TROISIÈME COMMUNICATION
Il y a un an, à pareille époque, avait lieu devant l’Académie la discussion sur les accidents de la chloroformisation. *
Ayant eu l’honneur d’engager cette discussion, il m’appartenait de la résumer et d’en tirer les enseignements qu’elle comporte (car elle n’aura pas été, quoi qu’on en ait dit, et comme je vais le montrer, sans résultats, même pour la pratique).
Mais, par malheur pour moi, je fus, à ce moment, et avant la fin de la discussion, obligé, par l’état de ma santé, de quitter Paris, et je ne pouvais intervenir et parler à l’Académie que de loin. C’est ce que j’eusse fait, en lui adressant mon manuscrit, si le Bureau, avec une bienveillance dont je me plais à le remercier, ne m’avait offert de me réserver mon tour de parole. J’ai dû l’attendre près de huit mois, à cause des discussions intercurrentes, notamment celle, à peine terminée, ou plutôt momentanément interrompue, sur le faible accroissement de la population.
L’Académie voudra donc bien m’excuser, si je reviens si tardivement sur un sujet qui est, d’ailleurs, loin d’être épuisé, ainsi qu’on va le voir par le nouvel appoint que j’essaie d’apporter au traitement préventif et curatif des accidents chloroformiques.
Je regrette d’avoir à revenir sur la question de principes ; mais il persiste encore, à ce sujet, dans l’esprit de mes contradicteurs, un malentendu qü’il importe de dissiper.
En premier lieu, on m’a attribué et on me reproche une assertion qui n’a été ni dans mon esprit, ni dans ma lettre, c’est-à-dire dans mes paroles : c’est que « hors du laboratoire et des recherches qui s’y pratiquent, il n’y aurait pas de VÉRITÉ SCIENTIFIQUE. »
Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit, encore moins ce que j’ai pensé.
Répondant à M. Verneuil relativement à l’assimilation des animaux à l’homme, et au transfert des résultats expérimentaux obtenus chez les premiers au second, je m’exprimais ainsi, en propres termes :
« En vérité, j’éprouve quelque embarras à être obligé de défendre, dans ce milieu, un principe de philosophie scientifique, qui constitue la base même de la méthode expérimentale, c’est-à-dire de la méthode sans laquelle il n’y a pas de vérité scientifique possible, surtout en médecine. » (pi 587 du Bulletin).
Entre cette assertion, dont je crois pouvoir maintenir le bien fondé, et celle qui m’a été prêtée, il y a une différence palpable : sans doute, laboratoire et méthode expérimentale sont deux termes qui impliquent une étroite connexité, mais ils ne se commandent pas absolument, fatalement; et si le laboratoire est le milieu essentiel, l’instrument
indispensable et comme l'habitat naturel de la pratique expérimentale, la méthode,peut s’exercer, et s’exerce en réalité* ailleurs, sur tout terrain d’observation proprement dit, notamment et en particulier sur le terrain de l’observation clinique, où la maladie réalise parfois de véritables expériences. Encore faufil que, pour revêtir le caractère d’une vérité définitivement acquise ou scientifique, ces expériences ? en quelque sorte spontanées, soient saisies et fixées, dans leur déterminisme, par l’observateur qui ne fait qu’obéir, en ce cas, aux préceptes et aux procédés de la méthode expérimentale.
Mais combien rares sont ces occasions, et combien bornées seraient nos connaissances, s’il fallait attendre passivement ces réalisations de la nature, sans compter la difficulté extrême, et le plus souvent l’impossibilité de démêler, sans l’intervention et le secours de l’analyse expérimentale, la complexité des phénomènes. Or, cette analyse ne peut se faire qu’au laboratoire, et, de plus, elle seule est capable de dévoiler et d’éclairer les mécanismes physiologiques.
Nous en trouvons, — je ne saurais assez le répéter, — un exemple des plus probants dans le sujet même qui nous occupe : les chirurgiens ont certainement vu, observé et , noté, comme l’un des accidents de la chloroformisation, la syncope, soit cardiaque, soit respiratoire ; mais sont-ils allés au delà de l’observation pure du phénomène morbide ; en ont-ils trouvé et indiqué le mécanisme, et pouvaient-ils le faire sur le terrain exclusivement clinique sans recourir à l’expérimentation? Nullement.
Ce mécanisme, qui leur apparaît aujourd’hui si Simple, du réflexe d’arrêt par excitation primitive
des expansions sensitives des nerfs impressionnés par le contact immédiat du chloroforme, ce mécanisme a été déterminé et.fixé par la physiologie expérimentale, et il ne pouvait l’être que par elle.
