CHAPITRE II
Nous avons exposé le système des mouvements inconscients qui nous paraît rendre compte du phénomène des tables tournantes et parlantes ; il nous reste à discuter les autres systèmes qui ont été mis en avant.
A l'époque où presque tout le monde voulait prendre part à ces singulières expériences, les discussions auxquelles elles donnaient lieu étaient tellement ardentes que fort souvent il s'y mêlait de l'aigreur et de l'emportement. D'un côté, ceux qui avaient obtenu des résultats étaient irrités qu'on mît en doute leur témoignage, qu'on niât des faits dont l'existence était pour eux de toute évidence; ils étaient fort disposés à accuser de mauvaise foi leurs adversaires. D'un autre côté, ceux-ci n'étant témoins que défaits susceptibles d'être simulés, refusaient de leur reconnaître aucune valeur probante et ne voyaient dans les tourneurs de tables que des imposteurs qui, en poussant le meuble, trompaient sciemment, ou des^ niais qui se laissaient duper par de grossières manœuvres. On sentait bien que les seules expériences vraiment décisives seraient celles qu'il serait impossible de simuler, et l'on s'étudia à en produire,
On imagina l'appareil suivant. Ayez un disque de bois d'environ quatre mètres de diamètre, posé horizontalement et tournant sur pivot. Fixez solidement sur ce disque une table à un seul pied, établissez tout autour un banc circulaire, également fixé dans le disque; que les opérateurs s'asseyent sur ce banc et posent leurs mains sur la table. Il est clair qu'ils auront beau pousser la table, ils ne parviendront pas à faire tourner l'appareil ; si la rotation a lieu, ce ne pourra être qu'en vertu d'une force venant du dehors. On reconnaîtra donc si dans le mouvement des tables il y a une autre cause que l'impulsion musculaire des opérateurs. Nous n'avons pas entendu dire qu'on ait réalisé cet essai qui avait été indiqué dans plusieurs journaux. La dépense en eût été modique : il est à regretter que les partisans enthousiastes des tables n'aient pas profité de cette occasion de donner une consécration éclatante au phénomène.
Voici une expérience dont j'ai été témoin et qui a été répétée bien des fois. On attache au bord d'une table une chainette de fer ; un groupe exercé se met à cette table et la fait tourner ; quand le mouvement de rotation est bien prononcé, un membre (et c'est de préférence le médium) lève ses mains de dessus la table et saisit la chaînette, tout en continuant de tourner avec les autres opérateurs; quelques instants après, un autre membre quitte également la table et se met à la chaînette, et ainsi de suite. Enfin tous les membres se trouvent avoir quitté la table et tiennent tous la chaînette avec la volonté de s'en servir pour transmettre à la table le fluide qui est supposé la faire tourner. Mais la table, après avoir obéi à l'impulsion communiquée, ne tarde pas à ralentir son mouvement et à s'arrêter. Les opérateurs ont beau faire des efforts de volonté, ils n'obtiennent rien. On conjectura que le fer pouvait être un mauvais conducteur, on lui substitua d'autres métaux, de la laine, de la soie; on ne fut pas plus heureux. Les fluidistes ne se tinrent pas pour battus et pré-
tendirent que l'expérience réussirait sans doute si l'on trouvait un corps bon conducteur, et malheureusement ce corps ne peut se trouver. Dans l'expérience de l'anneau suspendu par un fil, dont nous avons parlé au chapitre précédent, si le mouvement n'avait pas lieu, c'était parce que le fluide se répandait sur la tringle qui servait de support, et l'on ne pouvait réussir faute de trouver un corps isolant. Ainsi, dans un cas, tous les corps sont regardés comme bons conducteurs , dans l'autre, au contraire, tous sont mauvais conducteurs; e sempre bene....
On voit que les fluidistes ne sont jamais embarrassés et mettent en avant, suivant les circonstances, des affirmations contradictoires. Nous avons prouvé la fausseté delà première; il est tout aussi facile de prouver la fausseté de la seconde. Que ses opérateurs ayant déjà réussi à faire tourner une lable en y posant leurs mains nues, recommencent l'expérience en prenant des gants quelconques; ils réussissent parfaitement, et tout se passe comme avec les mains nues. Il s'ensuit que, si c'est un fluide qui est la cause des mouvements obtenus, les matières dont sont composés les gants sont de bons con-r ducleurs de ce fluide ; donc la communication devrait également avoir lieu quand les opérateurs cessant, comme nous avons dit, de poser les mains sur la table, se contentent de tenir dans leurs mains un cordon attaché à la table et composé de la même matière que les gants (cuir, soie, coton, etc.). Mais comme, dans ce dernier cas, il n'y a pas le moindre mouvement, l'hypothèse du fluide se trouve par là renversée.
