les considère comme des inlermédiaires'du commerce des Esprits, et l'on a choisi un nom neutre pour exprimer leur qualité d'instruments passifs.

5° De la réunion des membres de la chaîne il se formerait un être personnel, distinct de ces membres, et dont l'existence serait limitée à la durée des expériences; ce serait cet être composé qui serait l'auteur des discours de la table.

Le premier système n'a eu pour défenseurs que les personnes qui n'ont pas étudié les phénomènes, qui ont refusé de les observer et même d'en être témoins, et qui, en haine du merveilleux, ont trouvé commode de se débarrasser, par une dénégation, de faits qui les importunaient. Il est assez singulier que ceux qui sont les plus étrangers à une chose, s'arrogent le privilège d'être les plus compétents pour la juger. Certes, ce n'est pas là faire preuve d'un esprit philosophique. Le véritable sage ne dédaigne jamais d'examiner, et recherche

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la vérité de bonne foi et sans parti pris. Que dans les exercices de tables il se soit trouvé des personnes qui aient triché, qui aient poussé frauduleusement, qui se soient amusées à prêter leurs idées à un guéridon, c'est ce que personne ne conteste. Mais de ce qu'un phénomène a été quelquefois simulé, s'ensuit-il qu'il n'existe pas? Evidemment non. Pour peu qu'on veuille réfléchir de sang-froid et sans prévention, on reconnaîtra qu'il est impossible que tant de milliers d'individus aient prolongé pendant des mois et des années un jeu stupide, aient passé des heures entières à pousser bêtement des meubles. Celui qui une fois par hasard se serait mêlé à un cercle pour se divertir en produisant des résultats simulés, n'aurait pas recommencé indéfiniment une plaisanterie qui dès la seconde fois serait devenue nauséabonde. Le nombre de ceux qui se sont exercés à faire tourner des tables est immense; il s'y trouve des personnes de la plus haute distinction, des savants, des hommes éminents dans tous les genres; les groupes se formaient le plus souvent d'amis, et quand on avait obtenu des résultats satisfaisants, le même groupe continuait de se réunir; les personnes qui le composaient se connaissaient intimement; la fraude n'aurait pu s'y introduire ni surtout s'y maintenir sans être dévoilée. Du reste, tous ceux qui se sont donné la peine d'expérimenter, ont reconnu qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire.

Voici un des exemples les plus concluants. Vous vous mettez à un guéridon avec un médium exercé, sans autre coopérateur. Vous interrogez la table sur des choses que vous connaissez, mais qu'ignore le médium. Très souvent la table vous fera des réponses qui supposent la connaissance de ces renseignements. Or vous êles parfaitement certain de n'avoir pas volontairement imprimé à la table les mouvements nécessaires pour produire la réponse; en supposant que le médium pousse frauduleusement, cela n'expliquerait pas la nature de la réponse. Il s'est donc passé un phénomène étrange, puis-

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que l'auteur, quel qu'il soit, a pénétré votre pensée et l'a exprimée par l'organe de la table. J'ai été plusieurs fois témoin de pareils résultats; mais pour y parvenir il faut une certaine persévérance, de même que pour les faits de lucidité.

Étant admise la sincérité des opérateurs, on se trouve en présence d'une question des plus ardues. Chacun déclare en son âme et conscience qu'il n'a pas poussé la table, qu'il n'a fait qu'en suivre les mouvements, et qu'il est étranger aux discours obtenus au moyen de ces mouvements. Il semble, au premier abord, qu'on soit autorisé à en conclure que les phénomènes sont dus à l'action d'une force nouvelle, et que, puisqu'ils manifestent clairement une intelligence qui n'est celle d'aucun des opérateurs, ils sont l'œuvre d'un être intelligent et invisible, c'est-à-dire d'un Esprit. Cette explication est la plus simple, c'est celle qui se présente tout d'abord, et il semble qu'elle rend bien compte de tout ce qui se passe . aussi une foule de personnes l'ont-elles accueillie avec empressement et se sont crues en possession par les tables d'un moyen facile de communiquer avec le monde angélique. Mais la réflexion ne tarda pas cà faire voir qu'on s'était trop pressé de recourir à des êtres extra-humains, et que, malgré l'étran geté des résultats, malgré le témoignage de notre conscience, il faut bien se résigner à les admettre comme produits par notre propre action.

