‹ Du merveilleux dans la tragédie grequeChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suite de la même question. — Des cinq choses qui contribuent surtout à la vraisemblance du merveilleux.

Entre mille choses qui contribuent à la vraisemblance du merveilleux, nous citerons seulement, pour nous borner aux plus générales, les cinq suivantes: r les mœurs de la pièce; 2" l'autorité; 3° la nature du merveilleux; 4° sa forme; 5" les circonstances qui l'accompagnent.

1" Les mœurs de la pièce. — Dans le théâtre grec, 011 quelques tragédies, comme Prométhée, les Euménides , les Bacchantes, ne nous représentent que des dieux, et toutes les autres, que des héros, il faut

^1) KatTOi TOcrouTOv y' oTSa, [xiite (jl' àv vdaov,

Mr,T' aXXo Tuépaai ixr,Ô£V où y*P *v Troie ©VTQffxoJv i(TO)0r,v, (xyi Vi toj ôeivû) xaxû... i455-i458.

dislingnei- les pièces qui comportent simplement le merveilleux , de celles dont il est l'essence.

Pur incident dans les premières , il doit être toujours tellement dans la situation, que, s'il ne semble pas absolument indispensable, on soit encore bien moins tenté de le trouver étrange. Or, si la raison du philosophe reconnaît l'action de la Providence dans les petites choses aussi bien que dans les grandes , il n'en est pas ainsi du vulgaire, ni même quelquefois des plus grands génies, auxquels il arrive de se laisser dominer par leur imagination. Cicéron n'a-t-il pas dit d'après les Stoïciens : Magna (lu curant, paiva negligunt (i) ?Ces paroles, qui font peu d'honneur à sa philosophie, en poésie sont un axiome. Si un poète avait l'impertinence, dans une tragédie, de faire descendre les dieux de l'Olympe pour des personnages obscurs, on ne ferait qu'en rire. On appliquerait à ses tristes héros ces vers famieux :

Nunquam sic cura deorum Se premit, ut vestrae morti, vestraeque saluti Fata vacent; procerum motus haec cuncta sequuntur (2).

C'est pourquoi Euripide, faisant apparaître Minerve en faveur d'Ion, héros sinon obscur, du moins nouveau sur la scène, relève son importance en nous montrant dans cet enfant trouvé le chef d'une race qui couvrira les plages de l'Europe et de l'Asie, ayant

{i) De Nat. deor.^ 11, 66.

[%) Lucan., v. 3 40.

soin d'opposer i» son ol)scuiilé passée sa gloiie à venir: Effxai ^ otv' EXkdi^ e'jîcXsriç (i). Du reste les personnages de la tragédie grecque étaient pour la plupart d'un rang à dispenser le poète de tous ces frais de présentation.

Mais la dignité des personnages ne seiait rien sans l'importance des événements. On ne se figure pas volontiers les dieux s'immisçant dans des intrigues bourgeoises, s'interposant dans des querelles de ménage, et sortant enfin de leur repos pour quelque sujet indigne même de l'attention des hommes.

Nec dens Intersit, nisi digrrns vindice nodiis (v).

Les situations de la scène étant d'ordinaire en rapport avec les personnages, il était facile aux poètes grecs d'observer cette régie. Euripide y a pourtant dérogé plus d'une fois. Sans parler encore de ses prologues, où, pour le dire en passant, les dieux lui servent de hérauts, ils remplissent, dans l'Electre et dans l'Oreste, le misérable office de courtiers de niariages. Dans la première de ces pièces, les Dioscures marient Pylade avec Electre , union parfaite, et dans laquelle ils n'ont d'autre tort que d'être de trop (3). Mais dans la seconde, Apollon s'en va donner Hermione à Oresle , sans égard pour cet infortuné Ménélas , qui tend vainement les bras, et

(2) Hor., A. P., 191,

(3) V. ia38 sqq.

■ ■ l 68 ) à sa démine, (|ui s'est enfuie clans les airs, et l'a abandonné celle fois sans relour; et à sa fille, dont le mariage avec son ennemi mortel ressemble à un enlèvement (i). Dans les deux pièces (Euripide ne brille pas par la variété de ses inventions), les fiançailles sont suivies de l'annonce propliétique de tous les événements contenus dans les Euménides, de peui- sans doute qu'elles ne parussent trop manifestement l'unique cause de la descente de ces dieux, ou afin de les faire oublier. C'est du reste l'habitude constante de notre poète, comme il ouvre la pièce par le récit de tous les événements prêts à se dérouler sous nos yeux , de la clore aussi par l'annonce de tous ceux qui suivront dans la vie du héros, dans celle des autres acteurs, et dans celle encore de tous les personnages de la mythologie qui louchent aux siens de près ou de loin. Ce horsd'œuvre , susceptible seulement dans Ion d'une interprétation plus favorable, ne paraît partout ailleurs qu'un moyen de rendre ses dieux plus nécessaires, en doublant leur rôle, et une singulière manière d'appliquer par avance ce principe d'Aristote : (« On M peut faire usage de la machine pour ce qui est hors « du drame, qui est arrivé avant l'action, et que nul « homme ne peut savoir, ou pour ce qui doit arriver « après, et qui a besoin d'être annoncé ou prédit ; car « c'est la crovance des hommes que les dieux voient « tout (2). » C'est bien ce que fait ici Euripide; seu-

(i) V. 1625 si|(|.

1^2) XV, y, trailuclion do Battciix.

( 6.) ) leineiit il oublie {|irAristole restieinl celle f;Kullé aux choses qui ont ahsolumenl besoin d'être annoncées ou prédiles.

Les pièces dont le merveilleux élail le fond , comme les Euménides, Promélhée, les Bacchantes, offraient au poète ^ sous ce rapport , autant de commodités que de ressources. D'abord, il évitait la transition délicate d'un ordre de choses à un autre, par la nalure de son sujet, qui le transportail, dès son début, loin des limites du possible. Placé ensuite au cœur d'une région de merveilles, où il ne pouvait y avoir de prodige incroyable que l'absence même de prodiges , il était libre de les multiplier à son gré, à la condition seulement de les choisii-, et de rejeter ceux dont la frivolité ou la bizarrerie eussent contrasté désagréablement avec la gravité de son sujet (i). Quelque légère que soit cette peine, Euripide n'a point daigné la prendre, et ses Bacchantes, ce grave, ce sanglant mystère^ sont semées de prodiges que nous renverrions aux contes des fées, tant ils nous semblent puérils! Quand, par déférence pour Virgile (2), nous approuverions l'illusion de Penthée voyant les objets dou-

(i) « L'auditeur n'est pas trompé dans son attente, quand le tiirr du poëme le prépare à n'y rien voir que d'impossible en effet : il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite (ju'il est des dieux, et(ju'ils prennent intérêt, et font commerce avec les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune diflîculté à se persuader le reste. ■> Corneille, 11^ discours sur la traç^édic.

