‹ Du marasme dramatique, en 1829Chapitre 9 sur 12 · DES CAUSES DE LA DÉCADENCE DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE LA DÉCADENCE DU THÉÂTRE

EIC FRAJÏCE.

S'il est démontré que le goût du théâtre se perd en France , on peut se demander si c'est la faute des théâtres ou la faute du public ? Le dégoût est- il la suite de la décadence de l'art , ou cette décadence est-elle le résultat du dégoût ? Voilà les questions qu'il faut résoudre et dont la solution n'est pas facile. Il est assez embarrassant de décider quel est le principe qui a commencé par agir ; je vais tâcher de le découvrir en examinant la question.

L'époque la plus florissante pour les théâtres depuis le commencement de la révolution , a été celle des huit années qui ont précédé la restauration; de 1806 à i8i4^ de grands succès , des succès de vogue , ont constamment enrichi tous les théâtres de Paris et presque tous

les directeurs de province. Deux causes bien certaines ont produit ces heureux effets , l'arrêté du ministre de l'intérieur de 1806 et le décret de 1807-, la source de la prospérité, des théâtres est là ; il ne faut pas là chercher ailleurs : Réduction des théâtres et classification des genres.

Avant cette époque , on comptait à Paris vingt-trois théâtres grands ou petits , ouverts tous les jours au public, et plus de cinquante spectacles de curiosités , cafés, bals, fêtes champêtres, etc., etc. Les grands théâtres étaient aux abois , et quelques-uns des petits seu^ lement faisaient fortune ; la plupart des autres se ruinaient, et les faillites s'y succédaient avec rapidité; tous les genres étaient confondus, et des Paillasses du boulevart jouaient impunément les chefs-d'œuvre de la scène française, qu'on annonçait à la porte dans une parade. Cet abus n'échappa pas à Napoléon , qui aimait les théâtres , et qui voulait tout ramener à des idées d'ordre et de convenance. Un travail fut préparé au conseild'état; on consulta des gens du métier, on s'entoura des lumières et des conseils des directeurs les plus expérimentés ; les théâtres furent réduits par les décrets de 1806 et 1807 , et les genres furent classés avec un goût et un tact admirables , et avec une sévérité qui ne livrait plus l'art au caprice des entrepreneurs et aux sottes prétentions des comédiens : ces décrets et ce règlement sont d'excellentes bases pour un code dramatique.

Cette réduction fut maintenue à peu près strictement jusques en 18 14; mais depuis cette époque, chaque ministre a doté Paris d'un nouveau théâtre ; dans ce moment , treize sont ouverts en vertu de bons privilèges qui garantissent leur existence légale au moins jusqu'en

1 8 4o. Quelques chiffres vont lions démontrer quel bien est résulté de cette augmentation de théâtres.

Il est bien prouvé , par vingt ans d'expérience , qu'il ne se dépense à Paris qu'une certaine somme d'argent pour le spectacle. Cette somme se balance toujours entre 5 et 6 millions. En prenant la moyenne de 5,5oo,oqo fr., on aura , à peu de choses près , la valeur totale des recettes annuelles des théâtres de Paris. Cette somme , partagée entre treize théâtres , ne donnera à chacun que 423,ooo fr., environ; si on ne la partage qu'entre huit, ils auront chacun 687,500 fr., en remarquant cependant que les théâtres dont les recettes dépassent cette somme enlèvent ce surplus aux théâtres qui font moins.

Si nous divisons à présent ces deux sommes par 365 représentations , pour avoir la recette journalière, nous aurons pour les treize théâtres 1,160 fr., environ par jour , et pour les huit théâtres 1,880 fr. Or il est bien démontré qu'il n'y a pas un théâtre à Paris qui n'ait plus de 1,160 fr. de frais journaliers , et qu'à l'époque où il n'y avait que huit théâtres , bien peu d'entre eux en avaient 1,880 , d'où il résulte qu'avec l'ancienne organisation , presque tous devaient faire des bénéfices considérables , et qu'avec la nouvelle , la plupart doivent être constamment en perte.

Ces calculs , je n'ai pas besoin de le faire remarquer, ne sont qu'approximatifs $ mais cependant ils peuvent donner une idée de la situation financière des théâtres. Ainsi on peut remarquer crue, si cette année, par exemple, le théâtre de Madame a élevé ses recettes, l'une dans l'autre, à plus de 1 ,900 fr. par jour, le théâtre des Nou-

(3o) veautés, en revanche, n'a pas pu faire arriver les siennes à 1,1 oo francs.