Considérons d'abord ce fait principal et bien remarquable, c'est que généralement et sauf les exceptions dont nous tiendrons compte, le langage des tables est en harmonie avec les idées des opérateurs et n'exprime pas d'autres connaissances que celles qui appartiennent à ces derniers. Dans un cercle composé de personnes ignorantes, illettrées, la table n'a qu'un langage commun, trivial, on n'y trouve aucune trace de science ni de littérature. C'est dans les cercles composés de personnes versées dans les divers genres de connaissances, que les tables font des vers et même des comédies,

donnent des définitions philosophiques, dissertent avec facilité sur les matières religieuses, etc. Dans les cercles où régnent les idées swédenhorgiennes, la table est censée l'organe des morts, elle raconte leurs pérégrinations dans les diverses sphères et en donne la description. Dans les cercles métempsychosistes, l'Esprit, qui est réputé mouvoir la table, énumère ses migrations dans divers corps humains, et révèle aux membres de la chaîne leur passé dans l'humanité. C'est ainsi qu'on a fait croire à un J>rave homme de ma connaissance qu'il avait été le bon larron, compagnon de Jésus-Christ sur la croix (1) ; l'auteur du Livre des Esprits, qui dans un temps signait du nom de Rivail, n'a pris celui à'AllanKa?'dec, sous lequel il s'est fait connaître comme écrivain spiritualistc, que sur les indications d'une corbeille qui lui a dévoilé ses incarnations précédentes au nombre desquelles était celle d'un paysan bas-breton nommé Allan Kardec. Dans les cercles déistes, la table est philosophe, libre penseur, ennemie des superstitions. Dans les cercles catholiques, les tables sont orthodoxes et viennent successivement confirmer toutes les parties des dogmes; les Esprits sont tantôt des anges, tantôt des démons, mais, en tout cas, conformes aux idées théologiques sur ces êtres surnaturels -, M. Carion, dans son livre intitulé : Lettres sur les évocations, nous assure avoir été visité par des âmes humaines détachées du corps et appartenant à toutes les catégories reconnues par l'Église, savoir : âmes de bienheureux qui vantent les délices du paradis, âmes de damnés qui dépeignent de la manière la plus saisissante les tourments de l'enfer, âmes d'enfants morts sans baptême, condamnées à végéter dans les limbes, et ce qu'il y a de plus intéressant, âmes du purgatoire qui réclament des messes pour le soulagement de leurs souffrances, et qui plus tard, délivrées de leurs supplices par la vertu des messes, viennent remercier

(1) En cette qualité, chaque année, le vendredi saint, il éprouve les souffrances de la Passion.

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leurs libérateurs, leur apprennent qu'elles sont entrées dans le séjour de béatitude et leur donnent de pieux conseils pour y parvenir à leur tour. Enfin dans les cercles où l'on ne croit pas aux Esprits, la table soutient la conversation sans avoir le moins du monde la prétention d'être l'organe d'un Esprit.

Cette conformité constante entre les idées de la table et celle des opérateurs ne peut être l'effet du hasard et suffit pour prouver au moins qne les membres de la chaîne sont pour quelque chose dans ce qui se passe, qu'ils ne sont donc pas des instruments passifs, qu'ils contribuent aux mouvements qui ont lieu, et qu'ils se trompent quand ils croient ne pas avoir agi, qu'ils sont par conséquent dupes d'une illusion. Du moment que nous sommes forcés d'admettre que nous exécutions des mouvements sans en avoir conscience, nous avons la clef du phénomène tout entier. Sans doute on éprouve quelque répugnance à reconnaître des mouvements inconscients et des pensées inconscientes; mais il suffit de quelques réflexions pour nous familiariser avec ces résultats qui se répètent à tous les instants et dont l'idée ne cause d'étonnement que par le défaut d'attention.

Nous ne conservons de souvenir que des actes sur lesquels se porte notre observation : quant aux autres, bien qu'ils exigent l'usage de notre intelligence et de notre mémoire, ils ne laissent aucune trace dans notre esprit qui n'y a consacré qu'un instant tellement court que l'appréciation de la durée en serait impossible; ce "sont là les actes que nous appelons inconscients. Nous ne voulons pas dire par là que nous les avons accomplis sans en avoir conscience, mais que le temps pendant lequel nous en avons eu conscience a été d'une brièveté prodigieuse, et qu'il n'en reste aucun souvenir, au point que nous n'avons pas conscience d'avoir été auteur de ces actes.

