CHAPITRE V
Nous avons parlé des moyens les plus usités et les plus commodes de communiquer avec les Esprits : il en est plusieurs autres; le plus célèbre, surtout en Amérique, consiste dans les coups mystérieux. Ce sont des bruits qui, d'après les spiritualistes, ne pouvant s'expliquer par aucune cause naturelle, sont attribués à l'action des Esprits. L'introduction des coups est considérée par les fervents sectateurs comme un événement tellement important qu'ils en célèbrent l'anniversaire, et que plusieurs historiens se sont étudiés à en retracer jusqu'aux moindres détails (2). Voici comment ils racontent l'origine du phénomène.
C'est en iSliô que les premiers coups se firent entendre chez un nommé Weekman, dans le village de Hydesville (État de New- York) ; les bruits étaient pareils à ceux de coups qui auraient été frappés dans les murs. On crut d'abord que c'était une plaisanterie de quelque voisin : on observa les environs, on prit des précautions, on ne put découvrir l'auteur
(1) Discours lu à la séance de l'Institut du 17 août 1857.
(2) Voyez l'intéressant article d'Anna Blackwell, dans le Journal du magnétisme (1850, t. IX, p. 550), et l'ouvrage de Dewey, intitulé History of the strange sounds or rappings, heard in Rochester and Western New-York, and usually called the Mysterious Noises, etc. Rochester, 1850.
des coups qui recommençaient de temps en temps et semblaient partir, tantôt d'un endroit, tantôt d'un autre ; on se crut en droit d'assurer qu'ils ne pouvaient venir d'aucun être humain. Peu de temps après, Weekman quitta la maison où se passaient ces choses étranges, et la famille Fox en prit possession le 11 décembre 1847. C'est le 31 mars 1848 (date mémorable !) que les membres de cette famille entendirent pour la première fois des coups qui se répétèrent toute la nuit et recommencèrent les nuits suivantes. Ils cherchèrent vainement à en découvrir la cause. Fatigués de ces bruits continuels et monotones, ils prirent le parti de rechercher s'ils venaient d'un être intelligent et de l'interroger. On demanda à haute voix qu'il fût frappé un certain nombre de coups : aussitôt les coups se firent entendre, et précisément le nombre demandé. On pria l'auteur supposé des coups de désigner l'âge d'un des membres de la famille, et il fut frappé un nombre de coups égal à celui des années composant cet âge. On lui demanda s'il voulait bien répondre aux questions en frappant un coup pour dire oui, et en se taisant pour une réponse négative. On essaya de lier ainsi conversation ; les coups s'y prêtèrent en adoptant le mode proposé, et l'entretien eut lieu. Les coups cessèrent de frapper d'une manière désordonnée, et il sembla qu'ils avaient obtenu ce qu'ils cherchaient. Ensuite on perfectionna le mode de converser; quelqu'un appelait successivement les lettres de l'alphabet jusqu'à ce qu'un coup se fit entendre ; en réunissant les lettres ainsi déterminées, on eut des mots, des phrases, des discours, et l'on apprit que l'auteur des coups était un revenant, un homme mort, dont le corps était enterré sous la maison, et qui donna sa biographie.
La nouvelle de tous ces faits se répandit bien vile, et une foule de personnes s'empressèrent d'aller à la maison Fox pour être témoins de ce singulier phénomène. Les deux demoiselles Fox allèrent dans d'autres maisons, et elles
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étaient partout accompagnées des coups mystérieux, comme si une faculté extraordinaire était attachée à leurs personnes. Il semblait môme que l'exercice de cette faculté dépendît de leur volonté; car elles donnaient des soirées, se donnaient en spectacle; on fixait d'avance les heures où devaient avoir lieu les manifestations qui ne faisaient jamais défaut. Les demoiselles Fox ne tardèrent pas à délaisser le pauvre village, humble berceau des coups, et allèrent se fixer dans la ville de Roches ter où elles eurent une vogue prodigieuse. Elles tirèrent parti de leur faculté extraordinaire : elles avaient leurs heures de réception, et chacun pouvait, moyennant la rétribution de quatre dollars, se donner la satisfaction d'entendre des coups et de converser avec eux. Ce ne fut plus seulement l'esprit du paysan de Hydesville qui vint se communiquer par ce moyen : on évoqua des morts quelconques,
et par l'organe des coups on obtint d'eux des réponses
quelconques. La nécromancie s'était enrichie d'un nouvel instrument. Les spiritualistes furent enchantés de ce mode de communication.
Tout succès fait naître la concurrence. On ne tarda pas à voir surgir dans , toutes les villes de l'Union américaine, des médiums qui rivalisèrent avec les demoiselles Fox, et qui firent entendre des coups tout aussi sonores, tout aussi mystérieux, à l'aide desquels ils se chargeaient de faire correspondre à volonté avec le premier mort venu.
