CHAPITRE VII
Il y a hallucination quand nos sens nous trompent et nous font éprouver l'impression de faits imaginaires. Tout le monde a été halluciné, car il n'est personne qui n'ait rêvé; l'hallucination alors est complète, car elle atteint tous les sens ; nous voyons des choses qui n'existent pas, nous entendons toutes sortes de hruitsqui n'ont aucune réalité, nous savourons des mots imaginaires, nous odorons sans qu'il y ait de corps odorants, nous palpons sans qu'il y ait de corps tangibles. Tant que dure l'hallucination, nous sommes dupes de ces impressions mensongères, nous croyons à la réalité des faits auxquels nous les attribuons. Le réveil dissipe cette illusion, et notre raison nous dit que nous avons été égarés par de vains fantômes. Mais d'autres causes produisent aussi des hallucinations dont les impressions n'étant pas redressées par le jugement, deviennent une source permanente d'erreurs.
Beaucoup de maladies produisent l'hallucination : dans un accès de fièvre, le malade voit des ennemis qui en veulent à sa vie ou des bêtes féroces qui vont le dévorer; il crie, gesticule, se démène avec fureur et lutte contre un danger imaginaire.
L'ivresse a aussi ses hallucinations : souvent celui dont le vin ou les liqueurs sphïtueuses ont surexcité le cerveau, a des visions gaies ou tristes, suivant ses dispositions morales ; le plus communément il voit tous les objets tourner autour de lui. L'opium et le haschich sont surtout très efficaces pour produire l'état d'hallucination ^ une foule de personnes, surtout en Orient, se font une habitude de l'usage de ces substances, aiment passionnément à sortir par ce moyen de la vie réelle pour vivre pendant quelques heures dans le monde des
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chimères; elles se délectent des scènes fantastiques qui viennent se dérouler devant leur imagination.
Une multitude de causes physiques et morales déterminent l'hallucination. Le voyageur qui traverse les déserts brûlants, accablé de soif et de fatigue, éprouve les effets singuliers du mirage; la plaine aride lui apparaît comme un lac limpide, bordé d'arbres verdoyants, il se hâte d'atteindre cette heureuse oasis où il espère goûter la fraîcheur et le repos; mais à mesure qu'il marche, le lac s'éloigne et fuit toujours, comme les mets fuyaient devant les lèvres de Tantale.
L'excès de fatigue amène un état qui n'est qu'une variété du mirage, mais qui en est distingué par les orientaux, et auquel on a donné le nom de ragle. On peut voir sur ce sujet une brochure remarquable de M. le comte d'Escayrac insérée dans la Bibliothèque de la Société de géographie, et dont des extraits étendus ont été reproduits dans le Journal du magnétisme (1855, t. XIV, p. hh9). D'après cet auteur, le mirage ne produit qu'une illusion se rapportant à des objets réels faussement appréciés; si l'on croit voir de l'eau, c'est qu'il s'est produit réellement l'image d'une surface bleue miroitante et un peu agitée, notre esprit se trompe seulement en supposant que l'existence de l'eau est inséparable de la production d'une telle image. Dans le ragle, il y a hallucination, en ce que les impressions ne reposent sur rien de réel. Ainsi, dit M. d'Escayrac, « il m'est arrivé de traverser des murailles que je trouvais toujours devant moi : tout naturellement j'allongeais mon bras pour toucher la maçonnerie, et je n'y parvenais jamais; elle semblait s'ouvrir pour me livrer passage, et je puis vous certifier que j'avais les yeux parfaitement ouverts... Des treilles s'élèvent au milieu de la roule, l'horizon devient un mur, une enceinte ou une immense cuve; il vous semble être au milieu d'un cratère. »
Souvent il y a concours des deux genres d'erreur : ainsi le même auteur rapporte que, dans l'état qu'il vient de décrire,
et les petites pierres deviennent autant de gros rochers ou des édifices ; la trace des gros animaux, les ornières donnent à la route l'apparence d'une terre labourée et d'une prairie; les ombres portées, surtout lorsqu'il fait clair de lune, figurent des puits, des précipices, des ravins profonds ; les ombres moindres présentent l'aspect d'êtres animés. Il me semblait que je V03raispasser devant moi une multitude de chameaux, de voitures, des troupes nombreuses dont je distinguais même les uniformes, etc. »
M. d'Escayrac signale une particularité fort intéressante pour notre sujet, c'est que des voyageurs pris simultanément du ragle, voient se dérouler devant eux les mêmes images : « Si l'un voit une montagne, une maison, une forêt, l'autre verra une montagne, une maison, une forêt; toutefois ces objets pourront différer les uns des autres, et notablement. Un de nos archéologues distingués et des plus instruits traversait, en compagnie d'un habile paysagiste, le désert de Suez : tous deux furent pris du ragle, et se rendant naturellement compte de leurs impressions, ils reconnurent qu'elles étaient pareilles, et ils en furent très surpris. De temps en temps, l'un disait à l'autre : Je vais vous décrire ce que vous voyez... Tenez, voilà que vous voyez telle chose, telle autre chose ; vous devez voir un troupeau de gazelles qui fuient devant nous. Et cette description était en tout point exacte; ils voyaient absolument la même chose. »
Les navigateurs sont exposés aux mêmes affections quand ils éprouvent les excès de la chaleur, de la fatigue, de la faim et de la soif, principalement quand il s'y joint l'insomnie prolongée. Les marins du radeau de la Méduse se figuraient souvent voir, tantôt une île délicieuse qui leur offrait un refuge contre leurs tourments, tantôt un vaisseau dans lequel ils espéraient trouver des sauveurs ; ces images décevantes s'évanouissaient k leur approche.