On parla vaguement de quelques tourneurs qui avaient obtenu des mouvements sans contact; tout le monde attendait avec impatience l'exhibition d'un fait aussi capital. M. Agénor de Gasparin qui déjà, dans plusieurs articles de journaux, avait pris la défense des tables tournantes et lutté vigoureusement contre MM. Foucault et Moigno, publia en 1854 un ouvrage fort important, intitulé : Les tables
tournantes, les esprits et le surnaturel. L'auteur raconte en détail les nombreuses expériences auxquelles il s'est livré, et les précautions qu'il a prises pour éviter les erreurs, et il annonce qu'à force d'essais il est arrivé à faire mouvoir les tables sans contact. Voici comment il rend compte de ce résultat : «Les rotations sans contact ont d'abord été opérées au nombre de cinq ou six; l'entraînement sous les doigts et sous la volonté qui s'attachait à tel ou tel point particulier des bords du plateau, était lent au début et s'accélérait jusqu'à la course; plusieurs rotations avaient duré pendant l'espace de trois ou quatre tours. Quant au soulèvement sans contact, nous avons trouvé un procédé qui en rend le succès plus facile. La chaîne formée à quelques lignes au-dessus du plateau s'arrange pour marcher dans le sens où le mouvement doit avoir lieu, les mains les plus rapprochées du pied appelé à se dresser sont en dehors du plateau, s'en rapprochent et le dépassent graduellement, tandis que les mains placées visà-vis et qui s'étaient avancées d'abord vers le même pied, s'en écartent en l'attirant. C'est pendant cette progression de la chaîne, pendant que toutes les volontés sont fixées sur une tache du bois, et que les ordres de soulèvement sont proférés avec force, que le pied quitte le sol et que le plateau suit les mains au point de se renverser si on ne le retient (t. I, p. 47.) » Certes, un pareil témoignage est imposant, et il semble que les faits certifiés par un homme aussi éminent, devraient être acquis à la science. Mais il n'en a rien été, et, chose triste à dire, la publication de M. de Gasparin a produit très peu d'effet. La vogue des tables tournantes était passée, et les gens qui ne s'étaient livrés à cet exercice que comme à une récréation sans conséquence, étaient devenus fortindifférents à cet égard. Les amateurs de merveilleux se croyant en possession de moyens supérieurs de communiquer avec les Esprits, avaient délaissé les tables qu'ils considéraient comme un instrument grossier et rudimentaire ; et les mouvements de
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corps sans contact étaient chose vulgaire pour des gens qui se repaissaient de relations où figurent des miracles beaucoup plus étonnants. Restaient les personnes qui s'intéressent aux progrès de la science et qui auraient dû accueillir les communications de M. de Gasparin comme un immense événement; mais les hommes positifs sont en défiance de tout ce qui vient des mystiques; et, bien que l'auteur ait placé en dehors du surnaturel les faits dont il publiait la relation, bien qu'il cherchât à les expliquer par un agent physique, il ne put vaincre l'indifférence des savants qui, ayant vu les tables parlantes prônées par la nécromancie et la magie, n'auraient pu que difficilement être amenés à admettre qu'il y eût là quelque chose de digne de leur examen. On ne s'occupa pas de réfuter M. de Gasparin, mais on ne lui accorda aucune attention. Et pourtant il n'y a rien de plus éloquent qu'un fait..., mais pourvu que sa constatation ne laisse rien à désirer. Personne ne met en doute la sincérité de l'auteur, ni sa capacité pour bien observer. Mais comment se fait-il qu'il n'ait pas reproduit ce fait devant les corps savants qui certainement n'auraient pas refusé de se rendre à l'appel d'un personnage aussi considérable, ou devant les sociétés magnétiques qui l'auraient accueilli avec empressement, ou même qu'il ne se soit pas tenu un certain temps à la disposition de tous ceux qui auraient voulu en être témoins? Comment se fait-il que tant de milliers de personnes aient cherché sans succès à reproduire ce phénomène? Qu'on le remarque bien, il ne s'agit pas ici de ces événements qui ne dépendent pas du pouvoir de l'homme, comme les éclipses ou les aurores boréales : ce sont là des faits que l'on constate quand ils se présentent, et l'on ne serait pas admis à les rejeter sous prétexte de l'impossibilité de les reproduire à volonté. Mais pour les tables, ce sont des faits que 31. de Gasparin déclare avoir obtenus à volonté: s'ils sont réels, toutes les personnes qui se mettraient dans les mômes conditions, devraient les
obtenir également; ou du moins, en supposant que le phénomène dépende de certaines qualités des personnes et de leurs dispositions morales, les opérateurs qui s'exercent souvent en variant les conditions, devraient arriver quelquefois à obtenir le mouvement sans contact. Or, il est constant qu'une foule de personnes qui ont persévéré pendant longtemps à réitérer ces exercices et qui se sont étudiées avec patience à opérer en vue d'un tel résultat, n'ont pu réussir. A quoi tiendrait donc le succès exceptionnel de M. de Gasparin ? Serait-il doué de qualités privilégiées, qui le distingueraient du reste des hommes? C'est peu probable : mais encore, s'il en était ainsi, il ne faudrait rien moins qu'une masse de témoignages des plus solides pour qu'on pût admettre qu'il a accompli des choses qui dépassent les forces humaines et semblent en dehors des lois connues. S'il dispose d'un pouvoir aussi prodigieux, il devrait en multiplier les manifestations de manière à confondre l'incrédulité et à faire accepter définitivement des faits sur la réalité desquels il faut que la lumière se fasse.