Ainsi dans la répartition des 5,838,ooo fr. , somme totale des recettes de Tannée , chaque théâtre aurait dû avoir pour sa part , si les faveurs du public avaient été également distribuées, 4^2, 3oo fr., ce qui aurait établi les recettes journalières de chacun à 1^55 fr. ; mais comme le théâtre de Madame a été plus heureux que les Nouveautés , il a enlevé à celui-ci et à quelques autres , 65o fr. de plus qu'il ne lui revenait dans la répartition générale (d).

Je viens de prouver que la multiplicité des théâtres ne leur a pas été favorable , et je vais examiner si la confusion des genres a mieux servi leurs intérêts et ceux de l'art dramatique.

Les plus sages dispositions du règlement de 1807 ont été méconnues à tel point, que le vaudeville est chanté aujourd'hui sur huit théâtres , et que le mélodrame est joué sur cinq y compris la Comédie-Française ; il n'y aura bientôt plus que les tragédies de Racine et les comédies de Molière qui ne seront plus jouées nulle part. Il y a vingt ans que chaque théâtre avait son public ou ses amateurs , ou pour mieux dire il y avait des théâtres pour tous les goûts ; l'homme qui avait pleuré la veille à Fanchon, allait le lendemain rire à Dumollet; quand l'un allait admirer les beaux vers à" Hector, ou applaudir Les Deux Gendres, l'autre allait s'amuser au Chien de Montargis, ou s'étourdir à la Bataille de Pultawa, aujourd'hui les mêmes sujets vous suivent partout-, le Solitaire de M. d'Arlincourt a figuré sur quatre théâtres à la fois , et un roman de Walter-Scott

( 3i ) a paru tour-à-tour sous les noms du Château de Kenilworth à la Porte-Saint-Martin , de Leycester à Feydeau , & Amr Robsart à l'Odéon , et à'Emiîia à la Comédie Française. Faust, Mazaniello, V Espion ont occupé tous les théâtres de Paris , et souvent le même sujet a été traité deux fois au même théâtre , où on a vu immédiatement la Princesse Aurêlie et La Duchesse et le Page. Cette monotonie de sujets , loin d'exciter la curiosité du public et de stimuler son goût, provoque au contraire la satiété \ on déserte le spectacle pour n'y pas voir toujours la même chose.

Il ne faut pas aller chercher ailleurs que dans la confusion des genres , une des principales causes de la décadence de l'art dramatique. Dès que les attributions de chaque théâtre n'ont plus été respectées , l'art a été livré à toutes les spéculations des entrepreneurs , au caprice des auteurs , et aux goûts fantasques du moment ; le mélodrame s'est emparé de tous nos théâtres, et le vaudeville lui-même a été chercher des pièces nouvelles dans le vieux répertoire du boulevart. Les succès du théâtre de Madame ont amené, par imitation, à la Comédie Française la comédie de genre , qui n'est autre chose que le vaudeville de salon sans couplets , les théâtres du boulevart ont fait un échange de sujets et de pièces avec notre première scène comique. Ainsi V^alérie qui était d'abord un petit acte pour le théâtre de Madame , est devenue une comédie en trois actes pour les Français , et en revanche , des rôles faits pour Mlle Mars ont été joués par Mme Jenny-Vertpré (1); la Porte-Saint-Martin a reçu un mélodrame composé avec un vaudeville

(1) La Folle, ouïe Testament à l'anglaise.

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des Nouveautés (i), et ce dernier théâtre, par recon» naissance , a joué une pièce refusée à la Porte-Saint- Martin (2) ; enfin nous avons vu l'Académie Royale de Musique enrichir son répertoire d'un ballet composé avec un plan avorté d'opéra-comique (3). Je n'en finirais pas si je voulais rappeler toutes les métamorphoses qu'ont subies les pièces qui ont obtenu le plus de succès depuis dix ans , ce serait véritablement l'histoire des saturnales de notre scène.

Les droits , le genre et les privilèges de chaque théâtre étaient sévèrement observés autrefois , car non seulement la censure visait la pièce sous le rapport politique et moral, mais elle en jugeait encore la convenance» Les mémoires du temps nous font connaître avec quelle difficulté le drame parvint à s'introduire à la Comédie Française , et avec quelle persévérance on combattit , pour lui en interdire l'accès •, et cependant les pièces de La Chaussée , de Saurin , de Sedaine , de Diderot et de Beaumarchais sont d'excellentes comédies en comparaison des monstruosités qu'on nous o/lre comme des chefs-d'œuvre depuis quelques années. Ce goût de la bonne comédie s'était conservé si pur, il y a encore quarante ans , que les vieux habitués de l'ancienne Comédie Française voyaient avec peine au répertoire le théâtre italien de Marivaux , et qu'un grand nombre de comédies , plus remarquables par la gaîté et les situations , que par ce qu'on appelait le ton de la Comédie Française , n'y furent admises qu'après la 1 é-

(1) La Fiancée de Lammermoor.

