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CHAPITRE VIII

de quelques professeurs de magie.

Le goût des sciences occultes s'étant répandu, beaucoup de personnes ont cherché à savoir ce qu'il y avait de réel dans la magie, et plusieurs écrivains se sont donné pour mission d'initier à celte science mystérieuse. Nous allons faire connaître les travaux de quelques-uns de ces maîtres.

M. le baron Du Potet est un apôtre ardent du magnétisme ; il a commencé à en prendre la défense à une époque où cette doctrine presque délaissée et peu connue ne comptait que de

rares et. timides sectateurs; toujours sur la brèche, il a lutté avec énergie et persévérance; soutenu par une conviction profonde, dédaignant les railleries et les obstacles de toute nature, il s'est livré à une propagande active, il a prêché par sa parole et par son exemple. Il a fait des cours dont les leçons ont été recueillies par de nombreux élèves qui sont devenus à leur tour de zélés propagateurs ; dans ses séances publiques, il a expérimenté sur une foule de sujets et a vulgarisé les effets du magnétisme; ses livres, son journal ont répandu au loin l'instruction ; dans sa pratique, il a traité une multitude de malades dont la plupart ont dû à ses efforts le rétablissement de leur santé. On peut donc le regarder à juste titre comme le porte-étendard du magnétisme, comme le continuateur de Mesmer, de Puységur et de Deleuze-, les magnétistes, en général, le considèrent comme leur maître et ont pour lui autant de vénération que d'affection.

M. Du Potet a imaginé de diversifier les effets du magnétisme et il a donné à une certaine branche le nom de magie. Comme il ne l'a pas définie, nous ne pouvons en donner une idée que par des exemples (1). — Il trace sur le parquet un cercle dans lequel il place une personne qui aussitôt se met à tourner avec rapidité ; une autre personne placée dans un cercle pareil, semble y adhérer et ne peut en être détachée qu'avec beaucoup de peine. Deux lignes droites et parallèles sont tracées : l'une, blanche, figure le bien ; l'autre, noire, figure le mal ; une personne placée entre ces deux lignes, oscille de l'une à l'autre, manifeste la lutte de sentiments contraires et exprime par ses gestes et sa physionomie les émotions violentes auxquelles elle est en proie.

Dans toutes ces expériences et autres semblables, l'opérateur prend des gens éveillés, il annonce à haute voix les effets qui vont se produire ; et s'il a affaire à des sujets sensibles,

(1) Voyes Journal <Ju magnfttim, \< IV,

les résultats sont exactement conformes à ce qu'il a annoncé. Tout cela s'explique par la puissance de la suggestion ; ce que les Américains ont cru inventer sous le nom d'électrobiologie (voyez ci-dessus, chap. vu), n'était que la répétition de ces expériences. La suggestion, sans être explicite, peut résulter d'un ensemble de circonstances, des procédés employés, des signes tracés. Par exemple, un calvaire ou un triangle dans lequel est dessiné un œil sera l'emblème du bien, un serpent celui du mal : le sujet, en voyant ces figures symboliques, comprend quelles impressions on se propose de lui faire éprouver.

Il arrive quelquefois que l'opérateur n'annonce pas ce qui va se passer et s'abstient de tout ce qui pourrait en avertir le sujet. Alors le succès est plus incertain; quand il a lieu, il est dû à une transmission de pensée ; ce n'est donc qu'avec un sujet lucide à l'état de veille, qu'on peut réussir; ce qui n'arrive que très rarement.

Mais les lignes tracées n'ont aucune vertu; ce sont des signes arbitraires qui peuvent servir à fixer les idées de l'opérateur et à frapper l'imagination du sujet. On obtient tout autant avec un autre procédé, pourvu qu'en l'employant on affecte une solennité qui fasse concevoir au sujet l'opinion de quelque chose de mystérieux et l'attente de faits extraordinaires. On peut même, avec certains sujets, arriver à des résultats pareils sans l'emploi d'aucun geste ou procédé, mais seulement par la suggestion à l'aide de la parole.

Les mêmes réflexions s'appliquent au miroir magique. C'est un disque de carton noir, entouré des signes du zodiaque peints en rouge. M. Du Potet n'annonce rien d'avance; il se borne à apporter avec gravité cet appareil sous les yeux d'un sujet dont il a reconnu la sensibilité. Celui-ci contemple le miroir avec avidité, s'exalte peu à peu, s'hallucine ; il a devant lui les spectacles les plus variés et en ressent des impressions très vives qui vont quelquefois jusqu'au délire et

aux convulsions. A une séance où je me trouvais, un officier de l'armée d'Afrique s'est cru à une bataille, ses yeux brillaient de colère, il commandait le feu; on eût dit que l'odeur delà poudre l'enivrait; une jeune dame vit des tombeaux, désigna les victimes, fondait en larmes et poussait des cris déchirants.... Ces étranges métamorphoses opérées si promplement sur ces personnes étaient-elles dues à quelques propriétés secrètes du miroir? Non, car on peut le remplacer par un objet quelconque ; plusieurs magnétiseurs ont employé avec le même succès un verre d'eau ou une houle de cristal; j'ai réussi également en traçant un cercle sur le parquet et en invitant le sujet à y regarder fixement. Il s'agit uniquement de produire de l'impression sur l'esprit du sujet et de le mettre ainsi dans l'état de charme que nous avons décrit précédemment, où il est accessible à tous les genres d'illusion.