Les mouvements sans contact figurent aussi dans une multitude de relations de thaumaturges et font le plus brillant effet... sur le papier, mais ne sont jamais visibles pour ceux qui demandent à en être témoins. Bien que M. de Gasparin se distingue de ces auteurs qui courent après le merveilleux et se vantent d'innombrables prodiges toujours inaccessibles aux profanes, — bien qu'on ne puisse contester son caractère honorable, ses connaissances étendues et son esprit scientifique, ses expériences ne peuvent être regardées comme décisives, et elles laissent subsister le doute. Tout ce qu'on peut admettre sur sa parole, c'est qu'en sa présence il s'est produit des mouvements sans qu'il ait découvert le moteur. A-t-il été trompé par quelque coopérateur adroit, ou s'est-il passé quelqu'un de ces phénomènes insolites qu'on se contente d'enregistrer provisoirement sans pouvoir les rattacher à
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aucune loi connue? C'est ce qu'on ne peut décider. La répétition fréquente du môme fait, en présence de nombreux et judicieux observateurs, eût permis d'en étudier toutes les circonstances et de déjouer les fraudes, s'il y en a eu. Jusqu'ici on n'est pas autorisé à rapporter ces faits, s'ils sont réels, à la même cause que les résultats ordinaires des tables tournantes et parlantes, dont le caractère constant est de ne consister que dans des mouvements susceptibles d'être simulés et pouvant dès-lors s'expliquer facilement par l'impulsion consciente ou inconsciente des opérateurs.
M. deGasparin n'admet pas les Esprits. Suivant lui, l'intervention des anges et des démons dans le monde terrestre était chose commune avant l'ère chrétienne et a continué jusqu'à la mort du dernier des apôtres de Jésus-Christ; cette époque a clos la période surnaturelle; Dieu, après une expérience de quatre mille ans, a décidé que pour l'avenir les lois immuables par lui imposées de toute éternité suffiraient pour le gouvernement du monde; et il n'existe plus maintenant de manifestations d'Esprits (1). C'est au fluide vital ou magnétique, qu'il attribue les mouvements des tables. Toutefois, en adoptant cette explication, il a soin de faire observer qu'il ne tient pas pour établie l'existence des fluides impondérables ; que la lumière, l'électricité, la chaleur, le magnétisme terrestre pourraient n'être que des manières d'être des corps; qu'il n'est point obligé d'opter entre ces deux hypothèses ; qu'il se sert néanmoins du mot fluide comme plus commode pour exprimer sa pensée, et qu'il entend seulement par là que les phénomènes qu'il discute sont dus à une force
(1) Cet éclectisme rappelle celui de feu Alcide Tousez : dans un vaudeville du Palais-Royal, où il déployait un comique si naturel, il annonce que sa tante vient de mourir. « Croyez-vous bien, ajoutait-il, que les gens du village prétendent que la pauvre femme avait dans le corps sept corbeaux vivants ? Faut-il être superstitieux pour croire de pareilles choses !... Mais il a été reconnu que c'était faux. Elle n'avait pas sept corbeaux dans le corps; non, elle n'en avait que trois. »
analogue à la lumière, à Fa chaleur, etc., qu'on est. habitué à regarder comme des fluides. C'est avec la môme réserve que nous nous servirons de ce dernier mot.
Quant aux phénomènes usuels de mouvement avec contact, non-seulement on les explique facilement sans recourir à l'hypothèse d'un fluide dont rien ne démontre l'existence, mais encore cette hypothèse ne peut s'accorder avec les faits, et elle est démentie notamment par l'expérience des gants dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et par celles de l'anneau suspendu que nous avons décrites au chapitre précédent. Il n'yadonc aucune raison pour admettre un fluide qui, émis par nous en dehors de notre corps, continuerait à obéir à notre volonté pour produire les mouvements variés des tables, de manière que le meuble obéirait à notre pensée sans emploi d'aucun instrument matériel, ce qui est contraire à tous les faits observés jusqu'ici. — Quand les physiciens admettent un fluide, ce n'est pas à la légère et pour se payer de mots : on en constate la présence par des expériences nombreuses et uniformes, on décrit sa marche, on mesure sa force, on le rend visible à l'aide d'instruments précis, on formule les lois auxquelles il est soumis. Rien de semblable n'a été fait pour le fluide dont il s'agit. Il n'y a, dans cette hypothèse, rien qui se justifie, rien qui satisfasse l'esprit. C'est un mot cabalistique qui n'est pas une réponse, mais qui en tient lieu, comme en donnent les théologiens.
Quant aux mouvements sans contact, comme nous ne pouvons tenir le fait pour établi, nous n'avons point à en chercher d'explication ; attendons qu'il se produise d'une manière indubitable, et alors (si jamais cela arrive) on pourra raisonnablement en poursuivre l'explication. Mais jusque-là toute discussion à ce sujet serait oiseuse.
Il y a deux choses à distinguer dans les tables parlantes, le phénomène physique et la manifestation intellectuelle. M. de Gasparin, après avoir expliqué le phénomène physique
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par le fluide, admet que nous nous servons de cette force pour faire mouvoir les meubles et que nous employons cet instrument sans en avoir conscience , de sorte que nous sommes en réalité les auteurs du langage des tables. Cette dernière partie de son système est conforme aux explications que nous venons de présenter ; nous ne différons avec lui que sur le moteur physique (1).