{"}.)' Eiiineiiidum veliili démens videt aginiiia Penllieus ,

Et solem getninitm, el duplices se ostendcre Tlu>l>as. .En., iv, M\^.

( 7<>) J)Ies, comme un homme ivre (i), celle forme de taureau que son conducteur revêl tout à coup à son idée (2), celte envie de porter sur ses épaules le Cilliéron comme le royaume de Lilliput (3), ne sontelles pas grotesques ? Dans cette profusion de merveilles, dont la sainte montagne est le ibéâtre, comment ne pas trouver de trop ces louveteaux pendus à la mamelle des Bacclianles, et leurs dignes nourrissons (4), ainsi que ces fardeaux qui, par un tour d'équilibre admirable, se soutiennent sur leurs épaules sans crochets (5), malgré leurs bonds furieux et leurs impétueuses saillies?

2° Vaatoritc. — La superstition , si profonde, si générale qu'on la suppose à une époque el chez un peuple, ne s'étend jamais à tout. Elle varie suivant les lieux et suivant les temps, et les nations en changent plus souvent qu'elles ne s'en affranchissent entièrement. L'athéisme même n'en préserve pas. Quand on eut cessé de croire aux dieux à Rome, on n'en crut que plus à la sorcellerie el aux histoires de revenants. Les poètes du siècle d'Auguste et de la décadence s'en emparèrent , les uns pour s'en divertir, les autres pour en tirer de nouveaux effets (6j : c'est le merveilleux de la Pharsale. Sénèque s'en est inspiré heureusement, sinon dans sa Mé-

(1) V. 918 sqq.

(6) Voir les Études sur les t/vgir/iics ^recs,[. II, p./, 10.

(iée, où sa manie d'amplifier et de renchérir sur l'original l'a égaré; sinon dans son apparition d'Hector à Andromaque (i), froidement imitée de Virgile, an moins dans l'apparition de l'ombre d'Achille (2), et l'évocation de Laïus (3), dont l'effet général, gâté par quelques longueurs, ne laisse pas d'être sombre et terrible. C'est qu'il avait écrit ces morceaux uniquement sous l'influence de son siècle. La croyance aux fantômes, aux sorciers, et même à certains présages, était encore du temps de Sliakspeare la superstition dominante; il n'en a pas employé d'autres dans ses tragédies, reléguant dans ses drames comiques la féerie du Nord et la mythologie antique. Du vivant de Molière, la statue du commandeur, malgré le comique au milieu duquel elle se présentait, faisait encore passer un certain frisson dans les veines des spectateurs (4). Le but de cette digression historique est de prouver que les préjugés régnants sont les plus propres à inspirer le poète et à réagir sur le public. De là, pour le poète , l'obligation de se conformer aux croyances de son temps et de son pays, et de s'appuyer sur la tradition. Je dis sui* la tradition, plutôt que sur l'histoire, parce que partout où l'histoire ne se confond pas avec la tradition , elle n'est connue que du très-petit nombre, et de ceuxlà précisément auxquels il est difficile d'en imposer,

(i) Troad.y t\ig sqq.

(2) Ib., 170 sqq.

(3) OEdip., 5:io.

(4) Voir VEssai sur le drame fantastique, par G. iSand , Rrtue des Deux-Mondes , vol. XX. 1829.

( 72 ) même sous son nom et par son autorité. C'est donc la renommée qu'il faut suivre : famam sequere (i). Ajoutons-y les poètes qui l'ont faite ou répandue comme Homère.

Les tragiques grecs n'étaient pourtant pas réduits à ces sources, ni privés du droit d'inventer même en ce genre. Il leur suffisait de suivre dans leurs fictions nouvelles l'analogie des anciennes et le fil de la tradition (2). Ces termes ne sont peut-être pas assez clairs : un exemple les éclaircira. Dans la pièce d'Euripide dont il est le héros , Bacclius trompe la fureur de Pentliée, en présentant à ses coups un

(1) Hor. A. P., 119. Par suite d'un contre sens snr ce vers: Au t famam sequere aut sibi convenientia finge;Marmontel(Elém., Vraisemblance) reproche à tort à Horace de laisser le poëte libre de suivre la renommée ou d'observer les convenances, comme si , a cette seule condition d'observer les convenances, il lui permettait d'aller contre la renommée. Par ce vers, tel que la suite l'explique, Horace donne simplement au poëte le choix entre les sujets historiques et les sujets d'invention • mais, s'il se détermine pour les premiers , il lui prescrit de prendre ses personnages d'après la tradition : Sit Medea ferox, etc.

(a) Corneille étend le bénéfice de l'analogie jusqu'aux pièces imitées des anciens : Tout ce que la fable nous dit de ses dieux et de leurs métamorphoses est encore impossible , et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion commune, et par cette vieille traditive, qni nous a accoutumés à en ouïr parler. « Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle , et de joindre des incidents ('calculent impossibles à ceux que ces anciennes erreurs nous prêtent. « 2^ dise, sur la tragédie. — Cependant il est des choses qui révolteront toujours la raison la plus classique. A qui, par exemple. Corneille lui-même pouvait-il se flaller de faire illusion par ces paroles de IMédée à Kgée :

( 7^) fantôme fail à sa ressemblance (i). Selon toute apparence, cette fable n'était pas rapportée par la tradition ; mais elle en rapportait de tontes pareilles, entre autres l'artifice dont usa Jupiter envers l'amoureux Ixion, et sur l'analogie duquel Camoëns a fondé à son tour l'épisode d'Adamastor et de Téthys. Ainsi, parmi tant de prodiges attribués aux dieux, une seule chose pouvait déceler la contrefaçon c'étaient les dissonances, les disparates. En les évitant, on pouvait aller jusqu'à forger de nouveaux dieux. Une religion comme le paganisme, dont le principe consistait à convertir en intelligences actives les éléments , les causes secondes , les phénomènes physiques et ceux de la nature humaine , ne pouvait jamais être complète. Ce n'était, par la loi de sa formation, qu'un cadre toujours ouvert, toujours prêt à recevoir de nouvelles images. Tout allait en se personnifiant , en se déifiant dans la nature, depuis le serpent d'Epidaure jusqu'à Yaboreur knubis (2), depuis l'écho de la montagne jusqu'aux oignons de l'Egypte. Dans cette multiplication indéfinie des dieux qui dégénérait en épidémie, il n'était guère aisé de distinguer les nouveaux des anciens,

Ici, pour empêcher l'alarme que le bruil

De votre délivrance aurait bientôt produit.