Les spiritualistes célébrèrent avec enthousiasme cette précieuse découverte : ils ne pouvaient se lasser de cet exercice ; ils écoutaient avec recueillement ces bruits par lesquels se révélaient à eux les âmes humaines qui, après avoir dépouillé leur enveloppe terrestre, habitent les sphères supérieures.... Pourtant tout le monde ne partageait pas cette admiration : bien des personnes supposèrent que ces bruits étaient dus à quelques tours d'adresse. On chercha longtemps sans pouvoir rien découvrir. On fit mettre les demoiselles Fox sur des
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tabourets isolants, afin de constater qu'il n'y avait aucune action électrique; des matrones examinèrent ces demoiselles, reconnurent qu'il n'y avait sous leurs vêlements aucun appareil propre à produire des bruits. Enfin le docteur Flint, professeur de clinique médicale à l'Université de Buffalo, fut plus heureux dans ses recherches Il alla plusieurs fois à la salle de Phelps-House, où avaient lieu habituellement les exercices des demoiselles Fox : il observa avec soin et il crut remarquer que la plus jeune semblait, pendant ces exercices, faire un effort de volonté qu'elle ne pouvait longtemps prolonger sans fatigue ; il se trouva conduit par le raisonnement à penser que les médiums devaient produire ces bruits par des contractions musculaires agissant sur une ou plusieurs articulations mobiles du squelette. A force de chercher, il put faire des expériences sur une dame de bonne volonté, qui jouissait de la faculté de produire avec le genou des bruits pareils à ceux qu'il s'agissait de juger : « En vertu de la relaxation des ligaments de la jointure du genou, et au moyen d'une action musculaire et 'd'une pression de l'extrémité inférieure contre un point d'appui, le tibia se porte latéralement sur la surface inférieure du fémur, produisant par le fait une dislocation partielle ; cela s'effectue par un acte de la volonLé, sans mouvement apparent du membre, et occasionne un bruit fort; le retour de l'os à sa place est accompagné d'un second bruit.» — L'intensité de son varie en proportion de la force des contractions musculaires, et la source apparente des coups peut devenir plus ou moins distincte-, la différence d'intensité des bruits peut facilement faire croire qu'ils viennent de différentes dislances, et il
(1) Il en a publié le résultat dans sa brochure intitulée Rochester Knockings! Discovery and explanation of Ihe source of Ihe phenomena generally Icnown as the Rochester Knochings. Buffalo, 1851. — Voyez l'Ami des sciences, numéros des 26 et 31 juillet 1859, et le Journal du magnétisme, t. XVIII, 1859, p. 455.
résulte de diverses expériences auxquelles s'est livré M. Flint, que suivant la nature du corps sur lequel le pied est appuyé, et suivant la manière de poser les jambes par rapport aux meubles voisins, le sujet peut faire varier les bruits comme s'ils provenaient de différentes directions, ce qui explique les coups qui paraissent frappés, tantôt dans le parquet, tantôt dans les murs ou môme dans le plafond.
Il ne suffisait pas de prouver que par certains mouvements volontaires et non apparents on peut imiter les coups mystérieux, et que des médiums pouvaient se servir de ce moyen : il était important desavoir si, en fait, il avait été employé par des médiums et particulièrement par les plus célèbres de tous, les demoiselles Fox. Sur la proposition qui leur fut faite de se soumettre à des vérifications, elles consentirent à être examinées par une commission composée de M. Flint, et des docteurs Coventry et Lee. La commission procéda en présence de plusieurs témoins. «Les deux frappeuses de Roche ster, dit M. Flint, étaient assises sur un divan. On demanda alors aux Esprits s'ils voulaient bien se manifester pendant la séance et répondre aux interrogations. Une série de coups suivit et fut interprétée comme réponse affirmative. Alors on fit asseoir les deux femmes sur deux chaises placées l'une près de l'autre, leurs talons reposant sur des coussins, les membres inférieurs étendus, la pointe des pieds en l'air et les pieds séparés l'un de l'autre. Le but de cette expérience était d'assurer une position dans laquelle les ligaments de la jointure du genou fussent tendus, et les pieds sans point d'appui. Nous étions à peu près convaincus d'avance que le déplacement des os nécessaire aux bruits ne pouvait s'effectuer sans que les pieds posassent sur un corps résistant quelconque. Les assistants, assis en demi-cercle, attendirent tranquillement les manifestations pendant une demi -heure; mais les Esprits, d'ordinaire si bruyants, restèrent muets.