La contention d'esprit prolongée, la contemplation, l'exal-
tation religieuse amènent aussi des hallucinations qui sont surtout ordinaires dans l'extase. Le dévot, tourmenté sans cesse de la crainte de l'enfer, et dont la mémoire est chargée de récits des machinations diaboliques, croit dans l'obscurité voir paraître un démon menaçant. Tel autre dont toutes les facultés sont concentrées vers le ciel, éprouve des ravissements pendant lesquels il voit les anges et entend les chœurs des bienheureux. On peut citer l'exemple de M. Ratisbone : élevé dans la religion israélite et porté par caractère vers le mysticisme, il avait pour amis des catholiques fervents qui faisaient tous leurs efforts pour le convertir. A Rome, l'un d'eux, à force d'instances, le fit consentir à porter la médaille miraculeuse et lui assura qu'elle opérait môme sans la volonté de ceux qui la portaient, qu'elle suffisait pour attirer les faveurs de la sainte Vierge et amener la conversion des incrédules. Le lendemain, il se rendit seul dans une église ; il avait l'esprit frappé de ce qu'il venait d'entendre ; il était poursuivi par cette idée que la Vierge avait pris possession de sa personne et allait manifester sa protection : en entrant dans une chapelle, il vit la Vierge rayonnante d'une lumière céleste. De pareilles visions ont lieu dans toutes les sectes et s'expliquent tout aussi naturellement.
Le somnambulisme, comme nous l'avons vu, est un état continuel d'hallucination. L' électro-biologie ou état de fascination présente le même caractère, et l'opérateur ou magnétiseur fait naître à son gré dans l'esprit du sujet tous les genres d'hallucination et d'illusion.
Quand a cessé l'état qui a donné lieu à l'hallucination, la personne qui l'a subie trouve le plus souvent dans sa raison le moyen de corriger l'erreur où elle était tombée momentanément. Elle sait, par exemple, qu'elle était endormie du sommeil naturel, ou en proie à un accès de fièvre, ou dominée par l'ivresse ; elle sait que les impressions reçues dans ces divers états sont trompeuses} elle apprécie d'ailleurs
l'impossibilité des événements auxquels elle avait cru assister ; ainsi il ne lui est pas difficile de s'assurer que depuis deux heures elle n'a pas quitté son appartement; si donc elle a rêvé un voyage lointain, un naufrage, un combat contre des bêtes féroces, etc., elle reconnaît aisément que tous ces faits n'ont aucune réalité.
Mais ce redressement des erreurs deviendra plus difficile si la personne a éprouvé passagèrement une perturbation morale dont elle n'a pas conscience, et si, d'après ses idées préconçues, les événements dont elle a été impressionnée dans cet état, lui paraissent vraisemblables et même probables. Par exemple, une personne qui croit aux revenants, se trouve, à la suite d'un réveil imparfait, dans un état de somnolence, de rêverie; elle pense fortement à un parent dont elle déplore la perte, elle le voit apparaître. Puis la vision s'évanouit, la personne se lève, dissipe son engourdissement, rentre dans son état normal et se rappelle tout ce qui vient de lui arriver; elle confond l'état de somnolence d'où elle vient de sortir avec son état ordinaire, et ne suppose pas que son jugement ait cessé d'être complètement sain ; aucun fait ne dément pour elle la réalité de sa vision qui, loin de choquer sa manière de voir, lui paraît une chose parfaitement admissible ; elle croira donc fermement à la vision et elle affirmera comme réel un fait qui cependant ne s'est passé que dans son imagination.
