‹ Du merveilleux dans la tragédie grequeChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Suite de la même question. — De la nécessité du merveilleux dans les tragiques grecs.

Il va sans dire qu'il ne s'agit pas ici de l'extrémité à laquelle un poète se trouve souvent réduit par l'impossibilité de dénouer naturellement une intrigue compliquée outre mesure. Nous avons vu comment Aristote reçoit cette excuse ridicule. La nécessité du merveilleux est dans sa haute convenance avec la situation ou le personnage; convenance telle, qu'elle n'y prépare pas seulement le spectateur, mais qu'elle le lui fasse réclamer impérieusement comme une conséquence logique des événements de la scène, une loi de la raison et de la morale, une dette de la sagesse et de la justice divines, en un mot comme une marque manifeste de la Providence. 11 est nécessaire, par exemple, quand Gain, effrayé de son crime, s'écrie sur le cadavre de son frère :

Quoi! tu ne tonnes pas, éternelle justice (i)! que le ciel réponde à cet appel involontaire du cou-

(i) Legouvé, Mortd'Abel^ acte III, se. v.

pabie , qui trouve un écho dans la conscience du spectateur. Il est nécessaire que l'ombre vengeresse de Banquo, entendant Macbeth porJer par deux fois sa santé, vienne aussi par deux fois démasquer son hypocrisie. 11 est nécessaire que Pauline soit convertie par un coup de la grâce, quand, ravi de l'élévation surhumaine, de la pureté virginale de ses sentiments, le public s'est écrié tout d'une voix avec Polyeucte :

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne! Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne (i).

Ces exemples suffisent: on pourrait les multiplier aisément, car ils abondent sur la scène moderne , en raison même de la difficulté avec laquelle elle admet le merveilleux (2). Chez les Grecs, qui se contentaient de sa vraisemblance, je n'en trouve qu'un exemple incontestable : c'est celui de la mort d'OEdipe. Evidemment la fin de cette constante victime de la fatalité ne pouvait être abandonnée au hasard: le ciel, occupé de ses destinées longtemps avant de le produire sur la scène du monde, l'avait, dans son enfance , arraché à la mort par un miracle; depuis, il avait compté tous ses pas, conduit toutes ses actions j

(1) Lessing, dans sa Dramaturgie (article 2), blâme pourtant le dénoûment de Polyeucte. Marmontel , avec plus de discernement, loue la conversion de Pauline, et condamne celle de Félix. (Élém., Dénoûment.)

(a) Le plus frappant qui existe peut-être , est l'apparition de l'ombre de Ferdinand à don Sanche, dans la Jeunesse du Cidy de G. de Castro, ii*" partie, journée i"^*, se. v.

( 65 ) (^'élait encore à lui de lianclier le cours d'une vie soumise à sa seule influence; car ni les maladies ni les autres fléaux de l'humanité n'avaient de prise sur cet être extraordinaire. C'est pourquoi la tradition suivie, et peut-être embellie, par Sophocle, n'est pas seulement plus poétique que celle qui faisait mourir Œdipe à ïhèbes : elle est aussi plus vraie ; et l'OEdipe à Colone , avec son dénoûment merveilleux, est la conclusion naturelle de l'OEdipe-Roi, qui en contient d'ailleurs le présage clairement exprimé (i).

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