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IL. — OBSERVATIONS SUR LE MILIEU GAZEUX INTERNE

L'ensemble des résultats de nos expériences permet de se rendre mieux compte de ce qui doit se passer dans les conditions ordinaires de la végétation des plantes submergées, et ces expériences ont été assez variées pour permettre d’embrasser maintenant l’ensemble des observations faites directement sur ces plantes dans leur habitat naturel. Je vais rapidement passer en revue les diverses conditions qui se présentent alors, et montrer que la manière dont elles agissent sur l’atmosphère interne des végétaux vivant sous l’eau est absolument la même que dans nos expériences.

4° Quantité et pression des qaz dissous dans les eaux naturelles.

Comme nous l’avons dit dans l’introduction physique, la quantité de chaque gaz dissous dans les eaux naturelles ne

varie pas dans de très larges limites ; elle est à peu près la même dans toutes les eaux superficielles, que ces eaux soient douces, comme celles des lacs et des rivières, ou salées comme dans les océans ; elle reste aussi sensiblement la même jusqu'aux plus grandes profondeurs atteintes (voy. p. 59), de sorte que la plupart des êtres aquatiques sont plongés dans un milieu où l’air possède à peu près la même pression que dans l’atmosphère. Pourtant il ne faut pas nous contenter de celte moyenne générale ; il est absolument nécessaire de préciser l'amplitude des variations de cette pression, car ces variations sont en général beaucoup plus grandes que dans l'air libre.

4. Saturation normale des eaux naturelles. — L'équilibre de saturation avec l’atmosphère n’est pour ainsi dire jamais atteint ; cet équilibre tend toujours à se produire, mais il est troublé sans cesse par les variations de température (jours, saisons), de pression (oscillations barométriques, transport de couches du fond à la surface ou inversement), d’actions chimiques et physiologiques (bicarbonates, animaux, végétaux), etc. Ces variations amènent de grands écarts de saturation, écarts que la diffusion, très lente, ne peut effacer que peu à peu. Avant que l’équilibre soit atteint, de nouvelles variations se produisent soit dans un sens, soit dans l’autre, de sorte qu’il est vrai de dire que: la saturation normale des eaux naturelles bien que souvent atteinte ne subsiste jamais, tandis que l’oscillation continuelle entre un excès et un défaut de saturation est la règle ordinaire (1).

2. Régulateurs de la saturation. — C’est dans les eaux courantes que les différences sont le moins fortes, ainsi que dans les grandes masses des océans, où la surface est sans cesse

(1) Voy. par exemple les tables d'analyses publiées sur l'Expédition du Chullenger (loc. cit., p. 179 et 180). — A la surface il peut manquer jusqu'à un tiers de l'oxygène qui devrait se trouver dissous; et à 3000 mètres de profondeur cette différence atteint parfois {4 moitié de l'oxygène théorique. — Mais ces écarts sont des maximum.

agitée. Dans les eaux dormantes au contraire on observe les plus grands écarts. Nous pouvons done signaler en toute première ligne l’agitation des eaux et le renouvellement des couches liquides, comme régulateur de la saturation. Ce facteur agit seul avec la différence des tensions, lorsque l’eau n’est pas complètement saturée; et même lorsque l’eau est dormante, c’est la diffusion seulement qui peut agir, et l’équilibre est alors très lent à s’établir. Quand l’eau est sursaturée, au contraire, le dégagement des gaz en excès peut se faire soit dans les lacunes des plantes, soit dans les atmosphères superficielles, et tend à ramener l'équilibre avec la pression ambiante par le dégagement de bulles libres.

C’est donc dans les eaux dormantes que se trouvent les plus grandes variations de pressions gazeuses, et en décrivant ce qui s’y passe, nous pourrons nous dispenser de considérer l'ensemble des autres cas si multiples qui se présentent dans les autres conditions naturelles.

2° Cas des plantes à lacunes.

