CHAPITRE III
Il existe à Paris une société appelée Société du mesmérisme, consacrée à la propagation du magnétisme; elle était composée jusqu'à ces derniers temps (1) d'environ 150 membres, et elle se renouvelait chaque année d'à peu près un dixième. Parmi les membres anciens ou actuels, on compte des médecins, des avocats, des ingénieurs, des hommes de lettres. Tous pratiquent personnellement le magnétisme, l'ont appliqué à un nombre considérable de sujets, et déclarent avoir obtenu des effets considérables. Il est certes peu supposable que tant d'hommes qui agissent avec désintéressement et ne retirent du magnétisme aucune espèce de lucre, qui même s'imposent certains sacrifices pour le succès de la cause à laquelle ils se dévouent, que ces hommes soient tous des imposteurs ou soient dupes de grossières supercheries.
Cette société a tenu pendant quatorze ans (de 18M à 1858), deux fois par mois, des séances publiques d'expérimentation dans la vaste salle du Wauxhall, qui peut contenir environ 1000 spectateurs; ces séances attiraient une foule considérable, à tel point qu'il arrivait à chaque soirée, que beaucoup de personnes munies de billets ne pouvaient pénétrer dans la salle ou étaient obligées de rester debout à l'entrée. Voici comment on procédait à ces séances. Des commissaires parcouraient la salle en offrant des cartes aux personnes qui désiraient être magnétisées ; on les distribuait au hasard à ceux qui en demandaient, et le président avait soin d'avertir qu'elles n'étaient destinées qu'à ceux qui n'ayant pas encore été magnétisés, voulaient se rendre compte par eux-mêmes
(1) Depuis le mois d'avril 1858, les séances publiques ont été suspendues par la police, et le nombre des membres a beaucoup diminué.
de ce que c'est que le magnétisme ; on les refusait, nonseulement aux. sujets habituels, mais môme à ceux qu'on reconnaissait pour avoir été déjà magnétisés aux séances précédentes. Le nombre des cartes était de 60, divisées en deux séries. Les personnes qui en avaient pris, venaient se placer sur des divans , étaient magnétisées pendant dix minutes seulement par des membres de la société, puis, à l'appel de leur numéro elles déclaraient successivement ce qu'elles avaient éprouvé; et le président rendait compte à l'assemblée de ces déclarations. Les effets accusés étaient très variés : c'étaient tantôt une pesanteur de tête, unegrande chaleur à la face, tantôt des palpitations de cœur, un engourdissement dans quelques membres, etc. ; quelques individus étaient tombés dans un état de somnolence et étaient hors d'état d'ouvrir les yeux ou de faire mouvoir leurs membres; d'autres se trouvaient notablement soulagés de douleurs qu'ils ressentaient avant l'opération; enfin plusieurs sont arrivés au somnambulisme, ont présenté dans cet état les phénomènes les plus singuliers, ontété mis en catalepsie, ont parcouru la salle en paraissant céder à l'attraction de leur magnétiseur, n'ont conservé au réveil aucun souvenir de ce qu'ils ont éprouvé, et ontété fort étonnés quand on leur en a fait le récit. — Une dernière série était consacrée à des expériences plus suivies sur les sujets les plus sensibles.
Le nombre de personnes ainsi soumises aux expériences étant, par an, de 1k fois 60 ou de 1M0, on a, pour dix ans seulement, un total de 1M00. On faisait le relevé des personnes qui déclaraient avoir ressenti les effets du magnétisme, et de celles qui déclaraient n'avoir rien ressenti; le nombre des premières forme, en moyenne, les quatre cinquièmes du total, soit 1152 par an, et pour dix ans, 11 520.
Il y a en outre à Paris une autre société appelée Philanthropico-magnétique, qui pendant le même temps tenait des séances semblables, mais seulement une fois par mois; on
n'y magnétisait que 36 personnes par séance, ce qui, pour dix ans, forme un contingent de 4320 personnes; la moyenne des sujets sensibles étant également des quatre cinquièmes, on a ainsi un nombre de 3A56 à ajouter à celui de 11 520.
En dehors de ces deux sociétés, le nombre des personnes qui ont déclaré avoir ressenti des effets du magnétisme est énorme, et beaucoup de ces déclarations ont été rendues publiques, soit dans les journaux, soit dans les livres et brochures publiés sur le magnétisme.
Nous n'avons parlé que d'un intervalle de dix ans, parce qu'il nous offre quelques éléments de statistique. Ajoutons la quantité immense de personnes magnétisées dans tout le reste du temps qui s'est écoulé depuis Mesmer.