Un fantôme pareil et de taille et de face ,

Tandis que vous fuirez, remplira votre place. (Acte IV, se. vi.)

il) V.6^0.

(2) Omnigenumque deum monstra, et latrator Anubis. y£«., vu, 698.

( 74 ) poui" peu qu'ils eussent avec eux un air de famille, et non la tournure grotesque du Triballe d'Aristophane (i).

Lors donc qu'Eschyle introduisit pour la première fois sur la scène la Force, aidant Yulcain à enchaîner Prométhée, et Lyssa, égarant l'esprit des Bacchantes (2), ce n'était pas, comme le veut Marmonlel (3), à titre d'allégories, mais comme des divinités réelles, et créées d'une façon aussi légitime et aussi régulière que l'avaient été toutes les autres du paganisme. Du reste il en créait à moins, s'il est vrai que dans Sémélé, pour sauver Bacchus des flammes qui consumaient sa mère, il eût imaginé un dieu de circonstance, nommé Amphidromus, qu'attendait après, pour prix de sa course et de ses pénibles fonctions, le repos des dieux d'Épicure.

Aristophane reproche aussi à Eschyle d'avoir produit sur la scène ou simplement décrit, apparemment dans des pièces perdues , des monstres bizarres, tels qu'on en voyait sur les tapis de Perse. Il nomme entre autres une sorte de cheval-coq (îxira- >.e)CTpuova ), et de capricerfs (xpayeT^occpou;) (4)- J'y ]^^^' drais, pour ma part, l'hippogriffe sur lequel l'Océan est monté dans Prométhée , d'autant plus que l'on

(1) Voir les Oiseaux, où il se moque irès-liuenient de ces nouvelles recrues de l'Olyinpe. Cf. Lucien, Assemblée des dieux.

(a) Dans les Xantfiries , pièce perdue. Eu voir l'analyse par Ahrens, édit. Didot.

(3) Eléni., Vraisemblance.

(4) Ran., QÎosqq.

( 7^^ ) se fût plulôl atleiidii à voir ce dieu de la mer porté sur une conque par des Tritons.

Malgré ces légers écarts, Eschyle avait compris la nécessité de varier ses machines, suivant les usages religieux des peuples que l'on mettait en scène. Ainsi les Perses, cherchant un remède aux maux de leur pays, ne consultent ni les oracles, ni les entrailles des victimes; ils ne prennent pas les auspices (i). Ils ont recours à l'une de ces pratiques que le culte de la magie devait leur avoir rendues familières : ils évoquent l'âme de Darius. Ce moyen était d'autant plus heureusement choisi, qu'il n'était pas non plus inconnu aux Athéniens; de manière que, par sa fidélité aux coutumes d'un autre pays, le poète ne s'exposait pas au danger de paraître étrange dans le sien. Il est vrai que les noms des divinités de la Grèce reviennent sans cesse dans la pièce. Mais ils ne peuvent étonner tout au plus que dans la bouche du chœur, composé de vieillards attachés par caractère aux rites nationaux. Car les relations des Perses avec la Grèce leur avaient fait connaître ses dieux, et leurs désastres leur avaient appris à les lespecter. Eschyle le marque en plus d'un endroit, comme pour prévenir l'objection. Ici le messager représente les compagnons de Xerxès en fuite, fatiguant de leurs humbles prières, sur les bords du Strymon, ces dieux dont ils avaient nié l'existence (2); là,

(1) Dans le roman de Quiiile-Curce, Nabarzane dit à Darius^ : Wovis initiis et oniiriibiis opiis est. Auspiciuin et imperium alii trade intérim. V. 9.

(2) V. 5oo.

( 76) Alossa proclame la protection efficace que les dieux exercent sur la ville de Pallas(ï) ; là, Darius taxe de folie le mépris de Xerxès pour l'Hellespont, Neptune et les autres dieux (ta).

Euripide, dans sa démangeaison d'innover, ne tint pas assez compte de l'autorité; il aimait înieux amuser et surprendre ses auditeurs que de les persuader. Dans cet esprit, il commença par donner entrée sur la scène au romanesque, contenu jusqu'alors dans les boines de cette épopée conteuse dont l'Odyssée est le type. C'était enrichir la tragédie d'un nouveau genre. Il fit plus: il l'inaugura et le consacra par un chef-d'œuvre, Ton. Mais à peine introduit, fallait -il sacrifier au nouveau venu, dans Electre, l'autorité imposante et combinée d'Eschyle et de Sophocle; dans Hélène, celle du grand Homère, et la sienne propre, pour ainsi dire, puisque dans les ïroyennes il avait suivi la tradition ordinaire? Je m'attache particulièrement à cette dernière pièce, parce que le merveilleux qui en est le fondement, la rend propre à mon sujet. Il existait, il est vrai, sur Hélène, un récit de Stésichore contraire à l'Iliade et conforme à l'hypothèse de notre poète. Mais, de bonne foi, le témoignage de Stésichore était-il d'un poids à balancer celui d'Homère auprès de la multitude? ou un poëte tragique, dont l'illusion est le but , peut-il se permettre toutes les extravagances que l'on pardonne aux maîtres de la

lyre, surtout dans une palinodie, badinage littéraire où un auteur ne cherche qu'à montrer les ressources et la souplesse de son esprit ? Car, remarquons-le bien, si Euripide n'eût changé le témoignage de la tradition sur Hélène que pour y remplacer le merveilleux parle naturel , la simplicité de la fiction en eût racheté la nouveauté; mais il substitue, au contraire, à l'histoire la plus simple, la fable la plus extravagante, une fable, qui pis est, dont il ne résulte que des méprises et des situations comiques. Telle est celle du messager, qui, tout en racontant à Ménélas comment Hélène a piisson vol vers les astres, l'aperçoit aux côtés de son époux, et lui dit qu'il ignorait qu'elle eût des ailes (i). Telle est celle de Ménélas lui-même, croyant voir un fantôme, quand il cesse, pour la première fois, d'en voir un depuis dix-sept ans (2). Il ne manquait plus, pour faire de lui un Sosie d'une nouvelle espèce, que de le placer entre les deux Hélènes. Vous voyez encore, dans ce premier échantillon du drame héroï-comique, Ménélas mendier à la porte du palais (3); Théoclymène s'éprendre pour Hélène de l'amour de Paris, quelque vingt ans après (4), et, avec la stupidité d'un dameret barbare, donner tète baissée dans un piège grossier (5).