Il arrive donc ainsi que des personnes, postérieurement à la cessation de l'état qui a donné lieu à l'hallucination, continuent de croire à la réalité de ce qu'elles ont perçu. Par exemple, le Tasse croyait converser avec un invisible dont il entendait la voix. Bien plus, l'hallucination peut devenir permanente : ainsi Pascal croyait voir ouvert devant lui un abîme béant. Le docteur Brierre de Boismont, dans son excellent Traité de l'hallucination , en cite de nombreux exemples. Ni le raisonnement ni le témoignage unanime des
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autres personnes ne peuvent guérir l'halluciné de son erreur qui devient alors manie et forme un premier degré de folie.
Revenons maintenant au spiritualisme. Remarquons que ceux qui attestent avoir vu les phénomènes étranges attribués aux Esprits, sont, pour la plupart, des croyants ayant une foi robuste. Non-seulement ils admettent d'avance et sans les avoir vus, la possibilité et la fréquence de ces phénomènes, mais encore ils s'en entretiennent journellement, ils y pensent sans cesse, ils en désirent vivement la répétition. Quand ils se réunissent pour appeler les Esprits, ils s'attendent à des manifestations, ils arrivent à un état semiextatique, très favorable à l'hallucination ; ils ont d'avance dans l'esprit le programme de ce qui doit se passer. Ce sera, suivant les groupes, des mouvements de tables, des coups mystérieux, des mains, etc. Que le plus exalté commence par éprouver l'hallucination, elle se communiquera facilement aux autres, surtout si le voyant fait part de ses impressions. Quand même il ne prononcerait aucune parole, sa physionomie, en exprimant l'étonnement et la joie du succès, sera un signal suffisant pour que les autres personnes averties du résultat se mettent à l'unisson de ses sentiments, voient et entendent les mêmes choses.
On peut expliquer ainsi l'épidémie spiritualiste. Une foule de o-ens gagnés à la cause voient des faits semblables à ceux dont ils ont entendu le récit, et les incrédules ne peuvent parvenir à voir ces mêmes faits parce que, n'étant pas dans les mêmes dispositions morales, ils ne peuvent partager l'hallucination, et que les faits, n'ayant pas d'existence réelle, ne sont pas de nature à être vus par tout le monde.
On se rend compte aussi des succès de M. Home. Nous réitérons nos réserves sur ce personnage énigmatique, et nous ne le considérons pour le moment que comme un type; qu'on mette, si l'on veut, Cagliostro à sa place. Le thaumaturge s'est fait, n'importe comment, une réputation de né-
cromancien, on raconte de lui des choses extraordinaires; la curiosité est éveillée, on désire vivement faire connaissance avec lui et lui voir opérer des prodiges semblables à ceux dont il circule des relations si étranges. Bien des gens s'en moquent; mais parmi ceux-là même il y en a dont les railleries cachent un sentiment de terreur. Le nécromancien ne se prodigue pas, il se fait longtemps désirer, et sa présence est une faveur réservée à la haute société. Enfin il daigne condescendre à des vœux réitérés; son extérieur est grave; il passe en revue l'assemblée, il apprécie les personnes d'après les physionomies et il fait un triage. Généralement il exclut les gens positifs, les savants, les observateurs ; il préfère les personnes aux yeux langoureux, à imagination rêveuse, à tendances mystiques ; c'est au nom des Esprits que se font ces désignations. Le cénacle étant formé, on se recueille, on observe le silence. Quelques-uns des membres du groupe, persuadés qu'il doit se passer des choses extraordinaires, ne tardent pas à en voir et ont la répétition des phénomènes qui ont eu lieu aux séances pareilles; ils voient les meubles s'agiter, la maison s'ébranler, etc. Qu'une femme sentimentale demande à revoir le fils qu'elle a perdu, le nécromancien lui répond avec assurance qu'il est présent et qu'elle va le toucher; elle sent aussitôt la main du défunt presser la sienne, elle est émue, éplorée; peut-être finira-t-elle par voir son spectre. Les autres individus n'ont rien vu; mais l'affirmation de cette femme , son saisissement, ses pleurs, tout cela est pour eux un témoignage suffisant, ils s'en vont enchantés; l'histoire volant de bouche en bouche, s'embellit, prend des proportions gigantesques et fournit aux journalistes le sujet d'une magnifique chronique.
