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CHAPITRE VI

Le spiritualisme, indépendamment des communications intellectuelles avec les Esprits, prétend que ces êtres invisibles manifestent leur commerce avec l'humanité par des faits extraordinaires : ce sont les miracles de la nouvelle religion. Plusieurs des anciennes religions sont réduites à vivre de leur splendeur passée, à alléguer des miracles qui auraient eu lieu à des époques bien reculées et dont la constatation est aujourd'hui d'une grande difficulté -, le spiritualisme, au contraire, étant en voie de formation, présente toute la richesse de merveilleux qui entoure le berceau des religions; bien plus, il est un foyer incessant de miracles qui éclatent de tous côtés et s'offrent à tous les regards.

Le fait seul de cette prétention est une chose très remarquable. Car un siècle comme le nôtre paraît peu propre à l'éclosion des légendes : non-seulement l'esprit en est généralement positif, mais aussi les moyens de contrôle sont infiniment plus puissants qu'ils ne l'étaient dans l'antiquité, l'instruction est plus répandue, les moyens de communication sont extrêmement perfectionnés, la presse vient chaque jour rendre compte de ce qui peut intéresser le public, pro-

page toutes les nouvelles, les discute, donne lieu à une polémique nécessairement funeste aux merveilles controuvées; la science donne la clef de bien des prétendus prodiges, et son flambeau dissipe les ténèbres qui sont la condition du succès des impostures et des illusions. Comment donc, en plein dix-neuvième siècle, pourrait-on fabriquer une mythologie?... L'histoire nous offre des exemples de pareilles anomalies : le siècle de Voltaire et de Montesquieu n'a-t-il pas vu les miracles des convulsionnaires de Saint- Médard et les succès de Swedenborg, de Saint-Germain, de Saint-Martin et de Cagliostro?...

La soif du surnaturel semble, à toutes les époques, un besoin de l'esprit humain. Quelque bizarre que puisse sembler aujourd'hui l'édification d'une nouvelle religion fondée sur des miracles, la croyance au merveilleux spiritualisle existe, et nous devons examiner si elle est fondée.

Nous devons préalablement faire remarquer que plusieurs des principaux docteurs en spiritualisme n'attachent qu'une médiocre importance aux manifestations physiques qui, suivant eux, ne sont l'œuvre que d'Esprits inférieurs et légers, tandis que les Esprits supérieurs se contentent de faire écrire et parler les médiums, et se donnent pour mission de faire par là l'éducation du genre humain ; quand on les prie de donner quelque prodige, ils demandent ironiquement s'il est d'usage sur terre que les grands hommes fassent danser les ours et montrent les marionnettes (1). Les spiritualistes de cette école ne recherchent donc pas les manifestations physiques • beaucoup d'entre eux avouent n'en avoir jamais vu et déclarent qu'il leur a suffi, pour se convaincre, d'étudier l'action des médiums écrivants et parlants, seul genre d'exer-

(I) Allan Kardec, Instruction pratique. On trouvera sans doute cette manière de voir fort peu respectueuse pour les anciens thaumaturges et pour les religions établies, avec lesquelles la nouvelle secte tient pourtant à ne pas se compromettre.

cico digne d'un vrai spiritualiste, le seul aussi qu'il leur soit donné d'offrir à volonté. Toutefois ces théoriciens, tout en exaltant ce mode de communication, citent au besoin les prodiges comme confirmation de leur système.

D'après les innombrables relations publiées par les spiritualistcs, on voit dans leurs réunions des meubles, mus sans contact; quelquefois l'agent invisible bouleverse tout le mobilier d'une maison et même le transporte à des dislances énormes; des pianos et autres instruments jouent tout seuls et exécutent une musique ravissante; des personnes sont frappées, pincées ou caressées par des mains invisibles-, dans l'obscurité ces mains se laissent palper, et l'on reconnaît qu'elles sont isolées et n'appartiennent à aucun corps; des hommes sont enlevés au plafond, y restent quelque temps suspendus, puis sont déposés à terre; des caractères lumineux apparaissent sur les murs comme au festin de Calthazar. Nous sommes, comme on voit, en pleine féerie; dès ses premiers pas le merveilleux spiritualiste atteint celui des sectes anciennes et égale les mieux pourvues en ce genre. Il n'y a peutêtre pas, dans les Vies des Saints, de miracle que ne prétende reproduire la secte nouvelle; le miracle de saint Cupertin, dont certains journaux ont tant plaisanté, se trouve vulgarisé par les médiums qui s'élèvent en l'air. Une quinzaine de journaux américains sont consacrés à la défense du spiritualisme, et il n'y a pas de numéro qui ne contienne le récit de quelques nouveaux prodiges. On dirait qu'ils font assaut de merveilleux. Si tous ces récits sont véridiques, comment se fait-il que toute la population ne se rende pas à l'évidence, que la majorité, loin d'adhérer au nouveau symbole, nie ces miracles et les poursuive de ses railleries ? Si au contraire ils sont fabuleux, comment expliquer cette épidémie de folie qui pousse tant d'individus à attester des faits chimériques?

Voyons s'il est possible de démêler la vérité du milieu des ténèbres.