Je dis « par la physiologie expérimentale » et non point par tels ou tels physiologistes expérimentateurs, pour bien montrer que je n’entends pas, et que jamais je n’ai entendu établir entre la physiologie et la clinique d’autre préséance que celle qui résulte des rapports respectifs et réciproques entre l’une et l’autre. Mais, ce qui est incontestable et au-dessus de toutes les dénégations, c’est que ces rapports sont nécessaires, indispensables et que, sans l’intervention et le secours de la physiologie et de l’expérimentation, il est impossible à la clinique, — excepté dans les très rares circonstances que j’ai signalées plus haut, — d’aller au delà de l’observation pure et simple du phénomène, et de son interprétation hypothétique.
Cela est particulièrement vrai dans le cas actuel, où il s’agit d’une question de physiologie toxicologique, laquelle ressortit essentiellement à l’investigation expérimentale. Aussi est-ce à cette dernière, et à elle seule, qu’il a fallu demander, et que l’on doit la détermination et la connaissance exactes, définitives, en un mot scientifiques, du mécanisme pathogénique des principaux accidents de la chloroformisation, mécanisme que les milliers d’observations, dont se prévalent, à juste titre, les chirurgiens, étaient et ont été incapables d’élucider.
Certes les chirurgiens ont fait, en habiles observateurs, tout ce qu’ils pouvaient sur leur terrain et dans leur sphère, et je tiens à rappeler, — ce dont ne semblent pas s’être suffisamment aperçus
plusieurs de mes contradicteurs, — que je leur ai pleinement rendu justice, notamment lorsque je disais dans ma seconde communication.
<* ... Il n’en est pas moins vrai, je m’empresse de le reconnaître, — et c’est une nôuvelle preuve de l’accord réel de l’observation clinique et de l’observation expérimentale, — que le mécanisme de la mort toxique par le chloroforme, apnée toxique, a été prévu et noté par les chirurgiens; et il me suffira de citer, à ce propos, notre bien regretté collègue, Maurice Perrin, dont les remarquables travaux sur les anesthésiques marqueront dans les annales de la science, etc. (1). »
Il est d’ailleurs tellement difficile de méconnaître et de répudier l’intervention nécessaire, inévitable de la recherche expérimentale en cette question, que les plus réfractaires, à cet égard, ne peuvent, quoi qu’ils fassent et qu’ils disent, parvenir à.l’éviter et à s’y soustraire, toutes les fois qu’ils veulent expliquer ou interpréter le phénomène d’observation ; ils font, — qu’ils me permettent de le leur dire,— delà physiologie, malgré eux, sinon sans le savoir, du moins sans le vouloir.
C’est ce que va nous prouver une rapide analyse des discours prononcés rà cette tribune par mes collègues.
(1) 11 n’est pas inutile de remarquer, à ce propos, que Maurice Perrin avait appliqué la recherche expérimentale à l’étude à laquelle il s’était consacré avec ses collaborateurs Ludger, Lallemand et Duroy.
Je viens de prononcer le mot de « réfractaire, » il appelle si naturellement le nom de mon savant collègue, M. Léon Lefort, que personne à coup sûr ne s’étonnera de le voir venir immédiatement sous ma plume ; il ne saurait s’en étonner lui-même ni s’en formaliser après avoir affirmé, sans plus de façon, que « malgré leurs efforts, les physiologistes n’ont pas fait faire Un pas à la question ». et après avoir déclaré, conséquent avec lui-même, « qu’il faisait fort peu de cas des prétentions des physiologistes à prescrire aux chirurgiens des règles de conduite. »
« Prétention » n’est pas tout à fait exact, du moins en ce qui nous concerne, c’est une vue de M. Lefort; il serait plus conforme, je l’assure, à la réalité, de dire les « intentions», ou le désir, dans le meilleur sens.
Quoi qu’il en soit, le profond dédain que cachent ces déclarations n’est pas, je crois, de nature à toucher les physiologistes, encore moins la physiologie, mais il m’encourage peu à discuter, sur ce terrain, avec mon collègue, et il ne me laisse aucun espoir de le convertir. Aussi me contenterai-je de signaler quelques-unes de ses assertions comme constituant, à l’insu de leur auteur, un témoignage et une démonstration du fait que j’avançais tantôt, savoir l'intervention quand même du mécanisme suggéré par la physiologie et l’expérimentation, pour l’explication du phénomène.
