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CHAPITRE III

Tous ceux qui crurent avoir découvert dans les tables parlantes un moyen de communiquer avec les Esprits, ne tardèrent pas à le trouver défectueux. Dès qu'une. personne était reconnucpour médium, ne valait-il pas mieux l'abandonner seule à l'action des Esprits, plutôt que delà faire entrer dans un groupe composé d'éléments hétérogènes, où elle était livrée à des influences diverses qui pouvaientcontrarier celle des êtres invisibles? On jugea donc préférable de se passer de chaîne : le médium se mit seul à un petit meuble fort léger, tel qu'un guéridon, un chapeau, une corbeille; les communications furent plus rapides, mieuxsuivies. Mais ce moyen parut encore bien lent : chaque lettre de l'alphabet exigeait un certain nombre de coups, il fallait les compter, prendre note des lettres pour composer les mots; le moindre discours demandait un temps considérable. On imagina un perfectionnement : on adapta un crayon à un petit appareil glissant sur roulettes (planchette ou corbeille) ; le médium pose les mains sur l'appareil qui se meut et fait décrire à la pointe du crayon toutes les lignes dont se compose l'écriture. Il y a des médiums qui par ce moyen écrivent aussi vite que par les procédés ordinaires et qui même ont plusieurs genres d'écriture selon les divers Esprits qui sont censés intervenir. Ce résultat, au premier abord, paraît extraordinaire, et l'on se demande s'il peut être attribué à l'action propre du médium. Mais bien des personnes qui ne sont nullement médiums, se sont exercées à écrire avec ces sortes d'instruments, et sont parvenues promptement à écrire aussi vite qu'avec une plume et en divers genres d'écriture. Il est donc bien entendu que ces faits sont de nature à pouvoir être simulés, ce qui ne veut pas dire

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qu'ils ne se produisent qu'autant qu'ils sont simulés : niais de ce qu'une personne peut sans assistance extérieure écrire avec les appareils dont il s'agit, il s'ensuit que leur emploi ne suppose pas une puissance surhumaine et ne peut être donné comme une preuve de l'action d'un Esprit.

Après avoir expérimenté quelque temps avec les planchettes, on se demanda naturellement s'il était hien utile que le médium s'empêtrât d'un attirail gênant, et s'il ne valait pas mieux qu'il écrivit tout simplement et comme tout le monde, en prenant à la main une plume ou un crayon. C'est le parti que l'on prit, et la plupart des médiums actuels écrivent à la manière ordinaire.

Il y avait encore un degré à franchir. L'écriture est moins prompte que la parole : pourquoi l'Esprit, au lieu de faire écrire le médium, ne le ferait-il parler? C'est ce qui eut lieu, et l'on arriva aux médiums parlants ; ils n'ont point, comme les anciens possédés, une voix de circonstance qui était censée celle du diahle qui les possédait; ils ne s'expriment point d'une façon insolite ; c'est par la houche qu'ils parlent, avec leur Yoix ordinaire. Seulement il est entendu avec les adeptes que le médium n'est qu'un instrument passif, et que ce sont les Esprits qui se servent de ses organes vocaux pour communiquer avec les hommes terrestres.

Ainsi un grand nomhre de personnes graves et honnêtes nous assurent qu'elles sont en communication régulière avec des êtres supérieurs : si nous leur demandons quel est le fondement de leur croyance, elles nous montrent des individus qui parlent ou qui écrivent, et elles nous déclarent que ce sont les interprètes des volontés célestes. Mais cà quels signes a-t-on reconnu que ces individus fussent investis de cette haute mission, comment leur caractère privilégié s'est-il manifesté? A cette question on se horne à nous répondre que ce sont des médiums; ce qui se réduit à dire qu'ils font tourner des tables sans y songer, qu'ils sont aptes cà entrer dans

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cet étal particulier où l'homme n'a pas conscience de ce qu'il fait. Quelle garantie a-t-on môme qu'ils possèdent cette qualité? Nous avons déjà fait remarquer et tout le monde reconnaît qu'elle est très facile à simuler, môme quand il s'agit de faire mouvoir des tables, à plus forte raison quand il ne s'agit que^de parler et d'écrire. Le premier venu, prôné comme médium par quelques compères, peut aisément jouer ce rôle, et tout ce qu'il dira sera réputé l'œuvre des Esprits. Jusqu'ici , quand on voulait s'attribuer une mission supérieure, il fallait au moins frapper l'imagination des gens crédules au moyen de quelques prestiges, opérer des choses extraordinaires; maintenant, grâce aux progrès de la civilisation , le procédé est mis à la portée de tout le monde, môme de ceux qui ne savent pas écrire, car ils seront médiums parlants ; il leur suffira d'un peu d'aplomb et de bavardage, et ils seront réputés les organes des plus grands hommes qui aient jamais existé, toutes leurs paroles seront accueillies comme des oracles et enregistrées précieusement.... En vérité, on a peine à croire que la crédulité puisse aller aussi loin, et il est humiliant de penser que des nations éclairées surpassent en niaiserie les peuples les plus sauvages.

Les partisans des Esprits sont obligés de compter sur la bonne foi des médiums, et n'ont pas d'autre garantie de la réalité de leur mission. Or, il y a, surtout en Amérique, un grand nombre d'individus qui font mélier d'exercer les fonctions de médium, qui se font payer tant par séance ou consultation, et qui se font annoncer dans la quatrième page des journaux, absolument comme nos somnambules. La sincérité de pareils gens est fort suspecte : leur conscience peut être en lutte avec leurs intérêts; il faut vivre, et puisque la crédulité publique leur attribue des facultés extraordinaires, on trouve lort commode de l'exploiter ; on peut môme alléguer, pour se justifier, d'excellentes raisons, on se dit qu'on ne fait

de 'tort ^personne, au contraire^ on entretient les consultants clans leur foi religieuse, et tout bien considéré, c'est pour leur bien qu'on leur donne des communications qu'on a soin, du reste, de parfumer des maximes les plus morales. Parmi les médiums qui ne se font pas payer à la séance, il en est un grand, nombre dont la conduite n'en est pas moins intéressée : les uns se flattent de séduire quelque riebe maniaque et de tirer de lui des avantages bien supérieurs à ce que produiraient les consultations ; d'autres ne travaillent pas pour le lucre, mais sont flattés de passer pour des êtres extraordinaires, et ils ne craignent pas d'employer la fraude pour atteindre leur but. Qui pourra démêler tous ces calculs?