En dehors de Paris, dans beaucoup de villes de France, il y a une foule de personnes qui cultivent le magnétisme ; il y en a un nombre fort considérable dans d'autres pays, parmi lesquels nous citerons les îles Britanniques qui possèdent des sociétés de magnétisme et des infirmeries destinées exclusivement au traitement des maladies par le magnétisme; le nord de l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, les États-Unis. Dans ces divers pays, des hommes recommandables par leur savoir et leur caractère professent le magnétisme, travaillent à en répandre la connaissance et rappliquent au traitement des maladies 5 d'innombrables productions sont consacrées à le défendre et à le propager.
En accumulant tous ces éléments, on arrive à composer une masse formidable, et l'on voit que les gens qui, d'après leur propre expérience, rendent hommage cà l'efficacité du magnétisme, forment une armée des plus imposantes. Un tel ensemble de témoignages n'a-t-il pas une valeur décisive? Comment pourrait-on l'infirmer? Osera-t-on dire que ces individus disséminés sur tant de régions, ayant vécu à des époques différentes, appartenant à toutes les classes de la société, sont tous et sa?is exception des fourbes qui, sans
s'être entendus, auraient joué la même comédie? Une telle supposition n'est pas soutenable. Que parmi ces gens il s'en soit trouvé qui, par calcul, par connivence avec des charlatans, par désir de se donner en spectacle, ou par tout autre motif, aient simulé les effets magnétiques, aient accusé des impressions qu'ils n'éprouvaient pas : nous l'accordons, nous consentons même à faire à cet égard une large part. Mais ce que tout homme de bon sens déclarera impossible, c'est que les imposteurs soient l'unanimité, c'est que dans cette multitude innombrable il ne se soit pas trouvé une seule personne de bonne foi. Cette question doit être résolue avec les règles qui président à la formation de la certitude morale, à l'appréciation de la valeur des témoignages. Il est évident qu'une certaine quotité des témoignages dont il s'agit, doit être acceptée comme l'expression de la vérité ; et par conséquent il est établi authenliquement qu'un grand nombre de personnes soumises à l'action magnétique, en ont ressenti des effets plus ou moins considérables.
11 y a surtout une classe de témoins dont la déclaration est d'un grand poids : ce sont ceux, qui affirment avoir été guéris ou notablement soulagés. Non-seulement on ne peut supposer qu'ils en imposent en faisant de telles déclarations, mais encore ils ne peuvent s'abuser sur l'amélioration surven ue dans leur état. On a objecté qu'il était très difficile en général de déterminer la cause des modifications qui surviennent dans l'état d'un malade, que la nature suffit dans bien des cas pour guérir ; que si parfois la guérison est due aux remèdes, souvent aussi elle se fait malgré les remèdes: qu'ainsi quand bien même un malade après avoir eu recours au magnétisme, se trouverait mieux, on ne serait pas autorisé à en conclure que cette amélioration est due au magnétisme. Cette objection peut avoir de la force dans certains cas, par exemple quand il s'écoule un assez long intervalle entre le commencement du traitement magnétique et l'atténuation de
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la maladie. Mais il y a aussi des cas où l'on ne peut se méprendre sur la cause de cette atténuation, c'est quand le malade ressent du soulagement au moment même où on le magnétise, quand ces effets bienfaisants se renouvellent précisément chaque fois que là magnétisation a lieu, si surtout chaque opération est suivie d'une décroissance du mal et qu'enfin il s'ensuive sa disparition. Une coïncidence isolée entre deux faits ne prouve aucunement qu'ils soient liés par les relations de cause à effet ; mais une coïncidence constante et uniforme suffit pour établir une pareille preuve.
On a cherché à écarter le témoignage des personnes qui se disaient guéries parle magnétisme, en en citant quelquesunes qui s'étaient abusées sur le rétablissement de leur santé. Dès le temps de Mesmer, le savant Court de Gébelin a publié un écrit où il exprime, dans les termes les plus chaleureux sa reconnaissance pour le magnétisme auquel il attribuait sa guérison-, et néanmoins, nous objecte-t-on, il éprouva peu de temps après une rechute dont il mourut; aussi les satiriques antimagnétiques, plaisantant sur ce qu'ils regardaient comme un échec , disaient-ils ironiquement que tout ce qu'avait gagné le malade c'était de mourir guéri... Distinguons. Si le malade se prononce sur ce qui se passe dans son organisme et particulièrement sur la guérison des lésions intérieures, il est clair qu'il courra grand risque de se tromper, puisque même les plus habiles médecins ne connaissent pas leur propre étal. Mais s'il se borne à attester la diminution ou la cessation de ses souffrances, comme il est parfaitement compétent pour savoir ce qu'il ressent, il pourra être cru sur parole. Or, quand un homme aussi honorable que Court de Gébelin déclare qu'en proie à de violentes douleurs, il a eu recours au magnétisme, et qu'après l'emploi de ce moyen il a été affranchi de ces douleurs, sa déclaration est d'un grand poids el il n'y a aucun motif pour en suspecter la voracité. Il résulte donc de son témoignage, non pas que le magnétisme
lui a enlevé son mal, ni qu'il l'a empêché de mourir (ce dont personne n'a la prétention de nous préserver), mais qu'il y a trouvé un adoucissement à sa position et l'exemption de souffrances pendant ses derniers jours, ce qui ne laisse pas que d'avoir un certain prix, quoi qu'en puissent dire messieurs les satiriques.