Pour M. Lefort, le réflexe d’arrêt cardiaque ou
respiratoire primitif (que, par parenthèse, il admet implicitement puisqu’il l’invoque pour l’interprétation pathogénique) n’est point l’effet de l’excitation exercée par le contact des vapeurs chloroformiques sur les expansions périphériques des nerfs sensitifs (nasal et laryngé supérieur), mais bien un effet de l’émotion, de la peur éprouvées par le malade en imminence d’opération ; C’est cette faculté d’émotion, cette émotivité, cette préoccupation intelligente, apanage exclusif de l’être humain, qui établiraient entre ce dernier et l’animal, upe différence incommensurable, entraînant toute « inapplicabilité des résultats expérimentaux. »
Or, en premier lieu, tout phénomène d’arrêt réflexe ayant pour point de départ et pour cause l’émotivité, se rapporte précisément et expressément au même mécanisme physiologique que le phénomène d’arrêt, dû à l’action primitive des vapeurs de chloroforme; en sorte que les conditions de l'émotivité viennent, en ce cas, renforcer la production du phénomène et de l’accident qu’il constitue, puisque deux causes, au lieu d’une, agissent simultanément, l’une s’ajoutant à l’autre. Je n’ai eu garde d’oublier l’influence de cette cause prédisposante et adjuvante, dans l’appréciation des conditions capablos de favoriser le phénomène d’arrêt réflexe, lorsque j’ai dit :
, «... C’est là une condition puissamment prédisposante au phénomène d’arrêt fonctionnel... et cette condition est d’autant plus favorable et efficace, qu’en dehors de la prédisposition matérielle, organique, elle crée, notamment chez les neurasthéniques et les névrosiques de toute espèce, la prédisposition morale par Vémotivité... »
Mais il ne faut pas croire, comme semble le faire
M. Lefort, que l’homme possède exclusivement, grâce à l’intelligence dont il est doué, le privilège de cette prédisposition morale ; il est des animaux — et le chien est au premier rang de ceux-là — qui la possèdent à un degré qui les place, sous ce rapport, sinon au même rang, du moins fort près de l’homme lui-même. Ce n’est pas, en effet, sans les manifestations d’une émotion réelle et de la plus vive appréhension que le chien, au moment d’être fixé sur l’appareil de contention, se sent appréhendé, muselé et ligoté ; quelque douceur humanitaire que l’on y mette, quelques caresses consolatrices qu’on lui prodigue, il proteste par ses résistances et se débat dans de vigoureux efforts : les effets de cette lutte s’ajoutant aux premiers effets de l’émotion et de l’apeurement, réalisent une condition fonctionnelle d’autant plus défavorable et dangereuse vis-à-vis de l’action du chloroforme, que le cœur du chien est celui qui, dans toute la série, offre normalement le plus d’irrégularités; ce qui constitue pour lui une prédisposition individuelle exceptionnelle. L’on s’explique, par là, la facilité des accidents et de la mort par chloroformisation chez le chien, surtout si celle-ci est pratiquée avec l’espèce d’abandon que signalait Vulpian, et sans les précautions tutélaires qui nous permettent aujourd’hui de sauvegarder, avec une sûreté presque absolue, nos animaux en expérience. Ces précautions — rationnellement suggérées par l’étude du mécanisme pathogénique des accidents — résident, on le sait maintenant mieux que jamais, soit dans l’emploi méthodique des mélanges titrés, soit — ce qui est plus efficace encore—dans l’usage simultané des injections analgésiantes préventives, qui ont le précieux avantage d’émousser à la fois l’hyperexcitabilité, tant d’or-
dre matériel ou organique, que d’ordre moral ou émotionnel.
L’emploi du bichlorure de méthylène que j’avais pris l’habitude, autrefois, de substituer, comme le fait M. Lefort, au chloroforme, réalise, jusqu’à un certain point, le mélange titré, c’est pourquoi il engendrait moins d’accidents que ce dernier ; mais je lui préfère encore, et de beaucoup, la méthode mixte de l’injection préventive soit de morphine, soit de narcéine.
L’argument, basé sur l’influence de l 'émotivité ne tient donc plus, par cette double raison que, d’une part, le mécanisme physiologique rentre exactement dans celui du réflexe d’arrêt, auquel il vient s’ajouter, et qu’il renforce, dans la production de l’accident primitif; et que, d’autre part, l’on ne saurait arguer de cette différence entre l’homme et l’animal, et en particulier le chien qui est soumis, presque à l’égal de son maître, dans les conditions dont il s’agit, aux mêmes influences morales de l'émotion et de la peur.
D’ailleurs, M. Lefort admet aussi, en fait, le mécanisme physiologique de l’accident primitif d’arrêt réflexe, puisqu’il reconnaît avoir perdu, parce mécanisme, un de ses morts par le chloroforme : il s’agit d’un enfant dont il relate tout au long l’observation, et qui devait subir une opération de très peu d’importance. Un cas bien observé et avoué par M. Lefort, cela suffirait pour confirmer les résultats de l’expérimentation; mais, quoi qu’il en dise, notre collègue peut être assuré que ce cas n’est pas le seul.