Prenons un exemple des plus communs. Quand j'écris, j'exécute avec mes doigts une foule de mouvements très compliqués; ces mouvements sont dirigés par une volonté intel-

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ligente, et pourtant je n'ai pas conscience d'avoir occupé mon esprit de la direction de mes doigts. Il y a plus, en écrivant avec rapidité il me semble que mon esprit ne s'est occupé que des idées que j'avais à exprimer par l'écriture, et cependant il m'a fallu en outre tracer des caractères conformément aux types reçus, combiner les mots suivants les règles de la grammaire, observer l'orthographe, ponctuer, en un mol, appliquer une foule de connaissances que j'ai dû acquérir péniblement, et auxquelles il me semble que je n'ai pas songé. Tout cela, nous dit-on, se fait machinalement quand on en a l'habitude. Cette expression ne peut être prise à la lettre; il n'y a pas de machine en état d'exécuter un tel travail qui exige une dépense considérable d'intelligence. Et pourtant ce travail qui n'est qu'à moi, j'ai conscience de n'en être pas l'auteur. Donc nous produisons des mouvements inconscients et nous avons des idées inconscientes.

Mon ami Petit d'Ormoy a fait sur cette question une dissertation fort remarquable, insérée au Journal du Magnétisme (1854, t. xni, p. 257 et suiv.). Nous lui empruntons les deux exemples suivants :

« Que deux personnés se placent debout, vis-à-vis l'une de l'autre, et mettent leurs mains sur une petite table à quatre pieds très rapprochés, juchée sur une table ordinaire, assez étroite pour ne pas gêner les opérateurs ; que ceux-ci impriment à la petite table un mouvement de bascule alternatif de l'un à l'autre, et que l'un d'eux ou mieux un tiers chantonne un air pour marquer la mesure -, qu'un des deux se laisse aller à la distraction, et qu'il s'occupe de toute autre chose que du balancement de la table, il verra, lorsqu'on appellera son attention sur l'expérience, qu'il lui est impossible de savoir au juste s'il suit le mouvement ou s'il l'aide.

» Disposez un objet oscillant facilement, par exemple une barcelonnette ayant ses points de suspension vers le milieu de deux colonnettes ; chargez le fond de la barcelonnette de

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poids pour augmenter son inertie (son moment d'oscillation) ; attachez au corps vacillant une tringle verticale pour servir d'indicateur, et disposez en haut delacolonnetle un morceau de carton portant un cercle divisé ayant son centre au centre d'oscillation, pour y lire l'amplitude du mouvement; qu'on mette l'appareil en branle, et qu'après l'avoir abandonné lorsque les oscillations seront arrivées à un certain degré d'amplitude, on note de temps en temps les amplitudes auxquelles se réduit le mouvement.

» Pour fixer les idées, supposons les divisions numérotées à droite et à gauche d'un zéro qui marque la position de l'indicateur lorsque la barcelonnette est en repos; supposons qu'on abandonne celle-ci à elle-même, et qu'à cet instant la tringle oscille du numéro 25 à droite au numéro 25 à gauche ; qu'au bout de vingt secondes, la tringle ne parcoure plus que de 23 à 23, au bout de quarante secondes de 22 à 22, au bout de soixante...., et enfin au bout de deux minutes, que de la division 10 à la division 10.

j> Qu'un opérateur, les yeux bandés, appuie alors les mains sur la barcelonnette, avec la consigne de ne faire que suivre le mouvement, sans exercer d'effort ni opposer de résistance, que celui qui dirige l'expérience, donne à l'appareil le même mouvement que tout à l'heure, de 25 à 25, et qu'il l'abandonne pour recommencer à noter les amplitudes d'oscillation de vingt secondes en vingt secondes, il verra que la loi de ralentissement sera tout à fait modifiée, ou pour mieux dire qu'il n'y aura plus de loi. Presque toujours, surtout lorsque l'opérateur (si l'on peut donner ce nom à quelqu'un chargé de ne rien opérer) est d'un tempérament nerveux, on verra le mouvement, au lieu de décroître régulièrement, avoir des alternatives de ralentissement et d'accroissement. Et l'on pourra reconnaître que le ralentissement, toutes les fois qu'il aura lieu, sera beaucoup plus rapide que si l'appareil était abandonné à lui-même.