Euripide semble pourtant avoir senti la valeur de

(i) V. 6o5 sqq.

(5) V. 1399 sqq.

(78 ) celle îuitorilé qu'il a si peu respectée dans cette pièce et ailleurs; car les prodiges les plus incroyables de son Rhésus sont empruntés directement ou indirectement d'Homère ou d'Eschyle, et il ne s'est montré, contre son habitude, païen dévot jusqu'au fanatisme, et crédule jusqu'à la sottise dans les Bacchantes, qu'en suivant Eschyle pas à pas.

Il nous reste à trouver, dans la force de l'autorité, la raison et l'excuse d'un vice capital de la tragédie grecque, vice qui lui est commun avec tous les autres genres de littérature de l'antiquité, dont il détruit souvent pour nous tout le charme et toute la vraisemblance. Ce vice consiste dans la conduite abominable et dégradante de ses dieux , et l'abus scandaleux que les poètes leur font faire de leur toute-puissance, pour satisfaire leurs passions ou leurs caprices. Nous ne reprochons pas aux Grecs de n'avoir pas représenté leurs dieux impassibles et parfaits ; ce serait leur reprocher de n'avoir pas fait l'impossible. Car, selon la remarque très-judicieuse de Marmontel, « il est facile d'attribuer aux dieux «des sens plus parfaits que les nôtres, des corps « plus agiles, ou plus grands et plus forts; il est fa- « cile de les exempter des faiblesses de notre nature, « de la douleur et de la mort , parce que les idées « privatives sont comme la couleur noire, qui n'a «besoin d'aucune clarté; mais, s'il en faut venir à « des qualités positives, par exemple , les faire pen- « ser et agir, ils ne seront clairvoyants ou sensibles, «éloquents ou passionnés, qu'autant que nous le » sommes nous-mêmes Quelques efforts que

l 79 ) « nous employions à leur donner une nature excel- « lente, la sagesse, la sensibilité, Télévation de leur a âme ne seront jamais que le dernier degré de sa-

« gesse, de sensibilité, d'élévation de la nôtre

« 11 faut même avouer que si, par impossible, il y « avait un génie capable d'élever les dieux au-dessus

« des hommes, il les peindrait pour lui seul

« Nous ne nous attachons aux êtres surnaturels que « par les mêmes rapports qui les attachent à notre « nature. Des dieux d'une sagesse inaltérable, d'une « constante égalité, d'une impassibilité parfaite, nous « toucheraient aussi peu que des statues de mar- « bre (i). »

« La Poésie, observe aussi Nodier, n'est pas pareille « en ceci aux autres arts d'imitation qui touchent « le cœur par l'intermédiaire des sens, comme la « Musique qui s'adresse à l'ouïe, et les arts du des- « sin qui parlent aux yeux. Les sens cherchent la « perfection, et le cœur la redoute; car il est de sa « nature de prendre plaisir à la peinture des passions

'< dont il est tourmenté Le personnage qui

«m'attache, ce n'est pas celui qui m'étonne, c'est

« celui qui me ressemble S'il ne tient par rien

« à mon espèce, je l'abandonne à sa fatigante supéw riorité (2). »

Il aurait donc été maladroit, et d'ailleurs impossible aux poêles grecs d'imaginer des dieux qui ne fussent pas hommes. Mais au moins devaient-ils les

(1) Élém., Vraisemblance.

(2) Mélanges de littérat., Àntigone. ' '

( 8o ) douer de toute la perfeclion compatible avec noire naluie, et leur donner seulement ces passions qu'on admire, tout au plus celles qu'on excuse; car il est de belles, d'aimables passions, telles (|ue la pitié, telles que :

ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Il en est encore plus de mauvaises en soi , et qui cependant, contenues dans de certaines limites, loin de nuire à la dignité des personnages, sont susceptibles de grands effets, comme l'orgueil, comme l'ambition, cette faiblesse des grands cœurs, comme la colère, enfin, apanage trop commun d'une forte nature. Que les dieux de l'Olympe détestent donc le crime, qu'ils s'en irritent et s'en vengent; qu'ils soient fiers de leur pouvoir et de leur sagesse, jaloux des hommages des hommes, et surtout sensibles à leurs maux! Le Dieu de l'Écriture n'a pas craint de se dépeindre à nous sous de semblables traits; mais jamais les passions dont il se feint animé n'entraînent après elles une idée de désordre et de mal. Mais les païens, à l'époque où ils imaginèrent leurs dieux et leurs héros, se formaient de la perfection l'idée la plus grossière; ils crurent leur faire le plus grand honneur en exagérant outre mesure leur taille et leur vigueur, en épaississant autour d'eux cette enveloppe matérielle qui sent encore la boue dont ces mortels divinisés avaient été formés, et dont ils auraient du au contraiie les dégager le

plus possible, comme le sciilplem hiise le moule tle terre où il a coulé soii idole ( i). 11 élail naturel , du reste, dans ces temps de barbarie et de violence, de regarder la force du corps comme le plus précieux des avantages, et de n'être pas très-scrupuleux sur son emploi. Le premier usage, dit Thucydide, que les habitants des îles et du littoral de la Grèce firent de la navigation, ce fut de se livrer à la piraterie; car cette vie d'aventuriers n'avait encore rien de déshonorant , et rapportait même plutôt quelque gloire. Ainsi beaucoup de ces pirates furent sans doute, pour leurs concitoyens, qu'ils enrichissaient de leur butin, des héros pendant leur vie, des dieux après leur mort. En tout cas, les païens peignirent leurs dieux sur le modèle qu'Horace nous a laissé d'Achille, d'après Homère :

Impiger, iraciindus, inexorabilis, acer,

Jura negel sibi nata; nihil non irroget arniisfa).