Quant à l'opérateur, il peut être de bonne foi, croire à la réalité des prodiges, s'attribuer même le pouvoir de les faire naître. Il se peut aussi que ce soit un homme habile, expert dans l'art de la fascination et qui, par des manœuvres de
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charlatanisme, parvienne à produire une vive impression sur les spectateurs ; mais, même dans ce dernier cas, les résultats qu'il obtiendrait ne seraient pas dus à des tours d'escamotage et l'on aurait tort de confondre deux ordres de faits aussi distincts. L'escamoteur a pour unique moyen sa dextérité; il amuse, il étonne, mais il laisse à ses spectateurs toute leur liberté de jugement ; le médium, au contraire, n'emploie aucun appareil, n'a pas besoin de tours de main , il domine l'esprit de son sujet et y porte le trouble pour faire naître la fascination. Il est clair que certains individus peuvent employer cumulativement les deux genres de procédés.
Un des moyens les plus efficaces pour produire les effets dont il s'agit consiste à tenir des séances dans l'obscurité. Indépendamment de ce que cette circonstance peut faciliter certaines fraudes, les ténèbres causent chez les esprits faibles une terreur superstitieuse , empêchent la distraction que donne la vue des objets extérieurs et disposent aux rêveries, aux visions. C'est alors que les initiés voient des lueurs, d'autres des caractères lumineux, d'autres plus avancés voient des spectres; l'imagination s'égare, et après le sens de la vue, les autres peuvent successivement s'halluciner. C'est par la même raison que l'obscurité est l'élément essentiel des revenants qui ne peuvent opérer que dans l'ombre ; la lumière les fait rentrer dans le néant, de même que la lumière intellectuelle dissipe les vains prestiges de la magie.
On conçoit l'élimination des incrédules. L'homme positif reste de sang-froid, il est inaccessible à la fascination, il ne cesse d'apprécier sainement tout ce qui se passe, il voit les choses comme elles sont et observe tout avec sagacité ; il est en garde contre les illusions; sa présence est donc une garantie contre l'entraînement, contre l'admiration déraisonnable. En le voyant, on sent qu'on a près de soi un contrôleur sévère qui au besoin redressera les erreurs et rendra un compte exact de ce qui se sera passé. C'est donc un argus
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incommode; ne pouvant s'égarer dans le domaine des chimères, il semble qu'il tienne toute la société attachée a la
terre 'qu'il la Prive des illusions dont elle 6St avide* RefU" sant de croire à des merveilles dont il n'a pu être témoin et qu'il ose discuter, il passe pour un ennemi : les Esprits dont on attend la visite doivent éprouver pour lui de l'antipathie (le pontife Kardec l'atteste). Les membres du cercle, pénétrés de ces idées, se persuadent facilement que rien ne doit se produire, et cela suffit pour qu'en effet rien ne se produise (1). Ce résultat négatif, qui serait une anomalie inexplicable si les phénomènes allégués étaient dus aux Esprits, est au contraire en parfaite conformité avec le système qui explique ces phénomènes par l'hallucination. On peut dire, en général, qu'un fait qui n'est pas perçu de même par tous les spectateurs, qui est visible pour les uns et non pour les autres, n'a pas de réalité et n'existe que dans l'imagination de ceux qui le voient.
Plusieurs écrivains spiritualistes admettent que les manifestations des Esprits ne sont pas perceptibles pour tout le monde, qu'une apparition qui aura lieu dans un appartement pourra n'être visible que pour une partie de l'assemblée. « Les Esprits nous assurent, dit M. Capron (2), qu'ils ne frappent pas, mais qu'ils produisent ces bruits en causant des percussions dans l'atmosphère par l'action de leur volonté-, qu'ils peuvent les produire partout où ils veulent, mais qu'zVs ne peuvent pas les faire entendre à tout le monde, un cer-
(1) De tout temps les thaumaturges se sont plaints de la vertu annihilante des incrédules. Il est dit dans l'Évangile que Jésus ne put faire de miracles à Nazareth à cause de l'incrédulité des habitants (Marc, vi, 2-6).
J'ai entendu des spiritualistes soutenir très sérieusement que les incrédules émettent un fluide malsain qui suffit pour mettre en fuite les Esprits et pour empêcher l'éclosion des miracles.
(2) Explanation and history of the myslerious communion with spirils, by E. W. Capron and Henry D. Barrow. New-York, 1850. — Voyez l'analyse et les extraits de cet ouvrage, Journal du magnétisme, 1850, t. IX, p. 550
tain tempérament ou bien un certain étal physique et moral de la part des hommes étant nécessaire à la perception de ces signaux. »
M. D. Buret, auteur d'un petit livre fort intéressant, intitulé Esprit de vérité ou Métaphysique des esprits,, assure qu'il voit en l'air une foule de globules de diverses couleurs, qui se meuvent dans tous les sens, et qu'il déclare être des Esprits. Plusieurs personnes partageant les doctrines spiritualistes, après avoir lu son ouvrage, ont vu aussi des globules dont ils ne soupçonnaient pas auparavant l'existence, et ont participé à ce moyen de communication avec les Esprits. Le commun des hommes ne peut voir ces globules qui ne sont visibles que pour ceux qui y croient avant de les avoir vus.