M. Du Potet, trouvant ces sortes d'expériences fort différentes de celles du magnétisme ordinaire, a cru devoir les désigner sous un nom particulier; émerveillé des transformations qu'il obtenait comme par enchantement, et de ce pouvoir si étonnant de modifier h son gré le moral d'un individu, il pensa que le mot de magie qui exprime la puissance la plus sublime était celui qui convenait le mieux pour cet ordre de faits. Mais on ne peut accepter cette dénomination qui pourrait induire en erreur et qui implique une similitude avec ce qu'on a toujours appelé ainsi. Du moment qu'il est hien établi (et aucun doute ne peut s'élever à cet égard) que les cercles et les lignes tracés à la craie ou au crayon, non plus que les miroirs appelés magiques, n'ont aucune vertu intrinsèque, ne renferment aucun agent ou propriété occulte, dès qu'il est reconnu que les effets obtenus par ces procédés sont dus à une fascination qu'on peut produire par des moyens quelconques, il s'ensuit que tous ces faits n'ont rien do cabalistique, n'ont aucune parenté avec la magie; par

conséquent, on ne peut conserver une expression évidemment impropre.

Il y a quelques années, un de mes homonymes, M. A. Morin, s'est posé en professeur de magie. C'est un écrivain de beaucoup d'esprit et de verve, mais qui malheureusement a plus d'imagination que de jugement; l'opinion excessive qu'il a de son propre mérite lui fait prendre en haine toute science dont il n'est pas le maître, et adopter comme vérités philosophiques les paradoxes les plus extravagants. Il publia seul, en 1854, une Revue qui paraissait à chaque nouvelle lune et qui avait pour titre : la Magie au dix-neuvième siècle. Il déclamait avec force contre les savants et les académies, annonçait pompeusement qu'il allait régénérer la science, que seul il possédait la vraie lumière qu'il allait répandre à flots sur le monde : le lecteur attentif se tenait prêt à recevoir l'initiation, les numéros se succédaient sans contenir la moindre révélation ; on y trouvait des phrases sonores, des amplifications, mais d'idée point. On se permit de demander à l'hiérophante quel était son but et en quoi consistait la magie qu'il était censé enseigner. L'oracle, après s'être recueilli, laissa tomber du sanctuaire cette réponse majestueuse : « La magie, c'est l'art de formuler son intelligence suivant les lois absolues de la création , afin d'en obtenir les plus grands résultats possibles. »

Je me permis, en rendant compte de cette publication, de critiquer cette définition dont l'auteur semblait avoir pris à tâche d'accumuler le plus d'obscurité possible, et de parler pour ne rien dire. Il se fâcha tout rouge et prit la pose d'Apollon lançant ses flèches contre Python ; puis il continua à défiler ses périodes creuses et solennelles ; et, à la onzième lunaison, sa voix s'éteignit sans qu'on pût savoir en quoi consistaient les magnifiques secrets qu'il avait promis de dévoiler. Plus tard^ dans un autre recueil, il daigna laisser

échapper quelques échantillons de sa science. Voici ce qu'on y trouve de plus remarquahlc.

Il résout les fameux problèmes de la quadrature du cercle et de la pierre philosophai, problèmes sur lesquels' s'étaient en vain usés tous les efforts des savants anciens, et que les modernes, pour se mettre plus à l'aise, déclarent tout bonnement insolubles. Pour le premier, rien n'est plus simple: vous divisez un cercle par deux diamètres qui se coupent à angle droit, et.... puis tout est dit. Est-ce clair? Quant à la pierre philosophale dont l'usage principal doit être de changer tous les métaux en or, c'est encore plus facile : méprisez l'or (qui, d'après Scribe, n'est qu'une chimère), et un métal quelconque deviendra pour vous l'équivalent de l'or. — L'auteur a encore découvert que nous devons prendre le contrepied de tout ce que nous apprennent nos sens; que ce n'est pas le feu qui nous échauffe, mais nous qui échauffons le feu ; que ce n'est pas le soleil qui éclaire la lune, mais la lune qui éclaire le soleil ; que le ciel est une voûte solide qui nous enveloppe et dont la surface convexe est un monde; que sous l'écorce du globe terrestre est une atmosphère enveloppant un autre globe, sous celui-ci un troisième, et ainsi de suite. L'auteur ne cherche pas même à démontrer toutes ces assertions; il affirme, et cela doit suffire.

Je n'ai pas à me prononcer sur ces brillantes découvertes ; seulement je cherche où est la magie, et je ne trouve que déception.

Jusqu'ici nous n'avons eu de la magie que le mot. Voici enfin un professeur qui va véritablement entrer dans le fond de la question, C'est M. Constant (Alphonse-Louis), qui, sous le pseudonyme d'Éliphas Lévy, a publié en 1855, un ouvrage intitulé : Dogme et rituel de la haute Magie, sous son propre nom, en juillet 1857, une série de feuilletons dans l'Estafette, intitulés : les Fantômes à Paris ou Ce

que c'est que M. Home, et en 1860, sous le nom d'Éliphas Lévy, un volume intitulé : Histoire de la Magie. L'auteur s'est livré à de longues et patientes recherches pour débrouiller le chaos de la magie, pour soulever le voile épais qui jusqu'ici en a dérobé les arcanes à l'œil du vulgaire; il a compulsé les antiquités hébraïques, égyptiennes, persanes, indiennes, etc.; il a lu, commenté, expliqué les œuvres réputées indéchiffrables de ces sphinx du moyen âge et delà renaissance, qui avaient (à dessein peut-être) entouré leurs doctrines de ténèbres ; il prétend avoir surpris leurs secrets, deviné leurs énigmes, et, tirant la vérité du fond du sanctuaire pour la produire au grand jour, il convie généreusement tous ses lecteurs au partage de la science monopolisée parles privilégiés; la lumière affranchie du boisseau, va luire pour tout le monde; les merveilles attribuées aux anciens magiciens, vont devenir d'une exécution facile, à la portée du premier venu ; le genre humain va s'enrichir de facultés transcendantes, la société va se transformer et entrer dans une phase supérieure.