Il est une application du magnétisme, qui en a manifesté hautement la puissante réalité, c'est la production de l'insensibilité sur des sujets soumis à des opérations chirurgicales. De nombreuses constatations ont été faites par des hommes d'un très grand mérite et avec tout le soin désirable. Nous allons en citer de mémorables exemples. Le célèbre chirurgien Jules Cloquet a fait l'amputation d'un sein cancéreux sur une femme plongée dans l'état magnétique, qui, pendant l'opération, n'a donné aucune marque de sensibilité, et qui, au réveil, ignorait môme ce qui s'était passé. Des opérations ont été faites par les mêmes moyens et avec le même succès à Cherbourg, en I8Z16 ; les docteurs Loysel et Gibon ont procédé en présence d'un très grand nombre de notabilités qui ont signé des procès-verbaux en règle. Des expériences dans ce genre ont été faites sur une grande échelle en iShb et 1846, "à Calcutta, par le docteur Esdaile. Cet éminent praticien, en vertu d'une autorisation spéciale du gouverneur général des Indes, a ouvert un hôpital mesmérique où, pendant un an, il a exécuté des opérations chirurgicales très variées sur plusieurs centaines d'individus amenés tous à l'état d'insensibilité par le magnétisme ; une commission officielle composée de savants et de médecins a constaté les heureux résultats obtenus, et a payé un tribut d'admiration et de reconnaissance au docteur Esdaile (1).
Certes, c'est un bienfait immense que d'affranchir de la
(1) Voyez les relations à la fin du Cours de magnétisme en 12 leçons de M. Du Potet, 1856, 3° édition, p. 563,..et l'ouvrage d'Esdaile, intitulé Mesmerism in India.
douleur les patients condamnés à subir des opérations atroces, de leur enlever, outre la souffrance physique, les émotions affreuses qui souvent aggravent l'état des malades, mettent leur vie en danger et augmentent les difficultés de l'opération. Les témoins des expériences que nous venons de relater, s'accordent à dire que la plupart des sujets n'avaient pas conscience de ce qu'on faisait sur eux, et s'entretenaient gaiement de choses indifférentes ; en un mol, l'effet ne peut se comparer qu'à celui des anesthésiques récemment découverts, l'éther et le chloroforme. Et encore l'inhalation de ces substances ne peut sans danger être prolongée au delà de quelques minutes, sept ou huit tout au plus; tandis que l'état magnétique peut sans aucun inconvénient durer beaucoup plus longtemps, et dans certaines opérations difficiles l'insensibilité a pu par ce moyen être maintenue une heure entière.
Nous demanderons à ceux qui nient le magnétisme, quels sont les habiles compères qui pourraient jouer un tel rôle pendant qu'on taille leurs membres et qu'on déchire leurs chairs. Sans doute on a vu des hommes d'une trempe héroïque, comme Mucius Scœvola, montrer une physionomie impassible au milieu des tortures physiques ; mais ces hommes d'un courage extraordinaire ne parviennent que par un effort prodigieux sur eux-mêmes à se contenir, à se composer en quelque sorte un masque pour dissimuler les»souffrances qu'ils endurent réellement. Ceux, au contraire, chez lesquels on produit l'insensibilité magnétique pour les soumettre aux opérations, sont pour la plupart des individus d'une nature molle, pusillanime, auxquels la vue seule des instruments du chirurgien arracherait des cris d'effroi, et qui sont prêts à s'évanouir à la pensée de l'opération ; de telles gens sont hors d'état de simuler l'impassibilité. Et quand même quelquesuns y seraient parvenus, on ne s'expliquerait pas comment et dans quel but tous se seraient imposé une tâche si difficile, auraient réussi à la remplir, ni surtout pourquoi ils auraient
menti en déclarant faussement qu'ils n'avaient rien ressenti. Qu'on y réfléchisse, et qu'on prononce en toute sincérité : il est impossible de ne pas reconnaître qu'une telle réunion de faits est tout ce qu'il y a de plus concluant.