1. Variations journalières. — Considérons une touffe d’Ælodea située au fond d’une eau dormante, à quelques déeimètres de profondeur. Au milieu du jour, par un beau soleil, une assimilation énergique se produit et tend à déterminer une augmentation de la pression interne, parce que l'oxygène apparu ne peut sortir assez vite par diffusion (p.130). En même temps l’eau se trouve échauffée justement au contact de la plante, car celle-ci, plus opaque, arrête mieux les radiations (observé directement à Bordeaux en 1887). L’élévation de température produit alors la sursaturation de l’eau (p. 60), de sorte que l’excès de pression interne déterminé par ces deux causes provoque le dégagement de bulles nombreuses, en chapelets par les déchirures de la plante (p. 107) ou irréeulièrement par les atmosphères superficielles (p. 110). — En même temps des courants thermiques se produisent, comme je l’ai souvent observé, et brassent la masse de l’eau

qui se sursature alors de plus en plus à la fois par échauffement et par dissolution de l’oxygène provenant de la plante. L’excès d'oxygène ainsi produit est parfois si considérable que, en l'absence complète de tout mouvement de l’atmosphère, l'air qui touche la surface de l’eau se trouve notablement enrichi en oxygène par suite de la diffusion directe des gaz dissous vers l'extérieur (1).

A mesure que le soleil baisse sur l'horizon, l’assimilation diminuant, une des deux causes du dégagement diminue aussi, celle que détermine la production d'oxygène dans les lacunes; mais la sursaturation subsiste, car le refroidissement de l’eau, surtout en grande masse, ne se produit que lentement, et permet au dégagement des bulles de continuer, quoique en s’affaiblissant de plus en plus jusqu’à la nuit.

Lorsque l’obscurité est arrivée, les bulles sortent parfois encore pendant des heures entières, et ce phénomène qui, d’abord, avait été interprété d’une manière absolument erronée (voy. p.36), reçoit encore aujourd’hui une explication qui paraît inexacte (2); on l’attribue généralement à l’excès d'oxygène emmagasiné dans les lacunes pendant le jour et qui subsisterait fort longtemps à l’obscurité. Mais il semble qu’on n’a pas songé à la sursaturation de l’eau qui suffit parfaitement pour expliquer le phénomène, et qui agit certainement seule alors, d’après ce que nous avons vu de la rapidité avec laquelle s'établit l'équilibre entre les pressions internes et externes que subit la plante.

À mesure que la nuit s’avance, le refroidissement de l’eau se produit de plus en plus, surtout si le ciel est bien clair; aussi la pression des gaz dissous diminue sans cesse, chaque degré d’abaissement de température augmentant la solubilité de : environ; c’est pourquoi le dégagement des bulles, s’il continue encore, diminue aussi de plus en plus et s’arrête en général avant les premières lueurs du jour. La pression des

(1) Morren.

(2) Voy. le Traité de botanique de M. Van Tieghem, p. 152 et 200.

ÉCHANGES GAZEUX DES PLANTES AQUATIQUES. 139 gaz dans les lacunes peut même arriver à se trouver inférieure à la pression totale ambiante, car la saturation devient incomplète dans l’eau, surtout vers le matin; il y a dès lors tendance à l’injection des cavités aérifères, mais cette injection se trouve empêchée par diverses causes, dont la principale est le retour de la lumière et de la chaleur.

Au lever du soleil assimilation chlorophyllienne des plantes et l’augmentation de la pression desgaz dissous se reproduisent. Mais la sursaturation est d'autant plus longue à reparaître que le refroidissement nocturne a été plus considérable, si bien que le dégagement des bulles peut ne commencer qu’au bout de plusieurs heures; il m’est arrivé de ne le voir débuter que vers dix heures ou même vers midi, c’est-à-dire six à huit heures après le lever du soleil (c'était en été). C’est exactement l’effet inverse de ce qui se produit après le coucher du soleil, le dégagement de bulles par sursaturation de l’eau ; les deux phénomènes sont de même ordre.

Une fois que le dégagement a commencé, il augmente de plus en plus et passe par la série de variations décrites précédemment; le maximum de lumière et de chaleur donnant le maximum de bulles.