(a) Le Bourgmestre de Blackschwarti.

(3) La Somnambule villageoise.

( 33 ) Yolution , telles que la Femme jalouse, les Étourdis, le Tartuffe de mœurs, et un grand nombre d'autres que nous y applaudissons chaque jour.

Quelques critiques qui plaident pour la confusion des genres , ont prétendu que le ton de la Comédie-Française n'a pas toujours été aussi sévère qu'on veut le dire aujourd'hui , et ils citent pour exemple les farces de Scarron , les comédies-ballets de Molière , et quelques petites pièces de Dancourt. D'abord les comédies de Scarron ne sont plus depuis long-temps au répertoire , et n'ont guères, je crois , survécu à leur premier succès, qui remonte avant Molière ; et si on les a vues depuis à la Comédie-Française, ce n'est que pendant le carnaval. Le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire sont des comédies de caractère , les cérémonies des Marna mouchi et des médecins ne tiennent pas à l'ouvrage , et n'y ont été ajoutées par Lully que pour égayer la cour ; on ne les conserve même que dans les jours gras , comme la course des apothicaires de Pourceaugnac, la farce la plus gaie qu'on puisse voir 5 car personne n'a jamais prétendu qu'on ne dût pas rire à la Comédie-Française. Quant à la plupart des comédies de Dancourt , ce sont de petits tableaux de niceurs , pleins de 'traits d'esprit et d'observations, et qui n'ont jamais eu d'autre importance que celle qu'on accorde à ce qu'on appelé la petite pièce.

L'art dramatique tendra toujours vers sa décadence tant que les genres ne seront pas conservés. Le théâtre ne s'accommode pas plus du croisement des races que la nature } ces fusions ne servent qu'à faire perdre le type primitif et à enfanter des monstres. Si nous voulions enrichir la sculpture des ressources de la peinture , inîro-

duire la tragédie à l'opéra comique, le burlesque dans le pathétique , et l'héroïque dans la comédie , nous retomberions dans la barbarie, ou pour mieux dire nous ferions du romantisme.

Le dégoût momentané du public pour le théâtre n'est pas l'écueil le moins dangereux pour l'art dramatique. Ce dégoût tient peut-être autant à l'état de décadence de notre scène qu'à la révolution qui s'est opérée depuis quelques années dans nos mœurs. Il n'y a pas encore vingt ans qu'une première représentation était un événement dans Paris , qui occupait une partie de la population ; comme alors il ne nous était pas permis de nous mêler de nos affaires, nous nous mêlions des affaires du théâtre : aujourd'hui le moindre marchand de la rue Saint-Denis a une position sociale , une existence politique , il est électeur et juré, il ne passe plus sa vie dans son entre-sol ou dans son arrière boutique. Il reçoit chez lui une fois par semaine et va chez ses amis les autre jours , il employé l'argent qu'il consacrait au spectacle à s'abonner à un journal qui le tient au courant des discussions parlementaires et des affaires de la Grèce et du Portugal , qu'il regarde presque comme les siennes. On ne voit plus les étudians faire le siège de l'Odéon pour aller siffler Christophe Colomb , mais on les voit se presser sur le perron de la chambre des députés. Dans la classe intermédiaire les dissidences politiques , qui pendant longtemps divisèrent la société en deux opinions qui ne se rapprochaient pas, sont aujourd'hui tellement affaiblies, qu'on commence à se réunir , les liens de la société se sont resserrés et les réunions de famille ont repris toute leur intimité ; 'on n'éprouve plus le besoin d'aller au spectacle pour ne pas s'occuper de politique , ou pour

(35 ) éviter de faire connaître ses opinions. Dans la haute société, les réunions sont d'étiquette, l'ambition est de première nécessité ; et comme on ne fait pas son chemin dans le foyer de Feydeau ou au balcon des Français , on va à la cour ou dans les salons des ministres : on ne va voir une pièce que par ton et plus par goût , et lorsqu'elle a été honorée de la présence d'une Altesse royale. Parmi le peuple , le goût des cafés et des estaminets est devenu une fureur 5 depuis quinze ans ces établissemens ont décuplé de nombre dans Paris, et les charmes d'un cigarre de la Havane, d'une poule ou d'un cent de dominos font oublier les plus beaux mélodrames du boule vart.