M. Jobard a imaginé un système qui a trouvé fort peu de partisans. Le moteur serait l'électricité humaine, c'est-à-dire le fluide dont nous venons de parler. Quant aux manifestations intellectuelles, elles auraient pour auteur, non pas les membres de la chaîne en tant qu'individus, mais bien un être collectif composé de ces membres, individualité distincte dont l'existence serait bornée à la durée de l'expérience. Cette supposition bizarre est en opposition avec tout ce que nous connaissons des êtres intelligents. Les seuls que nous puissions observer sont les hommes et les animaux supérieurs (la question des esprits invisibles étant réservée jusqu'à ce que leur existence soit démontrée). Or les hommes et les animaux ont un corps composé d'organes ayant chacun sa fonction et adhérant ensemble au point que leur désagrégation entraîne la mort de l'individu. L'être dont il s'agit, au
(1) Voici comment M. ÉliphasLévi explique les tables tournantes : « Les masses même les plus lourdes peuvent être soulevées et promenées dans l'espace par la force de la lumière astrale, car la pesanteur n'existe qu'en raison de l'équilibre des deux forces de cette lumière ; augmentez l'action de l'une des deux, l'autre cédera aussitôt. Or, si l'appareil nerveux aspire et respire cette lumière en la rendant positive ou négative, suivant les surexcitations personnelles du sujet, tous les corps inertes soumis à son action et imprégnés de sa vie deviendront plus légers ou plus lourds, suivant le flux et le reflux de la lumière qui entraîne dans l'équilibre de son mouvement les corps poreux et mauvais conducteurs autour d'un centre vivant, comme les astres dans l'espace sont emportés, balancés et gravitent autour du soleil. » (Histoire rie la magie, avec une exposition claire et précise de ses procédés, de ses rites et de ses mystères. 1860, 1 vol. in-8, avec 18 planches représentant 90 fig., p. 493.)
Pour discuter cette prétendue explication, il faudrait la comprendre ; nous pensons que nos lecteurs n'y verront, comme nous, qu'un amphigouri prétentieux.
contraire, n'a pas de corps , à moins qu'on ne considère comme tel l'ensemble des corps des opérateurs ; mais ces corps sont séparés les uns des autres, ne forment point un tout indivisible, n'ont point de fonctions coordonnées, ni centre, ni organisation ; il est impossible d'y concevoir l'unité, condition essentielle de la personnalité. Aucune analogie ne peut nous conduire à admettre un tel être; c'est une conception fantastique que rien ne justifie.
Les êtres intelligents que nous connaissons, parcourent une série de phases ascendantes et descendantes, savoir la naissance, la croissance, l'apogée, la décroissance et enfin la mort; ils n'arrivent à posséder certaines connaissances, par exemple celle des langues, que par une étude plus ou moins laborieuse. L'être collectif, imaginé par M. Jobard, ne serait point soumis à ces lois : dès sa naissance, c'est-à-dire depuis le moment où la table se met à frapper du pied jusqu'à sa mort, c'est-à-dire au moment où il prend fantaisie aux opérateurs de lever la séance, l'être supposé ne présente aucune variation dans son développement ; il a la science infuse, puisqu'il sait en naissant une foule de choses que nous n'apprenons qu'après de longs travaux, il parle correctement au moins une des langues conventionnelles que savent les opérateurs-, il sait, suivant les cercles, l'histoire, la géographie, la mythologie, etc., toutes sciences que la nature n'enseigne sans doute à aucun de ses enfants et qui ne peuvent se trouver dans le bagage des idées innées ; il sait (dans de certaines limites) sans tâtonnement, mais il est incapable de progresser; il n'a point, comme tous les êtres connus , le sentiment de sa conservation, il ne fait rien pour prolonger son existence dont le terme dépasse rarement une heure; bien qu'il pérore au besoin sur la religion et sur l'immortalité de l'âme humaine, il n'a nul souci du néant qui l'attend, il assiste sans émotion aux préparatifs de sa mort et ne demande même pas qu'on lui octroie la faveur de le faire revivre... Les opéra-
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teurs se lèvent, les mains quittent la table : c'en est fait de lui ; de cet être savant, spirituel, éloquent, il ne reste rien, pas même les cendres ; les opérateurs, qui en étaient les éléments, sont dispersés. Peut-être formeront-ils d'autres combinaisons pour faire parler les tables, et alors l'être collectif de ce malin .sera frappé d'une mort irrévocable. Si au contraire ces mêmes personnes se réunissent de nouveau et obtiennent par la table un langage qui dénote la même intelligence que dans la première séance, on devra y voir la résurrection de l'être collectif qui s'était déjà manifesté, on reconnaîtra ses idées, son caractère, son style ; c'est bien le même moi. Il pourra ainsi revivre et remourir nombre de fois sans paraître davantage tenir à la vie, et ne sera bien mort que quand les opérateurs commenceront à se lasser de ces exercices ou que quelque circonstance les forcera de varier les groupes.
Nous ne pousserons pas plus loin cette critique. Le système de M. Jobard est tellement inadmissible qu'on peut se demander si l'auteur l'a pris au sérieux, ou si ce n'est qu'une fantaisie paradoxale, comme il aime quelquefois à en publier pour exercer l'intelligence de ses lecteurs.