Relativement à la méthode des mélanges titrés, dont M. Lefort croit pouvoir attribuer l’invention à Glover (1862), je ferai remarquer que la tentative du chirurgien anglais ne diffère pas sen-
siblement de toutes les tentatives semblables inspirées par la pensée quasi instinctive de doser l’anesthésique, mais dans lesquelles Ton n’est pas arrivé à la réalisation d’une méthode exacte, tant que l’on n’a pas fait appel à l’analyse expérimentale ; il pouvait bien y avoir un titrage approximatif de chloroforme et d’air dans le sac de Clover, mais le mélange, d’ailleurs uniforme (4 1/2 0/0), n’était pas distribué d’une façon exacte et mesurée ; ce qui est l’essentiel. Il n’y a pas plus d ! assimilation à faire entre le procédé de Glover et le procédé de Paul Bert, basé sur les données expérimentales, qu’entre ce dernier et les nombreuses variations récentes du procédé de la compresse, où l’on obéit bien toujours à l’idée inspiratrice du dosage et du titrage, mais sans jamais la réaliser.
Enfin, je ne puis m’empêcher de dire un mot de la façon dont M. Lefort apprécie l’intervention de la recherche scientifique mise en regard de la responsabilité du praticien : M. Lefort semble oroire, — et il n’hésite pas à le dire, — que c’est placer cette responsabilité dans une situation délicate, dangereuse même, en vue de la possibilité d’une action judiciaire, que d’indiquer les moyens les meilleurs, puisqu’ils sont déduits de bonne foi de la recherche scientifique, d’éviter les dangers de la chloroformisation. Il n’est pas besoin d’insister sur ce qu’une pareille doctrine, si elle pouvait prévaloir, — oe qui n’est pas à craindre, heureusement, — aurait d’attentatoire à la conscience professionnelle, en même temps qu’à la liberté de la recherche et au progrès scientifique.
— J’arrive à M. Verneuil, qui m’a pris particulièrement à partie : je né m’en plains pas • c’était
doublement son droit, je l’avaia mis en cause d’une façon bien inattendue pour lui, en exhumant des paroles qu’il aurait bien voulu, sans doute, laisser dormir dans l’oubli; et il avait, de ce fait, à défendre... un mauvais cas, qui, malheureusement, n’était pas niable. Il l’a défendu de son mieux, et je lui ai prêté, pour cela, bien volontiers, le flanc, toutes les fois qu’il l’a cru nécessaire. Aussi lui laisserai-je, — qu’il me pardonne cette générosité tout amicale, — l’entier bénéfice de tous les coups qu’ils m’a portés personnellement, du reste, avec sa courtoisie habituelle, et qui ne m’ont pas, d’ailleurs, trop meurtri, je dois l’avouer; je ne prendrai, dans son discours, que ce qui regarde la physiologie, c’est-à-dire la science absolument impersonnelle, bien décidé, encore une fois, à laisser complètement de côté tout ce qui ressemble à cette inadmissible querelle entre physiologistes et chirurgiens, que (je le dis entre parenthèses, et bieq vite, pour la dernière fois) M. Verneuil a eu une .certaine tendance, involontaire sans doute, à envenimer.
Ceci posé, un mot seulement relativement à mes lapins, que M. Verneuil a fqrt malmenés (je cqm prends qu’il leur en ait un peu voulu), et qui S9 sont cependant montrés, de l’aveu de la plupart de mes collègues, on ne peut plus académiques.
M. Verneuil nous met au défi de produire, dans nos laboratoires, la syncope cardiaque, avec le chloroforme : je lui apporte la production du fait, à volonté; il trouve la chose trop facile; et il ajoute que ce n’est là qu’une syncope passagère, anodine, comme il l’appelle. — Pas aussi anodine que cela, mon cher collègue et maître : le lapin, tout comme votre malade, peut fort bien y rester. Eh! qu’importe, d’ailleurs; le phénomène se produit, il existe, cela suffît pour nous permettre d’en
rechercher et d’en dévoiler le mécanisme. Ce qui n’a jamais été fait, je le répète et je le maintiens, et ce qui ne pouvait être fait sur le terrain purement clinique, où l’observation n’est pas allée au delà de la constatation du phénomène.
Faut-il rappeler, à ce sujet, que le mécanisme de la syncope cardiaque par anémie cérébrale n’a été connu et trouvé que le jour où un médecin a transporté la recherche, de la clinique sur le terrain expérimental : jai nommé Piorry, qui a immédiatement déduit, des résultats de ses expériences, le traitement rationnel de cette syncope, par l’inversion, de la même manière que nous déduisons de la connaissance du mécanisme de l’accident primitif essentiel de lachloroformisation lesmoyens rationnels de le prévenir.
Cette inversion, que vous avez invoquée comme une de vos ressources dans le cas d’imminence de mort par le chloroforme, vous én devez précisément la connaissance et l’indication à l’expérimentation ; et, pour le dire en passant, en la mettant en œuvre dans tout cas de mort apparente relevant de la chloroformisation, vous n’agissez pas toujours selon une indication précise et appropriée.