On ne saurait croire le tort qu'a fait aux spectacles le changement qui s'est opéré dans l'heure des repas. Sans remonter avant la révolution , où les gens qui dinaient à trois heures étaient remarqués , on peut se rappeler que, sous l'empire, tout le monde dinait à cinq heures ; on pouvait , après un dîner de deux heures , arriver aux grands théâtres avant le lever du rideau ; aujourd'hui , on ne se met plus à table avant six heures , et la moitié de la grande pièce est jouée quand on entre dans sa loge.

Une des plaies qui affligent les théâtres , est l'abus intolérable des billets de faveur , et l'abus plus grand encore des entrées gratuites. Il est difficile d'imaginer le tort que les entreprises dramatiques en éprouvent ; il entre tous les jours à Paris près de deux mille personnes au spectacle sans payer, ou sans qu'il arrive un sou du modique prix de leur place dans les caisses des théâtres. Les gens qui entrent ainsi au spectacle sont des gens qui l'aiment, et qui finiraient par y venir en payant au

( 36) bureau, si tout autre moyen d'y aller leur était interdit. En mettant le prix moyen du billet qu'ils prendraient à la porte à quarante sous , il se ferait chaque soir 4 mille francs de plus dans tous les théâtres de Paris 5 ces 4 mille francs multipliés par 36o, donneraient un surplus de recette de 1,240,000 -, à bien peu de choses près , 100,000 par théâtre. Je suis presque certain que mon calcul n'est pas au-dessous de la vérité -, je me suis assuré qu'un auteur a gagné cette année , par la vente seule de ses billets , bien près de 20 mille francs.

L'abus des entrées gratuites est encore plus repréhensible que celui des billets, qui repose, au moins pour la plupart de ces billets , sur un droit acquis. Les entrées de faveur sont une véritable lèpre pour les théâtres ; leur nombre est effrayant dans les théâtres royaux. Il y a quelques années , que F Opéra-Comique avait une liste de près de huit cents entrées de faveur ; je crois que la Comédie-Française et l'Opéra ne sontpas très-loin de ce nombre. A cet abus , assez nuisible par lui-même , l'Académie royale de musique joint encore celui des loges de faveur. Le nombre en est très-grand , et le ridicule de cette concession , c'est qu'elle est faite à des gens qui ont charge à la cour , et qui devraient être par leur position comptés au nombre des locataires de loges. Le directeur qui aura le courage de solliciter et le crédit d'obtenir une ordonnance du roi qui fasse cesser ce scandale , aura rendu à l'Opéra un service de plus de 80 mille francs par an. Les précédens ne manqueront pas pour appuyer cet acte de justice. Louis XIV, en i665, et Louis XV, en 1720 , ont fait défense à toutes personnes , même aux officiers de leur maison , d'entrer à V Opéra et à la Comédie sans payer. Cette

( 37 ) réforme coûta à Molière qui l'avait sollicitée , la vie d'un portier; le directeur de l'Opéra qui tenterait un pareil projet , pourrait bien le payer de la perte de sa place : les abus de cour sont les plus difficiles et les plus dangereux a extirper.

Je n'ai fait connaitre que quelques-unes des causes qui concourrent à la décadence du théâtre , il est temps de m' occuper des plus importantes.

Un établissement public qui est pri\é de Faction du gouvernement , est par cela seul menacé d'une ruine prochaine . Si l'autorité regardait pendant dix ans avec un oeil d'indifférence l'agriculture, l'industrie et le commerce, ces trois sources fécondes de notre prospérité tomberaient bientôt dans l'état de dépérissement où nous les voyons en Espagne et en Italie. C'est ce qui est arrivé en France à nos théâtres, que l'ancien ministère traitait avec le mépris le plus insultant. La ruine des théâtres entrait dans les combinaisons du sjtème déplorable $ c'était un sacrifice promis à la congrégation. Cette persécution s'étendait de Paris à la province , et toutes les notabilités des départemens se seraient bien gardées de se montrer dans un lieu où le ministre des arts se faisait gloire de ne jamais paraître. Aussi faut-il voir dans quel abandon sont tombés les théâtres de province. Plusieurs villes en France ont fait construire de nouvelles salles ; mais l'origine de leur construction remonte à une époque déjà éloignée. Il a fallu la persévérance la plus prononcée de quelques maires pour obtenir l'autorisation nécessaire à des éiabîissemens de ce genre , et pendant dix ans , la ville de Dijon a disputé sa salle presque achevée aux exigences du séminaire. Partout les conseils ■ municipaux mettaient une

(38) mauvaise grâce calculée à toutes les demandes qui leur étaient faites pour concourir à l'encouragement des administrations dramatiques -, et quand on parvenait , à force d'instances , à leur arracher une concession , on était presque certain qu'elle était rayée du budget et appliquée par un zèle pieux à l'établissement de quelque école de frères ignorantins : les applaudissemens donnés au Tartuffe coûtent cher depuis dix ans aux entreprises dramatiques.