On changea alors la position de la plus jeune sœur; on la
fit asseoir, les jambes étendues sur le divan : sa sœur aînée s'assit à la manière ordinaire, à l'autre bout du canapé. Dans cetétat de choses, les Esprits ne jugèrent pas à propos d'indiquer leur présence, malgré les suppliques réitérées qui leur furent adressées. Cette seconde expérience nousconfirmadans l'opinion que la plus jeune sœur avait seule lafaculté de produire les frappements. On continua ces expériences jusqu'à ce que les frappeuses elles-mêmes avouassent qu'il était inutile de persister davantage, qu'il n'y avait aucun espoir de manifestation. — Quand on leur eut rendu la position habituelle, leurs pieds posant par terre, les coups commencèrent bientôt à se faire entendre. On proposa alors quelques autres expériences, bien que les premières fussent, suivant nous, assez concluantes. Celle qu'on choisit, consista à tenir fermement les genoux des deux femmes en y appliquant les mains, de manière que tout mouvement latéral des os fût perceptible au toucher. Cette pression fut faite par-dessus les vêtements. On ne pouvait s'attendre à ce qu'elle empêchât complètement les bruits ; mais elle devait prouver s'ils venaient ou non de la jointure du genou. Il est clair que cette expérience devait avoir bien moins de poids aux yeux d'un observateur que les précédentes, car la seule évidence du mouvement des os était le témoignage des personnes dont les mains se trouvaient en contact avec l'articulation. L'expérience fut renouvelée fréquemmentpendant une heure et plus; chaque foison appliquait les mains quelques minutes de suite.
« Le résultat fut toujours a la confusion des frappeuses, c'est-à-dire qu'on entendait beaucoup de coups quand les mains étaient retirées, aucun quand on les tenait appliquées sur les genoux. Une seule fois, le docteur Lee ayant avec intention relâché l'étreinte, deux ou trois faibles coups furent frappés, et il constata immédiatement le mouvement sensible de l'os. On essaya aussi à plusieurs reprises de saisir les genoux le plus Aile possible, au moment où les frappements commençaient;
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cette expérience eut toujours pour eiïct d'imposer immédiatement silence aux Esprits. »
Ces épreuves ont été, comme on voit, décisives et ont donné la clef des fameux coups. M. Flint, dans son intéressante brochure, rapporte qu'il a observé plusieurs personnes jouissant de ia faculté de produire des bruits, soit par la jointure du genou, soit par d'autres articulations. La publication de son ouvrage produisit une vive sensation : pour tous les gens sensés, la cause parfaitement naturelle des coups produits parles demoiselles Fox était dévoilée; et l'on devait en conclure que quand même on ne pourrait faire à l'égard des autres médiums une démonstration semblable, du moment que les faits pouvaient s'expliquer naturellement, il était déraisonnable de supposer l'intervention d'êtres surhumains. Mais le fanatisme a pour habitude de se boucher les oreilles pour ne pas entendre : les mystiques ne veulent à aucun prix renoncer à leurs douces illusions. Les coups mystérieux conservèrent donc leurs fervents adorateurs, et les demoiselles Fox n'ont pas cessé d'exercer leur lucratif apostolat. Le Courrier des États-Unis a publié une relation datée du 25 juin 1852, qui a été reproduite par le Journal du Magnétisme (1852, t. XI, p. 463) ; on y lit qu'une expérience solennelle a été faite dans l'amphithéâtre de l'Ecole de médecine de l'Université de Missouri, devant une assemblée de cinq à six cents personnes ; qu'on fit placer les demoiselles Fox sur une table de manière qu'aucun de leurs mouvements ne pût échapper aux spectateurs; que les bruits n'ont pas lardé à se faire entendre, semblables à de légers coups de marteau frappés sur la table ; qu'un dialogue s'est établi entre le doyen delà faculté, qui présidait la séance, et l'Esprit qui s'est donné pour Franklin, et qui n'a répondu que par des oui et des non; que finalement on n'a découvert aucun artifice.
Nous ne savons quel degré de confiance mérite cet article non signé; on sait que beaucoup de journaux américains
se font un jeu de tromper le public, et inventent des faits avec une audace inimaginable. Tant qu'on n'a pas pour garantie la signature d'un homme respectable, il est permis d'être sur ses gardes. Il serait fort étrange qu'à la séance dont il s'agit, personne n'ait "songé à employer les moyens de contrôle minutieusement indiqués par M. Flint, à moins que sa brochure ne fût pas alors connue dans l'Élat de Missouri. Quoi qu'il en soit, le défaut de contrôle dans cette circonstance ne prouve rien contre les faits positifs affirmés par M. Flint dont les expériences ont été depuis confirmées par celles de plusieurs savants européens, comme nous le verrons tout à l'heure.
Le spiritualisme ayant été introduit en France avec tous ses procédés, les coups mystérieux ne pouvaient manquer de s'y produire. Us n'y eurent pas, à beaucoup près, le même succès qu'en Amérique. On cite, à Paris, quelques médiums ayant le privilège des coups. J'ai visité plusieurs des cercles où s'obtiennent ces phénomènes ; voici comment les choses s'y passent.
On forme la chaîne en s'asseyant autour d'une table et en posant les mains dessus, comme s'il s'agissait de la faire tourner ; on prend de préférence une grande table de salle à manger, afin que le cercle soit plus nombreux. Après quelques instants d'attente, on entend de légers coups dans la table. Ces coups répondent aux questions , et au moyen de l'alphabet conventionnel des nombres on peut converser avec eux. Les coups se transportent à commandement dans les diverses parties de la table. Chaque personne peut frapper à sa place avec les doigts suivant le rhythme ou Pair qu'elle choisit; les coups répondent sous la main de la personne et battent le même rhythme. J'ai entendu aussi des bruits qu'on donnait comme imitant ceux de la scie et du rabot, mais qui ressemblaient plutôt à des grattements d'ongle sous la table. Il y a toujours dans le cercle un médium dont la présence
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est reconnue comme indispensable et dont l'éloigncment fait cesser toute espèce de coups.
