CHAPITRE PREMIER
Chez tous les peuples et à toutes les époques, quelques hommes ont passé pour jouir d'une puissance extraordinaire, pour posséder des se:rets qui leur permettaient d'exécuter des choses prodigieuses : ces hommes, appelés tour à tour magiciens, sorciers, devins, voyants, etc., inspiraient tantôt l'admiration et le respect le plus profond, tantôt l'effroi et même l'horreur, suivant que leur pouvoir était attribué à la coopération de génies bienfaisants ou à celle d'esprits infernaux ; les uns exerçaient une haute influence sur les populations qui les vénéraient comme des êtres placés au-dessus de l'humanité, comme des représentants de la divinité ; les autres, au contraire, maudits, exécrés, persécutés, torturés, expiaient dans les flammes du bûcher la réputation terrible qu'ils s'étaient faite en s'élevant au-dessus de la multitude. Le crédit de ces thaumaturges de divers ordres, tout puissant chez les peuples sauvages, encore fort considérable chez les barbares, va en s'affaiblissanl à mesure que les progrès de la civilisation
dissipent les ténèbres de l'ignorance et de la superstition; enfin, dans les siècles les plus éclairés, ce pouvoir naguère si redoutable est réduit aux plus minces proportions et ne conserve son prestige que dans les couches sociales les plus rebelles au mouvement intellectuel. A la confiance, a l'effroi succèdent le mépris, le dédain, et enfin, ce qu'il y a de pire, l'indifférence et l'oubli.
Cette sentence de réprobation, fulminée par la philosophie contre les sciences occultes, est-elle définitive, ou doit-on, au contraire, reviser le procès et se livrer à un examen plus approfondi? Telle est la question qui depuis quelque temps est posée avec une certaine insistance, vivement débattue, et pour la solution de laquelle nous venons apporter quelques éclaircissements.
La généralité d'une croyance ne prouve pas qu'elle soit vraie, pas plus que son abandon ne prouve qu'elle soit fausse, la vérité d'une doctrine ne pouvant jamais dépendre du nombre de ses sectateurs.
Il y a d'abord à s'entendre sur ce que c'est que sciences occultes. Je ne pense pas qu'on ait songé jusqu'ici à les définir. On entend ordinairement par là un ensemble de connaissances dont l'objet n'a rien de précis ni de bien déterminé : il s'agit de choses extraordinaires, étonnantes, ténébreuses, inaccessibles au vulgaire ; mais tous ces caractères ne suffisent pas pour en fixer les limites.
Une chose n'est étonnante, extraordinaire que relativement aux populations qui l'apprécient. Un fusil paraît merveilleux à des sauvages, et ce n'est qu'un objet très vulgaire pour des civilisés. Les allumettes chimiques auraieist semblé à nos ancêtres un prodige surnaturel, et aujourd'hui elles servent de jouet même aux enfants. Le merveilleux varie donc suivant les lemps et les lieux, et l'on peut dire que les réalités enfantées par la science moderne dépassent ce qu'a rêvé l'imagination féconde des faiseurs de féerie. Ainsi de ce qu'une
chose nous paraîtra plus ou moins étonnante, plus ou moins bizarre, ce ne sera pas une raison pour la comprendre dans les sciences occultes.
Le secret, l'appropriation exclusive par un petit cercle de privilégiés, ne pourront non plus servir de caractère distinctif. Une foule de connaissances restent secrètes, soit parce que les auteurs veulent s'en réserver l'exploitation, soit parce qu'ils ont un intérêt quelconque à en retarder la vulgarisation, et cette circonstance ne suffit pas pour les faire entrer dans le domaine des sciences occultes. Ainsi beaucoup d'inventeurs de remèdes, d'élixirs, de procédés industriels, etc., maintiennent plus ou moins longtemps le secret de leurs découvertes; mais il n'est douteux pour personne qu'elles ne consistent que dans une application des lois naturelles; même avant la divulgation du secret, on sait qu'il n'enveloppe qu'un fruit de l'intelligence humaine, et que quand il sera révélé, l'usage en sera à la portée de tout le monde. Il n'y a donc ni mystère, ni magie, ni sorcellerie; ces secrets-là n'appartiennent point aux sciences occultes.
Ce qui nous paraît caractériser ces sciences, c'est la coopération supposée d'êtres surhumains ; c'est là ce qui établit une ligne de démarcation bien tranchée entre elles et les sciences ordinaires, qui ne sont dues qu'au développement de l'activité humaine.