Telles sont, du moins, les promesses de l'auteur; voici comment il explique le but de son enseignement : « Oui, il a existé et il existe encore une magie puissante et réelle ; oui, tout ce que les légendes en ont dit était vrai; ici seulement, et contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, les exagérations populaires n'étaient pas seulement à côté, mais au-dessous de la vérité... Oui, il existe une science qui confère à l'homme des prérogatives en apparence surhumaines... Celui qui tient en sa main droite les clavicules de Schomoh, et dans la gauche la branche d'amandier fleuri, voit Dieu face à face et sans mourir, converse familièrement avec les sept génies qui commandent à toute la milice céleste, il règne avec tout le ciel, et se fait servir par tout l'enfer; il dispose de sa santé et de sa vie, et peut également disposer de celles des autres ; il a le secret de la résurrection des morts et la clef

de 1'immorlalité ; il possède la pierre philosophale ella médecine universelle; il connaît les lois du mouvement perpétuel et peut démontrer la quadrature du cercle; il change en or non-seulement tous les métaux, mais aussi la terre ellemême et les immondices môme de la terre ; il dompte les animaux les plus féroces, et sait dire les maux qui engourdissent et charment les serpents ; il possède l'art notoire qui donne la science universelle; il connaît à la première* Yue le lbnd de l'âme des hommes et les mystères du cœur des femmes ; il force, quand il lui plaît, la nature à se révéler ; il a la raison du passé, du présent et de l'avenir; il prévoit tous ceux des événements futurs qui ne dépendent pas d'un libre arbitre supérieur ou d'une cause insaisissable; il gouverne les éléments, apaise les tempêtes, guérit les malades en les touchant et ressuscite les morts... Tels sont les résultats de la philosophie occulte, et nous sommes en mesure de ne pas craindre une accusation de folie ou un soupçon de charlatanisme, en affirmant que tous ces privilèges sont réels. Il existe dans la nature une force bien autrement puissante que lavapeur, et au moyen de laquelle un seul homme qui pourrait s'en emparer et saurait la diriger, bouleverserait et changerait la face du monde. Cette force était connue des anciens; elle consiste dans un agent universel dont la loi suprême est l'équilibre, et dont la direction tient immédiatement au grand arcane de la magie transcendentale. Par la direction de cet agent, on peut changer l'ordre même des saisons, produire dans la nuit les phénomènes du jour, correspondre, en un instant, d'une extrémité à l'autre de la terre, voir, comme Apollonius, ce qui se passe à l'autre bout du monde, guérir ou frappera distance, donner à la parole un succès et un retentissement universels. » {Dogme et rituel, etc., t. I, p. 18 à 23.)

Il y a là de quoi donner le vertige. En lisant un tel programme, on se demande tout d'abord si l'on a affaire à un initiateur ou à un mystificateur. L'auteur, qui prévoyait l'im-

putation de folie ou l'accusation de charlatanisme, n'avait qu'un moyen d'y échapper, c'était de réaliser son programme, de prouver par des faits que, malgré l'énorme invraisemblance, sa peinture du pouvoir magique n'a rien d'exagéré. Mais nous verrons [bientôt que les épreuves ne sont pas de son goût et qu'il partage à cet égard l'antipathie des Esprits.... Poursuivons l'examen.

Il définit ainsi la magie : a C'est la science traditionnelle des secrets de la nature, qui nous yient des mages. Au moyen de cette science, l'adepte se trouve investi d'une sorte de toute-puissance relative et peut agir surhumainement, c'està-dire d'une manière qui passe la portée commune des hommes. » Il divise son ouvrage en deux parties, le dogme, c'est-à-dire ce que l'on doit croire, et le rituel, c'est-à-dire la manière d'opérer pour produire des effets magiques.

Il résulte de sa définition même et des développements qu'il y ajoute, que sa magie n'est pas une science dans le sens rigoureux du mot, puisqu'elle ne se compose pas d'un enchaînement de vérités démontrables à la raison, mais qu'elle ne comprend que des procédés transmis par la tradition, ne se rattachant à aucune loi, et dont on nous propose l'acceptation, sans nous rendre compte logiquement des motifs qui les ont fait adopter; ce ne serait donc qu'un art empirique.

L'exposition du dogme commence par l'énumération des qualités requises pour l'adepte. Les conditions morales sont fort rigoureuses : on exclut <r l'homme esclave de ses passions ou des préjugés de ce monde; l'homme qui aime ses idées et qui a peur de les perdre, celui qui redoute les vérités nouvelles et qui n'est pas disposé à douter de tout plutôt que d'admettre quelque chose au hasard; celui qui tient à quelque chose au monde plus qu'à la raison, à la vérité et à la justice ■ celui dont la volonté est incertaine et chancelante, soit dans le bien, soit dans le mal ; celui que la logique effraye, que la