Dans toutes les religions qui cultivent le merveilleux, on retrouve l'influence malfaisante de la présence des incrédules. On sait qu'à Naples, quand le miracle de la liquéfaction du sang de saint Janvier tarde plus que de coutume, la foule demande qu'on mette à la porte les hérétiques pour lesquels le saint doit éprouver une antipathie qui lui ôte tous ses moyens. On lit dans la Vie de sainte Philomène, que les parcelles solidifiées de son sang se transforment, aux yeux des dévots visiteurs, en or, en diamants, en rubis, en émeraudes, etc., et brillent du plus vif éclat, que ces corps n'ont pas toujours la môme splendeur ni les mêmes couleurs, que leur aspect varie à chaque instant, mais qu'à l'approche d'un impie dont les regards viennent profaner la sainteté de ces vénérables reliques, il n'y a plus que des petites boules de terre (pages 13 à 46). Ainsi non-seulement l'impie ne peut voir le miracle, mais encore sa présence empêche les autres de le voir. Cela ne nous étonne pas : les miracles ne se font jamais devant les incrédules qui ont le fatal pouvoir de dissiper les enchantements et de faire rentrer toutes choses dans l'état naturel.
Le spiritualisme se nourrissant de phénomènes imaginaires
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que les adeptes ne parviennent à percevoir qu'au moyen de l'hallucination, il s'ensuit que ce système qui cultive l'hallucination et fait tous ses efforts pour la propager, pervertit l'intelligence et doit conduire à la folie.
Les spiritualités allèguent qu'en récusant de nombreux témoignages sous prétexte d'hallucination, on tombe dans le scepticisme, et que si l'on procédait de même en toute autre matière, aucun fait ne pourrait être admis, aucune science ne resterait debout, sauf les mathématiques pures. Sans doute une foule de vérités incontestables ont pour base le témoignage des hommes, et il serait insensé de rejeter ce moyen de certitude : mais il n'en est pas moins vrai que les témoignages ne doivent être admis qu'après avoir été soumis à une critique sévère et méthodique ; il faut se garder également et d'une crédulité aveugle et d'une défiance excessive. Personne ne peut nier que quelques hommes ne soient susceptibles d'être hallucinés, qu'il n'y ait là par conséquent un motif légitime de suspicion. Ne pas tenir compte de celte cause d'erreur, c'est manquer de jugement; repousser tout témoignage comme suspect d'hallucination, serait déraisonnable. C'est entre ces deux extrêmes qu'est la saine critique. Pour apprécier un témoignage, on doit peser non-seulement la moralité et le bon sens du témoin, mais aussi toutes les circonstances du fait qu'il s'agit de vérifier ; il faut surtout considérer la nature de ce fait. Quand il s'agit de choses très invraisemblables, contraires aux lois naturelles qui nous sont connues, on doit apporter plus de sévérité dans l'examen, exiger une masse plus imposante de témoignages. Si en outre il se trouve que les faits sur lesquels il s'agit de se prononcer, bien que très communs d'après ceux qui les prônent, ne puissent être reproduits à volonté et fassent défaut chaque fois qu'il intervient un observateur attentif; si, en un mot, ils sont de la nature de ceux que la présence d'un incrédule ferait échouer; si les partisans de ces faits les exaltent avec
enthousiasme, les rattachent à des idées mystiques et cherchent à èn faire la base de croyances religieuses, alors ces faits sortent de la classe des faits vulgaires et présentent tous les caractères qui autorisent le soupçon d'hallucination ; il est au moins probable que les témoins n'étaient pas en possession de leurs facultés intellectuelles quand ils y ont assisté, et qu'une perturbation morale enlevait à leur jugement sa rectitude ordinaire.
Quelquefois la relation des miracles contient des détails propres à confirmer ces probabilités. Par exemple, dans la narration de la séance de Home dont j'ai fait mention à la fin du dernier chapitre, l'auteur dit que le parquet semblait onduler sous les pieds des opérateurs. Si le parquet avait réellement ondulé, quelques-unes des lames de bois se seraient brisées, et ce résultat aurait sans doute été remarqué et constaté comme témoignage irrécusable de l'action des invisibles. S'il n'y a eu rien de brisé, c'est que le parquet n'a pas ondulé : ceux qui ont cru à cette ondulation ont donc éprouvé la sensation d'un fait imaginaire; ils étaient donc hallucinés au moins à cet égard. S'ils l'étaient sur un point, ils ont pu l'être sur plusieurs autres, leur esprit n'étant plus dans son état normal. Les autres faits, tels que l'ascension de la table, ne sont donc pas plus certains que les mouvements du parquet. Ces conséquences ne doivent avoir rien de désobligeant pour les témoins, puisqu'on ne met en question ni leur véracité ni leur intelligence. Les hommes les plus honorables et les plus distingués sous tous les rapports peuvent, sous l'empire de certaines circonstances, se trouver momentanément hallucinés.