DES PRODIGES DU SPIRITUALISME. k6l

Il y a loute une classe de faits qui d'abord me semble devoir être éliminée; ce sont ceux qui se passent dans l'obscurité. Tout ce qui échappe au contrôle, doit être suspect. Parmi ces faits il y en a môme plusieurs qu'on peut expliquer facilement en supposant une trappe ou panneau à coulisse, au moyen de quoi un individu profitant de l'obscurité, pénétrerait dans la chambre et exécuterait tout ce qui est attribué aux Esprits, par exemple jouer de divers instruments de musique, lier et délier les médiums, toucher les personnes, leur faire sentir une main qu'on retire dès que l'exploration peut devenir compromettante. D'habiles opérateurs en s'exerçant peuvent arriver à produire des choses d'autant plus surprenantes que les membres de la réunion sont intimement persuadés qu'aucun d'eux ne peut être l'auteur de ces actes, et qu'il n'a pu pénétrer aucun étranger dans la chambre.

Pour se mettre en garde contre de pareils tours, il faudrait examiner avec soin les murs et le plancher ; le mieux serait de tenir la séance, non chez le médium ni chez son cornac, mais chez les membres de la société, dans un appartement qu'on saurait ne contenir ni trou ni cachette. Il faudrait en outre faire un triage parmi les expériences et mettre de côté toutes celles qui sont de nature à pouvoir être exécutées à la faveur des ténèbres par un des membres de la société. Et même quand on aura pris toutes ces précautions, il sera bien difficile qu'il ne reste pas encore quelque doute dans l'esprit des observateurs : ils se seront prémunis contre un certain nombre de fraudes, c'est vrai ; mais seront-ils bien assurés de les avoir déjouées toutes ? Les personnes qui n'en auront pas été témoins, pourront-elles être bien convaincues que toutes les précautions nécessaires ont été prises?... Il est à craindre que ces sortes d'expériences ne restent frappées de défaveur, et il sera certainement difficile de faire admettre que les Esprits qui, nous dit-on, font de si belles choses au grand jour, aient besoin de l'obscurité pour accomplir des

actes qui paraissent être de môme nature, puisqu'il s'agit dans les deux cas de mouvoir des objets corporels.

Si l'on s'en rapportait aux journaux spirilualistes américains, rien ne serait plus commun que les manifestations semblables à celles qu'ils racontent, et il serait facile au premier venu de s'en assurer par lui-môme. Heureux pays, diton, où l'on peut voir de telles merveilles! Lisez maintenant les revues Spiritualiste et Spirite de Paris, vous y lirez que de pareils faits pullulent, que le spiritualisme révèle sa puissance à ceux qui veulent en être témoins, que l'incrédulité la plus obstinée peut seule persister à la nier. Présentez-vous chez les rédacteurs de ces revues et priez-les de vouloir bien vous montrer un seul de ces faits : on éludera ou bien Ton vous fera, comme à la commission dont nous avons parlé, des promesses qui n'aboutiront à rien ; peut-être obtiendrezvous à grand'peine la faveur d'assister à une séance où vous verrez des médiums écrire et parler ; pour le reste, vous attendrez en vain ; on vous dira qu'hier et avant-hier c'était superbe, aujourd'hui malheureusement ça ne marche pas. Vous vous dites que sans doute les Esprits ne sont pas en veine, vous revenez une fois, deux fois, indéfiniment, et vous finissez par ne rien voir. Vous êtes en droit d'en conclure qu'il ne faut pas prendre à la lettre les déclarations pompeuses des rédacteurs sur la fréquence des manifestations, ni leurs plaintes sur l'obstination des incrédules. On est porté à croire, par analogie, qu'il pourrait bien en être de même en Amérique, et que si nous allions trouver les rédacteurs du Spiritual Télégraphe de New- York, du Spiritual Age, de Boston, ou de toute autre feuille semblable, en les priant de nous rendre témoins de quelqu'un de ces miracles dont ils nous présentent la peinture si émouvante, nous éprouverions les mêmes mécomptes qu\à Paris.

Il ne manque pas aux Étals-Unis, non plus qu'en France, de personnes qui, ayant les oreilles rebattues des récits spi-

ritualistes et n'ayant jamais pu parvenir à voir aucun fait, sont disposées à provoquer la puissance des thaumaturges. En 1857, des personnes de la ville de Boston pensèrent que le meilleur moyen était de faire un défi public, semblable à celui de M. Burdin, dont nous avons rendu compte. Une offre de 500 dollars (2,700 fr.) fut faite par l'organe du Boston Courrier, à toute personne qui, en présence et à la satisfaction d'un certain nombre de professeurs de l'Université, reproduirait quelques-uns de ces phénomènes que les spiritualistes disent s'exécuter journellement par l'intermédiaire des médiums. Le défi fut accepté par le docteur Gardner et par plusieurs personnes qui se vantaient d'être en communication avec les Esprits. Les concurrents se réunirent dans les bâtiments d'Albion, à Boston : parmi eux on remarquait les fameuses demoiselles Fox qui passent pour des médiums supérieurs et qui se flattent de produire des phénomènes à toute réquisition du premier visiteur venu. La commission chargée d'examiner les prétentions des concurrents au prix se composait des professeurs Agassiz, Pierce, Gould et Horzford, tous quatre savants très distingués. Les essais spiritualisles durèrent plusieurs jours; ils furent tous infructueux, ainsi que le constate le passage suivant du rapport de la commission : « La commission déclare que le docteur Gardner n'ayant pas réussi à lui présenter un agent ou médium qui révélât le mot confié aux Esprits dans une chambre voisine, qui lût le mot anglais écrit à l'intérieur d'un livre ou sur une feuille de papier pliée, qui répondît à une question que les intelligences seules peuvent savoir, qui fît résonner un piano sans le loucher, ou avancer une table d'un pied sans l'impulsion des mains; s'élant montré impuissant à rendre la commission témoin d'un phénomène que l'on pût, même en usant d'une interprétation large et bienveillante, regarder comme Téquivalentdes épreuves proposées, d'un phénomène exigeant pour la production l'intervention d'un Esprit, supposant ou