vérité nue fait rougir, celui qu'on blesse en touchant les erreurs reçues, etc. » Voilà une large élimination, et je ne sais s'il existe bien des gens qui puissent se vanter d'y échapper ; de sorte que si, après avoir lu attentivement le livre et vous être conformé de point en point à ses prescriptions, vous n'obtenez aucun résultat, on pourra dire que l'insuccès n'est pas dû à l'insuffisance de la magie, mais à la vôtre, ce qui permettra toujours au professeur de se tirer d'affaire. De même, tous les trafiquants d'amulettes, quand elles sont sans effet, vous disent que c'est à cause de votre peu de foi; et, grâce à cet expédient, leur magie n'a jamais tort. — Mais nous ne pouvons consentir à laisser au professeur la ressource de se retrancher dans le défaut des qualités requises chez tel adepte qui aura employé sans succès son rituel ; nous sommes en droit de lui demander s'il existe ou s'il a existé un magiste réunissant toutes ces qualités. S'il existe, qu'on nous montre ses œuvres ; s'il a existé, qu'on nous justifie de ses actes par des témoignages dignes de foi, qu'on prouve que cet homme, avec ou sans la clavicule de Schomoh et la branche d'amandier fleuri, a changé le cours des saisons, produit dans la nuit les phénomènes du jour, ressuscité les morts, changé en or les immondices, etc. S'il n'existe ni n'a existé un tel homme, sur quoi se fonde-t-on pour affirmer que celui qui réunirait les qualités énoncées et accomplirait un certain rituel, jouirait des prérogatives énumérées plus haut?... M. Constant ne peut échapper à ce dilemme.

Il professe qu'il n'y a qu'un dogme en magie, et le voici : « Le visible est la manifestation de l'invisible, ou, en d'autres termes, le verbe parfait est dans les choses appréciables et visibles, en "proportion exacte avec les choses inappréciables à nos sens et invisibles à nos yeux. » Si c'est là tout le dogme, on ne conçoit pas que les anciens se soient donné tant de mal pour le voiler sous des formes compliquées, sous des emblèmes hiéroglyphiques d'une obscurité effrayante,

sous des combinaisons cabalistiques de nombres, et cela pour dérober à la multitude la connaissance d'une vérité aussi peu dangereuse (du moins autant qu'on peut en juger par ce résumé qui n'est pas d'une clarté parfaite). Fallait-il donc des précautions si minutieuses, des initiations si redoutables pour arriver à un tel but? En s'efforçant d'être si peu intelligibles, n'ont-ils pas encouru les justes reproches de la postérité, et ne peut-on supposer avec quelque fondement qu'ils se sont ainsi donné l'aspect de la profondeur pour cacher le vide de leur science et pour éblouir les ignorants ? N'est-ce pas encore là la recette des magistes modernes?...

M. Constant, dans son exposition du dogme, explique d'une manière fort ingénieuse un grand nombre d'allégories, déploie une vaste érudition, charme par son esprit et son style. Mais on chercherait en vain dans son livre une doctrine. Il rend compte des travaux des magiciens et donne la clef de leur langage toujours hérissé d'énigmes ; mais il ne prouve pas que ces auteurs aient possédé une véritable science, ni que le pouvoir extraordinaire qu'ils s'attribuaient ait été réel et se soit manifesté par des faits authentiques. Nous ne voyons que deux choses dans la magie enseignée par M. Constant : des procédés pour produire des effets merveilleux, procédés dont il est facile de constater l'inefficacité et l'inanité en en faisant l'expérience; puis quelques aphorismes de morale et de philosophie qu'on trouve partout, qui ont toujours été professés hautement et publiquement, et qu'il n'y avait aucune raison d'envelopper de voiles et d'attirail cabalistique. D'où la conséquence, c'est que la magie n'est que chimère.

Quant aux explications de l'auteur, peut-être sont-elles justes; mais il aurait dû les justifier au moyen de citations 5 c'est, en quelque sorte, une langue qu'il dit avoir retrouvée : qu'il en donne donc l'alphabet, la grammaire et le dictionnaire, et qu'il prouve que, par les moyens qu'il fournil, on sera en état d'interpréter les monuments antiques. C'est ce

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qu'il n'a pas fait -, et à juger par quelques échantillons, on serait porté à croire qu'il interprète arbitrairement et sans règle arrêtée, de sorte qu'on n'aurait aucune garantie de connaître la pensée des anciens magistes. Du reste, ce n'est là qu'une question d'archéologie qui nous importe peu, et dont la solution, quelle qu'elle soit, n'implique aucunement la vérité de la doctrine de ces auteurs.

Le chapitre \ 3 nous a paru mériter une attention particulière. L'auteur nous affirme qu'en se magnétisant soi-même, on arrive à une espèce de somnambulisme lucide et éveillé, et qu'on peut ainsi évoquer les âmes des morts. Il raconte d'une manière dramatique et saisissante, comment il a réussi en observant scrupuleusement les pratiques du rituel. Il évoqua le divin Apollonius, et il le vit apparaître ; il lui adressa mentalement des questions, et il entendit en lui-même une voix qui lui fit des réponses 5 elles contiennent, nous dit-il, la révélation de deux secrets cabalistiques qui pourraient, s'ils étaient connus de tout le monde, changer en peu de temps les bases et les lois de la société tout entière (que la société se rassure, le secret sera bien gardé, et pour cause!). « En concluerai-je, ajoute-t-il, que j'ai réellement évoqué, vu et touché le grand Apollonius? Je ne suis ni assez halluciné pour le croire, ni assez peu sérieux pour l'affirmer. L'effet des préparations, des parfums, des miroirs, des pan tacles, est une véritable ivresse de l'imagination qui doit agir vivement sur une personne déjà impressionnable et nerveuse. Je n'explique pas par quelles lois physiologiques j'ai vu et touché , j'affirme seulement que j'ai vu et que j'ai touché, que j'ai vu clairement et distinctement sans rêves, et cela suffit pour croire à l'efficacité réelle des cérémonies magiques... Mais rien ne prouve que les Esprits quittent les sphères supérieures pour s'entretenir avec nous, et le contraire même est plus probable. Nous évoquons les souvenirs qu'ils ont laissés dans la lumière astrale, qui est le réservoir commun du magné-

lisme universel. Je considère ma vision comme le rêve volontaire d'zm homme éveillé. »