Pour peu qu'une matière ait de l'importance, un fait n'est pas tenu pour constant s'il n'est certifié que par un témoin : on exige surtout des témoignages plus nombreux quand il s'agit de faits extraordinaires, invraisemblables, et qui paraissent en contradiction avec les lois connues. Or ici il s'agit de faits sur lesquels on s'appuie pour affirmer l'intervention d'êtres invisibles, et à l'égard de chaque fait on n'a pour gage de la sincérité du médium que la déclaration du médium luimême qui prétend n'avoir pas conscience de ce qu'il écrit ou dit dans cet état. Ce témoignage est évidemment insuffisant. Sans doute, chacun de nous pourra s'en contenter à l'égard d'un médium dont l'honnêteté lui est particulièrement connue, mais cette conviction, basée sur des relations personnelles, ne pourra être partagée par le public, et chacun de ceux auxquels on racontera les hauts faits d'un médium, et qui n'aura pour croire à sa sincérité d'autre garantie que la parole de ce médium ou les certificats de moralité donnés par ses amis, sera parfaitement en droit de douter de sa véracité et par suite de la réalité de l'état du médium; aucun de ces faits ne pourra donc être tenu pour authentique.

Passons sur cette difficulté et admettons la bonne foi de

tel médium. I! doit être cru quand il déclare qu'il se regarde comme étranger aux discours qu'il profère ou qu'il écrit, soit; mais sa persuasion est-elle conforme à la réalité des choses? C'est ce qu'il s'agit de décider. Ce que nous avons dit des médiums tourneurs de tables, s'applique à tous les genres de médiums. Nous avons vu qu'il y a des états dans lesquels nous nous faisons illusion en attribuant à autrui nos propres œuvres. Cette explication toute naturelle suffit pour rendre compte des phénomènes, et, on ne saurait trop le répéter, chaque fois que des actes humains peuvent s'expliquer par les lois qui régissent la nature de l'homme, il est déraisonnable de recourir cà des causes surnaturelles et de faire intervenir des êtres extérieurs dont l'existence même est problématique. Cette considération doit nous suffire pour rejeter l'hypothèse des Esprits : un examen plus détaillé achève de prouver qu'elle est inadmissible.

Pendant qu'un médium écrit, interposez un corps opaque, par exemple une feuille de papier épais entre ses yeux et la main qui écrit, il se fera tout de suite un changement visible. Le médium n'écrira plus avec la même aisance, ses lignes ne seront plus droites, elles enjamberont les unes sur les autres; arrivé à la fin d'une ligne, il tracera des caractères au delà du papier; pour en commencer une autre, sa main n'ira pas se poser à l'endroit convenable. En un mot, il éprouvera le même embarras que tout individu qui écrit sans v voir. Donc quand il écrivait précédemment, il se servait de ses yeux comme d'une sentinelle de sa propre intelligence. Ce changement n'eût pas eu lieu si le médium n'eût été qu'un instrument dont se servirait un être extérieur. Ce dernier n'aurait eu besoin que de lui conduire la main, et les. yeux du médium n'auraient aucun rôle à jouer, pas plus que son intelligence.

S'il est vrai que les Esprits soient les auteurs des discours du médium, leur action doit se manifester par une science ou

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une puissance supérieure à celle du médium, el ils doivent révéler une personnalité toul à fait indépendante de celle du médium. Voyons s'il en est ainsi.

Essayez de converser avec l'Esprit en une langue inconnue du médium, vous constaterez son impuissance. On a cité quelques faits qui paraissent contredire ce que j'affirme. Mais observons qu'il est très difficile de s'assurer si un médium ne connaît pas telle langue, et dans les cas qui ont été cités, il pouvait se faire que le médium connût plus ou moins Lien une langue, bien qu'on crût généralement qu'elle lui était étrangère. Il est même possible qu'un médium ait appris à l'avance quelques fragments d'une langue peu connue, afin d'exciter l'étonnement. C'est ainsi que j'ai vu circuler des fragments d'hébreu et de sanscrit qu'on disait avoir été écrits par des demoiselles qui ne savaient pas un mol de ces langues. Peut-être s'étaient-elles bornées à graver dans leur mémoire l'image d'une ou de deux lignes d'écriture, sans même en apprendre la signification, ce qui leur aurait, permis de les reproduire. De pareils faits n'ont rien de concluant. Si, comme l'affirment les spiritualistes, les Esprits lisent la pensée sans se préoccuper des mots, ils comprendront les questions faites dans une langue quelconque, et même les questions mentales. Mais les médiums ne s'accommodent pas de cette manière de procéder, et leurs réponses prouvent leur impuissance. Leur lucidité peut expliquer une ou deux réussites qui viendront fortuitement-, un Esprit possédant la faculté qu'on lui attribue, répondrait a coup sûr et sans chance d'erreur.

Pour parler une langue non apprise, la lucidité ne suffit plus. Aussi ne peut-on obtenir un tel résultat des médiums. Qu'un médium parle une ou deux langues dont on ne lui supposait pas la connaissance, il ne faudra pas crier merveille, parce qu'il a pu les étudier en secret. Mais comme il ne peut savoir toutes les langues, priez le d'évoquer des

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Esprits parlant telles langues que vous lui désignerez, et il restera court.