Il n'est que trop prouvé que les théâtres de province ne peuventplus se soutenir sans allocations particulières 5 pas plus que les théâtres royaux sans subvention. Quelques villes ont senti cette nécessité ; mais aucune ne fait ce qu'elle devrait faire. Le temps n'est pas éloigné où les directeurs sentiront qu'ils soutiennent à leurs dépens des établissemens utiles aux grandes villes et qui devraient être à leur charge : car il faut en revenir à ce dilemne de Beaumarchais 5 si les théâtres ne sont bons à rien il faut les fermer , s'ils sont utiles il faut prendre des moyens pour les faire prospérer ; et les moyens les plus efficaces en attendant que le goût du spectacle revienne , c'est de les soutenir par des subventions ou des concessions , au lieu de les écraser par des charges qu'ils ne peuvent pas soutenir , ou des exigeances qu'ils ne peuvent pas satisfaire sans se ruiner.

Dans les villes de second ordre , par exemple , qui ont droit d'après l'ordonnance du 24 décembre 1824 à une troupe sédentaire, les frais d'une troupe d'opéracomique exigée par l'autorité s'élèvent à plus de 120 mille francs , les autres dépenses de l'entreprise sont au moins de 80 mille francs , ce qui porte les frais pour 200 représentations à 1000 fr. par représentation 5 est-

(39) il possible de les atteindre dans une ville même de 60 â 80 mille âmes, avec des abomiemens dont le prix movcn est de 12 francs , c'est-à-dire environ 1 5 sous par représentation , et un abonnement militaire, dans les villes de garnison, fixé à un jour de solde, d'où ils'ensuit , qu'un sous-lieutenant qui est abonné pour trois francs ne paie pas sa place le prix d'un petit verre de cognac y et que le colonel ne paie pas la sienne le prix d'un billet de parterre au dernier des tîiéâtres du boulevart.

Les ressources des théâtres de province sont trop bornées pour qu'avant peu de temps les directeurs ne renoncent pas à avoir des troupes sédentaires dans les villes de second et de troisième ordre } les administrations locales seront obligées ou de les prendre à leur Compte , comme cela est déjà arrivé à Metz-, à Lille et dans pluplusieurs autres villes , ou de soutenir les directions par de fortes subventions plus en rapport avec les frais qui augmentent chaque jour dans une progression effrayante. Un grand nombre de villes ont aujourd'hui des salles neuves , Lyon , Strasbourg , Dijon, Besançon, Avignon , le Havre , Dieppe , Boulogne ne jouent plus la comédie dans des granges ou des hangards , toutes ces villes ont des salles d'une élégance et d'une fraîcheur remarquables^ mais aussi elles ont un public plus exigeant , qui ne veut pas soufîrir des acteurs forains 5 ces salles exigent un éclairage plus brillant, des décorations et des costumes plus riches ; les théâtres plus vastes demandent plus de monde sur la scène , en un mot, le directeur paie toujours par un quart de dépense de plus , les avantages d'une salle neuve -, et tel qui ferait sa fortune dans une baraque enfumée , se ruine dans un pa-

J'ai déjà parlé de l'exorbitance des appointemens des acteurs ; c'est là , il n'en faut plus douter, ce qui amènera la ruine des directeurs de Paris et de province. Le prix des places n'a pas été augmenté depuis trente ans dans les théâtres , et le nombre des amateurs de spectacle a plutôt diminué qu'augmenté; cependant les appointemens des comédiens ont triplé, quadruplé, sextuplé dans quelques emplois; la province compte à peine cinq ou six premières hautes-contres qu'on se dispute dans toutes les grandes villes, et qu'on s'arrache à force de sacrifices -, quelques talens secondaires se groupent autour de ceux-ci , et prennent leur part de leurs prétentions , tous les autres emplois de l'opéra suivent cette impulsion et le personnel des troupes est hors de proportion avec les ressources des théâtres. Au milieu de cette frénésie d'opéra-comique , la pauvre comédie est à peine aperçue, aussi est-elle abandonnée de ceux qui la jouent , les seconds comiques qui n'ont pas assez de voix pour prendre les Trial se faufilent dans le vaudeville et jouent les Potier et les Perlet -, les financiers apprennent l'emploi de Lepeintre et de Fervillle, et les grandes coquettes oublient Célimene et Aramintlie , pour ces rôles déjeunes veuves et de riches héritières que Gonthier épouse dans toutes les pièces de M. Scribe.

