COMEDIE FRANÇAISE
Ce théâtre est encore dans un état plus déplorable que l'Opéra. Si non sous le rapport financier , du moins sous le rapport de l'art. L'édifice élevé par Molière est envahi de tous côtés par les parodistes de Shakespeare et de Schiller, c'est aujourd'hui le bedlam de la littérature dramatique , tous les cauchemars romantiques semblent s'y être donné rendez-vous ; il y a place pour les pièces de tous les théâtres de l'Europe , excepté pour celles de Molière, de Racine, de Corneille et de leurs imitateurs. Enfin notre tragédie et notre comédie , semblent avoir disparu à travers les brouillards de l'Ecosse , et la poussière du moyen âge .
Personne ne contestera que la réforme de notre scène et ne fut réclamée par les gens du goût le plus pur le plus dificile 5 tous l'appelaient de leurs vœux -, notre époque même n'a pas le droit de s'en faire honneur, car Corneille la faisait présager r lorsqu'il disait dans l'examen de Nicomède : « Après avoir fait réciter quarante mille vers sur le théâtre , il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau , sans s'écarter un peu du grand chemin et se mettre au hasard de
( io ) s'égarer.)) Voltaire était entré dans cette roule indiquée par Corneille, mais ni Corneille ni Voltaire, n'avaient pré\u la ruine du Théâtre Français. Ce rajeunissement de notre scène tel que Ta conçu notre jeune littérature , ressemble un peu trop au rajeunissement du vieux Pélias : c'était une expérience utile à faire, mais elle a été tentée avec tant d'audace et de brutalité , que le malade est resté dans l'opération 5 elle a été si maladroitement faite, que la Comédie Française a disparu et qu'il ne nous reste plus qu'un nouveau théâtre de mélodrame , plus nouveau que tous les autres , puis qu'il y manque des acteurs pour jouer ce genre , et un public pour le comprendre.
On ne manquera pas de me dire que le public repousse le classique , et que les auteurs même ont renoncé à ce genre. Ces allégations ne sont pas absolument vraies ; donnez au public des pièces comme le Philinte de Molière, le Vieux Célibataire, les Deux Gendres, V Ecole des Vieillards , la Fille d? Honneur , et le public les applaudira beaucoup plus , que toutes les turpitudes romantiques dont on l'abreuve 5 et comme le public les applaudira , il se trouvera des auteurs qui suivront cette route. M. Scribe renoncera a faire des Valérie , et prouvera qu'il peut faire encore mieux que le Mariage d'Argent *, M. Casimir Lavigne oubliera qu'il a fait Aurélie et se ressouviendra qu'il a fait les Comédiens . M. Dela ville a peut-être en portefeuille une comédie qui vaut encore mieux que le Folliculaire. Le spirituel auteur du Jeune Mari et des Trois Quartiers , passera de la comédie de genre à la comédie de caractère. A coup sur les auteurs ne manqueront pas quand le théâtre Français leurs sera rendu ^ et l'auteur très-distingué de Luxe et
Indigence et de V Homme Habile n'ira plus s'exiler dans la Thébaïde de l'Odéon.
Je sais bien que la Comédie Française expiera pendant; long- temps, les saturnales auxquelles elle se livre depuis quatre ou cinq ans ; il faudra une longue et sévère quarantaine , pour laisser aux exhalaisons du romantisme , le temps de se dissiper, et c'est l'arme que les partisans de de ce genre employer ont avec plus de succès contre moi, quand ils me répondront que le classique tout admirable qu'il est, est joué devant les banquettes. 11 est évident qu'un public dont le goût est gâté par les extravagances de la nouvelle école ne peut plus se plaire aux peintures vraies de nos ridicules et de nos travers , et perd insensiblement le sentiment du naturel et du beau, mais il ne m est pas démontré qu'on ne puisse pas l'y ramener-, que M. le vicomte de la Rochefoucauld employé à encourager la bonne "école , l'argent qu'il a dépensé pour faire prospérer la mauvaise et je lui réponds que dans quelques années la Comédie Française aura recouvré son ancienne splendeur.
Les écarts et les égaremens de ce théâtre ont porté un coup mortel à l'ai t dramatique en Fiance ; en parlant des théâtres de province , je prouverai ce que j'avance. La Comédie Française enverra les funestes conséquences avant peu de temps, quand elle ne trouvera plus moyen de se recruter : nous sommes bien loin de ce temps où les Romainville , les Martelly et les Granger , malgré leur talent n'étaient pas jugés dignes de faire partie des sociétaires. La comédie était alors dans tout son éclat , et la province était remplie de comédiens remarquables dans chaque emploi. Aujourd'hui on aurait de la peine à former dans toute- la France une bonne troupe com-
plettc de haute comédie et de tragédie ; eh revanche, on trouve un grand nombre de comédiens qui peuvent jouer le Bourreau d'Amsterdam, L'auberge des Adrets, Louis XI et V Espion.