L'auteur avoue donc qu'il n'a réussi qu'à éprouver une hallucination et peut-être une crise accompagnée de quelques éclairs de lucidité. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi tout cet attirail de rites et de cérémonies savamment combinés? Pourquoi le pentagramme, les caractères cabalistiques, la peau d'agneau, le réchaud de cuivre, l'encens, la rose blanche, la couronne de feuilles de verveine entrelacées d'une chaîne d'or, etc.? Une foule de crisiaques arrivent en nécromancie à de bien plus grands résultats sans aucun appareil. Et en supposant môme que certaines personnes ne puissent se mettre en crise qu'à l'aide de certaines formalités qui frappent les sens et l'imagination, le choix des cérémonies serait indifférent et dépendrait du caractère des individus et des circonstances où il s'agirait d'opérer. Les formes employées par tels ou tels magiciens n'auraient donc aucune vertu propre, et ce serait alors une superstition que de faire dépendre le succès de la fidélité à se conformer à un rituel particulier. Quoiqu'il en soit du choix du mode d'opérer, nous voilà bien loin des promesses qui nous étaient faites, et La nécromancie se réduit à un songe. Nous n'avions pas besoin de la magie pour produire de tels effets, et elle ne nous apporte aucun secret nouveau.

M. Constant, du reste, n'a pas d'idées bien arrêtées sur la valeur des rites. Tantôt il nous les représente comme conduisant au but par l'éducation et l'exercice de la volonté (t. II, p. 6), et il cite l'exemple du paysan qui se lève à deux heures pour aller cueillir un brin de la même herbe avant le soleil levé; et celui de la bonne femme qui se prive d'un sou de lait le matin pour aller porter aux triangles magiques des chapelles un petit cierge qu'elle laisse brûler ; ils acquérant par là, nous dit-il, une grande puissance, bien que leurs procédés n'aient rien de commun avec ceux du grimoire.

Tantôt il nous assure qu'en magie il n'y a rien d'arbitraire, parce que tout est réglé et déterminé d'avance par le dogme unique et universel d'Hermès, celui de l'analogie dans les trois mondes -, que tout signe correspond à une idée et à la forme spéciale d'une idée-, que tout acte exprime une volonté correspondant à une idée, et formule les analogies de cette pensée avec cette volonté ; que les rites sont donc déterminés par la science elle-même. « Ces rites, dit-il, n'ont rien de fantastique ni d'arbitraire; ils nous été transmis par l'antiquité et subsistent toujours par les lois essentielles de la réalisation analogique et du rapport qui existe nécessairement entre les idées et les formes (p. 72). »

Ce système choque la raison qui refuse de se soumettre tant qu'on ne lui aura pas démontré la réalité du rapport prétendu entre les rites et l'objet auquel ils sont destinés. Pour reconnaître à ce cérémonial une valeur quelconque, il faudrait au moins, à défaut d'une démonstration théorique, qu'on fût en mesure de nous en montrer pratiquement l'efficacité par des faits bien avérés. Mais ces faits, où sont-ils? M. Constant en a-t-il produit, est-il en mesure de nous en présenter ? Nullement. Dans aucune partie de son ouvrage, il n'affirme explicitement avoir obtenu de réalisation , ni en avoir vu obtenir par d'autres. Je connais un homme fort honorable et fort instruit, qui avait en M. Constant la plus grande confiance, qui a suivi assidûment ses leçons pendant plusieurs années, qui a patroné son ouvrage, et qui m'a avoué que l'auteur ne lui avait montré aucun fait de magie. Les professeurs de sciences occultes promettent toujours, sont toujours prêts à vanter leur immense pouvoir, mais ils n'en donnent jamais aucune preuve. M. Constant va même audevant des demandes qui ne pouvaient manquer de lui être faites à ce sujet, en nous déclarant (t. II, p. 9li) que le magicien ne doit jamais céder au désir de convaincre par des effets , sous prétexte que ces effets seraient attribués à des

prestiges ou pourraient attirer des persécutions sur leur auteur. On ne peut se payer de raisons aussi misérables. Tout le monde sait fort bien qu'en France et dans les autres pays qui sont à la tête de la civilisation , la magie n'est réputée ni crime, ni délit, que même les rites les plus odieux, les envoûtements, les pactes démoniaques, n'exposent à aucune poursuite : si l'on condamne quelquefois des sorciers, ce n'est pas comme sorciers , mais comme escrocs ; le magisle qui agit avec désintéressement , n'a point à craindre de pareilles rigueurs ; il peut sans danger évoquer les bons ou les mauvais Esprits, observer tous les grimoires et mettre en jeu tout l'art de la magie noire ou blanche. On n'est pas plus fondé à prétendre que les effets magiques seraient pris pour des prestiges, c'est-à-dire des tours d'escamotage. Qu'un magicien fasse luire le soleil à minuit, qu'il apaise les tempêtes, distribue la pluie aux champs altérés , arrête les inondations, qu'il ressuscite un mort, qu'il métamorphose un tas de fumier en or , qu'il se rende immortel (toutes choses pour lui faciles, comme nous l'avons vu) , certes, personne ne niera son pouvoir extraordinaire, ni ne pourra parler de prestiges en présence de résultats aussi prodigieux.