Reste enfin l'hypothèse des Esprits. Nous croyons avoir démontré que tous les phénomènes suffisamment constatés des tables tournantes et parlantes, s'expliquent par des actions humaines, et sont en harmonie avec les lois de notre nature. Or, dès qu'un fait peut ainsi s'expliquer naturellement, la raison nous défend de recourir cà la supposition d'êtres sur lesquels nous ne savons absolument rien, et dont l'existence est problématique. Quand nous agissons dans l'état normal, quand il nous arrive de marcher, de parler, d'écrire, etc., certes personne ne s'avise de supposer que des esprits nous prêtent leur concours ; il nous semble tout simple de reconnaître que nous exécutons ces divers actes en mettant en jeu les forces que la nature met à notre disposition ; il n'y a pas de raison pour décider autrement à l'égard d'actes qui, comme
Tables tournantes.— suite mes explications. 385 les mouvements des tables, n'ont lieu qu'en vertu de notre volonté, sous l'impression de nos organes, et qui, bien qu'exécutés d'une manière inconsciente, ne sont pas plus extraordinaires que bien des actes qui portent le môme caractère et auxquels on n'a jamais songé à attribuer une origine surhumaine.
Plus on réfléchit à l'hypothèse des Esprits, plus on la trouve en désaccord avec l'enseignement que fournissent les faits. Nous avons déjà fait remarquer que la conformité qui s'observe presque partout entre le langage des tables et les idées qui dominent dans les cercles où on les fait parler, démentait le système quiatlribue ce langage cà des Esprits. On ne concevrait pas comment des êtres intelligents, voulant entrer en communication avec les hommes, se trouveraient avoir précisément les opinions de ceux qu'ils visiteraient, et ne dépasseraient jamais le niveau de leurs connaissances. Admettons pour un instant les Esprits : puisqu'ils sont invisibles, ils sont organisés tout autrement que no*us, leur vie est extrêmement différente de la nôtre-, ils ont énormément à nous apprendre en nous faisant connaître leur nature, en nous initiant aux sciences qui leur sont accessibles; et il doit y avoir des points sur lesquels ils ne peuvent se contredire, par exemple la question qui sont-ils ? Eh bien, nous les voyons non-seulement professer les doctrines les plus contradictoires, mais encore accommoder strictement leurs opinions à celles des opérateurs. Tel Esprit, par exemple, dans un cercle catholique, nous dit qu'il estl'àme d'un bienheureux; tel autre, ou bien un Esprit disant être le même, vient dans un cercle métempsycbosiste, nous assurer qu'il n'y a ni enfer ni paradis, qu'il est une âme dégagée du corps par la mort et attendant sa prochaine réincarnation. Ces Esprits ne peuvent cependant se tromper sur une pareille question : si, comme l'enseigne l'Eglise, chaque homme, aussitôt après sa mort, subit un jugement par suite duquel il Ya dans un des trois séjours paradis, purgatoire,
enfer, l'Esprit qui affirma tout le contraire, est donc un menteur; et réciproquement si le système des réincarnations est vrai, l'esprit qui se dit habitant, soit du paradis, soit du purgatoire, soit de l'enfer, est un imposteur. Nous en pouvons dire autant des Esprits professant quelqu'un des autres systèmes sur le sort futur de l'homme. Tous ces systèmes se contredisent et ne peuvent par conséquent être tous vrais; il ne peut y en avoir qu'un seul devrai, tout au plus. Or, tous les systèmes ayant des partisans parmi les Esprits des tables, il faudrait croire que, sauf la minorité professant la véritable doctrine (si toutefois elle existe), tous les Esprits se feraient un jeu de tromper les hommes en affermissant chacun dans ses erreurs. Les prétendus Esprits- seraient donc dévorés d'une sorte de rage de mentir! Mais non, il ne tiendra qu'à vous de les rendre véridiques. Les Esprits mentent (on ne peut pas dire qu'ils se trompent) quand il s'agit de la vie ulira-mondaine, quand ils vous entretiennent de choses que l'homme ne peut vérifier. Mais si, au lieu de chercher à vous élancer dans ces sphères inaccessibles, vous vous contentez de causer avec la table comme avec un ami, de l'entretenir de choses terrestres, positives, vous obtenez souvent un conversation plus ou moins intéressante, et vous ne retrouvez plus cette monomanie de mensonge que nous signalions tout à l'heure. Est-ce une anomalie? Non, au contraire-, c'est que l'Esprit qui exprimait vos propres opinions sur l'état des âmes après la mort, est encore d'accord avec vous sur ce que vous savez le mieux.
Comment se fait-il que les Esprits ne sachent que ce que saventles membres delà chaîne? Si bornés que nous supposions ces êtres, comme le même Esprit peut aller d'un groupe à l'autre, s'il possède, dans un groupe formé d'éléments distingués, une somme de connaissances égale à celles de ses membres, il s'ensuivra qu'en se transportant dans un groupe composé de personnes moins instruites, cet Esprit y jouira d'une certaine supériorité. Mais non, chaque groupe ne peut
tirer d'une table plus qu'il ne sait lui-même, pas plus que d'un sac de charbon on ne peut tirer de la farine. Qu'en conclure? C'est que cet Esprit qui partage toutesnos opinions, qui sait ce que nous savons, mais rien de plus, n'est autre que notre esprit, et qu'en écoutant le langage de la table, nous ne faisons qu'observer notre reflet, que nous mirer dans une glace.
