CONCLUSIONS
1° Tant qu’il y aura mort ou danger de mort par le chloroforme et la chloroformisation, encore bien que ce danger et sa réalisation puissent être, dans certains cas, inévitables et au-dessus des ressources de la science et de l’art, il y a lieu, et c'est le devoir des hommes de science et de pratique, de rechercher, sans relâche, tous et les meilleurs moyens de conjurer et de combattre ce danger.
2° Cette question étant essentiellement une question de toxicologie, et par conséquent du domaine physiologique et expérimental, c’est à la physiologie et à l’expérimentation qu’il appartient de déterminer le mécanisme pathogénique des accidents, d’où doivent être déduits rationnellement les indications et les moyens de prévention et de traitement.
3° Cette détermination et les connaissances qui en découlent sont aujourd’hui assez avancées et assez positives, pour permettre à la clinique d'en bénéficier, par l’essai et l’application des moyens et des procédés démontrés efficaces par l’expérimentation, et qu’elle n’a pas le droit de répudier.
4° En l’état actuel, les moyens préventifs suggérés et indiqués par le double mécanisme du réflexe d’arrêt fonctionnel primitif ou secondaire, et de l’action toxique par imprégnation générale, résident essentiellement :
a) D’une part, dans l’adjonction préalable et systématisée des analgésiques généraux et locaux à l’anesthésique en vapeur ; .
b) D’autre part, dans le dosage et le titrage le plus exact possible de la substance anesthésique : cette exactitude ne peut, à l'heure actuelle, être obtenue que par l’emploi de la méthode des mélanges titrés, basée sur la recherche et l’analyse expérimentales.
Les moyens curatifs peuvent être ramenés et se résument en tous ceux qui sont capables de ranimer les phénomènes mécaniques de la fonction respiratoire, éteinte ou près de s’éteindre, cette extinction constituant le mécanisme essentiel de l’action toxique propre du chloroforme. Or, de tous ces moyens, celui qui doit prédominer et prévaloir, comme le plus rationnel, conséquemment le plus efficace, et, il est permis de le dire, souverain, c’est la respiration artificielle, à la condition d’être réalisée selon les indications expresses de l’expérimentation, c’est-à-dire par le procédé de Y insufflation, transporté et adapté à la pratique chirurgicale.
Dans ce but, j’ai cherché, avec le concours de notre ingénieux constructeur, M. Ch. Verdin, à réaliser pratiquement, d’une part, un procédé destiné à permettre, à tous les moments de la chloroformisation et de l’opération, et surtout dans les moments critiques et de danger imminent, de constater d’une manière facile et certaine l’état des mouvements respiratoires; d’autre part, le moyen de pratiquer sur l’homme, le cas échéant, c’est-àdire en cas d’asphyxie, Y insufflation pulmonaire.
1° Pour le premier cas : constatation objective de l’état de la respiration, j’ai fait construire un pneumographe (enregistreur des mouvements respiratoires) des plus sensibles et pouvant s’adapter facilement, grâce à la forme de ceinture qui lui
a, été donnée,, soit au pourtour du thorax, soit à la partie supérieure de l’abdomen (région diaphragmatique), selon le siège de l’opération.
La ceinture peut être à volonté allongée ou raccourcie, grâce à un dispositif à glissement extemporané. Les deux tambours élastiques qu’elle porte à chacun de ses bouts sont reliés à un tube transmetteur, aboutissant à un récepteur armé d’un levier mobile qui peut ou bien traduire en l’air, comme on le voit ici, les plus faibles mouvements respiratoires du thorax, ou bien les inscrire sur un cylindre enregistreur.
2° Le dispositif de la respiration artificielle par l’insufflation pulmonaire, chez l’homme, sans intervention de la trachéotomie, se compose^ d’un masque avec ses accessoires, et d’un soufflet (1).