Tout cela peut s'expliquer par des coups de pied qu'une personne frapperait à différents endroits de la table, de manière que le bruit paraît venir de diverses directions, ou par des frottements du pied contre la table ou le parquet. Je connais des cercles où cette ruse grossière, après avoir été longtemps employée avec succès, a fini par être découverte, et où des personnes assises à la table ont reçu dans le tibia des coups mystérieux destinés aux pieds de la table. Un de mes amis ayant découvert à ses dépens le modus operandi du médium, trouva plaisant de prendre son rôle; sans rien dire de sa découverte, il se mit à frapper fortement de la pointe de sa hotte contre les pieds de la table, et répondit ainsi, au nom des Esprits, à toutes les questions que posèrent les assistants : le médium laissa faire ce robuste confrère, et le cercle fut, comme d'habitude, enchanté et émerveillé des communications.
Il m'est arrivé, dans dès réunions où les coups se faisaient entendre, de demander que tout le monde se tînt debout, en cercle, et qu'il n'y eût ni table ni aucun autre objet dans l'intérieur du cercle, afin que tous les mouvements pussent être observés ; on me répondit que les Esprits avaient fait connaître leur volonté que tout le monde restât assis autour d'une table ; je compris qu'il y avait là des esprits fourbes qui ne pouvaient réussir qu'autant qu'on avait la bonhomie de se prêter à leurs petits manèges. Certes, des coups entendus dans de telles conditions n'ont rien de concluant, et pourtant des hommes graves passent journellement des heures entières à se délecter des discours obtenus par de pareils moyens, et il ne leur vient môme pas à l'idée de vérifier le caractère surnaturel de prétendus phénomènes si faciles à simuler!
En 1853, madame Haydn, célèbre médium américain, est venue à Paris et s'est monfréedans quelques salons. M. Hébert,
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qui a assisté à une de ses séances, m'a assuré qu'on avait seulement entendu des coups qui paraissaient venir des pieds du médium. On invita celte dame à relever un peu ses jupes, afin qu'on pût s'assurer qu'il n'y avait aucune fraude. Elle s'y refusa, et les spectateurs se retirèrent fort peu satisfaits. Voilà à quoi se réduit un fameux médium, dès qu'il a affaire à des personnes qui savent observer.
Au commencement de 4859, une commission fut nommée sur ma proposition par la Société philanthropico-magnétique, à l'effet de rechercher et d'étudier les faits du spiritualisme. Cette commission, dont je faisais partie, fit connaître sa mission par la voie des deux journaux magnétiques de Paris ; elle fit appel aux médiums et à tous ceux qui pouvaient présenter des phénomènes extraordinaires. Elle s'adressa particulièrement à M. Allan Kardec qui répondit qu'il devait au préalable consulter ses médiums et la Société dont il est président, et qu'il ferait connaître leur décision. Cette décision est encore à venir 5 M. Allan Kardec n'a pas jugé à propos de donner de réponse ; son silence ne peut être considéré que ^omme un refus. Plusieurs autres spiritualistes qui, dans leurs écrits, s'étaient vantés du nombre et de la richesse de leurs manifestations, qui avaient convié tous les incrédules à en être témoins et s'étaient fait fort de les convaincre, gardèrent prudemment le silence dès qu'on leur proposa l'examen. Le seul qui répondit au désir de la commission, fut M. Mathieu, auteur de plusieurs écrits estimables, et qui avait publié dans l'Ami des sciences un article sur des bruits qu'il déclarait ne pouvoir être produits par aucune cause naturelle.
La commission assista, en présence de M. Mathieu, à plusieurs séances du médium qu'il avait en vue dans son article, et qui était mademoiselle H., dont les succès avaient été célébrés par la Revue spiritualiste de Paris. Nous entendîmes des coups qui paraissaient venir le plus souvent des pieds du médium, et quelquefois de plusieurs parties des murs; on
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entendit aussi dos bruits pareils à ceux que produiraient des grattements d'ongle sous la table. Tout le monde avait les mains sur la table ; mademoiselle II. était assise, ses genoux étaient en évidence et semblaient immobiles; elle ne pouvait donc frapper les pieds de la table. Mais les pieds du médium étant complètement enveloppés par ses vêtements, excitèrent des soupçons cbez plusieurs membres de la commission. Un jour que les coups étaient bien nets et [avaient formé des réponses aux questions, M. Matbieu, enebanté, s'écria: « C'est un Esprit qui fait cela, ou c'est l'un de nous; or je pense qu'on ne m'accusera pas, car je mets mes pieds et mes mains en évidence ; que ebacun en fasse autant. » Aussitôt les membres de la commission se levèrent tous et s'éloignèrent de la table : le médium ne bougea pas. 31. Matbieu l'invita à poser ses pieds sur le barreau d'une ebaise, afin qu'il ne restât aucun doute dans l'esprit des observateurs. Elle ne répondit rien et conserva son attitude. Ce refus confirma les soupçons. Un membre de la commission demanda depuis en particulier au médium pourquoi elle n'avait pas donné la satisfaction proposée; elle répondit qu'elle avait été eboquée d'une précaution qu'elle trouvait injurieuse. Son interlocuteur cbercha à lui faire comprendre que le meilleur moyen de dissiper la défiance, c'était de se soumettre à des expériences qui feraient briller dans tout son jour sa sincérité, et qui donneraient gain de cause au spiritualisme; elle répondit qu'elle consulterait les Esprits... 11 faut croire que ces Esprits ont été aussi circonspects que ceux de M. Kardec ; car la commission n'a pas vété convoquée à de nouvelles séances.