Posez sur la table un papier découvert sur lequel une personne aura écrit une question à l'Esprit : la table fera une réponse quelconque, mais cadrant avec la question. Maintenant, qu'une personne étrangère à la chaîne écrive une autre question sur un papier semblable et le pose de manière que l'écriture ne puisse être vue d'aucun des opérateurs, par exemple que le papier soit collé au dos de l'un d'eux; si l'Esprit a vu tout à l'heure le papier posé sur la table, il ne lui sera pas plus difficile de lire celui qui est au dos d'un des opérateurs. Eh bien, il arrivera 99 fois sur 100, que vous ne tirerez de la table qu'un refus de répondre, ou une réponse discordante et sans rapport à la question, ou une réponse évasive, comme en font les devins qui ne savent rien et qui masquent leur ignorance par des phrases équivoques. Cette épreuve est décisive et prouve que là où les opérateurs sont en défaut, il ne se trouve pas d'être en dehors d'eux pour suppléer à leur impuissance. La réponse n'est concordante qu'autant que la demande est connue des opérateurs, parce que la réponse est leur œuvre.
On a objecté que plusieurs fois la table a exprimé des opinions contraires à celles du cercle, et a fait preuve de connaissances que ne possédaient pas les opérateurs.
Quant au premier point, il n'y a rien d'étonnant à ce que la table influencée plus particulièrement par un des membres de la chaîne, reflète les opinions de ce membre, qui peuvent être en contradiction avec celles des autres opérateurs ; ou bien encore le médium puisant dans la pensée des divers
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rfrcjpbves et môme empruntant aux personnes présentes, il en résulte une sorte de macédoine qu'aucun n'avoue pour l'expression de sa pensée, mais où l'on peut reconnaître les fragments de diverses origines. Enfin le médium, comme nous l'avons fait voir, rêve, enfante des conceptions qu'il attribue à des êtres extérieurs, émet des idées plus ou moins bizarres, et parfois différentes de celles qu'il a dans l'état ordinaire. Ces résultats sont conformes à la nature du phénomène, telle que nous l'avons étudiée. Ce qui paraît le plus extraordinaire, c'est que dans un cercle dont tous les membres ont les mêmes croyances, la table tienne les propos les plus opposés à ces croyances. Voici un des cas où l'on a remarqué celtesingularité.
Le clergé, comme toutes les classes de la société, a payé son tribut à la mode régnante et a fait tourner des tables; or, dans les groupes composés entièrement de prêtres et de catholiques pieux, les tables ont souvent vomi d'affreux blasphèmes qui, nous dit-on, ne peuvent être regardés comme l'expression des pensées du groupe. Rien de plus facile à expliquer. — Le clergé a vu d'un mauvais œil les exercices des tables, et bien avant que les évêques aient cru devoir les interdire, une foule d'ecclésiastiques se sont élevés avec force contre les évocations des morts qui sont condamnées par l'Écriture sainte et par les canons de l'Eglise; les écrivains catholiques ont publié des brochures où ils se sont attachés à prouver que les phénomènes des tables étaient dus à l'action des diables qui se servaient de ce moyen pour perdre les hommes (1); ils ont même affirmé qu'en commandant aux démons avec autorité et au nom de Dieu, on les forçait de déclarer qui ils étaient, qu'en posant sur les tables des objets bénits on annihilait la puissance infernale, et qu'on faisait
(1) L'abbé Bautain, Avis aux chrétiens sur, les tables tournâmes et parlantes, par un ecclésiastique, 1833. — Le P. Huguet, marisle, Les délassements permis aux personnes pieuses appelées à vivre dans le monde, ch. IG.
cesser les phénomènes; el l'on cila des cas où les choses s'étaient ainsi passées, à la confusion des diables cl à l'édification des fidèles.
Les ecclésiastiques, d'après cette doctrine, n'auraient pas dû accomplir des actes qu'ils déclaraient infernaux et qui constituaient le plus grand des crimes, savoir le pacte avec le démon, crime tellement énorme que c'est un cas de conscience réservé à la grande Pénitencerie, tandis que le vol, l'assassinat, le parricide ne sont que de simples péchés que peut remettre le premier curé ou vicaire venu.... Mais quel homme n'est parfois inconséquent? La curiosité l'emporta sur les scrupules, et beaucoup de prêtres se mirent aux tables. Ils y apportaient naturellement leurs croyances; ils se mettaient à l'œuvre avec le désir et l'espoir d'en obtenir la confirmation ; ils étaient émus, effrayés, en songeant qu'ils allaient se trouver en contact avec l'ennemi de Dieu, et ils s'attendaient à quelque manifestation qui donnât raison à leur enseignement. Le médium, plus que tous les autres, devait être imbu de ces sentiments. Les impiétés, les blasphèmes que proférait la table, étaient réputés pour le cercle, des choses horribles, sans doute, mais dont l'expression était un bien pour la religion; le Diable ne peut se révéler pour ce qu'il est qu'en rendant hommage au dogme qui le proclame; prouver l'existence du Diable, c'est servir l'Eglise, c'est vérifier sa parole. Aussi le clergé triomphait-il de ces résultats et les publiait-il avec emphase. Tout cela, loin de démentitnos explications, ne fait que les confirmer.
