‹ Du marasme dramatique, en 1829Chapitre 8 sur 12 · THÉÂTRES DE PROVINCE · texte numérisé non relu

THÉÂTRES DE PROVINCE

C'est surtout dans la plupart des théâtres de province, que le marasme et la misère se présentent sous l'aspect le plus affligeant -, si Ton excepte Rouen et Lyon, quelques villes du second ordre et une ou deux troupes d'arrondissement , tous les autres théâtres sont aux abois.

Rouen est la seule ville de France où l'amour de l'art dramatique se soit conservé *, les compatriotes de Corneille tiennent à honneur la prospérité de leur théâtre \ et si leur sévérité est souvent poussée à l'excès , si leur goût est quelquefois capricieux , du moins ils font preuve d'un grand respect pour les chefs-d'œuvre de notre scène comique et lyrique , et ils exigent impérieusement que les pièces de Molière , de Regnard , de Destouches , de Dancourt , et les partitions de Qrétrj , de Dalayrac , de Méhul et de Monsigny occupent une large place dans le répertoire de Tannée. Tous les directeurs de Rouen s'y sont enrichis , parce que le public aime et encourage le spectacle -, les autorités y attachent une grande importance , et l'action qu'elles exercent sur la composition de la troupe et sur

Je mode de gestion du directeur est déjà une garantie du succès. Si les grandes villes de France avaient conservé pour les jeux de la scène le même goût que les Rouennais, Fart dramatique ne serait pas tombé au degré d'avilissement où il se trouve.

Les causes de la prospérité du théâtre de Lyon ne sont pas les mêmes que celles du théâtre de Rouen ; elles tiennent sans doute beaucoup à l'habileté et à la bonne conduite du directeur -, mais les principales doivent être attribuées à des circonstances locales qui ne peuvent plus se reproduire.

Bordeaux et Marseille luttent encore , comme tant d'autres villes , contre l'indifférence du public , et se débattent sous le poids énorme des charges de leurs budjets. Ici, comme à Paris et comme dans toute la France, nous retrouvons pour cause première de la gêne des administrations dramatiques, l'excessive cherté du personnel des troupes , qui absorbe plus des troisquarts de la recette ; à Bordeaux , les appointemens des acteurs des trois théâtres s'élèvent à plus de $00 mille irancs , et la grande troupe n'est pas complète.

A Marseille , depuis dix ans , aucun directeur n'a pu tenir avec une troupe complète de grand opéra , d'opéra-comique , de comédie et ballet d'action -, j'aime à croire que l'habileté et l'expérience de M. Bernard lutteront avec avantage contre le soleil de la Provence , les missionnaires et les congrégations de pénitens de toutes les couleurs.

La comédie proprement dite est presque perdue en France ; elle est débordée par l'opéra-comique , et ce qui prouve le degré de mépris où elle est tombée , c'est qu'on formerait aisément une troupe complète de co-

médie avec les appointemens qu'on donne à deux premiers emplois d'opéra-comique. Aussi , le peu de comédiens qui reste encore s' empresse- t-il d'abandonner un genre que l'on semble prendre à tâche de décourager , et quitte bien vite la casaque de Mascarille , le manteau d'Orgon ou l'habit brodé d'Alceste , pour aller tenir un petit coin dans un sextuor ou dans un finale.

Cette rage d'opéra-comique se soutiendra-t-elle ? J'en doute ; d'abord parce que le public de province est aussi fantasque qu'exigeant , et qu'il consomme en trois mois plus de nouveautés que tous les théâtres de Paris n'en fournissent en deux ans. Que nous restera- t-il, quand cette vogue de roulades et de points d'orgue sera passée ? Des chanteurs sans emploi et pas un comédien; des premières chanteuses qui ne savent pas dire trois lignes de prose , et des premières hautes-contre qui perdent la tête quand elles n'ont plus sous le nez l'archet du maître de musique.

Il y a en France des villes de troisième et de quatrième ordre , villes populeuses et où se trouvent en grand nombre des gens de goût et de bonne compagnie ; ces villes , qui ne peuvent pas avoir des troupes sédentaires , reçoivent trois ou quatre fois par an des troupes d'arrondissement et des troupes ambulantes ; je me suis convaincu qu'elles n'avaient pas vu depuis dix ans sur leurs affiches une seule comédie du grand trottoir j mais , en revanche , on leur met au courant du répertoire V Homme Automate , l'Ours et le Pacha , Desrues , le Forçat Libéré , Croquemitaine , et une foule d'autres chefs-d'œuvre du même genre qui font le plus grand honneur à notre littérature dramatique.

La base fondamentale du théâtre est la comédie , tous

(26) les autres genres ne doivent être qu'accessoires -, tant qu'on laissera envahir la scène par l'opéra-comique , le vaudeville et le mélodrame , on n'aura rien fait pour l'intérêt de l'art ; il y a quarante ou cinquante ans , quand le théâtre était florissant , une ville d'ordre n'admettait à son répertoire, l'opéra-comique que comme accessoire et en dessous d'un grand ouvrage comique ou tragique ; se serait-on permis d'y admettre les parades de la foire ou les farces de Nicolct ou d'Audinot ? Mais alors la province était fertile en sujets d'un grand mérite ; quand Préville , Mole ou mademoiselle Contât allaient en représentation , ils trouvaient dans toutes les villes leur répertoire monté et joué par emplois et avec les traditions aussi fidèlement conservées qu'à la Comédie Française : aujourd'hui , quand mademoiselle Mars va en congé , on est obligé de faire apprendre trois ou quatre rôles pour mettre au répertoire des pièces telles que Tartuffe , le Misantrope ou les Fausses Confidences ; il faut travestir tout d'un coup le Colin en Damis, le Philippe en Cléanthe, et la seconde bassetaille en Comte ; heureux encore quand , pour vous tirer d'embarras , la duègne a joué autrefois les soubrettes et le Laruette les premiers comiques et qu'ils veulent bien par complaisance jouer Dorine et Dubois, en ayant grand soin de dire au directeur que : c'est bon une fois , sans cependant tirer à conséquence.

Si des villes d'ordre nous passons aux troupes d'arrondissement et aux troupes ambulantes , c'est là que d'autres misères et d'autres tribulations nous attendent ; c'est là qu'on retrouve encore dans toute leur vérité les scènes grotesques du R.oman Comique, moins l'esprit et les saillies de Scarron. Il est difficile de se faire une idée

de ce que peut être un mélodrame et même une pièce de M. Scribe jouée à Yerdun , à Saumur , à Blois ou à Epernay ; on ne conçoit pas que les tréteaux de Tabarin aient jamais pu être au-dessous de pareilles turlupinades. On n'est frappé que d'une eliose , c'est de l'harmonie qui règne entre l'orchestre , l'éclairage , les acteurs , les costumes et les décorations ; ce qu'il y a de certain , c'est que les uns ne se font pas valoir aux dépens des autres : dans la plupart des villes de province , l'état de la comédie n'est que pénible , ici il commence à devenir hideux.

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