Règle générale : l'Esprit ne sait rien de ce qu'ignore le médium. Dès lors, il semble étrange que les Esprits dont l'ignorance est si facile à constater, jouissent d'un certain crédit. Les somnambules, les tireurs de cartes et les devins de toute sorte ne peuvent maintenir leur renommée de lucidité qu'à la condition d'obtenir quelques succès au moins de temps en temps. Les médiums n'ont besoin de rien de semblable : ils peuvent, pendant un temps indéterminé, se borner à débiter des àneries, des platitudes, sans que leur vogue en souffre la plus légère atteinte, sans que les Esprits qui sont censés les employer, inspirent moins de respect et de confiance. D'où vient cette différence? C'est que pour tirer d'embarras Esprits et médiums, on a imaginé un expédient des plus commodes. A toute question indiscrète on répond pas d'épreuve. Demandez à l'Esprit une ebose qu'ignore le médium, adressez-lui la parole en une langue inconnue à ce dernier, proposez des moyens de contrôle, l'oracle répond invariablement pas d'épreuve, et la foule béate reste frappée d'admiration et de terreur. « Gomment, disent les docteurs de la nouvelle loi, pouvez-yous supposer que des êtres supérieurs vont se mettre à vos ordres et s'assujettir à toutes les questions qu'il vous plaira de leur adresser? Us ne viennent pas pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour vous instruire. C'est à vous à écouler, »

Ce n'est là qu'une misérable échappatoire, et un syllogisme qui suppose résolu ce qui est en question. Vous nous dites que nous avons affaire à des Esprits, et vous raisonnez comme si ce point de fait était démontré. Mais c'est précisément ce qu'il s'agit de vérifier. Tant que la preuve ne sera pas faite, nous devons chercher à nous éclairer; il est donc parfaitement légitime de soumettre les expériences à toutes les conditions qui peuvent les rendre probantes. Nous sommes en

présence de faits qui peuvent s'expliquer par une action humaine : on nous dit qu'ils sont dus à l'action d'êtres extérieurs à l'humanité j c'est à ceux qui ont cette prétention à faire voir les signes manifestes de cette intervention, à établir par des résultats positifs que la puissance humaine est dépassée. Si réellement ce sont des Esprits qui agissent, ils ont sans doute pour but de se faire connaître aux hommes, et ils ne peuvent refuser de donner des preuves éclatantes de leur existence; si les moyens qu'on leur propose ne sont pas de leur goût, qu'ils en adoptent d'autres, mais enfin qu'ils agissent et qu'ils nous donnent des témoignages évidents de leur action. Quand ils se seront ainsi manifestés, ils pourront sans doute s'envelopper de leur dignité, refuser de répondre à toute question et ne nous entretenir que de ce qui leur conviendra. Mais jusque-là nous ne les connaissons pas, et la fin de non-recevoir qu'on oppose en leur nom ne peut être prise que pour un aveu d'impuissance.

Les partisans des Esprits se contredisent quand ils nous allèguent des motifs de dignité qui empêcheraient les Esprits de se prêter à nos expériences. En fait, ces messieurs se conduisent comme si les Esprits étaient à leurs ordres; ils évoquent suivant leur fantaisie tous les morts dont le nom leur passe par la tête; ils leurs adressent toutes sortes de questions; et comme ces questions roulent toujours sur des sujets où il n'y a ni contrôle ni vérification possible, ils ne manquent jamais d'obtenir des réponses. Ainsi on a deux systèmes suivant les besoins delà cause. S'agit-il de bavarder à perte de vue sur les sphères habitées par les Esprits, ou de débiter des tirades sur la morale, les Esprits sont nos très humbles serviteurs, ils quittent tout pour se mettre à nos ordres, ils répondent à toutes nos questions et montrent une docilité, une complaisance inépuisables. S'agit-il au contraire de choses qui embarrassent le médium, par exemple de décrire un événement passé, de donner l'âge ou les prénoms du mort

évoqué, alors les Esprits se renferment clans un dédaigneux silence, et ils tiennent à distance les mortels assez audacieux pour les interroger. Cette différence de conduite serait inexplicable de la part des Esprits ; elle s'explique très bien de la part de ces pauvres médiums qui, malgré tout le mal qu'ils se donnent pour paraître extraordinaires, ne peuvent nous donner plus qu'ils ne savent.

Quelques exemples feront mieux ressortir le jugement que nous portons sur la nature des médiums. Un fait négatif ne prouve rien, et nous reconnaissons qu'on ne pourrait rien conclure de ce que tel médium se serait trouvé en défaut. Mais s'il s'agit de faits multipliés où figurent des médiums de premier ordre, vénérés de toute la secte, reconnus par elle pour être visités par des Esprits supérieurs, l'observation des faits pourra fournir un enseignement précieux.

J'assistai à une soirée où se trouvait un médium-écrivain très célèbre : c'est une demoiselle par l'intermédiaire de laquelle plusieurs personnages historiques ont écrit leur vie. Ce jourlà, c'était Louis XI qui conduisait sa main et qui faisait des additions à un très long manuscrit contenant l'histoire de sa vie. On invita les spectateurs à lui faire des questions. Je demandai à ce roi si, au lieu d'employer le français d'aujourd'hui, il ne pourrait pas écrire quelques lignes dans la langue de son temps, celle de Commines. Réponse : Pas d'épreuve. M. Piérart, directeur de la Revue spiritualiste, qui a fait des études approfondies sur l'histoire des provinces du Nord, pria Louis XI de donner des éclaircissements sur certaines particularités du siège de Maubeuge, dont ne parle aucun historien. Certes, ce n'était pas là une question oiseuse. On fournissait même à l'Esprit une occasion de compléter le travail dont il s'occupait avec le médium. La réponse fut encore la même : Pas d'épreuve. Toutefois, quelques instants après, l'Esprit parut se relâcher un peu de sa morgue royale :