M. Verneuil a cru devoir invoquer — pour les besoins de sa thèse — les fameuses paroles de Cl. Bernard, rappelées et répétées, à tout propos et hors de propos, par les contempteurs de l’expérimentation, et dont les anti-vivisectionnistes, en particulier, se sont fait une arme :
« Ceux qui veulent aujourd’hui tout expliquer en médecine par la physiologie prouvent qu’ils ne connaissent pas la physiologie, et qu’ils la croient plus avancée qu’elle n’est ; ceux qui repoussent systématiquement les explications physiologiques
en médecine prouvent qu’ils ne connaissent pas le développement de la médecine scientifique , et qu’ils se trompent sur son avenir. »
Il faut, en vérité, que ceux qui s’évertuent à se servir de ces paroles contre la physiologie et son intervention, s’illusionnent singulièrement sur leur réelle signification ; car ils s’accusent et se condamnent eux-mêmes, sans s’en douter : il est évident que, dans la première partie de sa phrase, 01. Bernard a voulu parler des médecins qui, peu familiarisés avec la physiologie et l’état réel de ses acquisitions, au moment où ils en abusaient, cherchaient, quand même, à « tout expliquer » par elle; il faisait allusion à la fameuse médecine doctrinale dite « physiologique », qui, malgré ses excellentes intentions, n’en avait guère que le nom.
Quant à ceux que le grand maître désigne, en second lieu, comme « repoussant systématiquement les explications physiologiques en médecine, etc. », ils doivent facilement se reconnaître dans ces paroles, pour peu qu’ils se tâtent, surtout à propos de la présente discussion; et je crains bien que mon excellent ami M. Verneuil ne se soit quelque peu exposé, sans y prendre garde, à être classé, sinon tout à fait à la tête, au moins tout proche et à la suite de ces « systématiques ». Il conviendra, en tout cas, que sa citation n’est guère appropriée, s’il a eu l’intention, comme cela est certain, de l’emprunter en faveur et à l’appui de son argumentation.
Puisque nous sommes sur le chapitre des citations, je signalerai de suite, comme ne répondant pas non plus à ses désirs, les paroles que M. Verneuil a cru devoir emprunter à M. Dastre — un des nôtres, comme il l’appelle, et des meilleurs, ce
à quoi je suis loin de contredire — à propos de la méthode des mélanges titrés :
« S’il fallait, dit M. Dastre (Les Anesthésiques, p. 109) porter un jugement pronostique sur l’avenir de cette méthode d’administration chloroformique, je dirais que son usage restera toujours limité et restreint. Son intérêt théorique reste intact, mais la chirurgie pratique trouvera vraisemblablement ailleurs la solution des difficultés de l’anesthésie. »
Je ne crois guère me tromper en attribuant à ce jugement pronostique un tout autre sens que celui] que M. Verneuil est porté à lui donner, dans l’intérêt de son opinion personnelle : M. Dastre n’est pas sans connaître les difficultés et les résistances routinières des praticiens à admettre et à inaugurer des méthodes et des procédés nouveaux, fussent-ils des plus justifiés ; c'est pourquoi il doute et augure mal de l’empressement des chirurgiens à adopter la méthode des mélanges titrés Surtout en présence d’un outillage quelque peu compliqué et encombrant ; mais la reconnaissance explicite de tout l’intérêt de cette méthode ne peut que lui inspirer, logiquement, le désir de la voir appliquer, autant que possible ; peut-être aussi y a-t-il dans cette appréciation restrictive de M. Dastre, en ce qui concerne uniquement les difficultés d’application, certaine influence, involontairement subie, du sentiment de la paternité eu égard à une autre méthode passible de moins de difficultés pratiques.
En tout cas, le jugement du savant physiologiste ne saurait passer pour une critique de fond, encore moins pour une détraction.
M. Verneuil nous demande — et c’est le seul
point de détail sur lequel je désire lui répondre —• si « nous avons essayé et réussi, à travers l’orifice étroit des narines du ehien et du lapin, à cocaïniser le labyrinthe nasal si compliqué chez le premier de ces animaux, et comment nous avons pu de même pulvériser la cocaïne dans leur pharynx et dans leur larynx? »
Mais, certainement, cher collègue et maître, j’ai essayé, réalisé, et réussi tout cela, sans quoi je ne l’eusse pas annoncé ; de son côté, et sans qu’il eût été inforpaé de mes propres expériences, pas plus que je ne connaissais les siennes, M. François Franck a recherché et obtenu les mêmes résultats. Il vous les a annoncés et recommandés dans sa substantielle communication, et vous avez dû les accueillir tacitement, avec la même faveur que cette communication, remarquable à tous égards, que vous avez si justement louée, et que je ne saurais trop me féliciter d’avoir provoquée. Mais comment se fait-il qu’étant et vous déclarant d’accord avec M. François Franck, lequel s’est montré absolument d’accord avec moi sur tous les points essentiels de la question (ce qui prouve que les expérimentateurs ne sont pas toujout-s et tant en opposition qu’il vous plaît à dire), vous ne le soyez pas avec moi ? -
Il y a là une préférence dont j’ai le droit d’être un peu jaloux, mais il y a surtout une contradiction qu’il n’était pas inutile de relever.