ll(5!l DES SCIENCES OCCULTES.

impliquant même celle intervention, d'un phénomène inconnu jusqu'ici à la science ou dont la cause ne fût pas immédiatement assignable par la commission ni explicable pour elle; n'a aucun titre pour exiger du Courrier de Boston la remise de la somme proposée de 500 dollars. »

On voit que la commission, parmi les épreuves acceptables, en avait compris^dont le succès, s'il eût eu lieu, aurait pu s'expliquer par la lucidité des médiums, tels que la vue d'un mot écrit dans une chambre voisine, la lecture d'un livre fermé on d'un écrit plié, toutes choses où réussissent quelquefois les somnambules et qui ne suffiraient pas pour prouver l'intervention des Esprits.

L'échec est humiliant pour le spiritualisme : il ne prouve pas l'impossibilité des faits allégués, mais il fait voir du moins combien il faut rabattre des vanteries des thaumaturges, quanta la fréquence de leurs prodiges et à la facilité de les produire. En sont-ils devenus plus réservés, plus sobres de fanfaronnades ? Nullement, leur langage est toujours aussi fier, ils n'en sont pas moins prodigues de merveilles..., en paroles ; voici ce qu'ont répondu deux de leurs défenseurs.

M. Paul Auguez (1) assure que ce résultat négatif, loin de porter atteinte à la réalité des manifestations spiritualistes, en est la preuve la plus évidente, et il en donne pourraison que les tours d'escamotage réussissent toujours, tandis que les phénomènes de l'ordre psychique sont variables de leur nature. Il faut une foi bien robuste pour assigner à un insuccès la valeur d'un succès. Si les expériences avaient réussi, on aurait, et avec raison, invoqué le succès comme probant : de deux résultats contraires, succès et insuccès, on ne peut tirer les mêmes conclusions. Il y a des escamoteurs qui ne manquent jamais leurs tours , mais il y en a aussi qui les manquent, surtout quand on observe trop bien leurs ma-

(1) Les manifestations des Esprits; réponse à M. Viennel, brochure in-8,

nœuvres. D'une tentative infructueuse pour obtenir un fait on ne peut logiquement conclure à la réalité de ce fait, et les expérimentateurs qui n'ont pas vu se produire les phénomènes annoncés, n'ont aucun motif pour croire qu'ils aient eu lieu dans d'autres circonstances.

M. Allan Kardec a répondu dans la Revue spirite que ces phénomènes ne sont pas de ceux qu'on puisse reproduire à volonté, que les Esprits qui en sont les auteurs agissent quand bon leur semble et ne sont pas à nos ordres, qu'ils choisissent leurs genres de manifestations, que les soupçons les irritent, qu'ils ont des antipathies pour certaines personnes et surtout pour les incrédules, que l'appât d'une prime pécuniaire, loin de faciliter les communications, devait bien plutôt leur nuire. — Ce sont là de bien piètres raisons. On suppose démontré ce qui est en question, savoir l'existence des Esprits, et on leur attribue des goûts, des passions, un caractère, sans que rien justifie ces assertions et avant même d'avoir fourni la preuve demandée de l'existence des Esprits. — Il est faux que les phénomènes dits spiritualistes ne puissent être reproduits à volonté; car, en règle générale, tous ceux qui sont de nature à pouvoir être simulés, s'obtiennent à commandement; c'est ce qui a lieu pour les tables tournantes et parlantes, pour les médiums écrivants et parlants, pour les coups qui se font entendre dans le cabinet de consultation du médium ou dans l'appartement du cornac, pour les prodiges qui ont besoin de l'obscurité ; jamais aucune de ces manifestations ne manque à l'appel ; les séances hebdomadaires de M. Kardec en sont la preuve. Si donc les Esprits qui sont censés présider à ces divers phénomènes, sont si dociles et si complaisants, pourquoi supposer une humeur plus ombrageuse, plus rétive aux Esprits chargés de manifestations que nous autres humains regardons comme plus concluantes ?... Que les Esprits choisissent leurs genres de communication, très bien ; aussi la commission leur laissait-

elle une large marge ; elle ne demandait qu'une chose, c'est que les phénomènes fussent significatifs, non équivoques, capables de porter la conviction chez tous les spectateurs. Certes, celte demande était légitime. Répondre, au nom des Esprits, qu'ils ne veulent se soumettre à aucune épreuve, c'est avouer son impuissance; ce serait, de leur part, l'abandon de la mission qui leur est attribuée, d'éclairer l'humanité.