Nous avons supposé des circonstances quelque peu exceptionnelles, un soleil vif et chaud échauffant une masse d’eau peu profonde, et c’est en effet dans ces conditions que la série de phénomènes se produit comme nous l'avons dit. Mais il peut arriver que le jour revienne sans soleil, nuageux, et même que la pluie se mette à tomber. Dans ces conditions, l’assimilation n’en continue pas moins, comme j'ai pu le constater bien souvent (expériences d’une année entière, 1887); mais elle est évidemment moindre, et l’échauffement est fortement diminué en même temps. C’est alors qu’il ne se dégage que peu ou pas de bulles, surtout si la veille a été une journée très chaude. Et la sursaturation étant faible ou nulle, le dégagement n’est entretenu que par l'assimilation chlorophyllienne ; aussi cesse-t-il de bonne heure, souvent avant le crépuscule.

C'est du reste le cas qui se trouve le plus constant, et le dégagement nocturne des bulles ne se produit jamais que dans des circonstances particulièrement favorables à la sursaturation de Peau.

Lorsque l’eau est agitée ou même courante, on comprend facilement que le dégagement des bulles ait encore moins de chances de se produire, car le mélange des couches et leur renouvellement favorisent la diffusion aux détriments de l’augmentation de la pression interne. L'expérience directe se fait facilement dans une simple éprouvette contenant une plante en train de dégager des bulles à la lumière; dès qu'on agite le liquide, le jet de bulles diminue ou cesse complètement. Cependant, si l’eau agitée arrive à la sursaturation pour une cause quelconque, il est certain que la plante sert encore de déversoir aux gaz dissous en excès, comme nous l'avons expérimenté directement (p. 113).

2. Variations avec les saisons. — Ge que nous avons dit pour les variations diurnes et nocturnes s'applique aux saisons : l’ensemble des mois d’été apporte plus de lumière et de chaleur que l’ensemble des mois d'hiver; lautomne et le printemps servent d’'intermédiaires. — Seulement ici les variations sont plus étendues et durent plus longtemps, de sorte que leurs effets sont plus puissants et retentissent sur toute la vice de la plante.

Quand lautomne arrive, les nuits deviennent plus longues et plus froides; il en résulte un refroidissement plus considérable des eaux, qui ne se trouve que de moins en moins racheté par l’échauffement diurne. Ge ne sont plus dès lors seulement les eaux superficielles qui se refroidissent, mais encore les grandes masses; 1l se produit un abaissement général des pressions gazeuses dans toutes ces eaux, une saturation de moins en moins complète; les plantes ne dégagent bientôt plus aucune bulle, à moins qu’elles ne soient dans des eaux très peu profondes. Un abaissement permanent de la pression des gaz existe dans leurs lacunes et augmente de plus en

ÉCHANGES GAZEUX DES PLANTES AQUATIQUES. 141 plus à mesure que le froid arrive. Par les ouvertures et peutêtre par diffusion directe, l’eau tend à injecter les lacunes, à y remplacer les gaz et à remplir la plante tout entière. J’ai fréquemment examiné des feuilles de plantes aquatiques diverses à cette époque de l’année, et il est intéressant de voir que souvent on trouve des portions de ces feuilles en partie injectées d’eau, comme le veut la théorie. Mais en général, cette injection est insignifiante pour les parties vertes et vivantes, sans doute parce que pendant le jour l’assimilation s’y oppose, et aussi à cause de la résistance propre du protoplasma (voy. p. 102). Pour les parties mortes, au contraire, elle est presque toujours complète, comme je l’ai souvent observé sur diverses plantes.

Si nous rapprochions ces deux ordres de faits, il nous serait peut-être permis de nous demander s’il n’y a pas là une relation de cause à effet, si la mort n’est pas due, pour une petite partie au moins, à l’injection qui tend à se produire d’une manière si générale à l'automne. En tous cas, lorsque l’hiver est arrivé, 1l reste en général fort peu de parties foliactes vivantes au sein de l’eau ; les tiges mêmes ne subsistent qu’à l’état de tronçons.