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il annonça qu'il consentait à donner une épreuve consistant à écrire le nom que penserait un des spectateurs. Celte épreuve aurait pu être regardée comme un passe- temps peu digne de la majesté d'un si haut Esprit, et il nous semble qu'il eût été plus convenable de répondre à la question de M. Piérarf. Mais les Esprits ont peut-être leurs caprices auxquels il faut bien se soumettre. L'honorable docteur Puel s'offrit pour penser un mot, et pour que l'expérience, en cas de succès, fût décisive, il écrivit ce mot sur son carnet, de manière à n'être vu de personne. Le médium, qui tout à l'heure écrivait très nettement, se mit à tracer des caractères informes. On pria Louis XI de vouloir bien écrire un peu plus lisiblement. Le médium traça d'autres caractères, tout aussi baroques et illisibles que les premiers. Tout le monde reconnut qu'il n'y avait pas moyen d'y rien déchiffrer. C'est alors que M. Puel ouvrit son agenda sur lequel il montra le mot Champollion qu'il y avait écrit. Il y eut bien un fidèle qui, reprenant le barbouillage du médium, prétendit y voir un C, puis un H. Je lui fis remarquer qu'avant d'avoir lu le mot, il n'avait rien pu démêler dans l'écriture du médium. Voilà donc la seule épreuve à laquelle se soit soumis l'Esprit, la seule preuve de son intervention : refuser de répondre quand il ne sait pas, promettre de deviner un mot et ne donner que des griffonnages. Certes, tout cela ne dépasse pas la puissance humaine ; il y a plus, le premier venu peut s'acquitter aussi bien d'une telle besogne et avoir tout autant de droits au titre de médium. Les personnes de bon sens qui se trouvaient là, se demandaient si l'on ne s'était pas moqué d'elles en exhibant de telles niaiseries. Mais les dévots de cette petite église ont été persuadés qu'ils avaient eu l'honneur de passer la soirée avec Louis XI; la demoiselle est toujours un médium de haut titre, elle a même monté en grade et est devenue médium parlant; elle fait les délices de la Société spirite dont les séances se composent d'exercices pareils à ceux que je viens de décrire,

et il y ta des gens qui se pâment d'aise en voyant écrire Louis XI.

J'ai longtemps fréquenté un cénacle spiritualiste où les communications se font par une corbeille munie d'un crayon, sur les bords de laquelle un habitué des séances et la maîtresse de maison posent les doigts. Celle-ci est un des deux médiums au moyen desquels est censé avoir été obtenu un livre qui sert en quelque sorte d'évangile à une des églises spiritualisles. On voyait [souvent à ses soirées des sommités du magnétisme et du spiritualisme; il est donc bien entendu que c'est là un des foyers les plus importants de révélations. Cbaque spectateur a la faculté d'évoquer l'Esprit avec lequel il lui convient d'entrer en communication. Aussitôt l'évocation faite, un homme qu'on peut regarder comme co-mëdium, éprouve une violente secousse et annonce que l'Esprit appelé est présent. L'évocateur fait ensuite toutes les questions qu'il lui plaît, et la corbeille se mettant en mouvement sous les doigts du médium principal, écrit les réponses. Plusieurs fois des personnes ont évoqué des individus imaginaires, ou bien étant censés évoquer mentalement, n'ont rien évoqué du tout : le co-médium n'en éprouvait pas moins les secousses et certifiait avec assurance la présence des Esprits évoqués. Malgré la diversité de ces Esprits, les réponses sont empreintes d'un caractère uniforme et sont d'une pauvreté humiliante. Qu'on appelle Cicéron ou Cadet Roussel, le style et les pensées sont les mômes, dénotent la môme ignorance et présentent la môme platitude. En voici un échantillon. L'illustre Arago étant appelé, déclare que la science terrestre n'est rien en comparaison de la science céleste qu'il possède actuellement. Il est possible qu'il en soit ainsi ; mais comme, à moins de tomber dans un scepticisme universel, on ne peut révoquer en doute les mathématiques, il faut croire que, quant à colle branche des connaissances, la science céleste n'est pas différente de la nôtre et ne la nie pas, mais qu'elle est supé-

rieure et la comprend; Arago devenu plus savant, ne peut donc avoir désappris les mathématiques. On le questionne à ce sujet, et l'on voit que la corbeille ne comprend pas même la question et ne sait pas la valeur des termes dont elle se sert. On l'interroge sur le système du monde; la corbeille répond que la terre ne tourne pas autour du soleil, non plus qile le soleil ne tourne autour de la terre, mais que la terre se balance (sans doute comme un pendule) autour du soleil. On demande de combien de degrés est l'amplitude de l'oscillation ; réponse : Quatre milliards de degrés. L'interrogateur manifestant quelque élonnement d'une telle réponse, le co-médium initié sans doute aux idées de l'Esprit corbillonneur, s'empresse d'ajouter que ce sont des degrés dont chacun vaut 25 lieues. Les béats sont enchantés et prennent en pitié la science terrestre qui n'aurait jamais trouvé d'aussi belles choses. — Les évocateurs en général n'ont aucun doute sur l'identité des Esprits qui se manifestent. Pourtant il s'en trouve qui désirent avoir des garanties à cet égard et invitent l'Esprit à fournir quelque satisfaction, par exemple en indiquant ses prénoms, lieu de naissance ou de décès, ou quelque autre particularité. La corbeille répond alors : Écris dix noms parmi lesquels j'indiquerai le nom demandé. On se prête à cette épreuve qui ne réussit presque jamais. Ainsi une dame de mes amies qui avait évoqué son mari et qui voulait qu'il indiquât son prénom, écrivit, comme on le lui prescrivit, dix noms parmi lesquels était le prénom à découvrir. La corbeille se mit en mouvement, elle parcourait lentement la liste, et de temps en temps la pointe du crayon s'approchait d'un des noms, pendant que le médium, les yeux fixés sur l'évocateur, cherchait à lire dans sa physionomie si l'on avait rencontré juste ; n'y trouvant pas l'expression cherchée, la corbeille finit par pointer un nom au hasard ; elle s'était fourvoyée. Elle recommença sans se décourager, indiqua un second nom, puis un troisième, et alla ainsi jusqu'à sept, sans

rencontrer juste. L'Esprit jouait de malheur. La corbeille dépitée finit par jeter sa langue aux chiens. Croit-on que de tels insuccès aient désillusionné les amateurs du corbillonnage ? Nullement : ils en sont quittes pour dire que les Esprits une fois dégagés des liens terrestres, oublient tous les menus détails de leurs existences passées. Mais s'ils ont oublié au point de ne plus se rappeler même leur nom, sont-ils bien sûrs d'être identiques aux personnages évoqués qu'on n'a spécifiés que par leurs noms?... Pauvres Esprits qui ont tout oublié et n'ont rien appris !