Des êtres supérieurs comme on les suppose, ne peuvent s'offenser de soupçons parfaitement fondés de la part des personnes qui n'ont aucun motif pour croire à de pareilles interventions, et auxquelles la prudence fait un devoir de se mettre en garde contre la supercherie et l'entraînement aveugle.

Quant à la prétendue antipathie des Esprits contre les incrédules, il est impossible de voir dans cette allégation autre chose qu'un moyen commode d'éviter le regard vigilant d'observateurs attentifs. Les Esprits ne peuvent exiger la croyance de la part de personnes qui n'ont été témoins d'aucun phénomène et qui ne peuvent accepter des faits contestables-, s'il faut croire d'avance pour obtenir des manifestations, elles n'auront lieu que pour les individus qui accueillent sans examen et sans critique les récits qu'on leur fait. S'il était vrai que les Esprits réservassent leurs communications à ces hommes légers et crédules, ils nous donneraient une très mauvaise idée de leur sagacité, et le spiritualisme, loin d'être destiné à éclairer le genre humain, ne pourrait qu'être donné en pâture à la classe la moins intelligente, à la plèbe ignorante et superstitieuse. S'il en est ainsi, il y a de quoi se féliciter de l'antipathie des Esprits. Un être sensé ne peut demander cà personne le sacrifice de sa raison, et doit comprendre que l'incrédulité ou plutôt le doute philosophique ne doit céder que devant les preuves : que les Esprits réalisent devant lesdouteurs, les manifestations qui, suivant les adeptes, sont si

communes dans leurs réunions, et le doule disparaîtra... La plupart des spiritualistes poussés dans leurs derniers retranchements, et ne pouvant exhiber un seul fait, ne cessent de batailler en alléguant ce misérable prétexte, que rien ne peut se faire devant les incrédules. L'un deux, qui demeure au quatrième étage, m'a assuré qu'il suffirait que je misse le pied sur la première marche de son escalier pour faire cesser chez lui toutes les manifestations. S'il dit vrai, je suis le maître des Esprits, puisque ma présence les frappe subitement d'inertie; ce sont donc de bien faibles êtres pour qu'un simple mortel qui ne croit pas même à leur existence, les réduise à l'impuissance, et qu'ils ne trouvent pas de moyen de le confondre, de lui démontrer son erreur. Il est vraiment fâcheux qu'il ne se soit pas trouvé un homme comme moi pour mettre à la raison tous les diables de Loudun ; sa présence aurait fait plus que les exorcismes, et l'on aurait évité de recourir à de pauvres jésuites qui ont sué sang et eau pendant plus de deux ans, et ont fini par être eux-mêmes possédés par les diables qu'ils voulaient chasser.

L'objection tirée de la prime pécuniaire n'est pas plus sérieuse ; car, comme nous l'avons déjà dit, une foule de médiums se font payer par les visiteurs ou les cousultants, ce qui n'empêche nullement la production de phénomènes que les spiritualistes n'hésitent pas à attribuer aux Esprits. D'ailleurs, quand même le désintéressement serait une condition de succès, rien n'empêchait les médiums de rester fidèles à cette vertu, tout en se présentant au concours; il suffisait d'agir en vue du triomphe de la vérité et avec l'intention d'employer la prime en œuvres pies ; ou bien encore ils pouvaient déclarer à la commission qu'en cas de succès, ils n'accepteraient pas la prime, ce qui est toujours permis aux concurrents. La question pécuniaire ne devait donc détourner ni les médiums, ni les Esprits; les uns et les autres devaient au contraire redoubler d'efforts pour sortir victorieux d'une

épreuve qui avait pour juges d'excellents observateurs, et qui aurait pu être décisive.

Les arguments de M. Kardec et de son école sont les sophismes d'une cause vaincue, qui ne veut pas se résigner à avouer sa défaite. Admettons r^ôme qu'à raison du caractère variable des phénomènes, un insuccès prolongé ne puisse être regardé comme une défaite irrévocable : qui empêche les adeptes de renouveler les épreuves, non pas chez eux en petit comité, mais au grand jour, devant des hommes connus et honorables? Combien de personnes n'ayant pas d'incrédulité systématique ni de parti pris d'avance, mais animées du désir sincère de connaître la vérité, ont demandé des faits," se sont présentées dans les cercles fameux par les manifestations, ont cherché à s'éclairer, ont voulu voir et n'ont obtenu que des promesses dont l'exécution a été indéfiniment ajournée! Je déclare, pour mon compte, que j'ai frappé à toutes les portes, je me suis présenté chez les spiritualistes les plus célèbres, et je n'ai pu être témoin d'aucun fait significatif. A ma connaissance, beaucoup de personnes de bonne foi ont également fait des démarches multipliées, qui n'ont abouti qu'à des paroles jamais suivies d'effet; ou si quelquesunes ont été admises par faveur dans un cénacle, elles n'ont pas tardé à découvrir que les prétendus miracles étaient dus tout simplement à quelque misérable jonglerie; tantôt c'est un pied qui frappe des coups mystérieux, tantôt c'est un genou qui, protégé par l'ampleur d'une robe, donne l'impulsion à la table et la fait glisser sur le parquet ; si l'intrus demande, pour plus de sécurité, qu'on s'éloigne de la table, s'il veut porter un regard indiscret vers l'endroit d'où viennent les bruits, on déclare que ces soupçons injurieux pour les Esprits font tout manquer.