SGll DUS SCIENCES OCCULTES.

« Celte expérience, facile à répéter, démontrera incontestablement qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être complètement inerte lorsqu'on a les mains posées sur un objet oscillant, et dans tous les cas, qu'il est absolument impossible d'être sûr de son inertie. »

Voici une expérience encore plus facile et plus décisive. Alors que florissaient les tables tournantes, les personnes qui cultivaient cet exercice ont presque toutes pratiqué aussi celui de l'anneau suspendu. On attache un anneau à un fil et on le suspend en tenant l'autre extrémité entre le pouce et l'index. L'opérateur attend que le fil soit immobile et dans la direction verticale; il formule mentalement l'ordre à l'anneau d'osciller dans un plan qu'il détermine par sa pensée; il imprime à sa volonté une certaine énergie, comme si elle avait le pouvoir de mouvoir les corps extérieurs; au bout de quelques instants (environ une demi-minute), l'anneau obéit et oscille dans le sens voulu. L'opérateur lui commande de ralentir, puis de cesser son mouvement; il lui commande ensuite, soit d'osciller dans un autre sens, soft de se mouvoir circulairement de manière à faire décrire au fil une surface conique; l'anneau obéit toujours. L'opérateur a conscience de n'avoir pas remué les doigts, de n'avoir pas imprimé de mouvement au fil. Après avoir fait obéir cet instrument à sa propre volonté, il cherche s'il ne pourrait pas en faire l'organe d'une volonté étrangère. Il fait mentalement des questions en convenant avec lui-même que le mouvement de l'anneau dans tel sens voudra dire oui, et que le mouvement dans le sens diamétralement opposé voudra dire non; il s'étudie à rester neutre et à ne pas influencer les réponses. L'anneau se meut, répond aux questions, et voilà le dialogue engagé. L'opérateur assure qu'il n'est pour rien dans ces réponses, et comme elles manifestent une intelligence qui n'est pas la -sienne, on arrive, en raisonnant comme poulies tables, à conclure que c'est un Esprit qui meut l'an-

neau, tandis que d'autres se contentent d'un fluide (on sait que les fluides sont la providence des théoriciens embarrassés).... Changeons maintenant les conditions de l'expérience : appliquez le fil sur la gorge d'une petite poulie ou sur une tringle horizontale, de manière que le fil s'y trouvant plié en deux, l'une de ses extrémités soit tenue entre votre pouce et votre index, plus bas que le point de suspension, et que l'autre bout du fil tienne l'anneau suspendu verticalement; continuez à faire des efforts de volonté, vous ne produirez rien du tout, et l'anneau restera immobile. Il est facile de se rendre compte de cette différence de résultats. C'est que, dans la première position, vos deux doigts obéissant, tantôt à votre désir dont vous aviez conscience, tantôt à une pensée inconsciente, faisaient mouvoir le fil, bien que dans les deux cas vous vous soyez figuré que vous restiez immobile; tandis que dans -la seconde position les mouvements de vos doigts étaient incapables de transmettre au fil aucun mouvement. Si un Esprit fût intervenu, il ne lui eût pas été plus difficile d'agir dans la seconde position que dans la première. Si votre volonté eût eu le pouvoir de mettre l'anneau en mouvement, elle l'aurait aussi bien mis après le changement de position, car la résistance à vaincre était la même. Si un fluide eût été en jeu, il aurait également produit les mômes effets dans la seconde position (1). La nullité des

(1) M. Charpignon prétend que l'insuccès dans la seconde position vient de ce que le fluide se répand sur la poulie ou la tringle, quelle que soit la matière, et se dissémine en pure perte, et qu'aucun corps ne peut être isolant. C'est là une supposition gratuite et dont il est facile de démontrer la fausseté.

1° Reprenez la première position ; que la partie du fil qui se trouve dans votre main soit enveloppée d'une bande de cuir qui descende jusqu'à terre. Puis opérez comme nous l'avons dit : l'anneau vous obéira. Donc le cuir n'est pas un conducteur du fluide supposé, sans quoi ce fluide fuirait le long de la bande de cuir et irait se perdre clans la terre. Maintenant opérez dans la seconde position, en prenant le soin d'envelopper votre tringle de cuir, substance reconnue isolante. L'anneau ne vous obéit plus. Donc le fluide auquel vous attribuiez les mouvements de l'anneau, n'existe que dans votre imagination.