M. Matbieu, à la bonne foi duquel nous nous plaisons à rendre bommage, a été obligé d'avouer que les expériences n'étaient pas satisfaisantes et que, pour son compte, s'il n'eût vu que cela il n'aurait pas de motifs solides pour adopter le spiritualisme. —Bien que la commission n'ait pas découvert le moyen employé pour produire les bruits, il a été évident pour elle que
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ce moyen dépendait du médium, exigeait l'emploi des pieds et une certaine attitude, et que par conséquent il était parfaitement humain. Ces conclusions ont été confirmées par une autre expérience dont nous allons rendre compte.
Les coups par eux-mêmes ne sont rien : souvent on entend, surtout la nuit, des bruits dont la cause est inconnue et dont on ne se préoccupe aucunement. Ce qui peut donner de la valeur aux bruits, c'est la manière intelligente dont ils sont combinés : s'ils répondent à des questions, si par des nombres convenus il forment des discours, il est clair qu'ils sont produits par une cause intelligente. Il y a donc à rechercher si l'intelligence qui se manifeste ainsi, est celle d'un être humain. Dans le système spiritualiste le médium n'est qu'un instrument passif dont un esprit étranger emploie les organes. Pour vérifier celte assertion, il suffit de soustraire au médium la connaissance des questions faites à l'Esprit, et Ton verra si les réponses conlinueut à être concordantes. Voici comment procéda notre commission.
Les spectateurs et le médium étaient assis autour d'une table sur laquelle était posé cà plat un alphabet : une personne parcourait successivement toutes les lettres avec la pointe d'un crayon, en s'arrèlant un instant à chaque lettre; quand un coup se faisait entendre, la lettre sur laquelle se trouvait alors le crayon était réputée choisie, et il en était pris note. Les lettres ainsi désignées formaient par leur ensemble des discours suivis et des réponses aux questions qui étaient faites à haute voix. Cette opération marchait très promptement, il n'y avait ni hésitation ni erreur dans le choix des lettres ; îa conversation suivie par ce mode ne laissait rien à désirer. On voulut s'assurer jusqu'à quel point l'intelligence qui présidait à ces discours était distincte de celle du médium. En conséquence il fut convenu que le carton sur lequel étaient tracées les lettres de l'alphabet serait tenu de manière à ne pas être vu du médium. Une première expérience parut favoriser
l'hypothèse spiritualisle : une réponse fut obtenue. Mais on remarqua que M. Mathieu, qui avait tenu l'alphabet, s'était borné à le placer devant lui de manière à faire un angle d'environ A5 degrés avec la table, que le médium avait ostensiblement plongé ses regards par-dessus et avait pu voir les mouvements du doigt qui pointait les lettres. Il fallait donc procéder d'une manière plus rigoureuse. Une autre personne assise vis-à-vis du médium, prit le carton et le plaça verticalement et tout près de sa poitrine, de manière que les mouvements de son doigt qui parcourait l'alphabet, ne pouvaient être vus que de cette personne et de ses deux voisins de droite et de gauche. Par surcroît de précaution, la personne, au lieu de suivre l'ordre habituel des lettres A, B, C, D, etc., allait au hasard ou dans un ordre arbitraire. Les coups tardèrent à se faire entendre. Un des voisins de la personne qui tenait l'alphabet, notait, comme précédemment, mais en silence, chaque lettre qui se trouvait sous la pointe du doigt ou du crayon quand le coup avait lieu. Mais il arrivait quelquefois que le coup était plus faible que d'ordinaire. On demandait alors si la lettre qui venait d'être écrite, et qu'on se gardait bien d'appeler tout haut, était bien choisie : le plus souvent, la réponse était négative (il était entendu que deux coups de suite voulaient dire non).