Des écrivains ont l'audace de publier le récit des miracles qui se passent chez eux, de déclarer qu'ils sont prêts à en offrir la répétition à tous ceux qui se présenteront; et quand

vous prenez à la lettre cet engagement, quand vous demandez à être témoin de ces merveilles, ils trouvent des prétextes pour vous éconduire. Il est difficile de croire à la bonne foi de gens qui se conduisent ainsi : un tel charlatanisme mérite d'être flétri.

Il serait trop long et fastidieux de discuter en détail les prétentions des divers thaumaturges : nous allons seulement nous occuper de deux des plus célèbres, et nous les choisissons parmi ceux qui ont opéré à Paris et qui auraient dû convertir cette capitale au spiritualisme.

En 1856, j'entendis parler de l'écriture directe des Esprits, obtenue par M. le baron de Guldenstubbé. Voici quel est son mode de procéder : il pose des papiers blancs sous les socles des statues ou sur les pierres des tombeaux ; peu de temps après, il retire ces papiers où se trouve de l'écriture qui n'est l'œuvre d'aucune main humaine et qui est attribuée aux personnages auxquels sont consacrés ces monuments. Désireux d'être témoin de phénomènes aussi extraordinaires, je priai M. le baron de vouloir bien m'admeltre à quelques séances. Il y consentit volontiers et me donna rendez-vous au Louvre, dans une des galeries du rez-de-chaussée. Il me fit voir les écritures qu'il avait obtenues de divers personnages et qui étaient en grec, en latin et en plusieurs autres langues. On se mit à l'œuvre. J'avais apporté un cahier de papier blanc. On posa des feuilles sur divers monuments; puis nous passâmes dans la salle voisine où nous fîmes de même, et ainsi de suite, de sorte qu'après avoir parcouru toutes les salles du rez-de-chaussée, nous nous retrouvâmes au point de départ. Avant de continuer, je fis observer que ce mode de procéder était défectueux; qu'en effet pendant notre circuit il pouvait se faire qu'une personne retirât nos papiers, profitât de notre absence pour les couvrir d'écriture, puis les remît en place ; que, pour plus de garantie, il serait nécessaire de ne poser qu'un papier et de ne pas le perdre de vue. L'initiateur me

répondit que, pour avoir plus de chances d'obtenir des réponses, il fallait s'adresser à un plus grand nombre d'Esprits. Mon objection n'en subsistait pas moins. Ces réserves étant faites, on reprit successivement les papiers qui se trouvèrent dans le môme état qu'on les avait mis. M. le baron me ût observer que, comme c'était la première fois que j'assistais à ces expériences , il n'était pas étonnant que ma présence augmenLàt la difficulté, qu'il fallait un certain nombre de séances pour réussir : je répondis que j'étais disposé à suivre les épreuves, si multipliées qu'elles fussent, et que j'y mettrais toute la persévérance désirable. Le lendemain , nous recommençâmes en opérant de même, et cette fois un seul des papiers portait des traits d'écriture au crayon ; c'étaient deux lignes droites formant ensemble un angle de près de 180 degrés. M. le baron prétendit que ce résultat, bien qu'inférieur à ceux qu'il avait l'habitude d'obtenir, était probant et que deux traits de crayon tracés sans aucun agent visible prouvaient l'intervention des Esprits tout aussi bien qu'un long discours. Ce raisonnement aurait été juste si le papier fût resté constamment sous nos yeux ; mais depuis le moment 'où nous avions posé ce papier il s'était écoulé environ une heure pendant laquelle nous avions parcouru toutes les salles, et il aurait été très facile à une personne quelconque de tracer sur le papier tout ce qu'elle aurait voulu. Avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait voir là rien de merveilleux, rien qui autorisât à proclamer l'action des Esprits.

. Je proposai de nouvelles séances , et comme M. le baron m'assurait que quand il était seul avec mademoiselle, sa sœur, il obtenait des effets bien plus considérables , je l'avais prié de consulter les Esprits sur les meilleurs moyens de me rendre témoin de quelques faits significatifs. 11 me dit qu'il était autorisé à m'annoncer pour le lendemain un fait d'écriture directe par l'Esprit de Pascal, et il me donna rendez-vous

au tombeau de ce grand homme, à l'église de Saint-Etiennedu-Mont. Je fus exact au rendez-vous, mais mon nécromancien n'y vint pas. Après avoir attendu une heure en vain, comptant sur la parole de Pascal, je posai moi-même un papier sous la pierre tumulaire -, j'attendis une demi-heure, ayant constamment l'œil ûxé sur le monument, puis je retirai le papier... que je trouvai vierge de toute écriture. C'était une déception de plus; il faut en prendre l'habitude quand on s'adresse aux thaumaturges.