Les partisans des Esprits sont bien obligés de reconnaître qu'il y en a de toutes classes, que beaucoup d'entre eux sont légers, frivoles, inintelligents, menteurs, pervers; qu'en un mot on trouve chez eux tous les défauts et tous les vices; mais ils ajoutent que les Esprits forment une série au haut de laquelle sont les Esprits purs, parfaits, les seuls dont on doive rechercher les communications. Si nous demandons à quoi Ton reconnaît ces derniers, on nous dit que c'est aux qualités supérieures qui distinguent leurs discours. Ainsi, tout ce qui ne porte pas l'empreinte de ces hautes qualités, doit être attribué à des Esprits inférieurs. Mais pourquoi à des Esprits inférieurs plutôt qu'au médium lui-même ? Du moment où l'on confesse que les prétendues communications sont des œuvres médiocres ou détestables, où se révèlent toutes" les imperfections de l'homme, il n'y a pas de raison pour en chercher les auteurs en dehors de l'humanité.

Quant aux œuvres prétendues supérieures, quel sera le critérium de cette supériorité? On n'a encore obtenu par les • Esprits rien qui puisse être mis au-dessus des chefs-d'œuvre des grands maîtres en littérature, rien qui dépasse Y Iliade, VÊnéïde, Cinna, le Misanthrope, Y Esprit des lois, etc. On ne peut donc soutenir que les écrits attribués aux Esprits soient tellement admirables qu'aucun homme terrestre ne soit en état d'en produire de pareils, et que l'humanité soit

évidemment dépassée. Quelle nécessité y a-t-il donc de recourir aux Esprits?... Quand les spiritualistes déclarent que telle communication vient d'un Esprit supérieur, ils l'apprécient suivant leurs préjugés, et trouvent sublime tout ce qui s'accorde avec leur propre doctrine. S'il s'agit, par exemple, de l'état de l'âme humaine après la mort, les communications dites spirituelles étant fort divergentes, chacun attribue à un Esprit supérieur ce qu'il juge orthodoxe, pendant qu'une autre secte, ayant d'autres idées sur cette question, trouve celle même communication infectée d'erreurs et déclare qu'elle ne peut venir que de mauvais Esprits. Il n'y a aucune règle fixe, aucun moyen de discernement. En résumé, le bon Esprit, c'est celui qui caresse nos opinions, Y orthodoxie , c'est ma doxie.

Il est clair que l'adoption par telle ou telle secte, des doctrines émises dans une suite de communications, ne suffit pas pour que cet ensemble soit réputé l'œuvre d'Esprits supérieurs ou même d'Esprits quelconques. Quant aux aulres qualités de ces dictées, elles varient suivant les médiums* et suivant les cercles où ils s'inspirent; il y a, dans le nombre, des morceaux remarquables, mais rien jusqu'ici qui mérite d'être mis au premier rang. Chaque cercle est décidé d'avance à s'extasier devant tout ce qu'enfantent ses médiums, et accueille comme autant d'oracles les déclamations les plus insignifiantes. Voici un exemple qui prouve à cet égard la force des préventions.

La Revue spirite a publié une communication qui était censée venir de saint Louis ; c'est un sermon banal sur l'avarice, il n'y a rien de saillant, rien d'original; certes, pour tout homme non prévenu, il n'y a pas de raison pour supposer que le médium n'en soit pas tout simplement l'auteur, pas de raison surtout pour l'attribuer précisément à saint Louis dont rien ne dénote la personnalité. Un membre du cénacle ou avait été écrit ce morceau m'en fit admirer les beautés,

il trouvait tout sublime, jusqu'à la moindre particule, et affirmait péremptoirement qu'aucun homme terrestre n'aurait pu faire rien de pareil. Quelques jours après, je me trouvai avec un spiritualiste qui faisait parler aussi les Esprits, mais qui n'était pas du même cénacle et qui ne lisait pas la Revue spirite. Je lui lus le discours sur l'avarice, sans en faire connaître l'origine, et je lui demandai son avis; il me répondit sans hésiter que c'était une amplification d'écolier. Les deux hommes qui avaient exprimé sur le même Esprit deux jugements si opposés, ont tous deux de l'instruction et du goût : mais le premier avait prononcé d'après ses préjugés, et le second avec son jugement sain. — Le discours de saint Louis présente une particularité qui mérite d'être notée : on y enseigne l'éternité des peines de l'enfer, et le fait s'explique très bien par l'éducation catholique du médium qui est une jeune demoiselle. Mais cette doctrine est en opposition formelle avec le credo de YEglise spirite. Comment se tirera de là le directeur de la Revue? Il n'est pas embarrassé pour si peu, et voici comment il concilie les enseignements contradictoires. Les supplices auxquels sont condamnées les âmes coupables, auront un terme (M. Allan Kardec nous en donne l'assurance, il sait la chose à fond, et il ne peut se tromper) ; mais le doux saint. Louis, pour rendre leurs tourments plus affreux, leur fait croire qu'ils seront éternels 5 et le langage où il s'exprime ainsi, est destiné aux Esprits de la troisième catégorie (précisément de la troisième) ! Pour se contenter d'une pareille explication, il faut vraiment une forte dose de bonne volonté. C'est aux hommes terrestres que FEsprit est censé s'adresser, sans distinction de catégorie; s'il propage des erreurs, il travaille à égarer tous les hommes, de quelque catégorie qu'ils soient. D'ailleurs, quelle que puisse être l'utilité d'aggraver les souffrances des condamnés, un être vertueux ne peut chercher à atteindre ce but par un mensonge. Le prétendu saint-Louis, nonobstant ses bonnes

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intentions, est déclaré par le pontife, coupable d'avoir sciemment altéré la vérité; si donc il ment sur un point, il ne peut plus inspirer aucune confiance, il est toujours suspect de mensonge, même quand il dit être saint-Louis. Nous n'avons donc aucune garantie de sou identité. En lui appliquant les règles posées par M. Kardec lui-même, on serait fondé à le déclarer Esprit inférieur, folâtre, pervers, etc.