2° Opérez dans la première position, en laissant le fil tomber d'à-plomb lç

résultats dans la seconde position prouve qu'aucune de ces causes ne produisait les phénomènes dans la première, et qu'ils ne peuvent être attribués qu'à l'impulsion musculaire de l'opérateur. On s'assure donc par là de la réalité des mouvements inconscients et des pensées inconscientes.

Nous pouvons maintenant nous rendre compte de ce qui se passe dans les mouvements des tables. Il est à remarquer d'abord que le phénomène ne peut avoir lieu qu'autant que les membres de la chaîne sont dans certaines dispositions d'esprit, car ce groupe qui fait tourner une table, était réuni à cette même table il y a une heure, soit pour déjeuner, soit pour prendre le thé, jouer au whist, etc., et il ne se produisait aucun mouvement. Maintenant, au contraire, les personnes sont attentives, émues, préoccupées de ce qui va se passer ; elles ont le désir, la volonté d'obtenir la rotation de la table. A mesure que l'attente se prolonge, les volontés prennent de plus en plus d'énergie 5 chacun disposé d'avance à suivre le mouvement, tend les doigts sans s'en apercevoir, dans le sens où il se figure que se fera la rotation. Comme nous supposons tout le monde de bonne foi, et qu'on ne s'est pas entendu pour déterminer cette direction, il n'est pas étonnant qu'il y ait au commencement, divergence dans les volontés, et par suite hésitation, tâtonnement ; la table décrit quelquefois un petit arc dans un

long d'une plaque de fer posée verticalement et dont la dimension de haut en bas soit moindre que la longueur du fil, de manière qu'il reste au-dessous de la plaque une certaine longueur de fil susceptible d'osciller dans tous les sens. Commandez à l'anneau et il obéira, mais seulement en oscillant dans le sens de la plaque. Opérez ensuite dans la seconde position, en prenant une tringle de fer, et l'anneau n'obéira plus. La première expérience prouve que le fer ne transmet pas le fluide supposé, et que par conséquent ce n'est pas le défaut d'isolement qui empêche le succès dans la seconde expérience. La première suffit même pour prouver qu'il n'y a aucun fluide en jeu, puisque les conditions de communication ou d'isolement restant les mêmes, l'anneau obéit quand on lui ordonne d'osciller dans le sens de la plaque, et reste immobile quand on lui commande de se mouvoir dans tout autre sens, ce qui revient à dire que l'anneau n'éxécute que les mouvements que les doigts sont en état de lui imprimer.

sens, puis dans l'autre, puis s'arrête. Mais bientôt la volonté d'un des opérateurs devient prépondérante, et cela sans qu'il ait cherché à la manifester, sans que les autres personnes se soient étudiées à lire dans sa pensée; les regards, la physionomie, les gestes, tout sert à former un langage. Dès qu'il n'y a plus contrariété d'impulsion, chacun sent que la table est libre et va prendre son essor ; les uns poussent sans en avoir conscience ; les autres qui sont plus maîtres d'eux-mêmes, qui se rendent mieux compte de ce qu'ils éprouvent, se bornent d'abord à suivre le mouvement, puis finissent par ne plus être en état de distinguer s'ils y contribuent ou non ; une certaine animation s'empare du groupe qui fonctionne avec harmonie; toutes les mains agissent comme si elles étaient mues par une volonté unique, et sans que personne en ait conscience; le mouvement devient rapide, impétueux. Une fois l'unité établie, que quelqu'un prenne le commandement, et tous les membres de la chaîne s'empressent de concourir à l'exécution ; il semble que la table obéisse avec autant d'intelligence que de docilité, bien qu'elle ne soit en réalité qu'un instrument passif, mû par les mains des opérateurs.

On veut maintenant la faire parler au moyen du soulèvement des pieds. Ce nouvel exercice est d'un ordre supérieur au premier, il n'est pas obtenu pour tous les groupes, et il a besoin de médiums d'un degré un peu élevé.