Quelques mois après ces malheureux essais, M. de Guldenslubbé publia son livre intitulé : Pneumatologie positive et expérimentale, la réalité des Esprits et le phénomène merveilleux de leur écriture directe démontrées par le baron de Guldenstubbé. Il donne le fac-similé d'une foule d'écritures obtenues par le moyen que je viens de décrire. Je remarquai dans l'introduction ce passage : « La découverte de l'écriture directement surnaturelle est d'autant plus précieuse qu'elle peut être constatée par des expériences répétées à volonté par l'auteur en présence des incrédules qui doivent fournir eux-mêmes le papier. » En lisant une pareille offre, comment ne pas croire que le premier venu n'a qu'à se présenter pour être témoin du phénomène? Comment les étrangers ne se figureraient-ils pas qu'à Paris tout le monde peut voir l'écriture des Esprits? Comment n'envieraient-ils pas le bonheur de cette ville privilégiée où de si grandes merveilles sont à la disposition de tout le monde ?... Prenant au sérieux les paroles de l'auteur, je lui écrivis pour lui rappeler nos épreuves interrompues, et lui demander si, conformément à l'engagement qu'il avait pris envers le public, il voudrait bien m'admettre à quelque manifestation. Il me répondit qu'il avait reçu plus de deux cents demandes pareilles à la mienne, qu'il était impossible de démontrer le phénomène à tout le monde, qu'il fallait désormais se contenter du témoignage de deux cent cinquante personnes dont les attes-

talions avaient été publiées. . . C'est bien là une reculade. Quand on promet de répéter à volonté des expériences devant les incrédules, on ne peut s'acquitter en offrant des attestations.

En publiant un passage comme celui que j'ai cité, on devait s'attendre à un nombre considérable de demandes, et je suis môme étonné qu'il ne s'en soit trouvé que deux cents. On pouvait admettre beaucoup de personnes à voir simultanément le môme fait, puisque les demoiselles Fox, d'après la relation que j'ai citée, ont opéré dans une assemblée de plus de cinq cents personnes. En supposant môme que, pour ce genre particulier d'expériences, il nefaillequ'un nombre limité de spectateurs, il y aurait encore possibilité de se conformera cette condition, tout en donnant satisfaction à tousles demandeurs. Qu'on les réunisse dans une vaste salle: on les invite à présenter des rames de papier à lettres portant le cachet du fabricant; la réunion élit un comité de trois membres qui brise l'enveloppe d'un des paquets, prend au hasard une feuille de papier et la dépose à la vue de l'assemblée, dans un bocal de verre parfaitement transparent; le bocal est clos par un bouchon goudronné, les membres du comité y apposent leurs cachets, et d'autres membres de la société sont invités également à y apposer les leurs ; puis l'assemblée se relire, il ne reste que le médium et les trois délégués; les Esprits n'ayant plus devant eux que ce petit nombre de spectateurs, peuvent travailler tout à leur aise; on leur donne tout le temps qu'ils veulent; si les délégués sont fatigués, ils peuvent se faire remplacer par des suppléants, de manière que le bocal soit toujours surveillé par trois argus. Si l'on objecte que les Esprits ne peuvent pénétrer à travers le verre (bien qu'une pareille pénétration se voye dans plusieurs relations (1)) , nous remplacerons le bocal par une

(1) Voyez, entre autres, le Spiritual Telegraph, numéro du 1er mai 1858, où se trouve un article sur les Esprits qui transmuent les métaux : j'en ai douné un extrait dans le Journal du magnétisme, 1858, p. 380.

boite de fils de fer ayant les mailles aussi serrées que celles des cloches employées dans les garde-manger, et le papier placé dans une telle boîte, sera tout aussi accessible que celui qu'on place dans les fentes des pierres des monuments. Si, au bout d'un temps quelconque, le papier est couvert d'écriture, oh ! alors sans contredit on pourra chanter victoire, et l'on appellera non-seulement les deux cents, mais tout le public à contempler le phénomène obtenu. Voilà une manière d'opérer loyale et propre à satisfaire les incrédules ; mais il est bien certain qu'aucun thaumaturge ne l'acceptera.

Nous ne savons de quelles attestations a voulu parler M. de Guldenstubbé : son livre n'en contient aucune ; il cite une douzaine de personnes comme ayant assisté à ses séances ; mais il ne donne pas de relation certifiée par elles. Il suffirait que ces personnes aient assisté à un essai quelconque, pour qu'elles ne jugent pas à propos de réclamer. Nous ne savons au juste ce qu'elles ont vu, ni comment on a opéré en leur présence. Si, par exemple, elles n'ont vu obtenir des écritures que comme je suis censé avoir vu obtenir deux traits de crayon, leur témoignage ne nous apprendrait rien, et tout ce qui se fait dans telles conditions n'a pas de valeur. Qu'on nous montre des relations constatant que les papiers sont demeurés constamment surveillés par les opérateurs. Mais de pareilles attestations se feront encore longtemps attendre, et en tout cas elles ne dispenseraient pas de la reproduction des faits qu'on se vante d'avoir à sa disposition et que ne peuvent jamais obtenir ceux qui les demandent.

L'écriture directe des Esprits n'est donc... qu'une mystification de la compétence du Charivari qui a eu raison d'en égayer ses lecteurs. Je me suis étendu sur ce genre de miracle afin de donner une idée des nouveaux thaumaturges.