Les règles que nous donnent les spiritualistes pour discerner les bons Esprits, sont purement arbitraires, puisqu'elles ne consistent que dans l'appréciation du mérite et delà vérité des communications: quant au mérite, chacun l'estime suivant son goût littéraire qui, comme nous l'avons vu, peut être perverti par la prévention ; et quant au fond, chacun, en fait de questions religieuses, ne voit la vérité que dans l'enseignement de la secte à laquelle il appartient. Qu'un discours soit écrit en style convenable, qu'il renferme quelques maximes morales et qu'il n'y ait pas d'erreur palpable, il n'en faudra pas davantage pour que l'on déclare que c'est l'œuvre d'un bon Esprit. Cette conséquence n'est pas logique. Comme nous l'avons fait remarquer à propos des tables, par cela seul que les prétendus Esprits sont en contradiction sur le sort qui attend l'homme après sa mort, il s'ensuit que la plupart d'entre eux (sinon tous) sont des imposteurs ; et comme on ne peut discerner ceux d'entre eux (si toutefois il y en a) qui disent la vérité sur ce point où là vérification n'est pas possible, la conséquence est que tous sont suspects de mensonge, que toutes leurs affirmations doivent être contrôlées par notre raison, qu'on ne peut les croire sur aucua point, même quand ils déclarent être des âmes de trépassés.

Voici encore une difficulté des plus graves. Le même personnage évoqué dans différents cercles, s'y manifeste, mais pour y professer des doctrines contradictoires, pour y tenir des discours aussi hétérogènes par la forme que par le fond. Par exemple, Voltaire évoqué par lé catholique M. Carion,

fait profession de foi catholique, reconnaît la divinité de Jésus-Christ, rétracte ses impiétés eUsignemème un désaveu dont le Fac simile se trouve en tête du livre intitulé : Lettres sur les évocations. Voltaire évoqué dans le cercle corbillonnant dont j'ai parlé plus haut, a déclaré en ma présence, qu'il maintenait plus que jamais ses attaques contre le christianisme, qu'il était intime ami de Jésus-Christ qui habite la même planète que lui, et que le Voltaire de M. Carion était un jésuite qui avait faussement pris son nom. Enfin Voltaire évoqué dans le cercle de M. Barthet, à la Nouvelle- Orléans, fulmine contre le catholicisme et adhère à la doctrine des évocateurs, c'est-à-dire au passage des âmes dans diverses sphères concentriques à la terre, sans qu'il y ait réincarnation (1). Il ne peut y avoir identité entre ces trois personnages : lequel des trois est le vrai Voltaire? Deux au moins sont des imposteurs, peut-être tous les trois ; et cependant chacun des cercles croit posséder le personnage évoqué ; chacun trouve dans ses discours, la morale qu'il juge bonne, les dogmes qu'il estime vrais. On voit donc que ces moyens dans lesquels ils ont confiance, ne les préservent pas de l'erreur.

Ce que nous avons dit de Voltaire, nous pouvons le dire d'une foule d'autres personnages qui sont le plus ordinairement évoqués dans les cercles : nous citerons saint Louis, Bossuet, Fénélon, Mirabeau, Franklin, J.-J. Rousseau, feu M. Affre. Tous sont souvent évoqués en France et en Amérique, et les communications attribuées à chacun d'eux, sont aussi discordantes que celles de Voltaire.

Parmi les Esprits familiers du cercle de M. Barthet se trouvent le pape Clément XIV et un certain père Ambroise. Le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléa?is publia dans son numéro de décembre 1857, des communications de ces deux

(1) Le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans, 1858, numéros de février, mars et mai.

DBS SCIENCE» OCCULTAS.

personnages. Elles ne se trouvèrent pas du goût de M. Kardec ni par conséquent de celui des Esprits de son cercle. Pour ôter toute valeur à ces documents, il imagina d'évoquer le vrai père Ambroise et le vrai Clément XIV qui ne manquèrent pas de répondre à l'appel, et déclarèrent que celaient des Esprits inférieurs et menteurs qui avaient usurpé leurs noms à la Nouvelle-Orléans, et ils désavouèrent les communications insérées au Spiritualiste . Puis M. Kardec évoqua ces Esprits menteurs qui, contraints par sa puissance, vinrent piteusement confesser leur espièglerie et s'excusèrent en disant qu'ils supposaient que personne ne serait dupe de leurs mensonges, et qu'on reconnaîtrait bien à leurs discours qu'ils ne pouvaient être l'œuvre des Esprits supérieurs (voir la Revue spirite de juillet 1858). Ainsi ce qui, dans un cercle avait porté le cachet évident d'Esprits supérieurs, est dans un autre réputé œuvre misérable et infime.., à charge de revanche. Certes, M. Barthet pourra aussi, quand il voudra, se donner le plaisir d'évoquer le vrai saint Louis qui viendra désavouer les tartines débitées en son nom dans le cercle spirite, et l'on découvrira que ces capucinades sont dues à l'Esprit de quelque bedeau farceur.

Au surplus, chaque fois qu'on en fait l'expérience, le môme personnage évoqué dans des cercles où régnent des opinions différentes, arrive toujours avec les opinions du cercle où il se manifeste, et par conséquent contredit celles qu'il est censé professer dans les autres cercles ; les divers recueils spiritualistes fournissent la preuve de cette divergence. II n'y a pas de raison pour préférer une de ces manifestations aux autres, pour assigner à l'un de ces Esprits le privilège de l'authenticité, à l'exclusion de ceux qui revendiquent le môme nom ; donc, aucun ne donnant de garantie de véracité, tous doivent être rejetés comme apocryphes. Dès lors les communications dégagées du prestige des noms usurpés et examinées froidement par la raison, ne paraîtront plus que ce qu'elles sont

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réellement, c'est-à-Jirc l'écho des pensées du médium et de celles des assistants.