Le nouveau genre que semble avoir adopté la Comédie-Française , va faire encore renchérir les acteurs de mélodrame , qui après les chanteurs d'opéras sont le mieux payés. Fleury , Mole , Monvel , Saint-Phal seraient aujourd'hui des comédiens fort déplacés rue de Bichelicu ; je ne discute pas ici le mérite des genres ; mais la suite nous prouvera qu'il faut à la Comédie- Française une autre troupe que celle que nous y voyons,

pour jouer le drame romantique, et que jamais Joanny, Mielielot , Firmin et Mlle Mars , malgré le succès brillant et mérité qu'ils ont obtenus dans Henri III , n'approcheront du degré de pathétique de Frédéric , de Gobert et de Mad. D or val , dans l'expression des sentimens passionnés, et dans la peinture des situations et des caractères énergiques du mélodrame.

Je ne me laisse pas éblouir par la vogue de Louis XI , du Tasse et de Henri III; je persiste à croire que les Comédiens-Français ne pourront pas soutenir ce genre, et qu'ils y perdront leur réputation de comédiens, sans y gagner celle d'acteurs de mélodrame ; s'ils veulent déjà connaître l'effet de leur nouvelle entreprise , qu'ils essayent de redonner le Misanîrope et les Fausses Confidences joués par tous les chefs d'emploi , et ils verront s'ils retrouvent les recettes de 4 et 5 mille francs qu'ils faisaient constamment il y a quelques années avec ces deux vieilles pièces du répertoire. On ne manquera pas de me dire que le nouveau genre a tué l'ancien , je répondrai avec plus de raison , que ce sont les comédiens de la comédie qui ont été tués par les comédiens du mélodrame -, on ne court plus aujourd'hui pour voir Mlle Mars dans des rôles où elle n'est qu'admirable , et on ne va la voir que dans des rôles où elle est extraordinaire.

Que les Comédiens-Français ne s'abusent pas, ils n'obtiendront jamais , ni comme effets de scène , ni comme effet d'acteurs , les succès d'intérêt et de terreur qu'on obtient au boulevard ; les acteurs de la Porte-Saint- Martin, qui ont un très-grand talent, connaissant beaucoup mieux qu'eux les ressources du genre et les pièces qu'on joue à ce théâtre , dépasseront toujours en situa-

(4a) lions dramatiques celles qu'on jouera à la Comédie- Française : dans la lutte qui s'établira, l'avantage des moyens restera incontestablement au théâtre qui ne craindra pas de tout risquer, et quand la Comédie- Française mettra en scène la place de la Révolution 5 la Porte-Saint-Martin y mettra la place de Grève.

Il y a trente ans ou environ , qu'un jeune auteur qui, le premier avait deviné le goût futur de la Comédie- Française , obtint à ce théâtre une lecture pour un ouvrage tout-à-fait dans le genre de ceux qu'on y joue depuis quelques temps , rien ne manquait à ce chefd'œuvre romantique -, Monvel qui assistait au comité , oubliant sans doute dans ce moment qu'il avait fait les Amours de Bavard, Clémentine et Dés ormes et les Victimes cloîtrées , dit avec indignation à l'auteur après la lecture : Monsieur, allez porter votre pièce au boulevart; Monsieur , répondit ingénuement celui-ci, j'en viens , on nen veut pas (1).

Il me reste à examiner le mauvais emploi des subventions accordées aux théâtres royaux : Le Roi , (dit le brevet expédié le i/± août 1682) voulant favoriser les progrès de son Théâtre Français , accorde à ses comédiens une pension de 11,000 francs par ««.Depuis ce temps cette faveur a été fort augmentée , car elle est

(1) A plusieurs reprises, depuis soixante ans , la Comédie-Française a tenté des essais dans le genre qu'on appelle aujourd'hui romantique; niais elle n'avait jamais prétendu en faire un système dramatique. Le public tolérait ces écarts comme des erreurs passagères : c'étaient les momens de débauche d'un homme de bonne compagnie, qui se grise une fois par mois avec de la mousse d'Aï; mais ce n'était pas le hideux «pectacie d'une marchande de poisson de Biltirtgsgate , ou d'un matelot de Wapinn , habituellement ivres de Porter, de laj>ac et de vin.

aujourd'hui de 200 mille francs 5 les intentions généreuses du roi sont-elles bien suivies: et cette somme sertelle réellement h favoriser les progrès du Théâtre Français ? Je le demande de bonne foi à M. le vicomte de Larochefoueauld.