J'ai pourtant observé, en Janvier 1889, des Ælodea bien vivants, en petit nombre il est vrai, dans les bassins du Muséum d'histoire naturelle; à côté d’eux j'en ai vu d’autres situés moins profondément qui avaient été saisis dans la glace et avaient été tués et injectés d’une manière absolument complète; mais là l’injection parait due à une cause nouvelle que nous avons déjà signalée, le peu de solubilité des gaz dans la slace. À mesure que l’eau se solidifie, elle abandonne les gaz qu’elle contient et ceux-c1 vont sursaturer l’eau restée liquide; si la masse est peu profonde, l’eau ainsi sursaturée abandonne des gaz libres à la manière ordinaire, et des bulles sont souvent emprisonmées dans la glace, où elles prennent parfois des aspects bizarres. Si une plante, comme l’Elodea, y est saisie, elle garde ses lacunes pleines d'air. Mais, au moment du dégel, l’eau résultant de la fonte de la glace est à peu près

privée de gaz : la pression descend très bas à l'intérieur des lacunes et, comme à ce moment le protoplasma est contracté, l’eau se diffuse avec facilité à travers les membranes et vient remplir les lacunes.

Nous verrons plus loin (p.156) qu’il est possible de détruire, partiellement au moins, cette injection des lacunes, en y déterminant l’arrivée d’un gaz sous pression. Je ne sais si la même chose se produit normalement dans la nature, mais rien ne s’y oppose, puisque la sursaturation s’y présente si fréquemment.

Il y aurait, sur cette question spéciale de l’injection spontanée des plantes aquatiques et sur leur vie dans les conditions nouvelles qui se présentent alors, bien des recherches à faire encore; j'ai fait un grand nombre d’essais à ce sujet pendant l’année 1887, mais je ne connaissais pas alors assez bien les conditions du problème pour que les résultats obtenus aient une grande valeur ; je n’en parlerai donc pas. |

Quelle que soit la manière dont la plante ait passé hiver, pourvu qu'au printemps il subsiste en elle quelques régions non Injectées et pleines de gaz, il se produit des phénomènes contraires à ceux que nous venons de considérer : ellese désin- Jecte, se rempli de gaz dans toutes les parties où celui-ci peut pénétrer et reprend l’aspect normal qu’elle gardera pendant le cours de l'été. C’est qu’à ce moment la lumière et la chaleur reviennent et déterminent l'assimilation pour les plantes, la sursaturation pour les eaux; toutes causes qui provoquent une augmentation de la pression interne de plusen plusgrande. Partout, dès que le soleil se met à briller un peu vivement, des jets de bulles s’échappent des plantes et produisent un balayage incessant à l’intérieur de leurs espaces aérifères ; et cette action se fait sentir non seulement aux plantes aquatiques ordinaires, mais encore aux rhizomes, aux racines diverses ; J'ai observé le soulèvement spontané de Stratiotes et autres plantes par les gaz qui étaient venus se libérer dans leurs lacunes et les rendre assez peu denses pour les ramener à la surface ; les exemples abondent de ce phénomène qui se

ÉCHANGES GAZEUX DES PLANTES AQUATIQUES. 143 produit au printemps, du dégagement de bulles nombreuses, et sans doute 1l entre pour une part importante dans le réveil à la vie active.

À mesure que les beaux jours arrivent, la plante se met à croître aux dépens des réserves d’amidon que contiennent les parties qui ont subsisté, et puis ensuite elle repasse à son tour par la série des variations que nous venons de décrire.

3° Gas des Alques.

Nous n’avons considéré dans ce qui précède que les plantes pourvues de lacunes internes; mais je crois que nous avons le droit de nous demander comment les variations considérées agissent sur l’ensemble des plantes beaucoup plus nombreuses qui manquent de lacunes, ensemble représenté presque en totalité par la classe des Algues. Il arrive bien souvent que les eaux ne contiennent pas d’autres plantes sur de très grands espaces ; elles y vivent alors en amas considérables, soit au fond, sous forme de prairies d’aspects variés, soit près de la surface, en nappes étendues et profondes (mer des Sargasses). Comment les gaz, lorsqu'ils se trouveront en excès dans ces eaux pour une des causes que nous avons vues plus haut, pourront-ils s'échapper à l’état libre? Il est évident qu’alors le seul lieu de départ possible résidera dans ces aémosphères superficielles que nous avons signalées précédemment comme ayant une existence si générale sur tous les corps plongés dans l'eau (Merget) (voy. p. 40); et le rèle de ces atmosphères devient alors réellement très important, puisqu'elles servent à régulariser les pressions gazeuses dans le milieu qui les entoure en libérant l’excès de gaz qu'il peut contenir à l’état de sursaturation (voy. p. 58) (1).