On remarque que les communications présentées comme l'œuvre des grands écrivains, sont d'un style qui n'a rien de commun avec celui de leurs ouvrages. Par exemple, lisez les prétendus discours de Bossuet, de Voltaire, de Franklin, et vous n'y reconnaîtrez pas la manière de ces hommes illustres. On a demandé compte aux spiritualistes de cette disparate choquante. Comment, leur a-t-on dit, se fait-il que tous ces morts évoqués, même ceux qui ont quitté la vie depuis peu de temps, comme Lamennais et Béranger, aient tout à coup abandonné leurs habitudes de style pour emprunter une forme commune, savoir celle qui est usitée dans le cercle où on les évoque? Plusieurs docteurs en spiritualisme ont répondu que les Esprits ne s'occupaient nullement du style, qu'ils se bornaient à inspirer le fond des pensées au médium qui est chargé de les revêtir des formes du langage (1). S'il en est ainsi, le médium n'est donc plus seulement un automate; il est obligé de rédiger les pensées qu'il reçoit, ce qui exige un travail intellectuel d'une certaine importance. Mais il a conscience d'être resté passif, de n'être pour rien dans ce que sa main a écrit. Donc, de votre aveu, il s'est fait illusion, au moins sur ce point. Dès qu'il est entendu qu'un individu peut accomplir un travail intellectuel d'une manière inconsciente, il n'est pas plus difficile d'admettre qu'il en soit du fond comme de la forme, et que le médium soit auteur de l'un comme de l'autre; dès lors l'explication naturelle du phénomène est acceptée.

Les spiritualistes ont adopté divers systèmes sur les évocations et sur la nature des Esprits. Nous ne jugeons pas utile de les exposer; il y a seulement quelques points dont il est bon de faire mention. D'après la petite secte dont

(1) C'est ce qu'assure M. Barthet (Spirilualisle de la Nouvelle -Orléans, juin 1858, p. 141).

Al/l DES SCIENCES OCCULTES.

M. Allan Kardec est l'hiérophante et qui a pris le litre de Sptirite, on obtient par l'évocation les communications, soit des Esprits incarnés sur la terre ou dans les autres mondes, soit des Esprits errants, c'est-à-dire dégagés de leur corps, mais soumis à la nécessité de réincarnations ultérieures, soit enfin des Esprits supérieurs qui, après une série d'incarnations plus ou moins nombreuses, sont définitivemeni affranchis de ces épreuves. « On peut évoquer l'Esprit d'une personne vivante; il répond alors comme Esprit et non comme homme, et souvent les idées ne sont pas les mômes... II est des circonstances où ces évocations peuvent avoir de l'inconvénient. L'émancipation de lame, comme on sait, a presque toujours lieu pendant le sommeil; or, l'évocation le provoque si la personne ne dort pas, ou tout au moins produit un engourdissement et une suspension momentanée des facultés sensitives. Il y aurait donc danger si en ce moment la personne se trouvait dans une position à avoir besoin de toute sa conscience. Il y en aurait encore si elle était malade, car le mal pourrait être aggravé (1). »

Ainsi chacun de nous peut, sansquMl s'en doute, être évoqué comme Esprit au moment où il s'y attend le moins, et contraint de quitter son corps pour aller au bout du monde faire tourner des tables et parler des corbeilles; comme ces voyages ne laissent, à ce qu'il paraît, aucun souvenir, nul de nous ne peut répondre de n'avoir pas été évoqué; tel qui ne croi t pas à l'in terven tion des Espri ts dans les ac tes des médiums , est l'auteur des phénomènes qu'il nie, est en communication suivie avec des médiums, et les gratifie de discours spirùes, accueillis peut-être comme des oracles célestes (et cette chance est peu flatteuse, eu égard à la nature habituelle des communications). Quand nous demandions des preuves de l'intervention des Esprits, on nous disait qu'ils n'étaient pas à nos

(1) A. Kardec, Instruction pratique, p. 122.

ordres et que nous devions attendre respectueusement qu'il leur plût de se manifester. Et voici que les mêmes docteurs nous affirment que le premier individu venu, au moyen d'une seule phrase parlée ou môme pensée, peut arracher les vivants à leur existence normale, les forcer d'obéir à ses caprices, les employer aux exercices de guéridons et de planchettes. Il y a là une contradiction flagrante. Mais c'est là la moindre des difficultés. Que devient ce pauvre diable évoqué, quand il n'a plus son esprit qu'on lui emprunte ainsi sans sa permission ? Nous avons fait voir que la séparation de l'âme et du corps était une chimère : ici c'est quelque chose d'encore plus exorbitant; on ne lui enlève qu'une partie de sa conscience, puisqu'on nous dit qu'il pourrait être gêné s'il avait besoin du tout. La conscience se scinde donc par fractions ?... Ce qu'il y a peut-être cle plus étrange, c'est cette domination terrible, effroyable, qu'on peut exercer sur une personne quelconque en prononçant ces seuls mots : « Au nom de Dieu j 'évoqueun tel. » Celui que vous avez évoqué pourra prendre sa revanche et vous confisquer aussi votre esprit. Si deux individus s'évoquaient en même temps, on aurait une lutte pareille à celle des deux magiciens d'Hoffmann, qui combattent en se lançant pour toute arme, des regards diaboliques. On conçoit que dans une lutte d'influence entre deux personnes, la victoire appartienne à celui qui l'emporte par l'intelligence, par la science, par l'énergie de la volonté et même par l'habileté. Mais on a peine à admettre que la priorité d'intention assujettisse un homme à autre homme. Voici, je suppose, mon ennemi qui m'obsède et m'accable par des évocations indéfiniment prolongées, se rend par là maître de moi, me réduit au triste état de M. Hochenez dans le vaudeville (1), fait cle moi sa chose, et tout cela parce qu'il a prononcé avant moi une formule qui n'a rien de cabalistique et qui est à la por-

(1) Les extases de M. Hochenez, vaudeville très plaisant et très spirituel de M. Marc-Michel.

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tëè de tout le monde; si au contraire j'avais pris les devants, les rôles seraient changés, ce serait moi qui absorberais mon ennemi, j'en ferais mon esclave au lieu d'être le sien. Faut-il en conclure que le plus sûr moyen de ne pas être évoqué, c'est d'évoquer soi-même ? Mais on ne peut, ni passer sa vie à évoquer, ni évoquer tout le monde à la fois ; et telle personne que j'aurai omise dans mes évocations, va peut-être me dominer par ses enchantements et m'enfermer dans une corbeille, comme ces génies des contes des fées, qu'on parvenait à emprisonner dans une boîte ou un flacon ! Existe-t-il un préservatif contre les évocations, un talisman qui nous assure qu'on ne nous volera pas notre esprit? La personne dont on a évoqué l'esprit, a-t-elle quelque moyen de le retrouver et de se le faire rendre?...