Si un pareil médium se trouve dans le groupe, il arrive souvent à un état mental qui participe du somnambulisme et de l'état de charme : il ne dort pas, n'est pas isolé, mais il est fasciné, soit par un des membres du groupe, soit par la réunion, soit même par la présence de personnes qui ne font pas partie de la chaîne; il peut même seul parvenir càcet état au moyen delà concentration, comme il arrive aux somnambules. C'est ce médium qui, sans en avoir conscience, imprime à la table des mouvements de bascule pour la faire frapper du pied et obtenir ainsi les réponses. Tout cela n'est pas plus

3G3 dks scirnces occultes.

extraordinaire ni plus incroyable que l'impulsion communiquée à l'anneau suspendu.

Quant au fond des réponses, le médium le puise, soit dans ses propres idées, soit dans celles des autres membres de la chaîne, au moyen de la communication des pensées qui a quelquefois lieu dans cet état, mais presque toujours d'une manière confuse et incohérente. Le médium subit l'influence des personnes qui se trouvent en rapport avec lui, et jouit de quelques-unes des facultés psychiques des somnambules, mais à un degré fort inférieur. En général, la lucidité des tables est des plus faibles. Il suffit cependant qu'on en trouve quelques lueurs, pour que le phénomène mérite d'être étudié.

A la fin de l'expérience, les membres de la chaîne conservent le souvenir de ce qui s'est passé; mais il n'en est pas de même des médiums les plus élevés. L'absence de souvenirs de leur part est un trait de ressemblance de plus avec les somnambules et les extatiques des divers ordres.

Quelquefois le médium prenant au hasard dans la pensée des divers membres de la chaîne, en compose un tout bizarre, que personne ne reconnaît pour son œuvre, ce qui a fait dire qu'il y avait intervention d'un esprit extérieur. Il faut remarquer aussi que le médium, ainsi que le somnambule, est dans un état mental différent de l'état de veille, que parfois ses opinions, ses sentiments sont gravement modifiés, qu'il n'est donc pas étonnant que le langage qu'il prête à la table, porte un cachet particulier qui ne semble pas appartenir à la personne du médium.

On a généralement une certaine difficulté à admettre qu'un individu soit l'auteur d'un discours auquel il se croit étranger et puisse à cet égard être abusé par le témoignage de sa conscience. En réfléchissant, chacun reconnaîtra que ce qui semble une anomalie repoussante, est un fait des plus communs et des plus faciles à constater. En effet, il n'est per-

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sonne à qui il n'arrive en rêve de se figurer un entretien avec des individus réels ou imaginaires ; la conversation est des plus animées, et notre interlocuteur nous adresse quelquefois des discours qui blessent nos convictions. Tant que dure le rêve, nous sommes sûrs de n'être pour rien dans ces discours que nous désapprouvons et dont nous croyons même connaître les auteurs ; au réveil, l'illusion est dissipée, et nous apprécions nos souvenirs avec notre jugement, et nous savons que le prétendu dialogue s'est passé tout entier dans notre imagination. De même, l'homme ivre, le malade en proie à un accès de fièvre chaude, répondent tout haut à des interlocuteurs imaginaires auxquels ils attribuent des discours qui ne sont que des conceptions de leur propre esprit. Il est donc établi que, du moins dans certains états, nous attribuons à des étrangers les productions de notre esprit, et que nous sommes trompés par notre sens intime. Nous allons citer deux exemples curieux.

Le célèbre musicien Tartini eut un rêve dans lequel il vit le diable prendre son violon, s'asseoir sur son lit et exécuter une sonate qu'il trouva magnifique. A son réveil, il en conserva le souvenir exact et écrivit cette sonate qui porte encore le nom de Sonate du Diable.

Bertrand raconte, dans son Traité du Somnambulisme (p. hhi), qu'il rêva un jour qu'il se trouvait en présence d'un homme qui l'interrogeait sur l'étymologie de divers mots français, et qui lui adressa, entre autres, cette question : Savezvousd'où vient le mot damet Bertrand, après un moment de réflexion, répondit qu'il ne savait pas. Cherchez bien, reprit l'interlocuteur. C'est peut-être du mot domina, dit Bertrand. — Vous n'y êtes pas, cherchez encore... Et l'étranger avait l'air d'un homme qui, sûr de lui, s'amuse de l'embarras de celui qu'il questionne. Bertrand ayant enfin déclaré qu'il y renonçait, l'autre finit par lui dire en riant : Ne voyez-vous pas que ce mot vient de damnare, parce que ce sont les femmes qui

nous font damner.... Cette solution ridicule surprit beaucoup Bertrand qui resta tout pensif. Ce ne fut qu'à son réveil qu'il vit que tout cet entretien était imaginaire, qu'il avait tout enfanté, et que les demandes et les réponses s'étaient passées dans son esprit.