On pourrait objecter que, dans les temps où l'on s'occupait le plus des sciences occultes, et spécialement au moyen âge et à la renaissance, tout le monde s'accordait pour y comprendre l'astrologie et l'alchimie qui, comme on sait, avaient pour objet, l'une de découvrir dans les combinaisons des mouvements des astres les destinées futures des hommes, et l'autre de fabriquer de l'or, toutes choses qui, supposées possibles , n'impliquent aucunement comme condition de succès l'intervention d'êtres supérieurs, et ne sont en réalité que des branches de l'astronomie et de la chimie. Mais cette
h DU MAGNÉTISME.
difficulté ne doit pas nous arrêter : qu'il nous suffise de nous rappeler l'état de la science en général dans les siècles de ténèbres. Tous les individus qui dépassaient notablement le niveau des intelligences de leur époque, qui se livraient à des éludes dont le public ne comprenait pas même le but, qui obtenaient des résultats réputés alors inexplicables, étaient presque toujours soupçonnés de commerce avec des Esprits, et leurs œuvres entachées de sorcellerie. Il nous suffit de citer le pape Sylvestre II, Roger Bacon, Nicolas Flamel. Il n'est donc pas étonnant que l'imputation de sorcellerie ait surtout atteint ceux qui avouaient leurs prétentions à faire des choses qui devaient sembler visiblement dépasser les forces humaines, comme de connaître l'avenir et de faire de l'or. Comme les alchimistes recherchaient en outre la pierre philosophale et l'élixir de longue vie ou le moyen $e ne jamais mourir, le peuple ne manquait pas de jugement en estimant que ceux qui poursuivaient de tels résultats, ne pouvaient pas compter seulement sur eux-mêmes , mais devaient s'adresser à des êtres surnaturels. L'exemple tiré de l'astrologie et de l'alchimie ne me paraît, donc pas devoir infirmer la justesse de ma définition.
Le magnétisme doit-il être rangé parmi les sciences occultes?,.. Pour la négative, on peut dire que la plupart des partisans du magnétisme n'y voient qu'une faculté inhérente à la nature humaine, le résultat d'une loi physiologique, et repoussent toute supposition d'intervention surnaturelle; ils font tous leurs efforts pour répandre la connaissance du magnétisme et pour en vulgariser l'emploi dans toutes les classes-, ils professent la doctrine que tous les hommes possèdent, quoiqu'à des degrés inégaux, la force magnétique; loin de s'envelopper de mystères, ils opèrent au grand jour et appellent à grands cris la vérification et le contrôle ; ils soumettent leurs expériences à l'examen, à la discussion ; leur science, supposée réelle, est donc bien positive.
D'un autre côté, les magnétistes se vantent d'agir à distance et par leur seule volonté sur les individus, de modifier à leur gré un organisme humain sans employer aucun agent appréciable aux sens, d'imprimer à des objets matériels des qualités variées qui en feraient de véritables talismans, de dissiper les nuages, de découvrir l'avenir, etc., en un mot, d'accomplir des prodiges qui étaient évidemment du domaine de la magie ; plusieurs même prennent les titres de magiciens et de nécromanciens ; il en est qui attribuent le magnétisme à l'action d'êtres supérieurs -, le magnétisme lient intimement au spiritualisme moderne qui évoque les morts , fait apparaître les génies et se sert d'eux pour exécuter des œuvres au-dessus de la puissance humaine. Le magnétisme a donc une étroite parenté avec les sciences occultes, puisqu'il poursuit le même but par des moyens semblables. Bien des magnétiseurs, loin de repousser cette parenté, se posent en continuateurs des anciens thaumaturges , soutiennent la réalité et l'excellence des sciences occultes, et cherchent aies venger du dédaigneux oubli dont les a frappées le scepticisme moderne.
Ces dernières considérations nous semblent décisives et doivent faire ranger le magnétisme parmi les sciences occultes. Du reste, le classement, nous le reconnaissons, dépend de la manière d'envisager les choses et ne peut influer en rien sur l'opinion qu'on doit se faire de leur réalité. Ce qui importe, c'est de rechercher si les fail s allégués par les parti sans des sciences occultes sont réels, c'est d'en examiner la nature et d'étudier la loi qui les régit, c'est d'en discuter les applications et l'utilité, c'est enfin de faire, si c'est possible, le triage de la vérité et de l'erreur, et de discerner l'ivraie du bon grain.
Le magnétisme est le tronc commun auquel se rattachent actuellement les magiciens, nécromanciens, spiritualistes, médiums, tourneurs de tables, tireurs de cartes et devins dç
f) DU MAGNÉTISME.
loule sorte. C'est donc par lui que doit commencer notre examen des sciences occultes.