MERCURIALISME INTENSE. — FORME AIGUË
§ 1". — Vue cV ensemble.
Nous venons de voir que le mercure, donné à faible dose, ne produit pas de troubles graves dans la nutrition, et que même, pour certains auteurs, il agit comme tonique et reconstituant. Il n'en est plus de même quand il pénètre dans l'organisme en proportions relativement considérables : il altère alors la constitution du sang ; il provoque dans la plupart des tissus des troubles nutritifs de nature phlogogène ou régressive ; il agit spécialement sur certaines glandes, et donne lieu ainsi à des phénomènes d'iiypercrinie qui épuisent le malade; enfin, il semble exercer directement sur les éléments de l'organisme une influence antiplastique, destructive et dénutritive. Ce çlernier mode d'action mérite toute notre attention. Tous les composés mercuriels, quel que soit leur mode d'introduction, entrent en combinaison avec les albuminoïdes, pour être transportés par la circulation dans les'^ tissus ; d'autre part, le mercure, ainsi que nous le verrons plus loin, semble exercer une action toxique sur tous les organismes vivants. Or, si l'on peut considérer, avec M. Claude Bernard {Leçons sur la chaleur animale), les éléments figurés de nos tissus et du sang lui-même « comme de véritables organismes élémentaires existant pour leur propre compte, ayant leurs propriétés spéciales, possédant leur autonomie, ayant leur façon de vivre et de mourir » , ne peut -on pas admettre avec
vraisemblance que le mercure exerce également une action toxique sur ces éléments, qu'il en trouble la nutrition, et que, à certaines doses, il peut en amener la destruction? S'il en était ainsi, on serait conduit à penser que les effets. physiologiques et sans doute aussi les effets thérapeutiques du mercure donné à haute dose doivent être en partie rapportés à cette action toxique, nous n'osons dire antibiotique.
§ 2. — Conditions étiologiqiies.
Il importe de déterminer tout d'abord quelles sont les conditions dans lesquelles se développent les accidents aigus. La plus importante est, sans contredit, la quantité de mercure introduite à la fois dans l'organisme. Les méthodes de traitement qui donnent lieu presque exclusivement à l'intoxication aiguë sont celles dans lesquelles on fait usage de grandes quantités de mercure, sous n'importe quelle forme.
Il faut citer ici en première ligne les frictions avec l'onguent et les inhalations de vapeurs mercurielles; de môme le calomel, que son peu de solubilité permet également d'administrer, en quantité relativement considérable, produit fréquemment des phénomènes d'intoxication, si l'on évite l'action purgative en le donnant à dose réfractée.
<( Les méthodes de salivation par excellence , dit A. Fournier, sont surtout les frictions, les fumigations et l'administration du calomel à doses réfractées. » Ce n'est pas, selon toute vraisemblance, parce que l'onguent mercuriel ou le calomel exercent, plus que les autres préparations, une action élective sur la muqueuse buccale, c'est plutôt sans cloute parce qu'ils sont plus fré-
quemment administrés à fortes doses. Dix centigrammes de calomel, s'ils sont résorbés, représentent plus de mercure que dix cuillerées à bouche de liqueur de van Swieten ; il est donc permis de dire qu'ils constituent une dose considérable. Si le biiodure et le sublimé produisent moins fréquemment la stomatite aiguë, c'est qu'on les prescrit généralement à doses minimes. Don- < nez, comme on est souvent obligé de le faire pour obtenir un effet réellement curatif, h centigr. de sublimé, et vous verrez ce médicament provoquer la salivation comme les autres préparations mercurielles . (A. Fournier.)
Dans certains cas, les accidents du mercurialisme aigu sont amenés par la' résorption des deutosels employés comme caustiques, aussi ne doit-on s'en servir qu'avec beaucoup de précaution et éviter de les appliquer sur de larges surfaces.
Le mercurialisme aigu s'observe quelquefois chez les ouvriers qui travaillent au sécrétage de peaux; ils mouillent les poils avec une solution aqueuse du mélange suivant :
Mercure 7 à S parties.