Quant à ceux qui, ne tenant aucun compte des témoignages, voudront s'assurer par eux-mêmes de ce que c'est que le magnétisme, ils ont à leur disposition un moyen fort simple, c'est de se faire magnétiser et de magnétiser. Si, en subissant la magnétisation, ils éprouvent quelque modification dans leur organisme, ils en examineront l'importance, et il leur sera facile de distinguer si ce sont de ces effets fugitifs comme il peut en arriver à chaque instant, sans cause insolite, ou si au contraire ce sont des perturbations dontl'étrangelé suffît pour dénoter une action extraordinaire. Par exemple, beaucoup de personnes, dès la première magnétisation, éprouvent une occlusion invincible des paupières, quoiqu'il n'y ait pas de sommeil; elles sont même parfois contrariées de ce résultat auquel elles ne s'attendaient pas; elles font des efforts pour ouvrir les yeux et ne peuvent y parvenir : il est certain que personne, dans l'état ordinaire, n'éprouve rien de semblable. Ce fait suffira donc pour convaincre le sujet de la réalité de l'action magnétique. Bien d'autres effets seront également propres à lui donner cette conviction.
Celui qui est insensible à l'action magnétique, a la ressource de l'exercer sur autrui : qu'il fasse des essais autant que possible parmi ses parents et ses amis; sur une douzaine de personnes, il en rencontrera au moins une qui éprouvera quelques effets. Quand même ces effets seraient de nature à pouvoir être simulés, l'expérimentateur sachant à qui il a affaire, sera en état de prononcer s'il y a lieu d'ajouter foi cà la déclaration des sujets. Certes, si des personnes honorables et que vous connaissez intimement , vous déclarent qu'elles ne peuvent ouvrir les yeux ou plier le bras, ou accu-
f<? DU MAGNÉTISME.
seul tout autre résultat aussi significatif, vous accepterez leurs témoignages dont la valeur s'accroîtra en proportion du nombre, et il vous sera ainsi facile de vous convaincre.
Plusieurs adversaires du magnétisme, notamment MM. Burdin et Dubois, dans leur Histoire académique du magnétisme animal, ont prétendu qu'il fallait impitoyablement rejeter tous les faits pouvant être simulés. Cette doctrine est beaucoup trop absolue. En effet, dans les sciences d'observation et spécialement dans celles qui ont l'homme pour objet, il y a une foule de points de doctrine qui sont tenus pour parfaitement certains, bien que les faits qui leur servent de base soient simulables. Ainsi les médecins n'ont pas subi toutes les maladies connues, et pourtant ils ne font aucune difficulté de se prononcer sur les sensations qu'elles font éprouver à ceux qui en sont atteints. Il n'est pas nécessaire de s'administrer tous les poisons pour savoir ce que ressentent ceux qui en ont éprouvé l'action. Peu de personnes ont goûté l'espèce d'extase que procurent le hachisch et l'opium, et nul ne doute des effets bizarres qu'ils produisent, bien qu'ils ne nous soient attestés que par ceux qui en ont essayé. Bien des gens n'ont jamais été sur mer, et n'en croient pas moins au mal de mer. Il en est de même de phénomènes beaucoup plus rares, par exemple, du mirage auquel on est sujet en parcourant des déserts arides, de la somnolence dont sont atteints les voyageurs dans les contrées où règne un froid excessif, etc. Certainement si nous considérons isolément ceux qui nous rendent compte des sensations inconnues pour nous, qu'ils ont éprouvées dans ces divers cas, nous devons regarder comme possible que chacun d'eux nous en impose-, mais en considérant le nombre et la qualité des témoins, et en appréciant toutes les probabilités pour et contre la chance d'erreur, nous n'hésitons pas à affirmer qu'il est impossible que tous ces témoins soient autant d'imposteurs, et nous tenons pour constants les faits qu'ils nous attestent.
Eu procédant de môme à l'égard du magnétisme, on arrivera indubitablement au même résultat.
La grande objection des adversaires du magnétisme, c'est que les effets attestés par les personnes magnétisées seraient dus à l'imagination. C'est là une explication que nous allons bientôt discuter; mais constatons dès à présent que, quelle que soit la valeur de l'explication, elle laisse subsister la réalité des faits consistant dans les impressions reçues par les personnes magnétisées et dans les modifications considérables apportées à leur organisme. Ces résultats, quelle qu'en soit la cause, sont positifs, indéniables. Qu'un homme, à la vue d'un objet dégoûtant, ait été pris de nausées et de vomissements et se soit trouvé incommodé, cela nous suffira pour affirmer non-seulement la réalité de ce qu'il aura éprouvé, mais aussi la relation évidente entre ces effets et le spectacle qui les a amenés ; qu'on cherche ensuite à nous donner une explication plus ou moins plausible, qu'on fasse intervenir l'imagination, peu importe, le fait n'en subsistera pas moins. De même, ce que nous tenons à établir comme constant, c'est la réalité des effets produits par l'emploi des procédés magnétiques, et nous croyons avoir prouvé qu'aucun doute ne peut subsister à ce sujet.