Il fallait recommencer. Plusieurs lettres ne furent adoptées ainsi qu'après de nombreux tâtonnements. Les lettres n'arrivaient donc que lentement et difficilement. Enfin, au bout d'un quart d'heure, ou à peu près, on demanda si le discours était achevé : un coup voulant dire oui servit de réponse -, et le groupe composé de la personne qui tenait l'alphabet et de ses deux voisins, fit connaître alors le résultat obtenu au moyen des lettres ainsi triées. C'était un assemblage de consonnes qui n'avaient aucun sens et ne pouvaient même pas se prononcer. On renouvela plusieurs fois l'expérience avec les mêmes précautions ; les résultats furent toujours les mêmes.
On demanda à l'Esprit s'il voyait ce que chacun écrivait, et s'il pouvait frapper un nombre de coups indiqué secrètement par écrit. Sur la réponse affirmative, plusieurs des spectateurs écrivirent, chacun en secret, des nombres sur des feuilles de papier. Des coups se firent entendre, mais les nombres de coups ne répondirent presque jamais aux nombres demandés; il était évident que l'auteur des coups ignorait la demande et frappait au hasard. Quelquefois, après un certain nombre de coups très nets, on en entendait un ou deux beaucoup plus faibles; puis, si le nombre de coups entendus distinctement était inférieur de une ou de deux unités au nombre écrit, les personnes disposées à se contenter facilement disaient que les petits coups devaient être comptés, sauf à les négliger dans un autre cas s'ils étaient de trop. Même en admettantcomme bons les résultats équivoques, l'Esprit ne parvenait guère à rencontrer juste qu'une fois sur dix, et avec des nombres qui ne dépassaient pas dix; c'était même inférieur à ce que donnerait, en prenant au hasard, la loi des probabilités.
Il était donc bien clair que les réponses n'étaient justes que quand le médium connaissait les questions, que les coups étaient produits par des moyens dont disposait le médium, et enfin que l'auteur des coups n'était autre que le médium lui-même.
Les coups mystérieux ayant eu une grande vogue et ayant été souvent présentés par les spiritualistes comme une des preuves les plus évidentes de l'intervention des êtres surhumains, plusieurs savants ont cherché des explications naturelles de ces faits. La ventriloquieestun des moyens qui ont pu être employés; le ventriloque peut faire entendre des bruits de diverses espèces et qui paraissent venir de toutes sortes de directions; cette explication a été adoptée par M. Babinet (Revue des Deux-Mondes, numéro du premier mai 185£). Un médecin allemand, le docteur Schiff, de Francfort-sur-le-
Mcin, ignorant sans doute les travaux de M. Flint, présenta comme étant duc à ses propres recherches, une explication qui ne diffère pas de celle du professeur américain. Ayant observé une jeune fille qui passait pour médium, il reconnut que les bruits qu'elle faisait entendre étaient dus « au déplacement réitéré d'un tendon de la jambe, qui passe derrière la cheville, le long péronier. » Enchanté de sa découverte, il en fit part à l'Académie des Sciences. « Chose singulière, dit-il, le frappement peut s'accomplir sa?is mouvement appréciable du pied; seulement, lorsqu'on appuie le doigt derrière la malléole externe, au moment où le bruit est entendu, on sent très distinctement le déplacement alternatif réitéré du tendon, animé d'un mouvement très brusque d'élévation et d'abaissement. « M. Schiff, après la lecture de son mémoire, produisit lui-même des bruits par ce moyen, et l'on entendit un série de toc toc très nets et très forts (1).
L'Académie des Sciences s'occupa de cette question dans sa séance du 18 avril 1859 (2). M. Jobert (de Lamballe) exposale moyen dont il s'agit, et attesta que M. Schiff avait pu ainsi « exécuter des bruits réguliers et harmonieux dépendant de sa volonté ; qu'il avait pu, devant un grand nombre de personnes, imiter les prodiges des Esprits frappeurs, avec ou sans chaussures, debout ou couché. Le bruit produit par les mouvements dont il s'agit, est variable dans son intensité, et l'on peut y distinguer diverses nuances. C'est ainsi que, depuis le bruit éclatant qui se distingue au loin, on distingue des variétés de bruit de frottement, de scie, etc. »
M. Velpeau vint donner plus d'étendue à l'explication. « De tels bruits, dit-il, s'observent dans une foule de régions. La hanche, l'épaule, le côté interne du pied en de-
(1) Article du docteur Henri Roger, dans le Constitutionnel du 15 juin 1834, reproduit par le Journal du magnétisme, t. XIII, p. 473.