Dans ces cercles ecclésiastiques il arrivait souvent que la parole d'un prêtre qui commandait à Satan de se retirer, mettait immédiatement fin aux mouvements de la table; il en était de même quand on posait sur la table un objet bénit. La table ne pouvait prononcer les noms de Dieu et de Jésus- Christ. L'approche d'un chapelet ou d'une relique déterminait des mouvements bizarres dans lesquels, avec un peu d'ima-
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ginalion, on voyait les contorsions de Satan vaincu, les transports do la rage impuissante-, quelquefois môme la table était lancée au loin avec violence et se brisait. Tous ces faits s'expliquent de la manière la plus simple de la part d'un cercle catholique ; les médiums subissaient, comme toujours, une influence à laquelle ils obéissaient sans avoir conscience de leurs actes ni de leurs discours. Et si les coopérateurs sont dans un certain état d'exaltation, ils n'auront pas conscience de l'impulsion qu'ils auront donnée à la table, ils déclareront de bonne foi avoir vu le meuble leur échapper de lui-même pour aller se briser, et ils verront dans ce dénoûment la preuve manifeste de l'action diabolique.
Il aurait fallu expérimenter aussi dans d'autres conditions: par exemple, une personne présente, ne partageant pas les opinions du cercle, aurait posé, à l'insu des membres, un objet bénit sur la table, bien certainement il n'en serait rien résulté. Ce que je puis affirmer, c'est que dans des cercles composés d'éléments non catholiques, les tables prononçaient très bien les noms de Dieu et de Jésus-Christ ; et même on a évoqué Jésus-Christ en personne, et les tables ont répondu en son nom; en ma présence, on a mis sur les tables des chapelets bénits, sans que les phénomènes en aient été modifiés, sans qu'on ait vu paraître la moindre diablerie. Bien plus, une personne de ma connaissance s'est procuré des hosties consacrées et les a posées sur une table : certes, si le Diable eût été présent, le contact de l'Eucharistie aurait dû le mettre au supplice et agir encore plus efficacement qu'un bain d'eau bénite , et néanmoins la table a continué sa conversation avec une aisance parfaite. — D'où vient cette différence dans les résultats? De la différence des disposi lions morales des opérateurs.
Voici encore une anecdote qui dément le système du clergé sur les tables. Dans le salon d'un banquier célèbre, on faisait tourner et parler des tables. Il y en avait une à laquelle se
trouvait M. Moutté, rédacteur du journal la Patrie, où il rédigeait le Bulletin des sciences occultes : elle professait la doctrine de Swedenborg, dont ce journaliste est partisan, et niait le catholicisme. A côté était une autre table actionnée par deux demoiselles fort dévotes; elle exprimait les idées catholiques. Une de ces demoiselles, animée d'un saint zèle, déclara que sa table était l'organe d'un bon ange, et la voisine interprète du Diable , et, comme preuve, elle annonça qu'en posant son chapelet sur celle-ci, elle allait forcer Satan à confesser sa présence. On accepte l'épreuve. Le chapelet est mis sur la table de M. Moutté, et la demoiselle, interpellant à haute voix l'Esprit qui anime cette table, le somme de dire qui il est. Le groupe Moutté continuant de fonctionner, la table donne d'abord par les soulèvements des pieds, les deux lettres S, A. La demoiselle est radieuse, s'écrie que c'est bien Satan, et qu'il n'est pas nécessaire d'aller plus loin. M. Moutté veut que l'expérience soit complète, et la table donne successivement les lettres G, E, S, S, E ; ce n'était pas Satan, mais la Sagesse. On demande alors à la même table quel était l'Esprit de la table des demoiselles : Réponse, Folie. Comptez donc sur la vertu des objets bénits !
On assure que des tables ont montré quelquefois des connaissances que ne possédaient pas les opérateurs; je n'en connais pas d'exemples bien constatés; et s'il en existe, ils sont extrêmement rares: Us s'expliquent par la lucidité dont peuvent jouir certains médiums dont l'état se rapproche beaucoup de celui des somnambules. Si l'on donnait des relations de ces cas de lucidité, il faudrait constater avec soin l'état des médiums. Si ce sont des individus ayant déjà été mis en somnambulisme, dès qu'ils se mettent aux tables, ils passent facilement à un état qui diffère peu du somnambulisme, bien qu'ils aient quelquefois les yeux ouverts ou entr'ouvcrts. On conçoit donc qu'ils trouvent, dans cet état, le degré de lucidité qu'il comporte.
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Il est certain que la lucidité des médiums est bien inférieure à celle des somnambules, déjà si précaire. Cette circonstance, loin de militer en faveur de l'hypothèse des Esprits, lui est contraire : car si les tables étaient mues par des Esprits possédant des facultés supérieures à celles de l'homme, si ces Esprits étaient en état de voir ce qui échappe à notre vue, ils manifesteraient leur pouvoir d'une manière constante, régulière. Si, par exemple, un Esprit, en vertu de sa constitution, peut voir combien j'ai de pièces de monnaie dans ma poche (et c'est là un des exemples brillants de la lucidité des tables), il devra être en état de désigner les autres objets que j'ai dans mes poches, de lire un papier posé sur le dos d'un dos membres de la chaîne, etc. Mais non : dans la même séance où la table révèle une chose inconnue des membres de la chaîne, elle est incapable d'en désigner d'autres de même nature; ou, ce qu'il y a de pire, elle veut deviner et ne commet que des bévues. Cette diversité de résultats s'explique très bien si nous avons affaire à des êtres humains qui, comme nous le savons, trouvent quelquefois, dans l'état de crise, des facultés exceptionnelles, mais n'en jouissent que d'une manière irrégulière et sont continuellement exposés à confondre les fantômes de leurs rêves avec les résultats de la lucidité; elle ne s'expliquerait pas si l'on avait affaire à des Esprits chez lesquels la vision s'opérerait d'une manière normale. Les rares éclairs de lucidité qu'on a pu trouver dans quelques groupes, n'infirment donc en rien nos explications.