Je le demanderai à M. le vicomte de laPtochefoucauld, et à MM. les Comédiens Français eux-mêmes ; que deviendra la Comédie Française après la retraite de Mademoiselle Mars, de Michelot, de Firmin et d'Armand ? Je ne veux blesser l' amour-propre de personne; mais franchement peut-on m' assurer qu'il y aura encore un Théâtre Français dans quatre ans-? je connais le personnel des acteurs de Paris et des départemens et je puis répondre hardiment que non.
THÉÂTRE DE l' OPÉRA-COMIQUE.
Pendant le cours de ses vicissitudes, le théâtre de T Opéra-Comique a été plus à plaindre qu'à blâmer ; iï a lutté avec courage contre les chances de mauvaise fortune qu'il a subies ; et si son état présent est encore loin de la prospérité qu'il est en droit d'attendre de ses efforts à venir , du moins il lui reste pour consolation de ne s'être jamais écarté de son genre , et d'avoir toujours offert aux compositeurs français un azyle qu'on leur a refusé long-temps à l'Académie royale de musique.
Depuis quinze ans , des déficits dont les causes sont plus aisées à deviner qu'à expliquer , ont mis la société en péril ; mais la liste civile , dont la complaisance est inépuisable , est toujours arrivée à point pour, éviter un éclat fâcheux. M. le duc d'Aumont , sous le patronnage duquel Feydeau se trouvait placé , avait pris l'habitude de considérer les comédiens de ce théâtre comme ses su-
jets , et se croyait obligé de les traiter en bon prince ; il rendait de petites ordonnances dont le protocole était : Nous, duc d'Aumont , pair de France, premier gentilhomme de la chambre du roi , etc., etc.$ il s'en suivait une petite charte dramatique ; au prix de quelques concessions , toutes les dettes étaient payées , les anciens comptes étaient appurés, et la société recommençait sur nouveaux frais. Cependant , en dernière analyse , il est résulté un déficit de quelques centaines de mille francs qui a brouillé les cliens et le patron , et la société a été dissoute. Je ne remonterai pas à la série d'événemens qui ont fait remplacer M. Duverger , l'un de nos plus habiles administrateurs dramatiques , par M. Guilbert de Pixerécourt , celui-ci par M. Bernard , M. Bernard par M. de Gimel, et ce dernier par M. Ducis; tout cela sans doute a été fait pour courir après un mieux que je doute qu'on soit parvenu à atteindre , parce qu'il n'y a pas de mieux possible en administration théâtrale, quand celui qui arrive est obligé de prendre toutes les charges de ceux qui l'ont précédé , et d'hériter de toutes les fautes qui ont été faites.
Pour faciliter à M. Ducis la régénération de l' Opéra- Comique , il fallait lui en donner le privilège vierge , ne pas le grever de toutes les dettes de l'ancienne société , et obtenir que la complaisante liste civile payât encore une dernière fois cet arriéré -, de cette manière , l'allure du nouveau directeur n'était pas gênée , sa marche n'était pas entravée , il était maître de la composition de sa nouvelle troupe , et n'avait plus à redouter les procès que lui suscitent chaque jour cette foule d'acteurs engagés par douzaines par l'ancienne administration.
M. Ducis va entrer en possession de la nouvelle salle , traînant après lui un ancien arriéré de 5oo mille fr. et un loyer de i5o mille fr. Je ne pense pas qu'il y ait à Paris , un théâtre qui puisse trouver une pareille somme sur ses bénéfices. Pour lutter contre cette position , ce ne sont pas des succès comme la Fiancée , qu'il lui faut ; il lui faut pendant cinq ans deux Dames Blanches par an -, c'est de grand cœur ce que je lui souhaite.
