‹ Du merveilleux dans la tragédie grequeChapitre 11 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Question de la vraisemblance dans le merveilleux. — Manière d'entendre et d'appliquer aux tragiques grecs, relativement à l'emploi qu'ils ont fait du merveilleux, le principe universel d'Aristote sur la nécessité et la vraisemblance dramatiques.

Le principe général d'Aristote, de ne rien admettre dans le drame que de nécessaire ou de vraisemblable , est le fondement et la sauvegarde de l'illusion dramatique. Mais Aristote place le merveilleux en debors de la vraisemblance , et nous le plaçons, nous , dans cette espèce singulière de cboses impossibles , mais viaisemblables, qu'Aristote avait observées, et qu'il conseille d'employer de préférence aux choses possibles , mais invraisemblables (i). Nous crovons même avoir suffisanmient établi notre sentiment à cet égard, [)ar des faits bistoricpies et par

(i ) IlpoaiptiaOai 8eï iSuvoiTa x.v.\ elxdxa uSXXov ?| 8itv«Tà xa\ «TrCOavx, XXIV, 7.

des considérations lirées tant de la leligion et des institutions des Grecs, que des origines de leur théâtre. D'où vient donc cette contradiction ? Hâtons-nous de le dire pour l'honneur et la sûreté de notre système : il n'existe pas de contradiction au fond, et s'il paraît en exister, cela vient uniquement de ce que nous jugeons des choses d'après leur temps, tandis qu'Aristote en jugeait par lapport à l'avenir. Nous nous reportons aux siècles passés , et nous nous efforçons de voir les choses des mêmes yeux que les voyaient les contemporains d'Eschyle et de Sophocle. Aristote , sans regarder en arrière, traçait des lois aux âges suivants, et il ne les traçait pas, certes, sous les mêmes influences qui avaient présidé au développement et à la formation du théâtre grec. Un siècle à peine le séparait, il est vrai, des heaux jours d'Eschyle et du lugubre triomphe des Euménides. Mais quel chemin , quelles conquêtes pouvait faire en un siècle la philosophie, quand elle n'avait en tête qu'une religion aussi absurde? Aussi peut-on affirmer, sans crainte de se tromper, que tout ce qu'il y avait d'hommes instruits du temps d'Aristote, était converti à la philosophie. Admettant peut-être avec le maître du lycée, par un reste d'habitude, et comme plus rapprochés de la nature et de la réalité, les songes, les oracles, les prophéties, ils n'en partageaient que mieux sa répugnance pour le merveilleux, qu'ils réduisaient, comme lui, à la machine. Aristote, le premier des philosophes, au moins de son siècle, observant d'un œil de satisfaction le discrédit où tombait la mythologie, et ne supposant pas qu'elle

piU être jamais reinplacée par une foi nouvelle, non moins féconde en miracles , pensa que le merveilleux avait fait son temps. Il le voyait encore en grande faveur auprès du peuple; mais, attentif seulement aux jugements de la saine partie des spectateurs, il n'était pas liomme à souffrir que les poètes s'autorisassent de la crédulité populaire contre le bon sens et le goût. Il leur défendit donc d'employer davantaere le merveilleux , dont on commençait à reconnaître l'absurdité. Était-ce le condamner dans les anciens tragiques? Et Aristote n'en eût-il pas parlé autrement dans une histoire littéraire que dans une poétique? [^a chose est infiniment probable. Il se peut bien même que, s'il eût achevé sa poétique, il eût pris soin de mettre le passé de la tragédie hors de cause. Il est vrai qu'il blâme positivement l'enlèvement de Médée sur un char (i); mais il ne le blâme pas comme invraisemblable en soi , mais comme tenant la place d'un dénoûment que le poète aurait dû tirer du fond même du sujet. Au reste, nous verrons plus bas Corneille et Marmontel faire opposition à cet arrêt.

Puisque les règles d'Âristote, dans la pensée de leur auteur ou par leur nature, ne sauraient être rétrospectives, la question du merveilleux reste entière , ou plutôt elle est toute tranchée par ce que nous avons dit sur cette matière. Le merveilleux n'était pas un élément étranger au théâtre des Grecs, admis par grâce sur la scène de Bacchus, et soumis

(l) XV, 7.

à des lois d'exception ; il y était de fondation , il y dominait même souverainement dans l'origine. Mais pour y maintenir son empire, malgré le progrès des lumières et les attaques de la philosophie, il avait de grands ménagements à garder. Admettons qu'il fût pour les Giecs ce que sont pour nous les faits les plus ordinaires de la scène, il était soumis, comme ces faits, aux lois générales de la fiction dramatique. Si

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,

qu'était-ce donc du merveilleux ? Il y a lieu d'examiner, par conséquent, si les tragiques grecs ont toujours gardé dans l'emploi du merveilleux les mesures prescrites par la vraisemblance, et aidé de tout leur pouvoir à la crédulité et à la bonne volonté des spectateurs. Il y a lieu, après avoir retiré le merveilleux de la catégorie des choses naturellement absurdes, où l'avait rangé Aristote, pour l'assimiler avec les Grecs aux événements communs de la scène; il y a lieu, dis-je, de lui appliquer le principe général d'Aristote , de ne rien faire entrer dans le drame que de nécessaire ou de vraisemblable. En un mot , compte fait de la superstition des Grecs, le mierveilleux de leur théâtre devait avoir sa nécessité ou sa vraisemblance. A-t-il toujours l'une ou l'autre de ces qualités à un degré suffisant? Pour répondre à cette question , il est nécessaire d'indiquer en quoi consiste chacune d'elles, en bornant nos observations aux cas dont les tragiques grecs offrent des exemples , puisque notre dessein n'est pas de donnei-

( 63 ) une poétique du genre, mais seulement une idée de la manière dont les Grecs l'ont employé. Commençons par la nécessité.

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