Enfin, M. Verneuil a terminé par où il aurait dû, à mon humble avis, commencer, en se conformant à cette déclaration pleine de sagesse et de conciliation, dont j’avais fait, pour mon compte, le thème de mes communications sur le sujet en discussion :
a Travailler, d’un commun accord, physiologistes et cliniciens, à éclairer les derniers points obscurs ou indécis de l’anesthésie chirurgicale pour en supprimer les dangers. »
. Je n’ai pas eu, toutes mes paroles en témoignent comme mes recherches, d’autre désir et d’autre but.
Avec M. A. Guérin, la physiologie et l’expérimentation retrouvent et reprennent leur droit ; il leur reconnaît et leur assigne, judicieusement, leur part et leur rôle dans la recherche et la détermination du mécanisme pathogénique des accidents et de la mort par le chloroforme ; et c’est avec une raison indiscutable qu’il a dit à ses collègues, les chirurgiens : « Si vous ignorez parfois la cause de la mort par le chloroforme; si vous craignez de ne pas la découvrir, pourquoi ne pas demander aux physiologistes de nous aider dans nos recherches...? » Il eût pu ajouter, avec non moins de raison, qu’il leur était impossible de se passer du secours de la physiologie et de l’expérimentation, pour arriver à cette connaissance. L’expression de notre pensée, à cet égard, relativement à la nécessité et au caractère de certitude des recherches de laboratoire, a paru un peu exagérée à mon éminent ami et maître : je me suis expliqué plus haut, à ce sujet, de façon à lui donner, je l’espère, entière satisfaction, tout le malentendu résidant dans la confusion, que je crois avoir dissipée, des deux termes : laboratoire et méthode expérimentale, termes connexes, il est vrai, mais non indissolublement liés.
Nul n’en a donné précisément un plus éclatant témoignage que M. A. Guérin, par sa belle application de l’observation expérimentale à l’étude des
agents d’infection disséminés dans l’atmosphère des salles de chirurgie, et par les déductions qu’il en a su tirer pour le traitement rationalisé des plaies. Ici, la salle d’hôpital a constitué le laboratoire; mais, il n’en est pas moins vrai que la doctrine des germes pathogènes n’a reçu sa véritable et définitive consécration que de l’expérimentation systématisée et méthodique réalisée dans le laboratoire proprement dit. M. A. Guérin le reconnaît, du reste, lorsqu’il dit explicitement :
« J’admets avec les physiologistes qu’une vérité n’est jamais mieux démontrée que lorsqu’elle l’a été expérimentalement ... » Je n’ai jamais voulu prétendre autre chose, si ce n’est, pourtant, que l’expérimentation seule est capable de déterminer certains mécanismes pathogéniques, tels que celui des accidents primitifs du chloroforme agissant sur les extrémités des nerfs sensitif, nasal et laryngé supérieur.
Ce mécanisme, M. A. Guérin l’admet aussi pleinement, mais il hésite à 'l’attribuer au fait d’une simple irritation? Il s’agirait, selon lui, d’une sorte d’étonnement (?) imprimé aux nerfs des’fosses nasales, lequel serait communiqué au pneumogastrique, et par lui au muscle cardiaque.
Etonnement, irritation, qu’importe ! Le phénomène et le mécanisme de sa production sont toujours les mêmes. Irritation est, d’ailleurs, le mot consacré, et si l’on ne veut rien préjuger, le mieux est de dire : impression sensitive.
Quoi qu’il en soit, le mécanisme fondamental tel que je l’ai expérimentalement démontré et exposé, étant admis par M. A. Guérin, il en déduit un procédé de traitement préventif aussi simple qu’ingénieux, mais qui, malheureusement, ne parait pas acceptable, pour deux raisons capitales.