(2) Voyez l'Ami des sciences du 1er mai 1859.
viennent assez souvent le siège. J'ai vu, entre autres, une dame qui, à l'aide de certains mouvements de rotation de la cuisse, produisait ainsi une sorte de musique assez manifeste pour être entendue d'un bout à l'autre du salon. Le tendon de ia longue portion du biceps brachial en engendre facilement en sortant delà coulisse, quand les brides fibreuses qui le retiennent naturellement, viennent à se relâcher ou à se rompre. Il en est de même du jambier postérieur ou du fléchisseur du gros orteil derrière la malléole interne. De tels bruits s'expliquent par le frottement ouïes soubresauts des tendons dans les rainures ou contre les bords à surfaces synoviales. Ils sont par conséquent possibles dans une infinité de régions ou au voisinage d'une foule d'organes. Tantôt clairs ou éclatants, tantôt sourds ou obscurs, parfois humides, et d'autres fois secs, ils varient d'ailleurs extrêmement d'intensité. »
M. Jules Cloquet, cà l'appui de ces observations sur les bruits anormaux que les tendons peuvent produire dans diverses régions du corps , cita l'exemple d'une fille de dix-sept ans, que son père voulait exhiber comme phénomène vivant, et qui, suivant lui, avait dans le ventre un mouvement de pendule. «Cette fille, par un léger mouvement de rotation dans la région lombaire delà colonne vertébrale, produisait des craquements très forts, plus ou moins réguliers, suivant le rhythme des légers mouvements qu'elle imprimait à la partie inférieure de son torse. Ces bruits anormaux pouvaient s'entendre très distinctement a plus de vingt-cinq pieds de distance, et ressemblaient au bruit d'un vieux tourne-broche; ils étaient suspendus à la volonté de la jeune fille et paraissaient avoir leur siège dans les muscles de la région lombo-dorsale de la colonne vertébrale. » — Enfin M. Jobert(deLamballe), tout en admettant les bruits produits par ces divers organes, accorda une préférence marquée à ceux des muscles péroniers, au moyen desquels des person-
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nés peuvent, dit-il, exécuter des airs mélodieux tels que la Marseillaise, la Marche bavaroise et la Marche française, avec une régularité parfaite. »
Il est donc bien établi, par des expériences régulièrement constatées tant en Amérique qu'en France, qu'il est possible de produire des bruits variés, sans appareil patent, et en maintenant les membres dans une immobilité apparente. On peut donc par là expliquer les coups prétendus mystérieux. Toutefois les savants qui ont discuté ces divers modes, soit la ventriloquie, soit le jeu des muscles ou des tendons, nous paraissent être tombés dans Terreur en affirmant que tel ou tel de ces procédés est le seul qui ait été employé, et que tous les médiums qui font entendre des coups, usent de la même recette. Ces assertions sont trop tranchantes ; de ce qu'un effet peut être obtenu par un certain moyen on n'est pas en droit d'en conclure que ce moyen soit le seul dont il ait été fait usage dans des cas semblables. Il est même à remarquer que les personnes en état de recourir aux moyens dont il s'agit, sont probablement peu nombreuses : la ventriloquie est un art très difficile et qui exige, dit-on, une certaine conformation physique ; et bien que M. Schiff ait si bien réussi à jouer des muscles péroniers au point d'être presque en état de faire sa partie dans un concert, il est bien probable que toutes les organisations ne se prêteraient pas à ce singulier exercice. Les explications des savants sont donc beaucoup trop générales. Les moyens qu'ils ont indiqués peuvent servir à reproduire les phénomènes en question, soit : mais comme les médiums sont extrêmement nombreux, puisqu'en Amérique on les compte par milliers, il est évident que tous ces individus n'ont pu se concerter pour mettre en pratique un même stratagème ; et que, d'un autre côté, s'ils ont travaillé isolément, ils n'ont pu se rencontrer dans l'adoption d'un procédé unique. Il est bien supposable que les moyens sont très divers, et nous en avons cité de beaucoup
plus simples, qui ont très bien réussi avec des gens qui à tout prix voulaient du merveilleux. Celui qui s'étudie à jouer un rôle, s'ingénie à trouver des artifices pour le bien remplir, et en choisira un qui soit en rapport avec les ressources de son esprit et son adresse physique.. M. Robert Houdin avec lequel je causais à ce sujet, me dit que les coups n'étaient qu'un jeu d'enfant, et que s'il voulait s'en donner la peine, il reproduirait tous les coups mystérieux et surpasserait les médiums : on peut le croire sur parole, car il a fait ses preuves en ce genre et inventé des tours beaucoup plus beaux et plus difficiles -, et bien que les spectateurs soient souvent hors d'état de deviner ses trucs, on ne s'avise pas pour cela de les attribuer à un cause surnaturelle.
Le critérium le plus sûr pour apprécier les coups, c'est de procéder comme la commission dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire de demander des réponses à des questions inconnues du médium, ou de demander la production de discours d'après un alphabet dont le médium n'ait pas la clef : l'impuissance des prétendus Esprits à satisfaire à ces conditions prouve qu'il ne se manifeste aucune intelligence autre que celle du médium : dès lors il importe peu de quels moyens il se sert pour produire des coups qui, dépendant de sa volonté, n'ont rien que de naturel.