Loin de corriger ce type favorable à la liberté de

(i'^ • Comme c'est dans les plus petits vases (|iie l'on enferme « les essences les plus exquises, il semble que la nature se plaise à « mettre dans les plus petits corps les âmes les plus précieuses, « et que, selon qu'elles sont plus ou moins célestes, elle y mêle « plus ou moins de terre. Elle enchâsse les esprits les plus bril- « lants de la mesme sorte que les oifèvres mettent en œuvre les « plus belles pierres; lesquels n'y emploient que le moins d'or « qu'il se peut, et que ce qu'il en faut pour les lier. Vous détrom- « perez les hommes de cette erreur grossière, d'estimer davau- < tage ceux qui pèsent le plus. . . etc. » (Voiture, lettre i.ii.)

leurs inventions, les poètes épiques l'exagérèrent à l'envi ; et, après y avoir mis la dernière main, c'està-dire, après avoir fait des dieux qu'on eût punis ici-bas comme des scélérats, ils le livrèrent, scellé de leur nom, aux poètes tragiques. Eschyle l'accepta avec une bonne foi entière; son public aussi. Dans Prométhée, il dépeignit Jupiter sous les traits d'un tyran bassement jaloux du bonheur des hommes, et s'en vengeant cruellement sur son auteur; et le peuple, content sans doute de voir triompher pour le moment le maître du tonnerre, et le jugeant assez justifié parla victoire, ne prit pas garde aux justes, mais énergiques, réclamations du Titan, ni à ses prophéties menaçantes (i). Tel maître, tel valet: la Force, cruelle par tempérament; Vulcain , par lâcheté, sont bien, selon l'expression de Voltaire, de vrais garçons-bourreaux. De même, les Euménides d'Eschyle semblent moins les ministres adorables de la justice divine que ses limiers ; pareilles en effet à ces chiens dévorants auxquels le Dieu des Juifs livre l'impie Jézabel, et non moins avides du sang des criminels, elles poursuivent Oreste à la trace que laissent ses blessures (wç xuwv veêpov), afin de s'attachera son flanc, et d'yétancher leursoif(2). Monstres aussi stupides que féroces, elles se sont laissé

(i) Eschyle fut accusé d'impiété, mais seulement comme ayant révélé les mystères dans quelques pièces perdues dont Eustrate (in Aristotel. Ethic. Nicomed. m, i.) nous a conservé les noms. C'étaient les Sagittaires, les Prêtresses, Iphigénie ^ Sisyphe et OEdipe.

(2) V. 9,6/, sqq. *

enivrer par Apollon (i); faciles à corrompre, elles pardonnent à Minerve ses injures, et à Oresteson parricide, sur la promesse d'un bon et solide établissement dans cet excellent pays de l'Atlique (i).

Euripide, dans son scepticisme malin , encbérit sur l'ignorance naïve d'Eschyle. Résolu de discréditer les dieux, de les accabler sous le poids de leurs fautes, on eût dit qu'il ne savait qu'inventer pour les rendre odieux ou méprisables. Il vous fait Apollon si bas, si ingrat, si égoïste, que le pauvre dieu n'ose plus paraître dans son propre temple, où l'attendent les reproches sanglants et trop bien mérités de Creuse, de Xanthus, et de son ministre même (3). Si Jupiter a substitué un fantôme à Hélène, et trompé les Grecs par celte fausse apparence, c'est, à l'en croire, en haine des hommes, afin de les faire s'entre-égorger(f[); de même que, dans le Prométhée d'Eschyle, il voulait exterminer toute leur race, afin de donner à la terre de nouveaux habitants (5). Que vient publier Vénus dans Hippolyte ? Qu'elle est* touchée de l'innocence et des rares vertus de Phèdre, mais que n'ayant pas d'autre moyen de se venger d'Hippolyte, elle la précipitera dans le crime, dans l'opprobre, et enfin dans la tombe par un amour adultère et incestueux : tantœne ardmis cœlestihus

[i) 892 sqq.

(3) /o/2, i556 sqq.

(4) Elect., 128-2.

irœ (i)? Diane, non moins injuste, promet à Hippolyle de venger son innocence par la peiie d'un autre innocent qui a le malheur d'être aimé de sa rivale (a).

Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi.

Junon et Iris soulèvent l'indignation de la Rage elle-même , d'un monstre des enfers, par la violence et l'injustice de leur haine contre un héros qui a relevé par tout l'univers les autels des dieux, et exterminé l'impiété du milieu des hommes (3). Dans Rhésus, la déesse de la sagesse, Minerve, pour tromper Paris, descend jusqu'au mensonge et à la trahison (4). Je sais encore une fois combien Homère fournissait des exemples à Euripide de semblables artifices. Je suppose de plus qu'Euiipide pût excuser le merveilleux de Phèdre, comme il en excuse l'immoralité dans les Grenouilles d'Aristophane, par la tradition (5). La réponse que lui fait Eschyle en cet endroit, trouverait encore ici son application. Car si le poète doit jeter un voile sur les vices des hommes, et se garder de les mettre au jour, au grand jour de la scène surtout, comment lui serait-il permis d'y donner en spectacle des dieux mettant leur toutepuissance au service de leurs passions mauvaises?

(i) 47 sqq-

(2) V. i4ao.

(3) Herc. F. 822 sqq.

(5) IloTEpov ô'oux ovra Àoyov toutov Trept t?]? <l>atôpf<; auvéôvixa. loSa.

( 8S ) Le personnage de Lyssi» était de rinvention d'Escliyle; mais dans les Xanlliries,elle servait la vengeance des dienx contre l'impie Penthée, et non contre le restaurateur de leur culte. En dénaturant ainsi la tradition . ou en la suivant avec une fidélité perfide, le but constant et unique d'Euripide ne fut pas, je pense bien, de dénigrer la religion et de la miner sourdement. Il cliercliait avant tout à plaire à son public par des moyens extraordinaires et aisés, au risque de scandaliser les esprits éclairés. Craignant même beaucoup moins le reproclie de négligence et d'impiété que celui d'ignorance et de simplicité, i! a été au-devant de leurs jugements, et leur a dicté par la boucbe de ses personnages les récriminations les plus fortes contre ces dieux de son théâtre, punissant chez les hommes les mauvaises actions dont ils leur donnaient l'exemple sur la scène méme(i). Sophocle aspirait à des succès«et plus légitimes et plus durables. Aussi ne s'est-il jamais permis de faute à son escient, et s'est bien gardé de présenter aux regards de ses contemporains un spectacle qui les eut peut-être charmés, mais que la postérité n'aurait pu soutenir. Dans aucune de ses pièces, la divinité ne tient une conduite indigne d'elle. Si Minerve donne à Ulysse le spectacle de la folie d'Ajax , ce n'est pas pour insulter à son malheur et jouir de sa vengeance, quelque juste qu'elle soit, mais j)our

(i) Entre cent endroits, nous citerons Jan, aSa, 'i'iG , ai pnssiin • Herc. F., i3i5sqq.,et surtout ces paroles de Péléo, d.'ins Andromaque, touchant Apollon : 'E[Avr,aoveu3e S\ (oTTtep avOpcoTroi; xaxoç, ■Kiikrtm vEt'xri. Wmc, «v oûv etY) TO(po;; (ii6/|,)

enseigner à son élève à respecter les dieux dans ses discours, et à se prémunir contre un fol orgueil (i).