En serrant les narines, comme le propose M. A. Guérin, de façon à obstruer l’entrée des fosses nasales, et à empêcher, ainsi, l’arrivée des vapeurs de chloroforme, au contact des expansions du nerf nasal, on empêche en même temps et nécessairement l’entrée normale de l’air à respirer, et l’on s’oppose, par conséquent, et à sa source, pour ainsi dire, à l’accomplissement normal, si désirable en cette occurrence, delà fonction respiratoire; d’un autre côté, l’on n’évite que partiellement, et à peine à moitié, la cause des accidents et du danger, attendu que la pénétration par la bouche des vapeurs chloroformiques continue à réaliser le contact direct avec les expansions du laryngé supérieur, et que ce contact peut devenir d’autant plus efficace pour la production de l’accident primitif en question, que l’aspiration par la bouche seule est plus intense ; d’ailleurs, même par cette voie, le chloroforme peut et doit facilement pénétrer par l’arrière-cavité des fosses nasales, et impressionner, quoique d’une façon un peu détournée, la pituitaire et ses nerfs de sensibilité générale.
L’objection et le reproche, suffisamment justifiés, je crois, que soulève le procédé de M. A. Guérin, je les ai déjà adressés au procédé récemment décrit par M. Marcel Baudoin, et dans lequel se fait l'administration goutte à goutte du chloroforme, en pinçant les narines avec les doigts qui tiennent appliquée la compresse ; et j’aurai à les répéter tout à l’heure, à propos de la communication de M. Léon Labbé.
Si je ne crois pas pouvoir accepter, pour les motifs que je viens de faire valoir, le procédé de prévention proposé par M. A. Guérin, en déduction d’ailleurs logique, quant à elle, du mécanisme pathogénique de l’arrêt fonctionnel réflexe, je suis
parfaitement d’accord avec lui relativement à la dissociation possible et probable des effets cardiaques et des effets respiratoires, selon la nature et la provenance de la cause initiale, et son aetion, en quelque sorte spécifique, sur les centres ou noyaux organiques 'respectifs des systèmes cardiaque et respiratoire ; l’explication très ingénieuse qu’il en donne, puisée dans l’intéressant exemple des effets laryngo-respiratoires, sans implication appréciable du fonctionnement du cœur, provoqués par la maladie singulière dite « fièvre de foin, » est parfaitement rationnelle, et elle apporte une confirmation de plus à la démonstration expérimentale que j’ai donnée de la séparation organique et fonctionnelle des centres respiratoire et cardiaque dans le bulbe rachidien.
L’intervention de M. Léon Labbé dans la discussion a eu particulièrement pour but de prôner, comme la meilleure et actuellement la plus sûre des méthodes préventives des accidents chloroformiques, surtout des accidents au début, la méthode qu’il appelle des doses petites, continues, sans intermittences, par opposition à la méthode des intermittences et des doses massives du professeur Gosselin.
Gette méthode des doses minimes et continues par la compresse serrée sur les narines, et dont M. Labbé s’attribue la paternité, est précisément celle qui a été si bien et si minutieusement décrite par M. Marcel Baudouin, et que nous avons plusieurs fois signalée, dans nos précédentes communications sur ce sujet.
Il y a, incontestablement, dans ce procédé, une tendance et un effort vers la réalisation , la plus simple possible, des conditions de la méthode des
mélanges titrés, que M. Léon Labbé considère comme étant « certainement (ce sont ses propres expressions) l’idéal de la chloroformisation, mais qui, ajoute-t-il, dans l’état actuel, est inapplicable, d’une façon courante, étant donnés le volume et la complication des appareils nécessaires, dont le type parfait a été réalisé par M. Raphaël Dubois. »
Quels que soient les avantages relatifs de son procédé, abstraction faite, bien entendu, du pincement des narines, dont nous dénoncions, à l’instant, les inconvénients, M. Labbé se fait assurément illusion, lorsqu’il croit réaliser, par ce moyen, même avec des apparences d’exactitude, la vraie méthode des mélanges titrés. Il ne se sert même pas, que je sache, d’un compte-gouttes pour le dosage intercurrent de l’anesthésique, et ce n’est pas avec la compresse presque hermétiquement appliquée devant l’ouverture bucco-nasale, qu’il peut espérer un mélange titré, dans la véritable acception du mot, de chloroforme et d’air.
Les cornets à longue et large ouverture, tel que celui qui est en usage dans la marine, et, mieux encore, les petits masques de laine montés en fil de fer, et qui reçoivent sur leur partie supérieure, à une certaine distance des ouvertures de la bouche et du nez, les gouttes exactement dosées et versées, à l’aide d’un compte-gouttes approprié, sont, de tous points, préférables à la compresse immédiatement appliquée et obturante, et remplissent des conditions meilleures et plus rapprochées du véritable titrage.
Je signalerai, à ce propos, un petit et trèssimple dispositif de M. le docteur Créquy, notre ancien collègue d’internat, qui l’a décrit dans une note présentée à la Société de Chirurgie (4 dé-
cembrel889), et dont j’ai pu constater les avantages relatifs, en l’essayant récemment, avec l’auteur, sur les animaux.
Mais, encore un coup, ces tentatives ne réalisent point les conditions réelles de la vraie méthode des mélanges titrés, et force est de recourir, pour cela, à un appareil approprié et rigoureusement systématisé.