Il y a plusieurs moyens de vérifier si les faits frappés de suspicion pour les motifs que nous avons exposés, ont néanmoins une existence réelle.
Le premier consiste à comparer les déclarations des personnes qui ont été témoins d'un même fait. Bien que l'halluci-
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nation puisse se propager et fasse voir quelquefois les mêmes choses aux individus qui sont dans les mômes conditions, cependant il arrive presque toujours une assez grande divergence, au moins dans les détails. Il faudrait, au sortir d'une séance de thaumaturge, inviter les assistants à faire chacun à part un procès-verbal de ce qui s'est passé. Tous ont vu, par exemple, une table se soulever sans contact : tous s'attendaient à ce phénomène qui, dans certains cercles , est en quelque sorte la pièce de bœuf de la soirée ; mais priez-les de préciser comment la table s'est mue. Un de mes amis ayant ainsi questionné trois personnes qui avaient assisté à une séance de Home, l'un déclara que la table s'était élevée jusqu'au plafond en gardant la position horizontale, y était restée immobile pendant deux ou trois minutes, puis était redescendue tout doucement; un autre avait vu la table s'élever jusqu'à la hauteur d'un mètre en oscillant de droite à gauche ; le troisième l'avait vue s'élever jusqu'à une assez grande hauteur, faire le tour de la salle, puis redescendre. Il est clair que s'il y avait eu réellement des mouvements de la table, les trois témoins n'auraient pu être en désaccord sur des circonstances aussi remarquables ; ou ils en ont imposé, ou ils étaient hallucinés. — L'auteur du livre intitulé : Comment l'esprit vient aux tables , raconte que dans une réunion il plaça au centre une boule de verre, recommanda aux personnes de la société de la contempler, et annonça qu'ils allaient voir Sardanapale sur son bûcher. Il les questionna séparément : chacun avait vu Sardanapale de face; donc il n'y avait point eu de figure humaine, et les individus n'avaient eu qu'une perception subjective. — M. de Mirville, dans son second ouvrage intitulé : Question des Esprits (Paris, 1855), raconte une anecdote sans indiquer la source où il l'a puisée, et dont l'authenticité est douteuse; car, bien que formant un épisode de la fameuse histoire des diables de Cideville, elle n'est pas rapportée dans la volu-
frimeuse enquête judiciaire qu'a reproduite le journal La table parlante. Voici cette anecdote : Plusieurs personnes réunies au presbytère de Cideville, formaient avec le curé, le demicercle autour de la cheminée : tout à coup une fumée noire et épaisse sort de la cheminée et remplit la chambre, on entend un bruit affreux, les personnes sont violemment renversées et voient dans la chambre toutes sortes d'animaux en feu... Qu'un coup de vent s' engouffrant dans une vaste cheminée de campagne ait ramené la fumée, cela se conçoit facilement. Ces personnes, qui depuis plusieurs mois ne s'entretenaient que de diablerie, s'attendent à chaque instant à quelque nouveau tour de Satan et croient apercevoir partout sa griffe; ces personnes aveuglées tout à coup par la fumée, sont saisies d'effroi, tombent à la renverse, poussent des cris d'épouvante et voient, comme on dit vulgairement, trente-six chandelles. Rien que de très naturel. La peur leur trouble l'esprit, elles croient voir des animaux. Très bien : mais l'historien aurait dû compléter ce récit. Il aurait fallu demander à chacun quels animaux il avait vus. Si ces personnes ont été hallucinées (et c'est ce qu'admettra tout lecteur de bon sens), chacun aura vu un animal différent, l'un un lion, un autre un griffon, celui-ci le diable classique à cornes et à queue, celui-là le serpent d'Eve, un sphinx, un centaure, etc.