Il n'est malheur eusement que trop prouvé que nonseulement cette subvention, mais même toutes les autres accordées au théâtres royaux et qui s'élèvent à la somme énorme de 1, 78 5, 200 fr. sont mal employées et sans profit pour les intérêts de l'art dramatique , elles le sont sans goût et sans discernement et par le pur effet du caprice ; encore je lie parle ici que des subventions annuelles , car que n'aurais-je pas à dire si je voulais examiner dans quel but ont été dépensés plus de cinq millions pour bâtir l'inutile salle Yentadour , qu'on a été obligé de revendre à moitié prix avant son ouverture , et près de 2 millions , pour réparer , repeindre et redorer la salle Favart , pour les bouffes -, sans compter 4 millions qu'a coûté la salle provisoire de l'Opéra, qui déjà se lézarde et se crevasse de toutes parts : pauvre liste civile , l'intègre et prudent. M. de la Bouillerie est venu à son secours cinq ans trop tard ; à moins de frais F Opéra-Comique serait installé à Favart, l'Opéra à la Porte-Saint-Martin en attendant mieux , les Bouffes à l'Odéon et les coffres du roi auraient 1 o millions de plus.

A quoi servent depuis dix ans les subventions royales et comment tire-t-on parti dans l'intérêt de l'art de la généreuse protection que le roi accorde aux théâtres ? Elles ont servi à faire des engagemens fastueusement ridicules , à des chanteurs et à des cantatrices italiennes , qui malgré leur talent et leur réputation n'ont jamais pu faire prospérer le théâtre Italien* ; à porter fes dé-

penses de l'Opéra à un taux tellement excessif , que ce théâtre, écrasé sous le poids des déficits et des arriérés, ne peut plus se soutenir crue par de nouveaux sacrifices ; à remplacer l'Opéra Fiançais par une imitation mesquine des théâtres d'Italie (i) , à désorganiser l'Opéra-Comique et à user l'administration de ce théâtre en essais de direction et d'organisation de tous les genres , à établir à la Comédie-Française une lutte de costume , de décorations, de mise en scène et d'extravagances dramatiques avec tous les théâtres du boulevart , enfin à amener l'Odéon à la ruine successive de trois directeurs , tout cela a été fait en cinq ans et a coûté 1 5 millions au roi.

Pour bien concevoir l'emploi des subventions royales, il faut établir ce principe qu'elles ne sont pas un droit acquis aux théâtres royaux , une redevance que leur paie la liste civile ; mais un des effets de la munificence royale, une faveur du roi, qu'il se réserve le droit de distribuer selon sa volonté et son bon plaisir : quand les théâtres royaux ne compteront plus cette somme

(i) Quand Lully est arrivé en France, il ne s'est pas traîné sur les traces de la musique italienne ; il a créé la musique française : c'est à cela qu'il a dû la faveur de Louis XIV. Il fut , dit Voltaire , le père de la musique en France ; il sut accommoder son art au génie de la langue ; c'était l'unique moyen de réussir. Rossini t au contraire , dont je suis loin de contester l'immense talent , a exigé qu'on accommodât le génie de notre langue à son art ; il a voulu nous prouver que nous devions renoncer à notre école pour adopter la sienne , et qu'avant Moïse , on n'avait jamais eu en France ni musique , ni chanteurs. Vien et David ont régénéré en peinture l'école française, mais ils ne l'ont pas détruite et remplacée par l'école italienne ; ils ont fait oublier Valteau , Boucher et Wanloo , en nous ramenant aux belles époques des Lesueur , des Poussin , des Lebrun et des Mignard.

dans leur budget (i),ils feront tous leurs efforts pour la remplacer par de l'activité , du talent , des études et des succès -, ces subventions au lieu d'être employées à grossir les appointemens déjà énormes de quelques chefs d'emploi , seront appliqués à augmenter le modique traitement de quelques pensionnaires modestes , laborieux et dont les talens méritent des encouragemens • elles pourront servir à lever les difficultés qui s'opposent à ce qu'un grand nombre d'acteurs de Paris et de province , viennent prendre place dans les théâtres royaux, d'où l'intrigue les éloigne , en ne leur offrant que le quart de ce qu'ils gagnent dans des théâtres secondaires, et à encourager chaque théâtre à prendre une direction convenable à son genre, à ses intérêts et à ceux de l'art dramatique.