Je ne puis quitter mon cher collègue et ami M. Labbé sans exprimer la surprise que j’ai éprouvée de lui voir abandonner et condamner quasiirrémédiablement la méthode mixte de morphine et chloroforme, dont il a été un des plus ardents promoteurs, et dont il a dû retirer certainement quelques bénéfices, ne fût-ce que dans le cas si remarquable, qu’il me communiquait tout récemment, et dans lequel, après avoir une première fois tenté vainement de réaliser les effets anesthésiques du chloroforme seul, chez une malade qui devait être soumise à l’opération de l’ovariotomie, et après avoir été dans l’obligation de remettre l’opération à un jour subséquent, il avait cette fois réussi le plus facilement du monde, et rapidement, la chloroformisation nécessaire, à la suite d’une injection préalable de chlorhydrate de morphine. J’aurais voulu, tout au moins, voir M. Labbé, accompagner cette condamnation sommaire d’une méthode qu’il a, si je ne m’abuse, le plus pratiquée parmi les chirurgiens de Paris, des principales raisons justificatives de cet abandon sans appel : ces raisons, venant de sa bouche autorisée, auraient eu une signification et une valeur particulières.
De M. François Franck et de sa remarquable communication, je n’aurais rien à dire, que pour user du droit qu’elle me donne de me féliciter de
ï’avoir provoquée, si je ne tenais à constater encore une fois le parfait accord qu'il y a entre nous sur tous les points fondamentaux de la question, qu’il a seulement développés plus abondamment et avec plus de détails, mais en y ajoutant un chapitre personnel du plus haut intérêt et qui, quoi qu’on en ait dit, aura une grande importance dans les indications préalables de la chloroformisation opératoire : je veux parler du chapitre de pathologie expérimentale et comparée.
Une seule et bien mince dissidence existe entre mon excellent collègue et ami et moi, en ce qui concerne l’intervention préalable de la morphine pour la chloroformisation. Je ne saurais partager ses appréhensions, que je me permets de croire exagérées, relativement aux dangers de cette intervention; et je ne pense pas que ce qu’il a observ é sur quelques-uns de ses animaux, et qu’il a appelé « la mort à bas bruit », soit, en réalité, le fait de la morphinisation préalable. Le chloroforme suffit seul, pour cette besogne, surtout chez le chien, et aussi chez les malades, chez lesquels les accidents observés dans les mêmes conditions ne sauraient être attribués, avec certitude, à la morphinisation préalable : qu’est-ce qui prouve, en effet, que ces mêmes accidents ne se seraient pas produits à la suite de la chloroformisation seule, et peut-être même avec plus de facilité que si la morphine n’était pas intervenue. La présomption, en ce cas, d’après les données expérimentales, est plutôt en faveur de la seconde hypothèse que de la première; car, j’y insiste, et je le maintiens, l’administration préalable de la morphine ou de la narcéine assure, chez l’animal, même chez le chien, tant prédisposé aux accidents cardio-réflexes, l’immunité à peu près constante de la chloroformisation.
Pour permettre de réaliser, autant que possible, cette immunité, sans les appréhensions qui s’attachent à l’emploi de la morphine, je n’ai pas cessé de poursuivre avec mon collaborateur en chimie, M. Duquesnel, le perfectionnement des procédés capables de donner la narcéine à l’état de solubilité parfaite, d’une activité suffisante, et exempte de tout danger. Or, le produit que je présente ici, obtenu par électrolyse de la narcéine, est très soluble ; il est conséquemment susceptible d’être administré 6n injections sous-cutanées; et nous avons pu nous assurer expérimentalement de son activité physiologique, exactement dans le sens caractéristique de l’action de la narcéine (sommeil calme, tranquille, sans accidents consécutifs d’aucune sorte], aux doses très maniables de 2, 3, 4 et 5 centigrammes. Nous poursuivons cette étude, et nous espérons pouvoir en donner prochainement les résultats définitifs.
Pour ce qui est de l 'atropine, si j’ai formulé, à son égard, quelques réserves, c’est surtout en vue de l’activité de cette substance qui peut la rendre dangeréuse, surtout si elle n’est pas dans un état de pureté chimique désirable, et non point parce qu’elle ne répondrait pas à l’indication fournie par le mécanisme physiologique de l’accident. Je répète, d’ailleurs, qu’associée à la morphine ou à la narcéine, l’atropine peut, tout au moins, jouer le rôle d’antagoniste efficace, avec réciprocité de la part des alcaloïdes de l’opium, ce qui les dépouille respectivement de leur nocuité possible.
C’est là, du reste, une question d’indication relevant de l’appréciation clinique, eu égard aux multiples contingences créées soit par la maladie, soit par le malade.
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