C’est en effet pour ces plantes que l’eau a le plus de chances de subir de forts écarts de pression.

(1) Ce nouveau rôle que nous attribuons ici aux atmosphères superficielles est absolument distinct du rôle, beaucoup plus important d’ailleurs, que leur attribue M. Merget (voy. p. 40).

Il est à remarquer, en effet, que lorsque les Algues poussent ensemble sous forme d’amas, l’eau qui les baigne se renouvelle en général assez difficilement, surtout lorsque ce sont des Algues filamenteuses ; elle se sursature alors de l’oxygène émis sous l’influence de la lumière, en même temps qu’elle s’échauffe en totalité dans les mailles du réseau, ce qui lui donne une sursaturation générale de tous les gaz dissous ; c’est alors qu’interviennent les atmosphères superficielles. Les premières bulles, très petites et très nombreuses, se forment à leurs dépens, et ces bulles se détachent fréquemment et viennent crever à la surface de l’eau, où elles subsistent souvent sous forme d’écume. Mais un autre phénomène intervient souvent aussi; les bulles apparaissent au sein de la masse elle-même et y grossissent longtemps sans se détacher, car elles sont retenues mécaniquement (1) dans le réseau d’Algues ; elles arrivent ainsi à se fusionner plusieurs ensemble et à former bientôt des masses mamelonnées qui soulèvent le paquet d’Algues fixé au fond de l’eau. Chacun a pu remarquer, surtout dans les eaux un peu dormantes, ces amas feutrés en forme de grosses masses arrondies tapissant le fond; il existe presque toujours d'énormes bulles en dessous et lesoulèvement hydrostatique ainsi déterminé est si puissant, que l’arrachement fréquent de paquets considérables en est la conséquence; ils montent à la surface cet forment des masses vertes flottantes, mamelonnées par les bulles qu’elles emprisonnent. Ces bulles pressent et feutrent les filaments des Algues, et celles-ci se trouvent dès lors dans des conditions défectueuses. Les filaments les plus extérieurs ont en effet trop de lumière et de chaleur, car l’air inclus est mauvais conducteur (au toucher, ces Algues flottantes sont en général plus chaudes que l’eau

(1) Le mécanisme consiste en ceci que la bulle ne peut se diviser, se couper en bulles plus petites, sans présenter une grande résistance; cette résistance est analogue à celle que présenterait un ballon de baudruche qu’on voudrait étrangler en son milieu au moyen d’une corde; elle résulte de forces capillaires (tension superficielle) qui règnent toujours sur toute surface libre d’un liquide et la tendent comme une lame de caoutchouc.

ÉCHANGES GAZEUX DES PLANTES AQUATIQUES. 145 qui les entoure); de sorte qu’on voit la surface des amas prendre un aspect jaunâtre dû à ce que les filaments souffrent, perdent leur chlorophylle et meurent. A l’intérieur de l’amas, au contraire, la lumière manque, à cause de l'ombre des Algues elles-mêmes et de la réflexion totale de la lumière à l’intérieur des bulles, tandis que le renouvellement des gaz se trouve rendu si difficile que l’asphyxie ne tarde pas à se produire.

Mais ce que nous venons de dire ne s'applique pas seulement aux grandes Algues filamenteuses. Des bulles apparaissent aussi sur un grand nombre d’autres espèces, et cela même en hiver, ce qui indique une sursaturation habituelle de l’eau qui les baigne. Il suffit bien souvent d’agiter avec une baguette les Algues poussant en petits amas dans une eau dormante, pour voir s’en détacher des bulles plus ou moins grosses ; et ceci a lieu même pour des Algues microscopiques, les micrococcus, par exemple, car 1l suffit de racler la paroi qu’elles enduisent d’une couche verte pour voir se dégager des bulles très fines.