Voici encore un exemple tiré de la vie des Saints. Gorres, dans sa Mystique (1), cite l'agiographe Cantinpré qui, dans son livre des Abeilles, raconte qu'à Douai, dans l'église de Saint-Amat, on vit sur le linge de l'autel la figure d'un bel enfant. « Le peuple se pressa pour voir le miracle, et tous en furent témoins. Cantinpré ayant appris cet événement vint à Douai 5 et comme il connaissait le doyen de l'église, il le pria de lui faire voir le miracle. Celui-ci ouvrit donc le tabernacle. La foule approcha, et tous se mirent à crier : Ah ! voilà Noire- Seigneur, je le vois. Cantinpré ne voyait que l'hostie, et
(1) Trad. de Ch. Sainte-Foi, t. I, p. 337.
pourtant il ne se reprochait rien qui pût l'empêcher de voir comme les autres. Mais voici que tout à coup ses yeux s'ouvrirent, et il aperçut le visage de Notre-Seigneur dans l'âge mûr et de grandeur naturelle ; il avait une couronne d'épines sur la tête et deux gouttes de sang coulaient de son front. Il se prosterna aussitôt fondant en larmes. Lorsqu'il se releva, il ne vit plus ni sang ni couronne, mais seulement la figure d'un homme tourné du côté droit, de sorte que l'œil droit était à peine visible. Il était beau et radieux, son front était élevé, son nez long et droit, ses yeux baissés, ses cheveux flottaient sur ses épaules, sa barbe était longue, ses joues étaient maigres et sa tête penchée. Pendant ce temps-là, d'autres le voyaient sous une autre forme ; les uns, attaché sur la croix, les autres comme souverain juge des vivants et des morts; la plupart sous la forme d'un enfant. » — Ce récit porte avec soi la preuve la plus évidente de l'hallucination des témoins.
Reprenons l'énumération de nos moyens de contrôle. Quand le thaumaturge fait son triage parmi la société et exclut les profanes, on pourrait prendre à son insu une précaution utile. Que les personnes exclues se réunissent dans une pièce voisine où on leur aura ménagé secrètement les moyens de voir sans être vues. Comme leur exclusion est motivée sur leur incrédulité avouée ou supposée ou sur leur esprit positif, elles seront probablement aptes à bien observer. S'il ne se passe rien que d'insignifiant, et que les croyants restés dans le cénacle assurent avoir vu des prodiges, le témoignage des personnes du dehors prouvera que ces prodiges sont fabuleux, et que ceux qui disent en avoir été témoins, étaient ou imposteurs ou hallucinés. Si au contraire il se passe réellement des choses extraordinaires, les personnes du dehors en rendront témoignage, et leur constatation aura d'autant plus de poids que leur présence avait été jugée contraire à la production des phénomènes.
Plusieurs procédés peuvent servir, suivant la nature des faits, à en vérifier la réalité. On doit, autant que possible, faire intervenir des agents physiques dont l'action est invariable et indépendante des causes morales qui peuvent parfois troubler l'esprit humain. Donnons quelques exemples.
Pour les apparitions, si elles ont lieu en plein jour et qu'elles se maintiennent immobiles seulement pendant la durée d'une minute, on devra pouvoir en saisir l'image par le daguerréotype. Il est à regretter que M. Ralisbone n'ait pas photographié la Vierge : il est vrai qu'il n'était pas préparé à cette visite. Mais dans les cercles américains où, nous diton, apparaissent journellement des mains sans corps et une foule d'autres objets, il serait bon d'être muni d'un appareil toujours prêt et qu'on ferait fonctionner dès qu'il se présenterait une manifestation visible. Si les Esprits répondent qu'ils ne veulent pas se soumettre à ces épreuves, on appréciera ce refus de vérification.
Pour les corps mystérieux, prenez une plaque de verre et saupoudrez-y une poussière quelconque. Si les coups veulent bien, comme ceux des demoiselles Fox, se transporter où l'on veut, priez-les de se transporter dans la plaque de verre; si réellement la lame produit un son, elle vibrera et la poussière tracera, à sa surface, des lignes nodales.
M. Delaage, qui par le charme de sa conversation est certainement en état de réchauffer une réunion, passe pour jouir de la faculté singulière d'y répandre le froid à sa volonté. Quand il se met à l'œuvre et qu'il l'annonce à haute voix, plusieurs personnes déclarent ressentir un abaissement de température. La vérification est des plus faciles : qu'on recoure au thermomètre. — Une dame qui s'était trouvée à une de ces réunions, me racontait que d'abord (comme Cantinpré) elle était la seule de la société qui ne ressentît rien; au bout de quelques minutes, elle finit par éprouver la même sensation que les autres ; c'était, disait-elle, comme un Yent
frais qui lui caressait la main. 11 était facile à ces personnes de s'assurer qu'elles ne s'abusaient pas : il suffisait de prendre, soit une petite girouette, soit une feuille de papier suspendu par un fil à un pivot fixe. On remarquera si ni le souffle, ni aucun mouvement des opérateurs, ni aucune autre cause venant d'agents connus, ne peut produire de vent. Ces précautions prises, on attendra l'effet du frais zéphirdont l'opérateur est censé disposer; on en constatera, s'il y a lieu, la direction, et même on pourra en mesurer la force.