Si ce théâtre a de grands obstacles à surmonter , il a aussi de grands élémens de succès. Ii opéra-comique est, après le mélodrame , le genre le plus généralement goûté. Ce genre , dont Voltaire avait peine à s'expliquer l'existence, et qui à la vérité n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis , est aujourd'hui un genre national -, ce n'est plus que là qu'on retrouve le caractère de notre école française avec tous les agrémens qu'il était permis d'emprunter à l'école italienne. La troupe est une des meilleures et des plus complètes de Paris ; elle est bien montée en femmes , plus encore en chanteuses qu'en actrices -, quelques emplois d'hommes laissent à désirer, mais la province est si riche dans ce genre , que rien ne serait plus aisé que de la compléter , et même avec un luxe d'acteurs tel qu'on n'aurait pas vu depuis vingt ans Une pareille réunion. Mais cela ne suffit pas ; une bonne troupe est beaucoup sans doute 5 mais dans un théâtre où l'on ne va pas absolument pour voir les acteurs , il faut des succès de pièces , et surtout de pièces en trois actes 5 car nous ne pouvons nous dissimuler que nous n'en sommes plus au temps où l'on faisait courir tout Paris avec le Prisonnier , Maison à vendre , ou Adolphe et Clara.
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THÉÂTRE ROYAL DE LODÉOtf.
Ce théâtre ressemble à ces hoberaux besoigneux qui laissaient tomber en ruines les tourelles et les donjons crénelés de leur vieux manoir , pour conserver la noblesse de leur origine , et qui auraient pu vivre trèsnoblement en convertissant en une bonne et riche ferme leur antique demeure féodale. S'il est démontré , comme on s'obstine à le prouver, qu'il faille un théâtre dans le faubourg Saint-Germain \ s'il est vrai , comme le dit M. le chargé , que V autorité municipale soit souvent intervenue pour en solliciter la conservation. alors il faut prendre les mesures convenables pour le conserver , et ne pas le grever d'un privilège qui porte avec lui tous les germes de sa destruction.. L'Odéon , rebâti pour la seconde fois sur l'emplacement de l'ancienne Comédie Française, a toujours le sot orgueil de se croire un second Théâtre-Français , quand il est même douteux qu'il en existe encore un premier. Il a participé de l'espèce d'outre-cuidance de la société de la rue de Richelieu , et s'est placé dans un rang bâtard qui le rend trop roturier pour la noblesse et trop aristocratique pour la bourgeoisie , situation fausse et dangereuse qui le prive des grandes places et ne lui donne pas les petites.
L'Odéon périt sous le poids de sa dignité. Sa salle , qui est sous la dépendance de la Chambre des Pairs, lui donne une importance qui nuit à ses intérêts ; le patronage du grand-référendaire , le protectorat du noble vicomte , le suisse avec le baudrier et la livrée du roi , sont sans doute des choses fort honorables , mais qui ne
( >6) contribuent eu rien à la recette , et qui obligent à un décorum désastreux. 11 s'en suit que tous les directeurs, les uns après les autres , viennent s'y ruiner ; que celui qui sort lègue ses dettes à celui qui entre-, que le dernier venu est toujours le plus embarrassé. S'il faut en croire M. Sauvage, les dettes de l'Odéon s'élevaient, à la mort de Frédéric du Petit-Méré , à la somme de 5o5,ooo fr. La direction de M. Sauvage ne les a pas diminuées , puisqu'elles ont en outre dévoré sa fortune patrimoniale; et je ne pense pas que la direction de M. Lemetheyer ait amélioré la position : alors où en sera son successeur, avec les charges des quatre directions précédentes ? Et pour peu qu'on tienne à conserver encore TOdéon au nombre des théâtres royaux pendant quelques années , sa dette s'élèvera aussi haut que celle d'Haïti, ou que les emprunts du roi Ferdinand. %
Que par un moyen quelconque , que je pourrais mais que je ne veux pas indiquer on déblaye les avenues de l'Odéon, que le directeur ne soit plus obligé de s'occuper d'affaires contentieuses , quand les affaires de son théâtre demandent tout son temps ; qu'on lui accorde un nouveau privilège qui lui laisse la faculté de jouer tous les genres avec la latitude dont jouissent les théâtres de province, et l'on parviendra à faire de l'Odéon une entreprise utile pour le quartier et avantageuse pour l'entrepreneur ; mais si l'on s'obstine à lui laisser pour toute existence les chefs-d'œuvre de la scène et qu'on le berce de la sotte idée de devenir un second Théâtre Français , on y consommera la ruine de tous ceux qui viendront se laisser prendre à ce leurre. On dit depuis long- temps qu'une actrice justement célèbre convoite cette entreprise et qu'elle y arrive avec une garantie
( *7 ) die 5oo mille francs, pour y jouer Sémiramis , Rodogune et Jeanne-à'Arc. Je puis lui prédire d'avance que tous les refaits de la rouge et noire, ne suffiraient pas pour couvrir les pertes qu'elle fera avec ce système d'administration , et que la tragédie de la rue de Richelieu que Talma a enterrée avec lui au Père-Lachaise , n'ira pas ressusciter de long-temps dans la rue de Vaugirard.