J’ai souvent observé des filamentsisolés d’Algues qui, placés dans une eau sursaturée, étaient soulevés par leurs bulles adhérentes et subissaient un mouvement continu de va-et-vient de la surface au fond et du fond à la surface, à la manière d’un ludion. Du reste, un détritus quelconque faisait la même chose, ce qui démontre que c'était un phénomène absolument indépendant de l’Algue en elle-même; jai même vu des larves d'insectes, de petits mollusques emportés malgré leurs efforts et subir ce va-et-vient indéfini. La même chose se produit parfois simultanément pour de très grandes quantités d’Algues microscopiques qui apparaissent à la surface au milieu du jour et s’enfoncent le soir pour reparaître le lendemain; c’est ce qui arriva en 1877 sur la rivière de la Leba, près Lauenburg, et la quantité des Algues microscopiques ainsi soulevées périodiquement pendant trois Jours était si considérable qu’elle couvrait plusieurs milles détendue (1).

(1) Fait cité par MM. Bornet et Flahault, Bull. Soc. bot., 1884, p. T6. Te série, BoT. T. IX (Cahier n° 8). 10

Mais il arrive le plus souvent que les bulles ne peuvent crever en arrivant à la surface, et que dès lors l’Algue y reste adhérente; c’est là, à proprement parler, ce qu’on a désigné sous le nom de fleurs d’eau, à cause de l’aspect floconneux de l’écume ainsi formée, qui rappelle assez bien les masses analogues que l’on trouve sur le vin, la bière, le vinaigre. Les Algues quiles produisent sont microscopiques et appartiennent au groupe des Rivulariées, genre Glæotrichia, et leur apparition subite sur de grandes étendues d’eaux douces ou salées les a fait remarquer de bonne heure. On s’explique facilement ce phénomène comme le décrit M. Flahault. D'abord submergées et fixées, ces Algues se multiplient avec une rapidité prodigieuse, dans certaines conditions biologiques exceptionnellement favorables; sous l'influence d’un brillant soleil, l’eau s’'échauffe, en même temps qu’une assimilation énergique se produit, des bulles apparaissent aux dépens des atmosphères superficielles, grossissent et enlèvent bientôt l’Algue à la surface. Chaque Algue se trouve ainsi fixée à une petite bulle; mais lattraction capillaire des ménisques correspondant à ces bulles détermine bientôt le rapprochement d’un grand nombre d’entre elles en amas de grosseur variable, d'autant plus que le vent et les courants produisent des mouvements qui concourent au même but. De là ces petites masses d’écume, ces fleurs d’eau qui flottant à la surface de l’eau en quantités considérables sont souvent jetées à la côte et produisent des émanations putrides qu’on dit dangereuses.

Quant au fait observé, que le plus souvent ces fleurs d’eau persistent à la surface pendant plusieurs jours, il faut en rechercher l'explication dans l’existence fréquente d’un voile graisseux recouvrant l’eau. L'origine de ce voile paraît due à l’activité vitale d'êtres microscopiques appartenant à la catégorie des ferments, car la pellicule est surtout développée sur les eaux stagnantes plus ou moins remplies de matières organiques. Quant à son action dans le cas dont il s’agit, elle consiste simplement en ceci, que les bulles arrivant du fond ne peuvent briser la mince pellicule qui les recouvre et forment

ÉCHANGES GAZEUX DES PLANTES AQUATIQUES. 147 alors, avec les Algues entrainées, une écume qui restera persistante tant qu’une pluie, un grand vent, une agitation quelconque de la surface ne viendra pas briser le voile qui la retient.