Le professeur possède le secret (qu'il se garde bien de divulguer) de faire de l'or : seulement il nous dit que, pour réussir, il faut commencer par mépriser l'or ; et comme il se pose en véritable sage, nul doute qu'il ne satisfasse à celte condition. Eh bien, qu'il fasse de l'or, non pour lui-même, mais pour le bien général ; avec de l'or en abondance , un philosophe, tout en restant pauvre, pourrait transformer la société et sauver le genre humain. Si le magiste n'a pas des vues aussi grandioses, il pourrait se contenter de bienfaits plus modestes 5 par exemple , la fondation d'un hospice, le soulagement de quelques misères , l'extinction des dettes d'une ville ou d'un royaume, etc. Mais aucun adepte n'a

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encore fait la plus petite parcelle d'or. Sur ce point comme sur tous les autres, ils se bornent à répéter : Si je voulais !... Aucun homme sensé ne peut se contenter de ces affirmations, ni admettre la réalité d'un art qui ne se révèle par aucun fait ; on ne peut môme s'expliquer comment s'est formée la conviction de l'auteur qui n'a rien yu et qui a cru sur parole les anciens auteurs dont le témoignage aurait besoin de vérification.

Il nous dit que donner des preuves de la science à ceux qui doutent de la science même, c'est initier les indignes, c'est profaner l'or du sanctuaire, c'est mériter l'excommunication des sages et la mort des révélateurs (t. I, p. 272.) C'est là un cercle vicieux. On ne peut croire sans voir : mais comme on ne peut voir sans croire , il s'ensuit que nul ne pourra jamais ni croire ni voir. — On ne peut accepter que ce qui est démontré , ni croire à une science qui refuse de faire ses preuves. Quelle confiance mérite celui qui se dit thaumaturge et qui se borne à le dire sans rien produire ? Comment de tels maîtres peuvent-ils trouver des disciples?...

M. Constant qui ne se pique pas d'être conséquent, se permet parfois de soumettre les traditions magiques au jugement de la raison, et il ne craint pas de condamner et même de bafouer celles qui ne s'accordent pas avec ses opinions. Ainsi, il nous expose en détail les procédés de la magie noire qui avait pour but principal d'évoquer le diable; mais comme il repousse formellement l'existence du diable (ce qui ne l'empêche pas de reconnaître au magiste la faculté de se faire servir par tout l'enfer), il n'hésite pas à déclarer que tout cet attirail de turpitudes et de monstruosités par lequel on se flattait d'entrer en communication avec les puissances infernales , n'était qu'une affreuse et vaine momerie. Puisqu'il se croit en droit de répudier toute cette partie de la magie traditionnelle, bien qu'elle se recommande de l'autorité de tous les graves écrivains dont il aime à suivre les traces

et dont il interprète les écrits avec un soin religieux ; comment na-t-il pas conçu au moins quelques doutes sur la valeur du surplus de leurs enseignements, qui n'est confirmé par aucun résultat palpable? Est-ce bien sérieusement qu'il nous affirme de leur part (bien que ne l'ayant pas expérimenté par lui-môme), qu'on peut, parles procédés qu'il nous décrit, évoquer et s'asservir les sylphes, les ondins, les gnomes et les salamandres (1); que pour les ondins en particulier, il faut employer des branches de verveine, de pervenche , de sauge, de menthe , de valériane, de frêne et de basilic, liées par un fil sorti de la quenouille d'une vierge, puis un manche de noisetier qui n'ait pas encore porté fruit, et sur lequel il faut graver avec le poinçon magique les caractères des sept Esprits; que pour se préserver de l'envoûtement par le crapaud, il faut porter sur soi un crapaud vivant dans une boîte de corne; etc., etc?... Il se moque avec raison des receltes du Petit Albert : celles qu'il préconise , valentelles davantage?

Ayant pris à tâche de réhabiliter les sciences occultes, il n'a garde d'oublier l'astrologie. D'après lui, il y a un rapport nécessaire entre la position des astres au moment de la naissance d'un enfant, et l'avenir de celui-ci. Ce principe qui sert de base à l'astrologie, n'a jamais été démontré, et nul n'a même osé l'entreprendre. Mais en admettant même que cet étrange paradoxe soit une vérité, il resterait aux partisans de l'astrologie à poser les règles servant à établir ces rapports et à prouver par une collection de faits authentiques, la justesse de ces règles. A cet égard, il n'y a rien de précis ; et

(I) Ce sont les Esprits élémentaires qui président aux quatre éléments. Maintenant que les quatre éléments sont détrônés par la chimie qui en reconnaît une cinquantaine, la magie, pour ne pas rester en retard, devrait répudier les Esprits de l'air, de l'eau, du feu et de la terre (qui ne sont pas des éléments), pour adopter les Esprits de l'oxygène, du manganèse, du potassium, de l'aluminium, etc. Nous recommandons cette branche nouvelle de magie aux amateurs d'évocations.

quant aux faits, nous attendons encore qu'on nous cite un seul événement prédit d'une manière catégorique à l'aide de ces règles. On peut, en prenant dans le passé le moment de la naissance d'un homme célèbre, demander aux astrologues (sans leur nommer la personne) quel horoscope ils en tirent, oh verra comment leur prétendue science se tirera de cette épreuve. En posant le même problème à plusieurs astrologues, on saura s'ils en tirent la même destinée; s'ils sont en désaccord, il sera plus que probable qu'ils ont procédé sans règle. Mais voici la plus grande difficulté : à un même moment naissent des milliers d'enfants qui certainement auront les destinées les plus diverses, et cependant la position des astres à leur naissance leur annonçait une même destinée ; donc l'astrologie est radicalement fausse (1).

