CHAPITRE III
Nous venons de voir quelle est l'évolution du mercure dans l'organisme; nous devons rechercher maintenant quels effets il y produit.
Son action est essentiellement perturbatrice :
« Le mode d'action du poison peut, en quelque sorte, » se comparer à un traumatisme interne et caché. Le » poison, il est. vrai, ne blesse pas, en intéressant la » matière organique dans sa continuité, ou dans sa • » grosse composition chimique ; ses blessures sont » moins apparentes et saisissables, quoique vives et » pénétrantes ; il lèse, dans ses plus délicates nuances, » la composition intime de la texture organique, les » vibrations latentes, les mouvements insensibles, » essentiels au mouvement de la vie, et que le physio- » logiste est souvent impuissant à percevoir et à défi- » nir. » (Chauffard) (1).
Comme tous les médicaments ou poisons, le mercure agit plus particulièrement sur certains éléments, sur certains tissus; ses effets ne sont durables que s'il est administré d'une manière continue, car, ainsi ciue nous l'avons vu, il ne séjourne pas longtemps dans le sang, il tend à s'éliminer, et la partie qui reste dans
(1) De la spontane'ité et de la spécificité dans les maladies. 1867, p . 91.
l'organisme, sortant de la circulation, va s'emmagasiner pour ainsi dire dans certains tissus. Elle peut encore, à ce moment, produire des désordres locaux, mais ses effets généraux ne se font plus sentir. Une expérience de, Cl. Bernard permet de concevoir comment les choses se passent en pareil cas.
« Je perforai le fémur d'un chien, et je remplis de » mercure la cavité médullaire de cet os; après quoi, je » bouchai avec de la cire le trou qui m'avait servi à » faire couler le métal. La plaie des parties molles se » cicatrisa bien, et l'animal fut gardé trois mois sans » présenter aucun phénomène particulier. Au bout de » ce temps, il fut sacrifié, et je recherchai ce qu'était » devenu le mercure. Il en restait encore un peu dans » la cavité médullaire du fémur, mais les deux tiers au » moins avaient disparu. L'absorption avait nécessai- » rement été cause de cette disparition ; mais qu'était • » devenu le mercure ainsi absorbé ? avait-il été expulsé )) hors de l'organisme ou bien s'était-il fixé ailleurs? En » examinant successivement tous les organes de l'ani- » mal, je trouvai la surface extérieure des poumons, » qui, du reste, étaient sains, comme parsemée de pe- » tites tumeurs blanchâtres, de la i^rosseur d'un erain » de millet, et semblables à ce qu'on appelle des tuber- » cules miliaires. Ces petites tumeurs étant incisées, » on trouvait visiblement à leur centre, à la loupe ou » à l'œil nu, un petit globule de mercure métallique. La » matière blanchâtre entourante constituait un véri- » table kyste dont les parois étaient très éjDaisses pro- » portionnellement à la petitesse du globule mercuriel. » Dans un autre cas, une petite quantité de mercure » métallique fut injectée par la veine jugulaire d'un » chien. Le mercure arrivé dans le ventricule droit y
» fut divisé à l'infini par les contractions musculaires : » il s'insinua sous cette forme très divisée entré les co- » lonnes charnues du ventricule, et fut successivement » poussé jusque sous la membrane séreuse péricar- » dique qui recouvre le ventricule droit. C'est là qu'on » retrouva, au bout de vingt-cinq jours, en tuant l'ani- )) mal, les gouttelettes mercurielles, qui déjà étaient » environnées d'un kyste très mince. Ceci prouve donc » que dans ce cas le mercure métallique introduit dans » le sang n'était point resté en contact avec ce fluide. » Il s'était, au contraire, séquestré dans une poche kys- » tique. »
11 peut arriver cependant, que, sous des influences encore indéterminées, le mercure emmagasiné dans les organes et devenu ainsi inoffensif , soit repris en quelque sorte par la circulation et donne lieu de nouveau aux symptômes de l'intoxication aiguë ou subaiguë ; c'est ainsi que l'on peut interpréter les curieuses observations dans lesquelles Christison et Kûssmaul ont vu la salivation reparaître au bout de plusieurs semaines; de plusieurs mois, et même de plusieurs années, sans que les malades eussent de nouveau pris du mercure. Dans certains cas, un refroidissement paraît être la cause qui amène le retour des accidents aigus ; d'autres fois, ils se manifestent sous l'influence d'une cure par les eaux sulfureuses: les médecins d'Aix ont rapporté plusieurs faits de ce genre ; dans un cas de Hartung, la recrudescence ne se serait produite qu'au bout de dix ans.
Il ne faudrait pas attacher la même signification à la persistance de certains troubles fonctionnels, tels qye le tremblement ou les paralysies; elle ne j)rouve pas que le mercure, introduit antérieurement dans l'organisme, continue à y exercer une influence nocive, mais
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seulement que les troubles de nutrition provoqués par le poison persistent longtemps après son élimination.
D'une manière générale, on peut admettre que les choses se passent de la manière suivante :
Au moment de son introduction dans l'organisme, le mercure, s'il est sous la forme d'un composé soluble, exerce une action irritante sur les parties avec lesquelles il est en contact; puis, il pénètre dans le sang, il détermine des modifications dans la constitution des albuminoïdes et probablement aussi des globules; transporté ensuite par la circulation dans toutes les parties de l'organisme, il va y déterminer des troubles nutritifs et des désordres fonctionnels de nature diverse; l'acuité de ces accidents varie avec la quantité de mercure introduite quotidiennement ; leur durée et, dans une certaine mesure, leur localisation, avec la durée du traitement ou de l'intoxication. Dès que le malade cesse d'être soumis à l'influence du mercure, les accidents immédiats du mercurialisme tendent à disparaître; mais, si l'imprégnation a été considérable, les lésions qui se sont produites pendant la période précédente ne se réparent que lentement, et les malades continuent à présenter un ensemble de symptômes que l'on ne peut plus rapporter à l'action directe du poison. Une véritable maladie a succédé à l'intoxication.
Parmi les phénomènes morbides auxquels donne lieu l'intoxication, il en est qui semblent liés plus spécialement à l'élimination du métal : ce sont ceux qui se produisent du côté de la muqueuse buccale, des reins et 'de la peau. Cette interprétation a cependant quelque chose d'hypothétique (Gubler), car le mercure est transporté parla circulation dans ces parties comme dans les autres organes, et rien ne prouve que ce soit seulement
au moment où il s'élimine qu'il y provoque des troubles nutritifs. Certains faits parlent môme contre cette supposition : c'est ainsi, par exemple, que dans les cas de stomatite, même intense, il arrive souvent que l'analyse chimique ne peut pai-venir à déceler le mercure dans la salive. Les accidents qui se produisent du côté des reins nous paraissent être les seuls que l'on puisse rapporter avec une certitude presque entière à l'action du mercure pendant son élimination.
Il résulte des considérations dans lesquelles nous venons d'entrer que nous aurons à examiner successivement l'action du mercure et de ses composés :
1° Sur les tissus avec lesquels il entre directement en contact au moment de son application (action locale) ;.
2° Sur le sang et sur les viscères (action générale).