Le masque est un cylindre en métal, surmonté à sa partie évasée d’un col en caoutchouc permettant et réalisant une adaptation aussi parfaite que possible à la face de l’individu, le nez compris : cette adaptation doit être, en effet, quasi hermétique, et telle que l’air insufflé ne puisse s’échapper par la moindre fissure. L’extrémité inférieure du masque se termine par un tube approprié, muni d’un trou d’échappement à glissière, pour la
(1) Nous nous empressons de rappeler, à ce propos, l'excellente tentative faite par M. le docteur Paul Thiéry, ancien prosecteur à la Faculté, pour substituer l’insufflation pulmonaire, soit de bouche à bouche, soit avec le soufflet, aux procédés de respiration artificielle habituellement en usage en clinique. Le remarquable succès obtenu par M. Paul Thiéry, sur deux malades du service de M. Polaillon, justifiaient suffisamment son initiative pour provoquer des imitateurs et recommander une méthode que j’ai signalée et proposée moimême depuis longtemps. J’essaie aujourd’hui de lui donner les caractères d’un procédé, d’un emploi et d’une vulgarisation faciles, en évitant autant que possible la trachéotomie, dont M. P. Thiéry fait la base essentielle de son modus faciendi.
prise d’air, et destiné à communiquer, à l’aide d’un tube intermédiaire de caoutchouc, avec le soufflet.
En prévision du cas où, par suite de l’accident qu’il s’agit de combattre, il y aurait occlusion de l’isthme guttural par la langue gonflée et rétractée — ce qui constituerait un obstacle à l’insufflation avec le masque seul,— celui-ci est accompagné d’un tube en métal, aplati en forme d’abaisselangue à son bout postérieur, et approprié par son bout antérieur à la communication avec le soufflet : ce tube s’adapte à frottement à l’ouverture terminale du masque; il peut être enfoncé jusqu’à la base de la langue, qu’il déprime par conséquent, et jusqu’à l’ouverture supérieure de la glotte, et permettre ainsi l’insufflation directe de l’air à travers le larynx. Dans cette éventualité, et pour prévenir un refroidissement direct et trop rapide, on pourrait surchauffer légèrement l’atmosphère ambiante avec un dégagement de vapeur d’eau, ou mieux encore à l’aide d’un flacon contenant de l’eau chaude à la température normale du corps, disposé sur le passage de l’air insufflé, lequel est ainsi à la fois humidifié et chauffé.
On peut, en outre, prendre la précaution tutélaire contre l’infection microbienne extérieure, d’interposer un tampon d’ouate stérilisée et tamisant l’air insufflé.
Enfin, le soufflet très portatif et facilement maniable présente un dispositif particulier, permettant le dosage exact du volume d’air insufflé : ce résultat est obtenu à la faveur d’une tige métallique latérale soumise, à volonté, à des crans d’arrêt, et limitant la course du soufflet, partant la quantité de prise d’air. Cette prise répond exactement, en volume, aux chiffres de graduation
inscrits sur la tige, et déterminés d’avance au spiromètre. On sait que ce chiffre moyen, pour l’homme, oscille, normalement, au point de vue de la capacité pulmonaire, entre trois et quatre litres d’air, par respiration.
L’appareil fonctionne très "bien, comme on le voit sur ce sujet qui veut bien se prêter à l’essai, et je ne doute pas qu’il ne soit appelé à rendre des services réels aux chirurgiens qui voudront bien se donner la peine de l’utiliser, à l’occasion, tout en souhaitant qu’ils aient cette occasion le plus rarement possible.
Tels sont les préceptes généraiix tirés des enseignements réciproques et solidaires de la clinique et de l’expérimentation, qui jamais, nous osons le dire, n’avaient été dégagés et mis en relief comme dans la discussion actuelle, en cette question si débattue du chloroforme et de la chloroformisation; c’est là un résultat qui ne saurait être méconnu, et dont personne, pas plus du monde professionnel que scientifique (car l’un et l’autre se tiennent et se confondent étroitement dans le but supérieur de la recherche de là vérité pour le bien de l’humanité), n’a le droit de se désintéresser.
Je demeure convaincu que le souvenir de ces enseignements pèsera, à l’avenir, d’un certain poids, dans l’esprit inquiet et préoccupé du chirurgien, en présence de l’inéluctable nécessité de l’administration du chloroforme ; et, la discussion actuelle, n’eût-elle produit que ce résultat, n’aura pas été inutile et stérile, comme se plaisent à le croire et à le dire des esprits toujours chagrins et amis plus ou moins passionnés du statu quo.
Je ne regretterai pas, en tout cas, de l’avoir soulevée.