M. Constant, tout en donnant des procédés pour lire l'avenir dans le ciel, fait ailleurs justice de cet art chimérique et écoute la voix du bon sens plutôt que celle de la tradition. Voici comment il s'exprime : « Pour ce qui est de l'alphabet des étoiles, nous croyons qu'il est facultatif, comme la configuration des nuages qui semblent prendre toutes les formes que notre imagination leur prête. Il en est des groupes d'étoiles comme de la géomanie et de l'assemblage des cartes dans la moderne cartomancie. C'est un prétexte pour se magnétiser soi-même, et un instrument qui peut fixer et déterminer l'intuition naturelle... Les intuitions magnétiques donnent seules de la valeur et de la réalité à tous ces calculs cabalistiques et astrologiques, puérils peut-être et complètement arbitraires , si on les faisait sans inspiration , par curiosité froide et sans une puissante volonté. » Cette con-

(1) L'astrologie ne tient pas plus compte des progrès de l'astronomie, que la magie de ceux de la chimie : elle en est toujours à ses sept planètes, et n'accorde aucune fonction à Uranus, à Neptune et aux autres planètes récemment observées, qui cependant doivent jouer leur rôle dans le ciel et apporter leur part d'influence sur les destinées, tout aussi bien que les anciennes.

clusion sur les divers procédés de divination est rationnelle, et c'est celle que nous avons adoptée : mais alors à quoi servent les tarots, planisphères, pantacles et autres hiéroglyphes hérissés de lettres hébraïques, etc. ? Ces énigmes valent-elles le mal qu'on se donne pour les déchiffrer? Si ces signes n'ont aucune valeur, s'ils sont puérils et arbitraires, à quoi bon s'en servir, si ce n'est pour éblouir les sots et leur faire croire à une puissance imaginaire?...

Dans ses articles de VEstafette, le même auteur paraît également ballotté entre deux forces rivales. D'un côté, sa haute raison, sa vaste instruction l'entraînent dans la voie rationnelle, il flagelle la superstition, et l'on dirait qu'il rougit à la pensée qu'on pourra le confondre avec les gens qui prennent le titre 'de sorciers, et qui, il faut le reconnaître, méritent bie°n le mépris et l'horreur qu'ils inspirent. D'un autre côté, il tient à passer pour posséder une science supérieure et un pouvoir extraordinaire , à s'élever au-dessus du reste des hommes, à être décoré des titres de maître et de magicien ; il veut qu'on se le figure comme un Matthieu Laensberg drapé d'un manteau fatidique, constellé de signes hiéroglyphiques; il veut frapper d'étonnement et même de frayeur.

S'agit-il de Home, des médiums écrivants, ce sera l'homme de bon sens qui appréciera toute cette prétendue nécromancie. C'est lui qui nous dit que Home est un malade atteint d'un somnambulisme contagieux, et qui écrit ces lignes : « Dans une réunion de personnes qui verront les prestiges, il peut s'en trouver une qui ne verra absolument rien ; parmi les personnes qui voient, toutes ne voient pas la même chose. Voir quelque chose avec M. Home, n'est pas un indice rassurant pour la santé de celui qui voit; et quand même la santé serait d'ailleurs excellente, celte vision révèle une perturbation passagère de l'appareil nerveux dans ses rapports avec l'imagination et avec la lumière ; si cette perturbation

était souvent répétée, la personne deviendrait sérieusement malade. On sait combien la manie des tables tournantes a déjà produit de catalepsies, de tétanos, de folies et de morts violentes... Les âmes peuvent et veulent communiquer avec nous par le moyen des tables et des cbapeaux ! ainsi plus d'enseignement réglé, plus de sacerdoce, plus d'église, le délire érigé en chaire de vérité, des oracles qui écrivent pour le salut du genre humain le mot attribué à Cambronc, des grands hommes qui se dérangent de la sérénité des destinées éternelles pour faire danser nos meubles et tenir avec nous des conversations semblables à celles que leur prête Béroalde de Verville dans le Moyen de parvenir ! Tout cela fait pitié, et cependant, en Amérique, tout cela se répand comme une peste intellectuelle. La jeune Amérique bat la campagne, elle a la fièvre, elle fait peut-être ses dents. Mais la France ! la France accueillir de pareilles choses ! Non, cela n'est pas possible... y>

Ces jugements sont excellents : quand M. Constant discute la magie qui se fait en dehors de lui, il l'apprécie sainement-, mais il ne renonce pas pour cela à la vraie magie, c'est-àdire à la sienne, il veut rester grand-maître, il reprend alors le langage du thaumaturge ; il raconte les interventions de génies, il traite sérieusement du grimoire d'Honorius, puis il donne des recettes comme celle-ci : « Il existe un instrument à oracles toujours clairs et d'un sens parfaitement juste, au moyen duquel on peut communiquer avec les sept génies des planètes et faire parler à volonté les soixante-douze roues d'Âsiah, de Jésirah et de Briah. // suffit pour ceh de connaître le système des analogies universelles, tel que l'a expose Swedenborg dans la hiéroglyphique des arcanes, puis de mêler ensemble les cartes et de tirer au hasard, en les assemblant toujours par les nombres correspondant aux idées dont on désire l'éclaircissement, puis de lire les oracles comme doivent être lues les écritures kabbalistiques, c'est-

à-dire en commençant au milieu et en allant de droite à gauche pour les nombres impairs, en commençant à droite pour les pairs, et en interprétant successivement le nombre par la lettre qui lui correspond, l'assemblage des lettres par l'addition de leurs nombres et tous les oracles successifs par leur ordre numéral et leurs relations hiéroglyphiques. »

Croirait-on que le même homme pût, dans un même ouvrage, écrire des choses aussi dissemblables, montrer tour à tour tant de bon sens et tant de déraison !