Ce n'est pas seulement dans le sommeil ordinaire qu'une semblable illusion a lieu : on la trouve aussi dans le somnambulisme qui n'est qu'une phase du sommeil. Les somnambules habitués à n'attribuer qu'à eux-mêmes les résultats dus à leur lucidité, se considèrent bien, dans leurs réponses, comme les auteurs des renseignements qu'ils communiquent aux consultants. Mais si, par suite de l'impulsion qui leur a été donnée, ou du cours de leur imagination, ils se figurent être en relation avec des êtres extérieurs, c'est au nom de ceux-ci qu'ils répondent à toutes les questions, ils transmettent les discours qui leur sont tenus ou ils lisent à haute voix les réponses écrites qui surgissent au fur et à mesure des demandes. Ces entretiens n'ont pas plus de réalité que ceux du sommeil ordinaire ; c'est une illusion de même nature, qui porte les somnambules à attribuer à autrui des discours produits par leur esprit d'une manière inconsciente. Il est même des cas où l'erreur peut être constatée avec évidence. Qu'un somnambule vous rende compte d'un entrelien qui est censé se tenir à une grande distance enlre personnes qu'il désigne, et auquel il prétend assister : il vous répète mot pour mot les discours qui sont échangés. Vous vous informez du fait, et vous acquérez la certitude qu'il est imaginaire : il est donc bien établi que le somnambule a puisé dans son propre esprit les discours qu'il se figurait avoir entendus.

Passons maintenant à l'état de veille. Qu'une personne d'une imagination un peu vive se laisse aller à la rêverie : elle se figurera comme réelles des scènes imaginaires, croira y prendre part et entendra aussi des discours parfois fort éloquents, prononcés par les personnages mis en action;

l'impression sera si vive que pendant quelques instants le rêveur sera aussi ému que de la réalité; il s'attendrit, verse des larmes, gesticule avec passion.... Puis vient la réflexion, et l'illusion se dissipe. Mais que la personne prenne goût à ces divagations, que l'esprit s'y habitue; peu à peu le jugement perd de sa rectitude, les fantômes prennent un corps, les yeux sont frappés d'apparitions, les oreilles entendent des voix étranges, la mémoire conserve les discours tenus par des êtres imaginaires à la réalité desquels l'individu finit par croire. Ces sortes d'hallucinations sont fort communes ; nous nous contenterons de citer le Tasse qui s'entretenait avec un être invisible : bien que cet interlocuteur n'eût pas d'existence réelle, le grand poëte n'en était pas moins persuadé que les discours qu'il entendait et qui n'étaient autre chose que le produit de son propre esprit, émanaient d'une intelligence extérieure.

Le médium, comme tous les crisiaques, est dans un état qui participe plus ou moins du sommeil et de la folie; c'est un rêveur éveillé, il n'est pas sut compos, il n'a pas la pleine possession de ses facultés intellectuelles; il est donc dans des conditions qui ne lui permettent pas de distinguer nettement ce qui vient de lui et ce qui vient du dehors. Il cède facilement à l'impulsion des natures plus fortes, il est porté à adopter, même à son insu, les idées d'autrui, à s'en faire le docile instrument. Placé dans un milieu où règne la croyance aux tables parlantes, où l'on attend avidement l'éclosion de ce phénomène, il n'en faut pas davantage pour qu'il fasse parler la table; de même que, dans un autre groupe, il sera somnambule ou convulsionnaire. Sa conviction sur l'origine des discours de la table est sans valeur, parce qu'il est hors d'état de s'apprécier lui-même, de juger les opérations de son esprit.

