CHAPITRE II
Il y a quatre-vingts ans que dure le débat sur le magnétisme animal. Depuis le jour où Mesmer est venu à Paris apporter sa découverte, à combien de discussions elle a donné lieu ! On a multiplié les expériences, des commissions scientifiques ont été chargées de les vérifier, d'innombrables ouvrages ont été publiés; il s'est engagé une lutte ardente, passionnée, qui s'est prolongée jusqu'à nos jours; et après tant de travaux, de fatigues, de recherches, la question n'est pas résolue, aucun des partis ne peut se vanter d'avoir gagné la victoire, d'avoir réduit son adversaire au silence. Celte absence de résultat décisif est vraiment étrange, et l'histoire des sciences n'en offre peut-être pas d'exemple. Car enfin de quoi s'agissait-il? De faits à constater. Les moyens de vérification manquaient-ils? Non sans doute. Dans certaines sciences, il y a des faits isolés sur lesquels le doute peut se prolonger parce que la constatation en est d'une extrême difficulté. Par exemple, certains astres ne viennent nous visiter qu'à des intervalles séculaires , quelques contrées du globe sont inaccessibles et ont défié les efforts des plus hardis explorateurs : il y a donc forcément des connaissances que la nature dérobe à notre curiosité, des faits qui, bien qu'observés, restent douteux à cause de leur isolement. Mais dans le magnétisme où tout homme peut être un sujet d'expérimentation, comment expliquer une indécision si longtemps prolongée?
POSITION Dli LA QUESTION DU MAGNÉTISME.
11 est vrai que, dàîte chacun clos deux camps, on déclare la question résolue. Pour les partisans du magnétisme, c'est maintenant une vérité acquise, incontestable, elle n'est plus niée que par les gens de mauvaise foi, par les sceptiques obstinés qui ferment les yeux à la lumière. Ses adversaires, au contraire, se vantent de l'avoir enterré irrévocablement; pour eux ce n'est qu'une misérable jonglerie qui n'est plus bonne qu\à amuser les niais.
Les deux. parties s'abusent. On peut dire aux partisans du magnétisme : « 11 est impossible d'admettre que ceux qui n'adhèrent pas à votre doctrine, soient tous des gens de mauvaise foi. Si parmi eux il se trouve quelques personnes qui, par intérêt, par préjugé ou par esprit de secte, n'apportent pas à l'examen l'impartialité nécessaire, ce ne peut être qu'une faible exception. Le plus grand nombre n'a pas d'autre intérêt que celui de la vérité. Une foule de personnes éclairées et animées des meilleures intentions, après avoir étudié le magnétisme, n'ont pas été satisfaites des expériences dont elles ont été témoins, et elles sont restées dans leur incrédulité. Vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-mêmes si vos moyens de conviction ont si peu d'efficacité. Vous ne possédez aucune expérience décisive que vous puissiez offrir à toute réquisition pour prouver l'existence de l'agent dont vous prétendez disposer : cet agent est donc encore problématique. »
D'un autre côté, on est en droit de dire à ceux qui nient le magnétisme : « Bien que vos observations ne vous aient pas paru concluantes, vous n'êtes pas pour cela fondés à affirmer d'une manière aussi tranchante que le magnétisme n'est qu'une chimère. Considérez le nombre incalculable d'individus qui se sont soumis à la magnétisation ou qui s'y soumettent journellement, et qui attestent de la manière la plus formelle les impressions qu'ils ont éprouvées, les phénomènes variés et remarquables qui se sont passés chez eux,
et surtout les guérisons dont ils sont redevables au magnétisme : il est impossible que ces individus soient tous des imposteurs, ils ne peuvent davantage être tous des hallucinés qui se seraient abusés grossièrement sur ce qu'ils ont ressenti ; les cures obtenues ne peuvent être toutes attribuées à une coïncidence fortuite; des faits si nombreux, renouvelés journellement, ont une autorité qu'on ne peut récuser; la force qui les produit est donc bien réelle et mérite d'être sérieusement étudiée. C'est donc trahir la cause de la science et de la vérité que de se borner à une dédaigneuse dénégation, quand la nature nous offre une puissance qui nousmeLtra peut-être à même de faire un bien immense. »
A quoi tient l'incertitude qui règne encore sur le magnétisme, et quels peuvent être les moyens de la faire cesser?... Nous pensons que la question a été mal posée et qu'on a eu le tort de rendre le magnétisme solidaire des doctrines plus ou moins hasardeuses à l'aide desquelles on a cherché à expliquer son action. En faisant cette distinction indispensable, il sera certainement beaucoup plus facile de s'entendre. On commencera par constater les faits en procédant comme dans toutes les sciences d'observation ; et à cet égard, ilestimpossible que les hommes de bon sens soient longtemps en désaccord. Quand ensuite on cherchera les explications, comme on ne s'appuiera que sur des faits bien établis, on pourra espérer de parvenir à constituer une science positive, et l'on évitera les rêveries, les aberrations où sont tombés la plupart des prôneurs du magnétisme.