Une des causes qui ont porté le couple plus funeste aux théâtres depuis quinze ans , est l'indifférence de la cour pour le noble passe temps des jeux de la scène, qui fit les délices de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI \ nos mœurs constitutionnelles n'ontpas détruit ce besoin, ou pour mieux dire ces habitudes de la nation, de se façonner aux goûts ou aux modes de la famille royale ; c'était de Ja cour que nous étions accoutumés depuis long-temps à recevoir des leçons de politesse et de bonnes manières 5 nous imitions avec empressement dans nos fêtes et dans nos amusemens les jeux et les plaisirs du monarque : c'est une influence à laquelle les Français de toutes les opinions obéiront toujours sans s'en rendre compte. De tout temps la ville a voulu imiter la cour, et soit pour les

(1) Je ne prétends pas parler ici des subsides accordés à l'Opéra , qui sont un des principes nécessaires à son existence , du moins dans l'état actuel des choses.

(46) approuver , soit pour les fronder , tout Paris, toute la France s'occupait des jugemens portés à Versailles , à Mai ly, à Fontainebleau ou à Compiègne sur une comédie ou sur un opéra nouveau. La protection que Louis XIV accordait aux théâtres n'eut pas suffi pour les faire prospérer , sans le goût décidé qu'il montrait pour eux 5 il aimait avec la même ardeur les tragédies de Racine , les comédies de Molière et les opéras de Lully 5 le spectacle était un des besoins de sa vie et un des amuscmens indispensables de sa cour; et lorsque dans sa vieillesse, les malheurs des dernières années de son règne ne lui permirent plus l'éclat de ses plaisirs brillans , ils trouvait encore une sorte de consolation à entendre réciter les vers de Racine par les jeunes filles de Saint-Cyr (1).

Louis XV n'a jamais pu se passer de spectacles ; ce prince se réservait les prémices de toutes les pièces nouvelles , et les débuts de tous les acteurs qui jouissaient de quelque réputation. On jouait la comédie dans les petits appartemens , et le roi lui-même s'amusait à distribuer les rôles aux seigneurs et aux dames de sa cour. Pour imiter le roi , le duc d'Orléans faisait jouer la comédie au Palais-Royal , au Raincy et à Villers-Go lierets , le duc de Penthièvre , à Sceaux ; le prince de

(1) Aujourd'hui , quelques ignorans qui croyent faire partie d'une nouvelle école, qui compte un grand nombre d'hommes de talent, n'ont rien trouvé de mieux que de ridiculiser la perruque de Louis XIV: perruque que portaient Boiieau , Racine , Molière, Lafontaine , Girardon , Perrault , Catinat , et que Voltaire porta pendant les trente premières années de sa vie. Ce même Voltaire , qui était rempli d'admiration pour le grand roi , disait de ce siècle , où l'on portait des perruques qu'on trouve si ridicules : II sera difficile qu il soit surpassé ; et s'il l'est en quelques genres , il restera le modèle des âges encore plus fortunés qu'il aura fait naître.

(47) Condé donnait dans ce genre des fêtes charmantes à Chantilly. De la cour , ce goût se répandit dans la haute société ; M. de la Popelinière , à Passy , madame d'Epinay à la Chevrette, tout ce que Paris avait de gens à la mode voulurent se donner les airs d'avoir un théâtre et de jouer la comédie.

L'aimable et spirituelle reine Marie-Antoinette aimait le spectacle avec passion ; elle quittait Versailles pour venir admirer Lekain , et applaudir aux succès de Piccini et de Gluck. Aussi , à l'abri de cette auguste protection , les théâtres prospéraient , et la plus petite ville de France éprouvait les effets de cette influence.

On ne saurait croire le bien que produit une représentation aux Tuileries -, le choix seul de Tancrède a porté dernièrement l'alarme dans le camp des romantiques, et si M. le Dauphin pouvait se montrer un jour à une représentation du Misantrope , la cause des classiques serait gagnée. Pour dernière preuve de l'influence favorable que peuvent exercer sur les théâtres les goûts de la famille royale , je me bornerai à faire observer que le théâtre le plus heureux de Paris a dû sa prospérité à la protection qui lui a été accordée par une princesse qui semble mettre sa gloire et son plaisir à encourager les arts , les lettres et l'industrie.

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