On a objecté que chez le dormeur ordinaire et chez le somnambule, il y a succession de l'état normal et de l'état

crisiaque pendant lequel l'individu s'abuse en attribuant à autrui les productions de son esprit, tandis qu'il en est autrement du médium qui , pendant l'élaboration du discours obtenu au moyen de la table, assiste impassible à ce travail, a l'esprit assez libre pour faire ses réflexions sur le langage tabulaire, peut même s'occuper d'autres choses et converser de matières étrangères ; qui conserve (du moins dans beaucoup de cas), après l'expérience, le souvenir de ce qui s'est passé, persiste dans l'opinion qu'il s'était formée sur les résultats obtenus, et ne varie pas dans sa conviction d'y être étranger. — Nous savons que les médiums présentent de nombreuses diversités; mais ce qui est certain, c'est que les médiums développés (comme disent les Américains), ceux par lesquels s'obtiennent les phénomènes les plus importants, ont, pendant l'opération, le regard fixe, quelque chose d'égaré dans la physionomie, paraissent absorbés par un travail intérieur et sont incapables de s'occuper d'autre chose ; aussi se garde-t-on bien de les distraire, dans la crainte de n'avoir que de mauvaise besogne. Il y en a au contraire qui semblent jouer avec leur mission, qui causent, rient et plaisantent; mais sont-ils réellement médiums? C'est au moins douteux. Que l'on songe que les caractères du médium sont très difficiles à saisir, que rien n'est plus facile à simuler, que bien des individus qui faisaient parler les tables et émerveillaient les groupes, ont été reconnus pour des fourbes et même se sont vantés d'avoir dupé des coopéraleurs trop confiants (1). Si l'ensemble des faits prouve la réalité de l'état de médium,

(I) Le Spiritual Telegrapli du 20 novembre 1858 contient une confession curieuse d'un s.ieur Bly : il avoue que, pendant cinq ans, il a fait le métier de médium, qu'il a fait mouvoir et parler les tables, qu'il était censé parler au nom des morts, qu'il a obtenu de très grands succès, qu'il a travaillé en communauté avec des médiums très célèbres, qu'en réalité toutes les manifestations dont il a émerveillé les fervents spiritualistes ne consistent que dans des tours d'adresse ; il en a décrit quelques-uns et a montré les callosités qui lui étaient survenues au poignet par suite de l'habitude fréquente de soulever les tables.

il n'en reste pas moins extrêmement difficile de reconnaître, dans un cas particulier, si l'on a affaire à un vrai médium ou à un imposteur, ou même si tel individu qui hier était médium, ne joue pas aujourd'hui la comédie. Il faut toujours être sur ses gardes et surtout se défier des individus dont l'état paraît assez peu modifié pour qu'ils puissent conserver pendant l'expérience leur liberté d'esprit. L'argument tiré de cette circonstance n'est donc pas concluant, et elle suffit seule pour faire suspecter leur sincérité.

Supposons néanmoins que de tels médiums puissent être crus sur parole, quand ils déclarent n'avoir pas conscience de leur coopération aux mouvements delà table. Il ne serait pas difficile d'expliquer l'espèce de dualité qu'ils présentent. II y a des circonstances, dans l'état de veille, où notre esprit semble suivre simultanément deux opérations, non-seulement distinctes, mais en quelque sorte inconciliables. Par exemple, un secrétaire écrivant sous la dictée, ne cesse de converser avec un ami de choses qui n'ont aucun rapport avec ce qu'il écrit; il n'en a pas moins exécuté correctement sa tâche, transcrit mot pour mot ce qui lui a été dicté, observé les règles de la grammaire, ponctué avec soin, etc.; et, sa tâche finie, il lui est impossible de dire même quel est le sujet du discours qu'il a écrit. Et pourtant il n'a pu le faire qu'en vertu d'un travail intellectuel, bien qu'il ait conscience que son esprit n'y ait été pour rien. Que s'est-il donc passé? Il y a eu nécessairement succession rapide de deux sortes d'instants : ceux pendant lesquels il recueillait ce qu'on lui dictait et s'occupait de l'écrire , et ceux pendant lesquels il conversait de ce qui l'intéressait; et comme il n'avait pas l'intention de fixer son esprit sur le premier genre de travail, rien de ce qui s'y rattachait ne laissait de trace dans son esprit, tandis que son attention étant portée sur son entretien, il n'en a rien laissé échapper.

Une succession semblable a lieu dans l'esprit du médium;

chaque fois qu'il est tiré de son état de crise par l'attention qu'il porte sur un objet quelconque, il interrompt son rêve qu'il reprend un instant après, et ainsi de suite, de sorte qu'il y aune multitude d'alternatives, de passages de l'état de crise à l'état normal, et réciproquement.

L'explication que nous avons présentée, satisfait donc à tous les cas.

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