En suivant cette marche, peut-être parviendra-t-on à faire cesser le malentendu, à opérer une réconciliation et à formuler certains points de doctrine consacrés désormais par une certitude scientifique.
On doit se demander d'abord ce que c'est que le magnétisme animal. Du temps de Mesmer, on commençait par affirmer un système fort compliqué où un fluide hypothétique
jouait un grand rôle , et l'on donnait le nom de magnétisme à l'ensemble des faits que l'on considérait comme la mise en action du système, comme le résultat des mouvements du fluide. Ce procédé n'était pas logique : il fallait d'abord déterminer quels faits le magnétisme pourrait revendiquer. La plupart des auteurs qui ont écrit sur le magnétisme, ou se sont abstenus de le définir, ou en ont donné des définitions qui ne précisaient rien et ne servaient qu'à jeter, dès le début, de l'obscurité sur ce qu'il s'agissait d'éclaircir. Nous citerons comme exemple celles de deux écrivains contemporains.
M. Delaage, dont les ouvrages empreints de mysticisme ont joui d'une grande vogue dans le monde magnétique, définit le magnétisme : « Une émanation de nous-mêmes dirigée par la volonté. » Il s'ensuivrait que quand nous dirigeons vers un but quelconque, soit de la salive, soit de la sueur ou autre excrétion, soit notre souffle ou la chaleur de notre corps, nous faisons du magnétisme. Evidemment de tels actes ne rentrent pas dans la classe de ceux que tout le monde regarde comme magnétiques.
D'après M. Paul Auguez, le magnétisme esU une manifestation passagère de la domination originelle de l'homme sur la matière, un retour d'un instant àla royauté adamique du passé, un avant-goût de la royauté chrétienne de l'avenir (Les élus de l'avenir). » Cette définition a d'abord le tort de s'appuyer sur une assertion complètement dénuée de preuve, savoir que l'homme primitif (de la période édénique) possédait un pouvoir qui lui a été enlevé après sa chute, et exerçait un empire considérable sur la matière. Quand il s'agit de science, on ne peut prendre pour base des mythes religieux dont la signification est enveloppée de nuages ; et même les livres sacrés dont on invoque ici l'autorité, n'attribuent à l'homme primitif que le bonheur de l'ignorance, mais nullement le règne sur la création, non plus que des facultés supérieures qui lui
10 DU MAGNÉTISMK.
auraient été enlevées lors de sa chute. Mais, sans avoir à discuter sur l'état de l'humanité antérieurement à l'épb'quë historique, il nous suffit d'objecter à l'auteur qu'il fait consister la puissance magnétique dans la domination de l'homme sur la matière. Cette domination appartient à l'homme, elle s'est accrue en proportion des progrès de la science et de l'industrie, et elle a pris depuis un demi-siècle d'immenses développements ; elle s'est traduite notamment parla vapeur, par la télégraphie électrique et par tant de magnifiques découvertes qui font la gloire de l'esprit humain. Mais tout cela n'a aucun rapport avec le magnétisme, tel que tout le monde l'entend, y compris M. Paul Auguez (1).
Nous ne pousserons pas plus loin l'énumération des définitions inacceptables, et nous proposerons celle-ci qui nous paraît donner une idée exacte de l'objet à définir : « Le magnétisme est la science qui traite de l'action que l'homme exerce sur ses semblables, et plus généralement de l'action qu'exerce un être vivant sur d'autres êtres, sans l'emploi des moyens ordinaires de relation. »
Chaque fois que l'on agira sur un individu en frappant l'un de ses sens, ce ne sera pas du magnétisme. On pourrait objecter que les magnétiseurs emploient, ou le contact, ou au moins des gestes visibles pour le sujet, et que l'action produite n'en est pas moins réputée magnétique, bien qu'elle ait été accompagnée d'impressions sur les organes. Mais nous ferons remarquer que, d'après eux, celui qui agit sans con-
(1) Voici quelques autres définitions :
« Le magnétisme, suivant Deleuze, est la faculté qu'a l'homme d'exercer sur ses semblables une influence salutaire en dirigeant sur eux, par sa volonté, le
principe qui le fait vivre. »
Suivant De Lausanne, c'est « l'action de l'intelligence sur les forces conser-
vatrices de la vie. »
Suivant M. Ricard, c'est « la manifestation de la faculté volitive que possèdent tous les êtres. » ■ .
Suivant M. Charpignon, c'est « l'ensemble des lois qui régissent le fluide
élaboré par le système nerveux des êtres (p. 32). »
tact et sans être vu de son sujet est en état de produire les mêmes résultats, et qu'en conséquence s'il emploie, ou le contact, ou le regard, ou des gestes visibles ou la parole, ce ne sont que des accessoires propres à renforcer son action, mais qui ne sont pas indispensables ; que ces accessoires ne sont pas la cause efficiente des résultats produits, qu'il faut chercher cette cause dans la personne du magnétiseur, dans la puissance propre dont il dispose et qui peut s'exercer sans aucun acte appréciable aux sens. Pour bien constater cette puissance et ne la confondre avec aucune autre, il faudra donc la rechercher surtout dans les cas où elle agit sans auxiliaire.