On a publié plusieurs recueils de discours de tables. Il y a entre autres, M. Mathieu, ancien pharmacien des armées, auteur de plusieurs brochures fort intéressantes sur ce sujet, et M. Goupy (1). Parmi ces discours, il y en a d'amusants, de spirituels ; il y en a de vulgaires, d'insipides, et c'est, hélas ! le plus grand nombre; il y en a de grossiers et même
(1) Explication des tables parlantes, des médiums, des esprits et du somnambulisme par divers systèmes de cosmologie. 1860 f 1 vol. in-8.
TABLES TOUHNANTES.— SUITE DES EXPLICATIONS. àJÔ
d'obscènes. Non-seulement on n'y voit rien qui dépasse La portée de l'esprit humain, mais les résultats sont bien intérieurs aux productions émanées de l'homme dans son état normal. Il n'y a pas une table qui ait fait avancer la science, qui ait enrichi la littérature d'une œuvre de premier ordre, qui ait résolu un seul problème, qui ait fait la moindre découverte. Rien chez les tables ne porte le cachet d'une nature supérieure, rien qui dénote l'intervention d'une classe d'êtres surhumains.
On a vu des médiums arriver à un état de surexcitation qui développe leurs facultés intellectuelles : mais le même phénomène s'observe chez les somnambules et les autres crisiaques, et il n'est pas dû au procédé des tables. Loin de là: on voit souvent un groupe composé d'hommes de beaucoup de mérite, et sous les mains desquels la table n'enfante que des propos d'une insignifiance désespérante. Le procédé, au lieu de faire ressortir les qualités brillantes des opérateurs, ne lait souvent que mettre en saillie leurs travers et leurs sottises. La table, dit avec raison M. Delaage, au lieu d'avoir de l'esprit comme quatre, a de la bêtise comme quatre.
On s'étonne que, dans un cercle de gens bien élevés, les tables tiennent des propos d'une grossièreté révoltante : on a cherché même à tirer de ces faits un argument pour prouver que ces personnes ne pouvant être les auteurs de pareils discours, il fallait bien chercher en dehors d'elles les véritables auteurs. Mais les personnes les plus réservées, les plus pures, ne peuvent ignorer entièrement ce que c'est que les choses impures, et elles ne peuvent faire qu'il ne parvienne quelquefois à leurs oreilles des lambeaux de discours ignobles. Elles s'empressent de les oublier, ou du moins elles n'ont pas conscience d'en avoir rien retenu. Pourtant dans leurs rêves elles retrouvent parfois des souvenirs qu'elles croyaient entièrement effacés de leur esprit, et elles se figurent entendre des entretiens immondes; pareille chose a lieu dans un accès
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de fièvre chaude, alors que l'individu n'est plus maître do lui-même. L'état de médium ayant beaucoup de ressemblance avec le sommeil, donne lieu à des rêves semblables, et l'individu reproduit, sans s'en douter, des propos dont il n'a pas souvenir dans l'état normal. Tout cela s'explique tics bien sans qu'il soit besoin de recourir à des Esprits polissons. Les résultats dont nous venons de faire mention sont assez fréquents et ont quelque chose de fort désobligeant pour les personnes qui peuvent être considérées comme ayant coopéré à des turpitudes, et plus d'une dame s'est amèrement repentie d'avoir pris place à des tables dont le langage était d'un cynisme à faire rougir le quart de monde. L'auteur du livre intitulé : Comment l'esprit vient aux tables, raconte qu'une demoiselle fort ingénue s'étant mise seule à une corbeille qu'elle faisait mouvoir dans une soirée, demanda eu riant quelles seraient les qualités qui distingueraient son futur mari, etquela corbeille répondit par un dessin obscène. Anos yeux, elle n'était pas plus coupable qu'on ne l'est des fantômes qui nous assiègent pendant nos rêves: et pourtant il estbien probable que la pauvre demoiselle aura perdu dans l'opinion des assistants, même de ceux qui croient que le médium n'est que l'instrument aveugle des Esprits.
Somme toute, aucun de nous ne voudrait pour amis, pour interlocuteurs habituels, des gens dont le langage serait semblable à celui des tables. Aussi s'est-on bien vite lassé d'aussi piètres causeurs : on s'est amusé d'abord de la nouveauté du phénomène, on s'est exercé l'esprit en cherchant à l'expliquer; puis voyant qu'on ne dépassait pas un certain degré fort peu élevé et que la multiplicité des expériences n'ajoutait rien à ce que les premières avaient fait connaître, on renonça à un passe-temps fort maussade où il n'y avait rien à gagner. Mais les médiums restèrent et devinrent les prêtres de la nouvelle religion spiritualiste.