ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
Les beaux jours de l'Opéra sont déjà loin de nous ; il faut , pour les retrouver , faire remonter ses souvenirs
(7 ) à Trajan i aux Bardes , à la Vestale , qui furent les derniers accens de la Polymnie française. Depuis la direction du violon Viotti , jusques à celle de M. Lubbert ,. les choses ont toujours été de mal en pis , et la ruine de ce théâtre n'a été un moment suspendue que par le succès brillant et mérité de la Muette de Portici , sur lequel semblent endormis depuis quatorze mois tous les chanteurs , les danseurs et les directeurs de ce théâtre. C'est assurément une très-belle chose que de se reposer sur ses lauriers , mais il ne faut pas changer un repos légitime en un engourdissement perpétuel. Si je suis bien informé, on reste quelquefois quinze jours de suite sans faire une seule répétition à l'Opéra , soit de la danse , soit du chant ; c'est ce qui explique la lenteur avec laquelle on s'occupe de Guillaume Tell. Au reste, tout le travail administratif de la direction se borne à savoir ce qu'il faut , à la fin de chaque mois , ajouter aux recettes pour couvrir la dépense 5 c'est le résultat de cette opération , revêtu du visa de M. Duplantys, qu'on adresse au trésorier de la liste civile, qui fait honneur à cet envoi en belles et bonnes pièces de cinq francs bien cordonnées : et voilà ce qui s'appelle administrer l'Opéra. Peu de personnes savent ce que coûte l'Opéra ; ceux qui le dirigent ne le savent peut-être pas eux-mêmes -r car ils se donneraient sans doute plus de peine pour en diminuer les charges. Eh bien ! il ne sera pas difficile de le leur faire connaître. L'Opéra a fait l'année dernière , de janvier à janvier , 544?972 ^r*' ^ a fauu 1 ^e l'aveu de M. le chargé , pour couvrir la dépense , 85o,ooo fr., sans compter ce que nous ne savons pas ; ce qui produit , par une simple addition , 1,394,972 fr. L'Opéra donne à-peu-près cent cinquante représenta-
(8) lions par an , donc, les frais de chaque représentation sont de g,3oo fr., environ. On se demandera peut-être d'où viennent des frais aussi énormes 5 d'abord, de l'augmentation extravagante des appointemens : il y a vingt ans que les premiers sujets de l'Opéra ne recevaient que dix à douze mille francs ; madame Brancliu , Lays , Nourrit et Dérivis étaient payés ce prix-là. Aujourd'hui , les appointemens sont portés à trente mille francs. L'exigence des goziers italiens est passée de Favart à l'Opéra avec les Cinti , les Mori , les Marafïa , et tant d'autres , qui n'attendent que le moment de baragouiner tant bien que mal le français , pour venir prendre la place de Dabadie , de sa femme , d'Adolphe Nourrit et de Lafont. Alors nous verrons Armide jouée par une Napolitaine , Licinius par un Florentin , la V^estale par une Anglaise , et Amazillr par une Allemande. C'est par ces moyens que notre Opéra acquerra une réputation européenne.
L'excessive cherté des appointemens n'est pas cependant la principale cause des déficits de l'Opéra \ l'étatmajor des sinécuristes de ce théâtre, coûte à lui seul plus qu'une troupe ordinaire de bons acteurs , si l'on ajoute une foule d'abus incrustés dans cette vieille machine, depuis le cabinet du directeur jusques à la loge des comparses, on concevra les déficits de l'Opéra \ mais l'énumération de ces abus serait trop longue; elle dépasserait les bornes que je veux donner à cette brochure : un autre motif m'empêche de les faire connaître , c'est le secret de ceux qui prendront avant peu l'Opéra à l'entreprise , et qui sans rien lui faire perde de son ancienne splendeur, l'administreront avec une subvention moindre de moitié , et gagneront encore cent mille francs.
(9) Aujourd'hui que les déficits de l'Opéra sélèvent à près de 900,000 francs par an, on rirait de pitié si l'on parlait du premier déficit qui eut lieu sous l'administration de Guyonnet et qui était de 4oo,ooo fr., en trois ans et demi ; mais à cette époque la troupe de l'opéra ne coûtait que 27,900 francs, le ballet i3,8oo francs, et l'orchestre 20, 1 5o francs, et cependant le pauvre Guyonnet en mourut de chagrin.