M. Delaage se vante également de rendre à son gré une table plus lourde ou plus légère : il lui suffit d'imposer les mains sans contact. J'ai vu des personnes soulever la table et accuser la réalité des effets annoncés. Je la soulevai à mon tour et je ne reconnus aucun changement. Je fis observer à M. Delaage que si le changement de poids était peu considérable, on ne pourrait l'apprécier en soulevant la table, et que d'ailleurs il fallait se défier de l'imagination qui pourrait égarer certaines personnes et leur faire sentir les changements annoncés quand même ils ne seraient pas réels; que le plus sûr était de prendre une balance, de mettre la table sur un des plateaux, et sur l'autre des poids qui lui fassent équilibre, qu'ensuite l'opérateur, pourvu qu'il ne touche pas à l'appareil, pourra faire à son aise toutes les gesticulations et évocations qu'il jugera convenables, et qu'alors si le poids de la table est modifié, on la verra s'élever ou s'abaisser ; que dans ces conditions le résultat sera probant. J'engageai également M. Delaage à faire avec un thermomètre l'expérience de l'abaissement delà température. Il reconnut la justesse de mes observations, il me promit défaire devant la commission du spiritualisme les expériences proposées et m'annonça qu'il me ferait savoir quand il serait prêt. .. J'attends toujours. Les Esprits lui auront sans doute révélé, comme ceux de M. Kardec, qu'ils détestent les expériences et les expérimentateurs.
Un spirilualiste m'assurait que chaque soir, au moment où il se mettait au lit, il voyait s'incliner vers lui une statuette placée sur la ,tablette de sa cheminée. Je l'engageai à adapter au pied de la statuette un crayon et à disposer tout auprès un meuble un peu massif, de manière que la pointe du crayon touche une des faces de ce meuble sur laquelle serait appliquée une feuille de carton. En prenant ces dispositions, la statue ne pourra s'incliner sans que le crayon trace un arc de cercle sur le carton. Si donc on constate un arc ainsi tracé sans que personne se soit approché de la cheminée, nonseulement on aura la preuve que la statue s'est inclinée, mais encore on saura de combien de degrés. Cette personne n'a pas jugé à propos de suivre mon conseil. Si elle l'eût fait, il est bien probable que l'idée des précautions prosaïques ainsi prises aurait refroidi son imagination, aurait empêché l'hallucination de se produire, et que la personne n'aurait plus vu la statuette s'incliner; il est également probable que les docteurs en spiritualisme auraient déclaré que ces précautions étaient injurieuses pour les Esprits qui, ne voulant pas d'épreuves, ont dû cesser de gratifier de leurs visites un homme qui n'avait plus confiance en eux.
Pour les tables et autres objets qu'on nous dit se mouvoir sans contact, on pourrait établir tout autour une balustrade pour tenir à distance les membres de la société. Avant de commencer l'expérience, une personne entrerait dans l'enceinte, attacherait les pieds de la table au moyen de fils très fragiles dont une des extrémités serait liée à ses anneaux fixes. Puis cette personne se retirerait de l'enceinte dont l'entrée devrait même être fermée à clef. C'est alors seulement qu'on ferait venir les médiums. Le groupe se formerait autour de l'enceinte et aurait toute latitude pour se livrer à ses évocations, mais personne ne pourrait atteindre la table. Si la table ainsi placée hors de la portée des personnes, exécute un mouvement, elle brisera un des fils ; si elle s'élève
elle les brisera tous. On aura parla la preuve que les mouvements qu'on a vus se sont bien réellement exécutés.
Qu'on applique ces moyens ou d'autres semblables à tous les genres de merveilleux, et l'on trouvera la clef de bien des miracles qui ne sont dus qu'à la supercherie ou à l'hallucination. Le tableau de Rose Tamisier suinte du sang, un souspréfet et un officier de gendarmerie constatent le fait, les feuilles dévotes célèbrent le miracle : quelque temps après, le clergé s'aperçoit que la thaumaturge n'est pas orthodoxe ; aussitôt on désavoue le miracle, on destitue le sous-préfet et l'officier, on emprisonne Rose, le tableau miraculeux est déposé au greffe comme pièce de conviction, et dès ce moment le suintement de sang n'a plus eu lieu. Qu'on en fasse autant pour les vierges qui pleurent ou qui remuent les yeux, comme celle de Rimini ; qu'on analyse le sang de saint Janvier.... Mais malheureusement les saints ont autant d'horreur pour l'examen que les Esprits; toutes les doctrines qui spéculent sur la sottise et le fanatisme, ont pour devise : Pas d'épreuve !