Pour éviter toute confusion, il faut bien distinguer le magnétisme du somnambulisme et de la lucidité. Le somnambulisme n'est qu'un des effets du magnétisme et peut exister sans lui, comme on le voit chez les somnambules naturels et chez les individus qui, par le seul effort de leur esprit et sans l'aide de magnétiseur, se mettent d'eux-mêmes dans l'état somnambulique. La lucidité ou clairvoyance peut aussi, comme le reconnaissent les magnétistes, se manifester sans le secours du magnétisme; on attribue celte faculté transcendante à des individus affectés de certaines maladies, telles que l'hystérie et la catalepsie ; à ceux qui, dans le sommeil naturel ou même à l'état de veille, arrivent spontanément ou par un effort qui leur est propre, à une sorte d'intuition anormale. L'existence du magnétisme, celle du somnambulisme, celle de la lucidité sont donc trois questions distinctes : l'une d'elles peut être résolue affirmativement ou négativement sans que cette solution s'étende aux autres.
Avant de commencer nos recherches, nous devons présenter quelques observations sur les difficultés que présente la constatation des faits magnétiques, difficultés qui expliquent jusqu'à un certain point la lenteur avec laquelle a marché la solution du problème. Dans les sciences physiques,
on prend pour sujets d'expérience des corps inertes qui se prêtent passivement à tous les essais : une expérience faite par un professeur ou un inventeur, dès qu'elle est convenablement décrite, peut se répéter à volonté et donne invariahlemenlles mômes résultats; laplupart des disciples, comptant sur cette uniformité constante, ne se donnent môme pas la peine de reproduire des faits qu'ils savent avoir eu lieu, et s'en rapportent au témoignage des maîtres contre lequel ne s'élève aucune protestation, aucune objection. Ainsi la plupart de ceux qui étudient la physique, la chimie, l'astronomie, admettent de confiance, au moins sur beaucoup de points, ce qu'enseignent les traités, et ne jugent pas nécessaire, pour former leur conviction, de refaire toutes les expériences dont ils lisent la description, et dont quelques-unes sont d'une exécution difficile et fort dispendieuse.
Les choses se passent tout autrement dans le magnétisme. On y agit sur des êtres humains, c'est-à-dire sur des êtres sensibles et intelligents ; les organisations présentent de très grandes différences, et par suite les mêmes agents y produisent des résultats très divers qui dépendent de l'âge, du sexe, du tempérament, du moral de chaque individu, ainsi que d'une foule de circonstances qu'il est impossible de distinguer ou de prévoir. Tous les sujets ne sont donc pas, à beaucoup près, également aptes à recevoir les effets magnétiques, et le même sujet n'offre pas constamment la même aptitude. Les résultats ne peuvent donc se reproduire à volonté, on ne peut les assigner d'avance à heure fixe, ni se flatter de trouver la régularité, la précision qui distinguent les expériences sur les corps inertes. Il s'ensuit que celui qui veut apprécier sainement cet ordre de faits, ne doit pas se borner à une tentative, mais qu'il doit multiplier les expériences et apporter dans ses recherches une certaine persévérance.
Ce n'est pas tout. Quand on agit sur des corps bruts, il est facile de se rendre compte des modifications qu'on leur fait
éprouver. Quand au contraire le sujet est un être humain, s'il y a des résultats dont la constatation est possible pour l'observateur, il y en a aussi (et c'est le plus grand nombre) qu'on ne peut connaître que par la déclaration du sujet qui peut tromper ou se tromper. On doit donc être en garde contre les erreurs auxquelles on serait exposé si l'on ajoutait une foi entière à ces déclarations. On doit surtout s'attacher à obtenir des faits qui ne puissent être simulés; et parmi ceux qui peuvent l'être, on doit peser scrupuleusement les chances de simulation. Enfin il faut encore distinguer le fait lui-même et la cause prétendue, et examiner avec soin si ce fait peut être attribué à l'imagination du sujet ou à une cause extérieure. Pour faire cette distinction, on est obligé d'employer de nombreuses précautions, de rendre impossible tout concert entre le magnétiseur et son sujet, et de s'assurer si ce dernier, au moment où l'on agissait sur lui, pouvait, ou non, en avoir connaissance. Pour bien diriger les expériences, il faut donc procéder avec adresse, avec sagacité, faire naître les occasions, savoir profiter de celles qui se présentent. Ces expériences demandent un certain loisir, et toutlemonde n'est pas en état de les faire.
On conçoit que des expérimentateurs prévenus contre la réalité des phénomènes et apportant des dispositions malveillantes, n'aient pas voulu s'assujettir à un pareil travail, et que, dès les premiers insuccès , ils se soient empressés de célébrer la défaite par eux désirée et attendue d'avance, d'un ordre de faits dont ils croyaient pouvoir affirmer l'impossibilité. On doit se rappeler que toute conquête de la science exige des efforts; ceux qui voudront sincèrement le triomphe de la vérité, devront se livrer, sans parti pris, à un examen patient et consciencieux : c'est ainsi qu'on parviendra enfin à trouver le mot de l'énigme.