Il n'est pas douteux, au reste, que dès lors, ce rôle décent et aimable de la divinité n'eût seul l'agrément d'unebonne partie des spectateurs. Timotbée, poëte à peu près de la même époque, ayant donné à Diane, dans l'un de ses cbants, les épilliètes de furieuse, de frénétique, etc., Cinésias, le poëte dithyrambique des Oiseaux (2), se leva du milieu des spectateurs, en lui criant : Puissent les dieux te donner une telle fille (3)! Que dire de l'effet que produisent sur nous ces prodiges révoltants d'immoralité de la scène antique, quand on peut entendre déjà de cette époque ces magnifiques paroles de Rousseau : « Le vice, armé « d'une autorité sacrée, descendait en vain du séjour «éternel; l'instinct moral le repoussait du cœur des « humains. . . La voîxde la nature, plus forte que celle « des dieux, se faisait respecter sur la terre, et sem- « blait reléguer dans le ciel le crime avec les cou- « pables (4). » Si souvent la raison n'est pas moins outragée que la conscience par le merveilleux antique, c'est encore l'autorité et la foi religieuse qu'il faut en accuser généralement. La conséquence la plus claire du polythéisme était de borner les attributions d'un dieu par celles de tous les autres, et d'établir entie les habitants de l'Olympe une sorte

(1)118 sqcj.

(•2) Aristoph. Oiseaux ^y. iSya sqq.

(!i) Plutarcli. de Siiperstit. \.

{\) Profcssioit (le loi (lu T'ic sav.

( «7 ) de subordination. Si les tragiques, en mèlani les dieux à leur récit , ou en les produisant sur la scène, avaient eu l'attention de maintenir entre eux cette subordination, et de les montrer agissant constamment de concert, comme les divers pouvoirs d'un État bien organisé, ils auraient pallié l'absurdité d'un pareil système. Ainsi, une fois informés par les Dioscures eux-mêmes qu'ils doivent à Jupiter leur admission dans l'Olympe, l'on ne s'étonne pas de les entendre mettre au-dessus d'eux le Destin et les autres divinités (i). H était peut-être plus difficile d'accorder la souveraineté du maître des dieux avec l'empire du Destin. Euripide y a réussi, en représentant l'un comme le pouvoir ordonnateur, législatif, l'autre, comme le pouvoir exécutif (2). Je ne sais si la victoire d'Hercule sur la Mort, à laquelle il arrache sa proie, n'était pas un fait plus incroyable pour les païens que pour nous. Car la Mort n'est pour nous qu'une pure allégoiie, qui saisit beaucoup moins notre imagination que le personnage semiliistorique d'Hercule. Aux yeux des Athéniens, c'était une divinité réelle contre laquelle un simple héros allait mesurer sa force d'homme. Qu'a fait Euripide? Il a fait descendre la Mort du rang sublime où la plaçait la superstition populaire, à la condition subalterne de génie (3), de prêtresse des morts, de mi-

(i) Hel. 1659, *n^- Cf- ^^^^^- i3oi.

(3) Aat[xwv, V. II 40. — Homère, dit Pliitarqiie {(/e De/cclu orac. x), confondait ensemble les dieux ^i \qs génies; mais Hésiode distingua d'une manière nette et précise (xa6apto(; x«i ôiopii-

( 88 ) nislre de l'Oiciis (i). C'élail encore pour Hercule un adversaire aussi redoutable que l'ange pour Jacob , s'il est permis de comparer ces choses ensemble. Aussi verrons-nous Euripide refuser d'entrer dans les détails de cette lutte inégale. Malheureusement il ne s'est pas astreint d'ordinaire à ces sages tempéraments, et Eschyle, cela va sans dire, ne les a pas soupçonnés. Les passions contraires dont leursdieux sont animés font naître, sur la scène même, des débals et des conflits scandaleux, oi'i leurs imperfections respectives ne peuvent manquer d'éclater. Maître de la foudre, Jupiter a terrassé Promélhée, il l'a cloué à un roc escarpé; mais le Titan est resté

[;.£vôiç) quatre espèces d'êtres raisonnables, à savoir : les dieux, les génies, les héros, et les hommes. Les génies (Saifxovcç), plus puissants que les héros et les hommes, l'étaient moins que les dieux. C'était là leur caractère général. Ensuite il y en avait de bons et de mauvais. Les bons, selon une tradition rapportée par Platon [Lois, iv), avaient dans l'origine gouverné la terre au nom des dieux, et à la grande satisfaction des hommes; les mauvais, appelés aussi àXa<7Top£ç, ennemis du genre humain, cherchaient toutes les occasions de nuire aux mortels, et de les porter au mal (voir Pers., 353; Jjax, 244 ; Oreste, 1668; É/ectre,g']g). Inutile de dire que les écrivains de la Grèce, et les prêtres en particulier, n'observèrent pas toujours avec la même rigueur cette distinction entre les dieux et les génies : autant elle est marquée, peut-être, dAn?>VElectre d'Euripide (1 '234-1236), autant elle est mise en oubli dans ses Phéniciennes, où Jocaste donne d'abord à l'Ambition le nom de oa([a.o)v, et deux vers plus bas, celui de Osd; (53 1-533). On peut consulter sur cette matière, pour plus de détails, l'ouvrage de Binet sur les dieux et démons du paganisme, lettre m.