Pendant deux hivers il n'était bruit, dans Paris, que d'un nécromancien nommé Home (ou Hume). On lui attribuait les prodiges les plus extraordinaires : des tables et autres meubles

hlk DES SCIENCES OCCULTES.

se soulevaient d'eux-mêmes et exécutaient toutes sortes de mouvements; un lustre se décrochait du plafond, se promenait en l'air à travers les pièces voisines et revenait s'accrocher lui-môme à son anneau ; des mains invisibles se promenaient sur les spectateurs et s'amusaient à les caresser; d'autres mains isolées et sans corps se rendaient visibles; des pianos et des accordéons jouaient tout seuls; des spectres apparaissaient, des bruits formidables se faisaient entendre, la maison tout entière était ébranlée, le parquet oscillait comme les flots de la mer ; à son approche la température s'abaissait, des assiettes de petits pâtés venaient à sa rencontre.

Nous ne donnons là qu'une très petite partie des merveilles qu'opérait journellement ce médium éminent. Comment en aurait-on douté ? Les Chroniques de plusieurs journaux de Paris ne cessaient de célébrer ses hauts faits : les chroniqueurs, gens qui par état sont obligés de tout savoir, entraient clans les plus grands détails; ils ne disaient pas avoir vu; non, ils ne déclaraient même pas. avoir été informés par des témoins oculaires, ils ne s'expliquaient pas sur les sources où ils avaient pris leurs renseignements, ils ne citaient pas les dates; mais pour le lieu, ils ne manquaient jamais de l'indiquer, c'était chez le prince de X..., chez le marquis de B... ou chez le comte de C..., à moins que ce

ne fût chez la duchesse de Trois Étoiles. La discrétion

leur défendait de désigner plus clairement ces nobles personnages. Il en était de même des témoins, c'étaient les barons A, B, C, D, E, F, .... jusqu'à Z, tout l'alphabet y passait; pour les qualifications, il y en avait de toutes sortes, même des landgraves, des commandeurs et des vidâmes. Ne voilà-t-il pas des attestations bien authentiques? Peut-on refuser d'admettre des faits qui se sont passés en si bonne compagnie?... Pourtant on voudrait voir par soi-même ou du moins s'entretenir avec des témoins oculaires : impossible. Le médium ne se prodigue pas, il n'opère que chez les Altesses

ou au moins les Excellences; on assure qu'il est allé aux Tuileries, mais que s'y est-il passé? C'est ce que le public ne peut savoir que d'après les Chroniques qui, pour la plupart, ne portent pas môme de vraie signature. Tout en ayant des doutes sur la véracité de récits qui ressemblent un peu trop aux contes des fées, les lecteurs sont portés à croire qu'il doit pourtant y avoir un peu de vrai : sans doute, mais cette part est peut-être bien faible.

M. Home n'a pas daigné donner de séance pour les savants ni pour les sociétés de magnétisme, ni même pour les sociétés de spiritualisme qui, de confiance, chantaient ses louanges et étaient disposées à faire de lui un prophète. Les spiritualistes lui ont offert un banquet, et, sur les quinze convives, il y en a six à ma connaissance qui n'ont jamais vu de lui aucun phénomène, et qui n'en ont pas moins fêté le héros des journaux. Le Spiritualiste de la Nouvelle-Orléans, enchanté des chroniques parisiennes, a publié un article dicté par les Esprits, où il était dit qne Home avait été suscité pour convertir tout Paris ; le respectable M. Barthet, le rédacteur en- chef de cette feuille, a été fort étonné quand je lui ai appris que Paris ne connaissait Home que par ouï-dire, comme il connaît le grand lama, et que c'était une espèce de mythe inventé par les journaux.

Les chroniqueurs sont tenus de fournir chaque semaine un certain nombre de colonnes, de parler de tout ce qui occupe l'attention publique, de courses, de théâtres et de tout ce qui est à la mode; pourvu qu'ils racontent agréablement, on les lient quittes du reste, et il est entendu qu'on ne les prend pas au sérieux. Voyant que les histoires de médium étaient goûtées, ils en ont donné à foison et ont brodé de petites historiettes plus ou moins spirituelles; dans le même article on cite un hon mot d'un dandy, on rend compte d'un concert, on donne des anecdotes sur la vente du mobilier d'une actrice, on plaisante sur les lorettes le plus à la mode, et l'on inter-

cale au milieu de cette macédoine, des histoires de médiums. Tout cela se vaut comme document, comme autorité. Ce n'est donc pas la faute de ces charmants conteurs si l'on a donné à leurs causeries une importance qu'ils n'ont jamais voulu y attacher; s'ils vous ont amusés quelques instants, ne leur en demandez pas davantage, leur hut est rempli (1).

Néanmoins, les spiritualistes, enchantés d'avoir trouvé enfin quelque chose de supérieur à leurs corbeilles nauséabondes, n'ont pas voulu lâcher prise; ils persistent à vanter le grand magicien, invoquent ses prouesses comme preuve de la vérité de leur système, et accusent l'obstination des incrédules encroûtés qui ne veulent pas se rendre en présence de phénomènes aussi magnifiques.