Nous n'avons discuté que les coups de la nature de ceux qui se font entendre dans les cercles où ont pénétré les observateurs. D'après certaines relations spiritualistes, il y a en outre des coups effroyables qui ébranlent toute une maison. Cela se passe... en Amérique; mais jusqu'ici on ne cite aucun témoignage digne de foi à l'appui de ces narrations étourdissantes. Or, avant de chercher à expliquer de pareils faits, il faudrait en constater l'existence. Observons seulement que l'imagination exaltée des fervents sectaires leur fait souvent dénaturer les phénomènes, et pour eux transforme un léger grattement de souris en terribles coups de tonnerre. La cré -
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dulité enthousiaste grossit les choses les plus simples; les récits, en passant de bouche en bouche, s'enrichissent de nouveaux ornements, et bien des merveilles qui, vues de loin, semblent gigantesques, ne sont plus, examinées de près, que fort peu de chose, et quelquefois môme se réduisent à rien : c'est la fable des bâtons flottants.
Si les médiums à coups {rapping médiums) sont les auteurs des bruits qu'ils veulent faire attribuer à des êtres surhumains, faut-il en conclure qu'ils agissent avec fourberie? C'est ce qu'admettent sans difficulté la plupart des personnes qui ne croient pas à l'action des Esprits. Nous ne pouvons accepter cette conclusion d'une manière générale. Il répugne de croire qu'un nombre aussi considérable d'individus se livrent journellement à des pratiques frauduleuses; plusieurs de ces médiums offrent par leur conduite honnête de tels gages de sincérité qu'on ne peut les regarder comme de misérables imposteurs. Les vrais médiums sont pour la plupart enclins aux rêveries mystiques ; quand ils ont pratiqué les exercices du spiritualisme, ils arrivent, comme nous avons vu, à produire des mouvements inconscients , à écrire des discours dont ils ont la conviction de ne pas être les auteurs ; par la même raison il peut 's'en trouver parmi eux qui, dans cet état et avec une entière bonne foi, mettent enjeu quelquesuns des procédés propres à produire des coups, et par suite de leurs idées préconçues, ils attribuent à des Esprits ce qui en réalité n'est dû qu'à eux-mêmes.
Nous terminerons sur ce sujet par une anecdote où les spiritualistes trouveront matière à réflexion. Au mois de janvier 1859, je me trouvai un soir chez M. Piérart, écrivain spiritualiste; il y avait entre autres personnes, M. Gérard, centgarde, auteur d'un petit ouvrage sur le magnétisme, et une dame qui s'occupait de magie noire. Elle nous assura qu'elle avait suivi le rituel prescrit dans les grimoires, et qu'elle avait réussi dans tout ce qu'elle avait entrepris. Chacun exprima
le désir de renouveler quelqu'une de ces épreuves. La dame alla chercher six grimoires, et par précaution elle se munit d'une bouteille d'eau bénite. On choisit parmi les grimoires celui d'Honorius, qui passe pour le plus efficace. Le maître de maison prit dans ce livre une évocation à Satan et la récita à haute voix, du ton le plus grave et le plus solennel. En entendant prononcer cet appel au prince des enfers, un des auditeurs pâlit et nous avoua avec effroi qu'il ne se souciait pas d'entrer en relation avec les mauvais Esprits. On le railla sur sa faiblesse et l'on attendit en silence quelques minutes. Tout à coup on entend une voix qui semblait venir d'en haut : c'était comme un sourd gémissement. Quelques personnes se troublent, le gémissement recommence. Quelqu'un déclareque c'est certainement l'Esprit évoqué. Je recommande en vain de suspendre le jugement sur un fait encore obscur, mais qui peut avoir une cause naturelle. On me répond d'un ton péremptoire : si ce n'est un Esprit, qu'est-ce que ce peut être? M. Piérart en proie à une vive agitation ouvre la porte : il trouve sur le palier une servante qui déclare avoir entendu les bruits étranges, et elle nous certifie qu'il n'y a personne dans les chambres voisines. Plus de doute, c'est un Esprit. M. Gérard offre bravement de l'interroger. Il s'écrie : Au nom de Dieu, qui estu ?. .. Pas de réponse. Eh bien alors, dit-il, au nom du diable, qui es-tu?... Silence prolongé. J'approche alors du mur d'où avaient paru sortir les gémissements, et dans lequel était un poêle: je frappe trois coups sur le mur et je crie : qui es- tu?... Une voix d'enfant répond : Auguste. — Que fais-tu? — Je ramone. — Et au nom de qui ramones-tu? — Restaurant.... Ce fut alors un rire homérique, et ceux qui avaient eu le plus peur, furent les premiers à plaisanter de l'aventure. 11 y a là, dis-je aux amis du merveilleux, une bonne petite leçon dont nous devrions profiter. Si le petit Auguste n'eût pas jugé à propos de répondre à mon interpellation, les gémissements venant à point nommé à la suite d'une évocation,
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auraient été certainement pris pour un fait surnaturel, dont la relation pompeuse aurait enrichi la Revue spiritualiste. Qu'aurait-ce donc été si le ramoneur eût entendu l'évocation et se fût amusé à répondre en jouant le rôle de l'Esprit évoqué ?... Combien de prétendus miracles n'ont pas de fondement plus solide! Qu'on cesse donc de regarder comme miraculeux tout ce qui nous étonne, et d'attribuer à des Esprits tout ce qu'on a de la peine à expliquer.