( «9 ) dépositaire des secrets de ravenii,, et il insulte à l'ignorance de son brutal oppresseur sur le théâtre même de sa victoire. Apollon chasse les Euménides de son temple, en les raillant sur la bassesse de leurs fonctions, et en les menaçant de ses flèches. Cellesci se retirent en se plaignant de l'irrévérence des jeunes dieux envers les anciens, et de leur mépris pour les lois antiques. Neptune s'avoue vaincu par Minerve et par .lunon (i). Et comment le nierait-il sur les ruines fumantes de cette Troie bâtie de ses mains ? Au défaut de la violence, les dieux emploient entre eux la ruse. Jupiter livre en otage à Junon le fantôme de Bacchus pour le dieu nouveau-né (2). Minerve abuse, pour tromper Paris, du nom de Vé-' nus, sans que celle-ci l'en empêche, soit faiblesse, soit ignorance (3). Mais la pièce où l'on sent le mieux le vice de cet antagonisme, c'est sans contiedit l'Hippolyte. Quand, au dénoûment , Diane parait dans le double but d'éclairer Thésée, et de consoler Hippolyte, il est naturel de se demander pourquoi elle n'a pas empêché la mort de son protégé. Elle répond à cette (jueslion, il est vrai. C'est, dit-elle, une loi parmi les dieux de l'Olympe de ne pas s'opposer aux desseins les uns des autres(4). Loi absurde et immorale, qui lie les mains aux dieux quand il s'agit d'assister leurs serviteurs, et ne leur permet que de perdre leurs ennemis! Et quels ennemis! Ceux que

( i) Troad. v. i s(](|.

il) Bacch. 'vtgo s(j<|.

(3) Rhés. fi/,6 s(|(|.

( 9^ ) révolte l'infamie de leur culte. Mais au moins jusqu'ici, la lutte est de dieu à dieu. Dans Hélène, une simple mortelle, une faible femme, Théonoé, se prétend maîtresse de donner gain de cause à Junon ou à Vénus dans un débat important qui va s'engager dans l'Olympe entre les deux déesses (i).

Sophocle, avec son tact accoutumé , toujours attentif à sauver les absurdités et les inconséquences du paganisme , n'a jamais mis les dieux aux prises dans ses tragédies ; rien n'y donne même l'idée de la possibilité d'un semblable conflit (2).

3° La nature du merveilleux. — Il est des faits simples et naturels en eux-mêmes, et à les considérer isolément, auxquels le concours de certaines circonstances prête accidentellement un caractère de merveilleux plus ou moins prononcé. Par exemple, quoi de plus commun dans la vie qu'un songe? Et à quoi prend-on moins garde d'ordinaire? Mais si les événements dont un songe est suivi , s'accordent en tout point avec ses images, alors ce songe, sans valeur dans le principe, prend la couleur du merveilleux par sa coriélation avec ces événements ; c'est donc un merveilleux de relation. Il est d'autres faits, au contraire, auxquels le merveilleux est in-

{i]Jlel. 857 sqq.

(2) La manière dont Eschyle et Euripide ont souvent fait agir et parler leurs dieux, ne permet pas, il me semble, de supposer, avec un critique distingué de notre époque, qu'Homère, en peignant les siens si grossiers, ait voulu donner aux hommes la comédie à leurs dépens. (Voir Homère et la philosophie grecque; Reme des Deux-Mondes, 1 5 mars 1841.)

( 9' ) lièrent, dont il est le caractère propre et immuable; que vous êtes maître de rejeter ou d'admettre, mais que vous ne pouvez tenir pour réels sans en reconnaître le prodige. De ce genre sont les sortilèges, les métamorphoses, les apparitions de tout genre. De là une seconde sorte de merveilleux, le merveilleux absolu ou le miraculeux. Arrêtons-nous un instant sur chacune de ces deux espèces.

1° Merveilleux relatif, — Le merveilleux que nous avons appelé de relation ou relatif, est le même que Marmontel appelle naturel{i). Seulement Marmonlel étend cette dénomination à toutes les choses rares,, mais qui ne sont rien de plus, comme les reconnaissances surprenantes, les grands caractères, les vertus et les crimes inouïs; et le surnaturel entre ou est toujours censé entrer pour quelque chose dans le merveilleux dont nous traitons, quand il ne le constitue pas en entier ; ce qui nous a forcé de recourir à une autre dénomination pour éviter toute confusion. Voici du reste en quoi nous faisons consister le merveilleux relatif: c'est à rapporter des événements naturels en soi , et souvent même très-ordinaires, à une volonté expresse d'une puissance supérieure. Expresse, notons-le bien; car la raison nous enseigne que rien n'arrive sans la volonté du ciel ; mais il est une foule d'événements insignifiants, au moins en apparence, que le ciel laisse en quelque sorte produire aux causes secondes. Ceux-là , le vulgaire a coutume de les renvoyer au hasard. Mais si ces mêmes événements

(i) Klém. Merveilleux.

(9^ ) viennent à se rencontrer avec d'aulres d'une manière inattendue et particulière, ce même vulgaire crie au niiracle. Donnons quelques exem[)les. Un homme est frappé de la foudre; c'est un malheur, dit-on , un coup du sort ! Mais il en a été frappé comme Capanée(ij, quand il défiait le dieu du tonnerre: c'est une punition de ses blasphèmes, un coup du ciel ' Une colombe boit d'une liqueur empoisonnée, et meurt: c'est un hasard. Mais sa mort avertit de la présence du poison celui auquel on l'avait destiné, quand il portait déjà la coupe à ses lèvres {i) : c'est .un miracle des dieux pour sauver l'innocence. A la rigueur, le merveilleux relatif se bornerait à ces coïncidences singulières, à cet enchahiement étrange de faits que la Providence ordonne bien, connue tout le reste, mais seulement à des fins souvent fort différentes de celles que nous lui supposons. Cependant, afin d'étendre un peu nos divisions, nous userons, ou si l'on veut nous abuserons du double sens du mot relatif, en l'entendant aussi de cette classe nombreuse de phénomènes dont la science moderne n'a pas de peine à rendre compte, mais qui, rdatwemeiit aux anciens, moins versés dans l'étude de la nature, étaient des prodiges, des menaces du ciel, dont ils ne manquaient pas de conjurer l'effet par des expiations. Tels étaient les tremblements de terre, les pluies de sang, les aérolithes , les apparitions de météores, enfin tous les pronostics dont pullulent les descriptions des poètes.

(i) Phœniss. ii7'> sqq.