Acide azotique 60 —
Bichlorure de mercure 1 à 3 —
et leurs mains souvent excoriées peuvent absorber le poison (Gallard); le plus souvent, c'est par l'inspiration de vapeurs mercurielles que se produit l'intoxication professionnelle ; le mercure, ainsi que l'a démonti^é Merget dans ses belles expériences, émet encore des vapeurs à une température très basse, et leur émission a lieu avec une force telle, que dans un espace libre elles peuvent être projetées jusqu'à 1,700 mètres de distance.
Les doreurs, les étameurs de glaces, de même que, pour la préparation des peaux, les tondeuses qui coupent les poils, les enfants qui les battent, les fouleurs et les feutriers, absorbent les vapeurs mercuriellcs par la voie pulmonaire et par la bouche (Giallard).
L'intoxication se fait par la même voie chez les ouvriers qui travaillent dans les mines de mercure (Th. Roussel). On voit plus souvent se produire dans ces conditions la forme chronique et cachectique que la forme aiguë du mercurialisme.
Nous rapprocherons de ces faits l'intoxication accidentelle qui peut se produire sous l'inlluence de la même cause. En 1810, sur le vaisseau le Triiimph, des vessies remplies do mercure crevèrent, le métal se répandit partout et, en l'espace de trois semaines, deux cents hommes furent atteints de mercurialisme aigu.
Grapin [Arch. gèn. mèd. 18/i5) rapporte plusieurs cas où les vapeurs de mercure n'ont pas joué un rôle moins manifeste. Un ouvrier, par exemple, ayani brûlé dans un poêle une sébile qui avait servi à prendi e le métal pour l'étamage des glaces, fut atteint d'une stomatite intense.
M. Moutard-Martin a cité à la Société médicale des hôpitaux un cas d'intoxication chez les voisins d'un atelier où l'on eniployait le mercure.
11 est enfin une condition dont il faut toujours tenir le plus grand compte : nous voulons parler de l'idiosyncrasie. Certains sujets ne peuvent absorber des doses minimes de mercure sans présenter des accidents sérieux : tel était, par exemple, le malade de Salmeron (Voir page 6â) ; tel était le malade de A. Fournier, dont nous donnons plus loin l'observation; tel était encore le malade de Bouchard, chez lequel quatre fric-
tions avec h grammes d'onguent mercuriel ont provoqué une intoxication dont la terminaison a été fatale. M. le professeur Gubler a vu de même une glossite parenchymateusê et des lésions de la bouche et de l'isthme guttural mettre la vie en péril à la suite d'une seule friction napolitaine faite sur l'hypogastre pour une péritonite puerpérale. D'autres sujets, au contraire, peuvent sujiporter, sans inconvénient grave des doses énormes de mercure. Nous connaissons un syphilitique qui s'est fait quotidiennement des frictions sur des parties étendues de la peau pendant plusieurs mois sans avoir de salivation, et ce même malade avait eu de la stomatite quelques années auparavant pour une seule onction destinée à détruire des pediculi.
Ainsi donc la prédisposition ne varie pas seulement d'un sujet à l'autre ; elle est susceptible de se modifier en peu d'années chez le même individu.
§ 3. — Action suj^ le sang.
Les auteurs sont loin d'être d'accord sur les caractères que présente l'aspect du sang dans le mercurialisme aigu.
Bretonneau dit avoir trouvé dans des expériences sur les animaux le caillot mou et diffluent. En 1838, Dumont administre du calomel cà des chevaux morveux de manière à leur faire éprouver les symptômes de l'intoxication mercurielle aiguë, et le sang qui, avant l'administration du mercure, se prenait en un caillot ferme et dense, ne se coagule plus. L'altération delà fibrine coagulablc par ce médicament semblerait ainsi démontrée, si bientôt MM. Lemaire et Gélis et plus tard Overbeck n'étaient arrivés à des résultats complètement opposés.