Pendant les deux ans qu'a duré la vogue de Home, il n'a été publié sur lui aucune relation de témoin oculaire : de tous les personnages qui, dit-on, assistaient à ses séances, et parmi lesquels on citait des généraux, des académiciens, des savants, des hommes de lettres, pas un n'a jugé à propos de donner une attestation, de faire part au public de faits qui intéressent si gravement la science. Une telle incurie serait inexplicable : n'est-il pas plus vraisemblable que toutes ces personnes distinguées n'ont rien*publié, parce qu'elles n'ont rien vu -, qu'elles ne se sont pas émues des tours de force racontés dans les chroniques, ne supposant pas que la badauderie des lecteurs irait jusqu'à en faire des événements historiques, et ne jugeant pas nécessaire de démentir ce qui à leurs yeux n'était qu'un badinage sans conséquence?...

Ce n'est qu'à une époque où Home était sur le point de quitter la France, avait cessé de donner des séances et passait même pour avoir perdu ses facultés extraordinaires, que commencèrent à paraître des attestations : je suis obligé de faire

(1) Un de ces chroniqueurs, qui a le plus contribué à faire la réputation de Home, M. Paul d'Ivoi, dans un feuilleton du Messager de Paris du 13 juillet 1858, se moque agréablement de Home et de ceux qui ont cru à ses prodiges.

mention des deux seules que je connaisse ; l'une est de M. Du Potet et l'autre de M. Tiedeman. Le premier raconte dans le Journal du magnétisme (numéro du 25 novembre 1857, p. 590) , qu'il s'est trouvé le 10 du môme mois à une soirée composée de cinq personnes, y compris Home ; on entendit des coups; une table massive sur laquelle les personnes avaient posé seulement le bout des doigts, s'agita, quitta le sol entièrement, se balança dans l'espace et y resta suspendue à une hauteur telle que le tablier était au niveau des opérateurs assis ; ils se sentaient secoués comme s'ils avaient été sur le pont d'un vaisseau battu par la tempête, le parquet semblait onduler sous leurs pieds (circonstance sur laquelle je reviendrai dans le chapitre suivant). Voilà ce que racontait M. Du Potet, encore sous l'émotion que lui avait causée le fameux médium. Mais trois mois plus tard, écrivant de sang-froid et après mûres réflexions, voici comment il s'exprimait sur le même personnage : «M. Home ne se laisse pas facilement pénétrer, il est sobre de paroles et aime à tàter le terrain sur lequel il doit marcher. Il se méfie de l'observateur attentif ; il n'en veut, de cette catégorie, aucun à ses démonstrations.... Que reprochons-nous à M. Home ? C'est un manque de franchise ; c'est son peu de souci de la vérité et de ceux qui la défendent, son absence de dévouement à la science; enfin, c'est qu'il n'a à cœur que son propre succès et qu'il ne recherche que ce qui reluit. Il y a ici quelque chose de mystérieux à approfondir, et ce n'est qu'avec circonspection que l'on doit admettre la cause avouée et soutenue de tous les phénornèmes étranges produits par M. Home. Dans tous les cas, notre sentiment est qu'il y a mélange, que tout n'est pas toujours indépendant de lui-même, et qu'un jour on sera tout étonné d'apprendre que la force psychique n'était pas seule au service de M. Home. Mais est-ce bien moi qui ose écrire aujourd'hui ces paroles de méfiance, moi qui ai loué et prôné le médium extraordinaire, moi spiritualité? Pourquoi pas,

si le doute est entré dans mon esprit ? Est-ce que je ne dois pas la vérité aux hommes qui croient en ma sincérité et en ma prudence? La vérité est simple, elle marche à découvert; ses vrais apôtres sont pour tous. Ils ne se fixent pas dans la classe des oisifs, que M. Home aime par-dessus toute chose... Il a tout sacrifié à un vain orgueil. On a usé de lui comme d'un chanteur de romances. Il a amusé plutôt que convaincu. Aussi pas un témoignage authentique de ses hauts faits n'est sorti de ce brillant milieu, ce qui prouve que le doute y est resté (Journ. du magn., 1858, p. 89). » — M. Du Polet a-t-il découvert des stratagèmes, ou a-t-il reconnu que c'est sous l'empire d'une hallucination qu'il avait cru voir les faits qu'il a racontés ? Il ne s'explique pas sur cette matière délicate, et l'on conçoit les motifs qui ont pu l'empêcher d'exprimer toute sa pensée ; mais en déclarant qu'il n'existe pas de témoignage authentique, il en dit assez pour que le sien soit considéré comme retiré, et il manifeste hautement le peu de cas qu'il fait des merveilles si vantées.

Quant à la relation de M. Tiedeman, elle a paru au mois d'octobre 1858, dans une brochure de M. P. Auguez, intitulée Spiritualisme, faits curieux précédés d'une lettre à M. Mabru, etc. (p. 13). Nous ne doutons pas de la véracité de M. Tiedeman : mais tous ceux qui le connaissent, savent que c'est un homme enthousiaste, crédule, avide de merveilleux, qui se repaît de récits de prodiges spiritualistes ; c'est par conséquent un de ces esprits sur lesquels l'hallucination trouve aisément prise, et certes son témoignage isolé ne peut suffire pour faire admettre des faits aussi invraisemblables. Il n'a donc pu changer l'état de la question : les prôneurs de Home n'en sont pas moins réduits à la pénurie de documents solides.

De toute cette masse de miracles composant la moderne légende, on ne peut extraire un seul fait aulhentiquement établi : c'est là ce que demandent les douleurs, ce n'est que devant les faits que peut fléchir l'incrédulité.

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