L'école spirite aurait sans doute de la peine à répondre à ces questions et à tant d'autres que soulève le dogme étrange qu'elle a cru devoir insérer dans sa doctrine. On ne réfute pas de pareilles conceptions : c'est à ceux qui affirment à prouver la vérité de leurs assertions. Ce n'est certainement ni par le raisonnement, ni par l'expérience, que ses maîtres ont été conduits à leur système; ce ne peut être que par des révélations obtenues au moyen de médiums et attribuées à des Esprits qui se sont dits appartenir à des hommes terrestres. Mais, d'après l'enseignement de l'école, les Esprits purs sont les seuls qui fassent autorité, les Esprits inférieurs doivent être tenus pour suspects, parmi eux il y en a beaucoup d'ignorants, de menteurs, de folâtres, et les Esprits incarnés sont tous inférieurs : la conséquence est qu'on ne devrait pas s'empresser d'accueillir sur la seule parole d'Esprits qui s'avouent inférieurs, des conceptions aussi choquantes, et qu'en en faisant des articles de foi, on s'expose à être lourdement mystifié. La crédulité aveugle sur ce point est d'autant moins excusable que les moyens de vérification ne manquent pas. Quand un Esprit se dit appartenir à un homme vivant sur

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terre, il esl. le plus souvent facile de s'enquérir si au môme moment cet homme était ou non en possession de toutes ses facultés intellectuelles, s'il avait toute sa conscience, s'il était privé de ses facultés sensitives. On peut môme, par des expériences décisives, s'assurer de la vérité ou de la fausseté de celte partie du système spirite ; qu'à un moment donné, un docteur spirite évoque l'esprit d'un individu qui ne s'en doute pas, on verra bien si révocation produit les effets annoncés. Que des personnes d'un esprit positif et n'admettant pas les idées spirites fassent un défi aux évocaleurs, et l'on verra si la formule d'évocation suffit pour les engourdir et les priver de sensibilité, Si au contraire les personnes dont on aura évoqué l'esprit, n'éprouvent aucune modification physique ni intellectuelle, il sera établi que l'évocation n'a aucune vertu et que tout ce système est chimérique et extravagant. Les adeptes ne nous disent pas qu'ils aient fait quelques essais dans ce genre : expérimenter n'est pas leur affaire, il est plus simple de croire sans examiner. A leur défaut, chacun peut faire les expériences : pour ma part, je puis dire que. j'y ai vu procéder, et que, comme on devait s'y attendre, le résultat aélé parfaitement nul. Aussi je m'empresse de rassurer ceux* qui, sur la parole des Allan Kardec, auraient pu craindre qu'on ne leur enlevât leur esprit — Il est vrai que ceux qui éprouvaient de pareilles craintes auraient peu de chose à perdre.

Il nous reste encore un point curieux à discuter dans la doctrine spirite : « Ce peut être l'Esprit du médium qui » parle comme Esprit dégagé de la matière et non comme » homme (1). » Ainsi il peut se faire que l'Esprit qui se manifeste par l'écriture du médium, soit l'esprit du médium lui-môme. Rien n'indique qu'il soit dégagé de la matière,

(1) A. Kardec, Instruct. prat., p. 104. — Cette distinction égale en profondeur celle de M. Hochenez qui dit à son valet : « Comme fluide, je te respecte; mais, comme homme, je te qualifie de canaille. »

puisque nous le voyons produire des actes matériels; et d'ailleurs pourquoi l'esprit aurait-il la fantaisie de sortir du corps du médium, pour se tenir tout auprès de lui et lui conduire la main, opération dont il se serait tout aussi bien acquitté en gardant son poste ordinaire? Puisqu'il lui faut un instrument, autant vaut garder celui que la nature lui a donné. Supposer en pareil cas une séparation de l'âme et du corps, qui n'aboutirait qu'à faire agir l'âme sur le corps, c'est créer à plaisir des difficultés pour rendre inintelligible un fait tout simple, c'est-à-dire l'écriture par un individu qui se sert de sa main et de son intelligence comme tout le monde. Sans insister sur la distinction du médium qui répond comme Esprit et non comme homme, nous ferons remarquer que l'école spirite fait ici une concession qui a pour conséquence de ruiner tout son système. En effet, que voyons-nous dans le phénomène qu'elle appelle spiritualiste ? Un individu qui parle, écrit ou fait marcher une corbeille. Nous disons que c'est cet individu qui, sciemment ou non, est l'auteur des faits qui se passent sous nos yeux, et des discours dont il est l'organe. On nous dit que ce n'est pas lui, mais un Esprit; puis on ajoute qu'il peut se faire que cet esprit soit le sien. Très bien, alors nous sommes d'accord. C'est son esprit qui a enfanté les discours que nous avons lus ou entendus, de même que dans tous les autres actes de la vie, c'est l'esprit de chacun de nous qui dirige ses organes et les fait servir à la manifestation de ses pensées, et il doit être bien entendu que ces discours n'auront pas d'autre autorité que celle qu'on peut reconnaître à la personne du médium. Seulement on prétend que ce n'est que par exception que le médium est influencé par son propre esprit : mais puisqu'on reconnaît que les Esprits sont souvent trompeurs ou trompés, puisqu'on ne possède aucun critérium pour les discerner, rien n'empêche d'admettre que chaque Esprit qui se dit autre que le médium, trompe ou se trompe, et alors les faits reprennent

leur caractère naturel, il n'y a plus dans les pratiques spiritualistes que l'action d'individus qui disent ou écrivent des discours plus ou moins sensés, et s'égarent quelquefois en se figurant être les organes d'autrui. L'école spirite, au milieu de grossières erreurs, a entrevu une vérité : elle n'a qu'à la saisir pour se remettre dans le droit chemin et se débarrasser de son fatras de rêveries et de superstitions.

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