Ce n'est pas seulement l'intelligence des lecteurs qui peut être compromise par les extravagances de la magie, c'est surtout la morale-, les traités de cet art exécrable contiennent des recettes pour satisfaire les mauvaises passions, et dans leur infâme rituel prescrivent des crimes affreux comme moyen de succès des sortilèges. M. Constant, après avoir commencé à transcrire le cérémonial destiné à l'évocation du diable, s'arrête par pudeur et dit que le reste est un mélange de pratiques abrutissantes et d'attentats révoltants propres à tuer à jamais le jugement et la conscience. Ce scrupule lui fait honneur, mais il est bien tardif, et il ne répare pas le tort grave qu'a cet écrivain d'entretenir le public d'un grimoire dont il parle avec respect, et auquel il semble reconnaître une grande autorité. Ainsi il raconte qu'un individu dont il a reçu les confidences, s'est conformé à tout ce qu'il y a lu, mais que, s'attachant à la lettre, parce qu'il ignorait le sens figuré, il a égorgé un chevreau, tandis que d'après le sens réel du grimoire, c'est un enfant qu'il fallait immoler. Comment l'écrivain qui fait cette rectification, n'a-t-il pas été arrêté en pensant que les lecteurs du grimoire pourraient la mettre à profit et compléter le cérémonial par le meurtre? Dans son dernier ouvrage il semble donner du crédit à ces horribles extravagances en affirmant que le sang des enfants a une très grande vertu pour le succès des opérations alchimi-

ques (1). Si, en relatant ces pratiques où le stupide le dispute à l'odieux, il eût l'ait justice de ces livres méprisables, de ces tissus d'inepties et d'horreurs, il aurait rempli une tâche utile en inspirant l'éloignement pour l'art honteux et chimérique que l'on cherche à ressusciter. Mais, comme au contraire il reconnaît une valeur sérieuse aux évocations, aux formules magiques, aux rites décrits dans ces manuels du crime, il travaille à en ranimer l'étude, à en répandre le goût, et bien certainement contre ses intentions auxquelles je me plais à rendre justice, il fournirait des instruments à de nouveaux Gilles de Laval (2).

Nous ne faisons pas ici de supposition au hasard : on a vu, même de notre temps, des gens infatués de magie, qui ont mêlé le crime aux rites qu'ils ont observés pour obtenir les résultais promis dans les grimoires ou autres livres de sorcelleries. Ainsi la Patrie du 18 avril 1859 donne l'extrait suivant du journal allemand YOrtenaner Bote : « Le tribunal de Beerfelden, dans la Hesse Grand-Ducale, a ordonné une enquête pour savoir quels sont les individus qui décapitent les cadavres dans les cimetières, afin d'employer les têtes qu'ils se procurent ainsi, à des opérations magiques ayant pour but la recherche et la découverte de trésors cachés. Déjcà quelques arrestations ont été opérées. Sommes-

(1) Nous croyons devoir citer textuellement ce passage, afin que l'on juge de la valeur scientifique de l'enseignement magique :

« Le sang des enfants représente cette lumière essentielle que le feu philosophique extrait des corps élémentaires et dans laquelle le soleil et la lune viennent se baigner, c'est-à-dire que l'argent s'y teint en or et que l'or y acquiert un degré de pureté qui en transforme le soufre en véritable poudre de projection. » {Histoire de la magie, p. 344.)

(2) Gilles de Laval, connu sous le nom de maréchal de Retz, se livra longtemps à des opérations magiques pour lesquelles il employait le sang humain : il fit enlever, plusieurs centaines d'enfants qu'il immola avec des cérémonies bizarres, dans le but de composer la pierre philosophale et de faire de l'or. Il a été brûlé vif en 1440. Son histoire est racontée par M. Constant (Histoire de la magie, p. 281).

nous bien auxix0 siècle?.... » Voici une histoire plus tragique : En 1857, un paysan nommé Vautrin enleva un enfant au berceau et lui coupa la tête, persuadé qu'il pourrait faire de cette tête un talisman qui le rendrait invisible, et il espérait par ce moyen voler tout à son aise dans les châteaux. Cet assassin a été condamné à mort. On peut voir les détails de son procès dans la Gazette des tribunaux, du 1er février 1857.

Nous nous sommes étendu un peu longuement sur les écrits de M. Constant, à cause de leur importance : en les prenant comme type, nous avons en même temps appris à juger les modernes magiciens. S'ils se bornaient à faire l'histoire de La magie, leurs travaux pourraient avoir de l'utilité, car il est bon de connaître les maladies de l'esprit humain. Mais en voulant faire de la magie une science et un art, en attribuant à ses adeptes un pouvoir extraordinaire, ils trompent le public, ils remettent en crédit de misérables superstitions que la philosophie avait justement condamnées à l'oubli ; ils tendent à égarer les esprits et à troubler la société. Ils font concevoir à leurs disciples des espérances fallacieuses, dégradent l'intelligence et pervertissent le sens moral. En définitive, la magie (quand elle n'est pas une école de crime) peut se résumer par les mots : sottise, charlatanisme, forfanterie, impuissance.

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