‹ Du marasme dramatique, en 1829Chapitre 6 sur 12 · THÉA.TRE ROYAL ITALIEN · texte numérisé non relu

THÉA.TRE ROYAL ITALIEN

Ce théâtre qui est pour nous sans aucune importance sous le rapport de l'art dramatique , est cependant une des causes principales du mauvais succès de nos entreprises théâtrales et de la décadence de notre première scène lyrique, qu'il a pervertie en substituant l'école italienne à l'école française , les roulades à l'expression et les libretti auxpoëmes. Peu d'établissemens de ce genre, ont coûté aussi cher au Roi, que l'entretien de quelques chanteurs italiens dont le mérite n'a jamais été apprécié que par une centaine de monomanes ultramontains , qui viennent par entêtement exhaler sur les banquettes de Favart, des bravi, des brava et des bravo, avec des roulemens d'yeux et des contorsions de membres , qui les font passer aux yeux des gens raisonnables pour de véritables convulsionnaires.

Des millions ont été dépensés depuis dix ans pour faire arriver à Pari» tous les gosiers les plus renommés de T Italie , et il n'est pas un faiseur de roulades , de points d'orgue et de fioriture , depuis le revers des Alpes , jusqu'à l'extrémité des Calabres , qui n'ait trouvé ici des appointemens et des gratifications dix fois au-delà de ce qu'il aurait jamais pu espérer dans son pays. Qu'est-il

( '8 ) résulté de celte générosité ex tra va gante , c'est que le traitement des chanteurs italiens a servi de prétexte à l'ambition des chanteurs français 5 que le personnel des troupes a triplé de dépense depuis quelques années et que les ressources des théâtres ont diminué ainsi que je le prouverai bientôt (a).

La Maison du Roi, sentant trop tard de quel poids était l'entreprise d'un théâtre établi sur de pareilles bases , a du moins eu la sage prévoyance de s'en débarrasser au moyen d'une subvention et en a chargé M. Laurent, qui a cru gagner, là ou la liste civile avait perdu et s'est trouvé chargé de tout le poids de la munilicence de M. le vicomte de La Rochefoucauld. Sur le budjet du théâtre Italien , on a vu figurer des appointemens de 35 mille fr. pour Mlle Sontag, de 36 mille fr. pour Mlle Blasis, de t\i mille fr. pour Mad. Pisaroni et de 7 5 mille fr. pour Mad. Malibran; le dédit seul qu'il a fallu payer pour dégager Donzelli , a coûté 5o mille francs 5 comme dit Bazile : qui diable y résisterait ?

Le privilège d'un théâtre Anglais était un dédommagement offert au directeur de l'opéra Italien 5 j'ai toujours été convaincu qu'il y avait un grand succès à obtenir dans une entreprise de ce genre ; et le premier, j'en ai fait sentir les avantages , mais il ne fallait pas la tenter d'une manière incomplette , il fallait le^théâtre Anglais avec toutes ses conséquences , la pompe de son spectacle, le luxe de ses costumes et de ses décorations , il fallait nous donner les grands ouvrages de Shakespeare comme on les joues à Drury-Lane,ou à Goven- Garden, il fallait les accompagner ou d'une farce , ou d'un petit opéra , ou d'une pantomime à grand spectacle 5 voilà ce qui aurait

( *9) fait courir et ce qui aurait assuré la fortune de M. Laurent, au lieu de cela qu'avons-nous eu? Des pièces dénuées de mise en scène , Richard III tenant sa cour dans le palais d'Othello , Jane Shore , venant mourir sur une place publique de Rome , Shilock plaidant sa cause dans la chambre à coucher de Juliette, et sans les talens vraiment étonnans de Miss Smithson, de Ch. Kemble, de Macready et de Kean, le théâtre Anglais n'aurait pas eu six semaines d'existence à Paris. C'est encore une entreprise neuve à faire et peut-être la seule de ce genre qui offre d'immenses chances de succès (b).

Il est bien prouvé aujourd'hui que le théâtre Italien, tel qu'il est organisé et avec les dépenses qu'il exige , ne peut pas se soutenir à Paris plus qu'il ne peut se soutenir à Londres $ l'insatiable ambition des chanteurs de cette nation , ruinera tous les directeurs présens et futurs qui voudront essayer de la satisfaire. L'année dernière les dépenses du théâtre de l'Opéra à Londres se sont élevées pendant la saison des six mois à 39,700 guinées , bien près d'un million argent de France. Quelles sont les recettesqui en 8 o représentations environ, peuvent couvrir de pareilles dépenses? Aussi M. Ebers, après 7 années de direction et de sacrifices immenses , a fini par y renoncer , et tous les directeurs prendront ce parti jusqu'à, ce qu'une prima dona veuille se contenter du traitement de deux lieutenants-généraux (c).

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