Pendant les chaleurs de l’été, la production et l’épaississement de cette couche superficielle se trouvent en général très favorisés dans les eaux très stagnantes ; une quantité prodigieuse d’infusoires et autres êtres microscopiques vient sy ajouter, et l’ensemble forme une sorte de crème qui saisit l'oxygène au passage avec une grande puissance. L'eau sousjacente est alors appauvrie de ce gaz, et des fermentations putrides s’y établissent. Malgré cela, si une lumière suffisante existe, on observe souvent une végétation assez abondante des plantes aquatiques dans ce milieu; l’Elodea, en particulier, présente une résistance extraordinaire : il ne fait que se modifier un peu dans son apparence, les feuilles devenant courtes et larges.

4° Résumé.

Je n’ai pu donner, dans ce qui précède, qu’une esquisse générale renfermant un certain nombre de faits naturels qui s'expliquent très facilement au moyen des connaissances que nous avions acquises précédemment; il est probable qu’un grand nombre d’autres faits intéressants pourraient y être joints, mais je n’ai pas cherché à le faire, mon but étant simplement de montrer l’accord complet qui existe entre les expériences et les observations, et de donner une idée des applications que l’on en peut faire pour des études subséquentes. Nous avons vu que, dans les eaux naturelles, une quantité de causes agissent sans cesse pour déterminer une oscillation continuelle entre un excès et un défaut de saturation gazeuse, et que les plantes servent à régulariser cette saturation parleurs atmosphères internes ou superficielles. Ensuite, passant en revue les variations qui peuvent se produire d’abord journellement, puis avec les saisons, nous avons montré que chaque nuit, et au commencement de chaque hiver, les plantes tendaient à

s’injecter d’eau, tandis que chaque jour et à chaque printemps un effet contraire pouvait provoquer un dégagement de bulles plus ou moins abondant. L'effet est plus accentué aux changements de saison, car il est plus général et plus permanent. Il reconnaît toujours deux causes principales, la sursaturation de l’eau et une différence de pression gazeuse entre l'air des lacunes et l’air dissous; mais, de ces deux causes, la sursaturation seule peut agir pendant la nuit pour la sortie des bulles contrairement à ce qu’on dit en général. Dans un deuxième paragraphe, nous avons montré que les Algues ne possèdent que leurs atmosphères superficielles pour régulariser les pressions gazeuses dans l’eau qui les entoure, et nous avons terminé en décrivant quelques phénomènes naturels curieux, tels que les fleurs d’eau, et le mouvement alternatif de montée et de descente de certaines Algues.

5° Conclusions.

C’est un peu à dessein que, dans ce troisième chapitre, nous avons placé l’explication théorique des phénomènes observés tantôt avant et tantôt après la description de ces phénomènes, et que souvent même nous avons fondu les deux ensembie; car Je crois que la clarté de la démonstration et sa rigueur n'ont pu qu'y gagner. Quant aux conclusions particulières que nous devons tirer de cette étude, elles sont les suivantes :

4° La saturation normale des eaux naturelles, c’est-à-dire leur équilibre parfait avec l'atmosphère, est souvent atteinte, mais ne subsiste jamuis; car les pressions gazeuses y subissent des oscillations continuelles.

2° Il en résulte que l'atmosphère des lacunes subit aussi des variations continuelles de pression; ces variations sont positives pendant le jour et dues alors à deux causes, la sursaturaration et le dégagement d'oxygène; elles sont négatives pendant la nuit, parce que ces deux causes cessent d'agir; pourtant il arrive parfois que la pression est positive au commencement de la nuit par suite d'un excès de saturation diurne.

ÉCHANGES GAZEUX DES PLANTES AQUATIQUES. 149 3° Des variations semblables, mais plus étendues, se produisent avec les saisons.

4 Les Alques ne possèdent pas d'autres régulateurs de la sursaturation de l’eau qui les baigne que leurs atmosphères superficielles.

Remarque. — La congélation agit comme un échauffement brusque et intense (c’est-à-dire provoque une sursaturation extrême de l’eau restant liquide); le dégel produit un effet inverse, c’est-à-dire agit comme un refroidissement subit, et provoque un défaut de saturation, d’où résulte l’injection dés lacunes aérifères.

Les alternatives de gel et de dégel doivent favoriser encore cette injection des plantes, en désaérant l’eau de plus en plus.

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