M. Lemaire et Gélis ont, en effet, conclu de leurs recherches, pratiquées dans le sei*vice de M. le professeur Bouillaud, que le traitement mercuriel ne produit pas la diffluence du sang, mais bien sa plasticité, d'où ils ont inféré qu'il y aurait eu erreur dans les expériences de M. Bretonneau. M. Overbeck, dont l'ouvrage sur le mercure fait autorité, a constamment trouvé, chez les animaux qu'il a empoisonnés par le mercure, le sang veineux foncé et épais, et le sang artériel très clair ; il se coagulait rapidement et le caillot se recouvrait d'une couenne épaisse; il y avait clone plutôt une augmentation de la fibrine coagulable; mais il nous paraît probable que cette modification résultait des plilegmasies provoquées par le mercure et ne constituait ainsi qu'une conséquence indirecte de l'intoxication. Dans tous les cas, il nous semble difficile, en présence de ces faits, d'expliquer, comme on l'a fait bien des fois, les effets du mercure dans les inflammations par son action fluidifiante ou par son action purement chimique sur les albuminoïdes.
M. le professeur Gubler a montré, il y a longtemps, que le mercure, à haute dose, exerce une actioii destructive sur les hématies ; nous avons vu précédemment (page 7/k) que les expériences de M. Wilbouchewitch confirment pleinement cette manière de voir; nous croyons devoir, en raison de leur importance, en donner ici le détail.
Ces expériences ont été faites sur les lapins seulement. Ces animaux étaient placés dans un endroit sain, avaient des aliments en abondance : carottes, feuilles de chou, son. Ils ont toujours été pesés avec soin. Le sang était pris dans une des veinules si nombreuses de l'oreille :
Expérience n° 1 . — Avant le traitement, le lapin n** 1 m'a donné
par millimètre cube de sang les nombres de globules rouges suivants :
3 mars
Il pesait 2 kilogrammes.
A partir du 1 mars, je lui donne 2 centigrammes de calomel par jour; ce médicament est placé entre deux petits morceaux de carotte, qu'on lui fait manger.
Nombre
de Poids, globules rouges.
10 mars 5.226./.00 lk.868
Le 17 mars, je double la dose de calomel, je lui donne 4 centigrammes. ' T^ -J
Globules rouges. Poids.
21 mars «.066.600 1 k.755
Le mercure est supprimé le 24 mars.
Le 5 avril/ c'est-à-dire après douze jours de repos, je trouve : Globules rouges. Poids.
Ii.9h8.h00 lk.985
Cette première expérience nous montre que dans ce cas il n'y a pas eu augmentation du nombre des globules sous l'influence du mercure; ou que, du moins, si elle a existé, elle s'est produite et a disparu dans un espace de six jours, du i mars au 10. Elle nous montre aussi que l'hypoglobulie a été en augmentant, alors que les doses ne changeaient pas; ainsi du 4 au 10 mars, elle n'a été que de 49,066 globules par jour en moyenne, tandis que du 10 au 14, elle a été de .^6,600, ce qui semble prouver que le mercure s'accumule dans l'économie. Elle nous montre encore qu'en augmentant les doses, on augmente l'hypogloliulie. La diminution des globules a été môme relativement plus considérable que l'augmentation de la dose, car sous l'influence d'une dose double, la perte a été au iDout de peu de temps, du 21 au 23 mars, de 433,300 globules par jour, au lieu de 56,600, c'est-à-dire presque huit fois plus considérable ; nouvelle preuve en faveur d'une accumulation du médicament. Enfin, le calomel étant supprimé, le chiffre des globules remonte rapidement;
du "24 mars au 5 avril, en douze jours, raugmentation moyenne a été de ri7,700 glo])ules par jour.
Quant aux variations dans le poids de l'animal, on peut voir qu'elles ont suivi une marche à peu près parallèle, ce qui prouve bien que les altérations du sang n'étaient pas seulement apparentes (produites seulement par l'augmentation de la proportion du sérum), mais bien réelles et produites par une destruction des globules.
Expérience n° 2. — Dans l'expérience précédente, je n'avais donné au début que de faibles doses de calomel, doses que j'avais doublées plus tard; j'ai voulu, dans celle-ci, me rendre compte de l'effet produit par une forte dose de calomel donnée d'emblée.
Sur un lapin pesant 2 kil., 372 gr., ayant une richesse globulaire de4,3G0,G00, je donne 5 centigrammes de calomel par jour.
Nombre
de Poids, globules.
10 mai A. 800. 000 2k.
11 — L'animal est pris de diarrhée. . . 5.600.000