(9) Inn, I 9,09. sqq.

r.e merveilleux relatif est dans les conditions les plus favorables à l'illusion. Fondé sur des faits d'observation, il présente à la raison un côté solide auquel elle s'attacbe, et qui la prévient en sa faveur. L'imagination fait le reste. Les hommes sont déjà portés de leur nature, quand ils voient deux événements se suivre et se répondre, à regarder l'un comme la cause de l'autre ; et , comme nous le verrons, pour changer en une conviction inébranlable leurs présomptions à cet égard, il suffit, pour ainsi dire, au poète de le vouloir.

2° Merveilleux absolu ou miraculeux. — Batteux a parfaitement distingué le miraculeux du merveilleux relatif, qu'il appelle simplement meiveilleux : « Par v< le merveilleux, dit-il, le poète lève la toile, et nous « découvre les ressorts que la Divinité emploie pour « mouvoir les hommes. Le lecteur est dans le poème, « comme Enée dans le sac de Troie, lorsque Vénus « rompt le nuage qui l'empêchait de voir les dieux « irrités renversant Troie par la main des Grecs. Ce « merveilleux n'est pas le miraculeux : celui-ci ren- « verse les lois de la nature, le merveilleux les suit ; c( mais il n'en découvre que la partie que ne voient « pas les hommes dans l'état ordinaire des choses, «et dont ils croient pourtant la réalité et l'ini« fluence (i). » Le miraculeux se compose donc des cas naturellement impossibles, comme sont dans la tragédie grecque l'évocation de l'ombre de Darius,

[i) De r épopée comparée avec la tragédie, Acad., Inscript.

( 94 ) le retour d'Âlceste à la \ie , la disparition d'Hélène, la substitution d'un fantôme à sa personne, les apparitions des dieux, etc. 11 est bien éloigné de la vraisemblance du merveilleux relatif. Plutarque en a fait dès longtemps la remarque au sujet de la statue de la Fortune féminine, qui avait, disait-on, remercié par deux fois les dames romaines qui l'avaient érigée : « Que des statues aient sué, dit-il, qu'elles « aient jeté quelques larmes ou quelques gouttes de « sang, cela n'est pas impossible. Les bois et les « pierres contractent souvent une moisissure qui «engendre l'humidité; ils prennent d'eux-mêmes « plusieurs sortes de couleurs, ou reçoivent plu- <' sieurs teintes de l'air qui les environne, et rien « n'empêche que la Divinité ne se serve de ces apte parences comme de signes des événements futé turs (i). Il est possible encore que des statues ren- « dent un son semblable à un gémissement ou à un « soupir, qui soit causé par une rupture ou par la « séparation violente de leurs parties intérieures; « mais qu'un corps inanimé produise une voix arti- « culée, des paroles claires, distinctes et intelhgibles, « c'est ce qui est absolument impossible (2). » Le démenti du bon Plutarque est cette fois bien formel, et jamais, dans ses écrits, le philosophe ne perça davantage sous l'habit du prêtre. Mais, outre que les poètes ont heureusement affaire à un public moins raisonneur et moins décidé dans son incrédulité, il faut

(i) Plutarque explique davantage cette dernière idée dans la Vie de Périclès, vi.

(2) Coriolan, xxxvi et xxxvii. Traduct. de Ricard.

( 95 ) distinguer dans le miraculeux certaines espèces qui sont loin de participer à Tinvraisemblance du genre, comme les songes et les prophéties. A part ces espèces encore en usage sur tous les théâtres, le miraculeux, florissant sous Eschyle, employé par Sophocle avec une réserve de plus en plus grande, remis en vigueur par Euripide, mais déjà comme une machine de convention, un expédient sans conséquence , ne conserva longtemps son empire que sur le peuple.

En tombant dans le discrédit, le merveilleux dégénéra. Les poètes n'y renoncèrent pas; mais ils renoncèrent à le faire passer pour véritable et authentique. Ce ne fut plus, de leur aveu, que le rêve d'une imagination enthousiaste et exaltée, le fantôme d'une conscience malade, l'illusion d'un esprit égaré par l'excès du malheur ou par une punition du ciel. En un mot, le merveilleux, d'objectif, devint subjectif. S'il faut des exemples pour éclaircir ces termes, un peu abstrus peut-être, de la critique allemande, la tragédie de Macbeth, de Shakspeare, nous en fournit plusieurs de l'une et de l'autre espèce. Macbeth, marchant au régicide, croit y être guidé par un poignard fantastique, dont le manche est tourné vers sa main et la pointe vers Duncan. Le coup frappé, ce cri , parti de sa conscience , retentit à ses oreilles abusées: Plus de sommeil! Macbeth a tué le sommeil, le sommeil de l'innocence! Souillé d'un nouveau meurtre , il hii semble voir l'ombre de sa victime s'emparer de sa place au banquet. Dans toutes ces situations, le merveilleux est

(96) subjectif; il est objectif, au contraire, dans la scène de la caverne, où les sorcières sont censées offrir réellement aux regards de Macbeth cetle foule de spectres arrachés, par la force de leurs enchantements , les uns à l'abîme irrévocable du passé , les autres aux replis inscrutables de l'avenir. Le merveilleux subjectif se montre pour la première fois dans les Coéphores, où Oreste, se croyant déjà aux mains des furies, est traité de visionnaire par le chœur (i). D'où vient qu'Eschyle, qui se disposait à nous les montrer, dans la pièce suivante, poursuivant en effet Oreste, dissimule ici leur présence? Ce n'est pas évidemment pour ménager un public qui allait lui donner des preuves si tragiques de sa crédulité. Mais il ne voulait pas anticiper sur la troisième partie de sa trilogie, ni entamer l'effet sans nécessité. De plus, en ajoutant cette dernière scène à celle du meurtre de Clytemnestre , pour préparer l'exposition des F2uménides, il eût craint d'y mêler un merveilleux qui eût éclipsé ou affaibli l'impression de ce meurtre, qui est proprement le sujet des Coéphores. Dans tout le reste de son théâtre, Eschyle a préféré le merveilleux objectif, toujours plus frappant, et que lui permettait la simplicité des temps. Euripide, déjà moins favorisé de ce côté, s'empara du subjectif, abandonné aussitôt que trouvé par Eschyle , et il mérite encore après lui d'en être nommé l'inventeur et le maître, parles applications importantes et heureuses qu'il en fit le premier. Je vou-

(i) V. io5i sqq.

( 97 ) drais pouvoir m'appuyer aussi sur leur nombre; mallieureusemenl , la perle d'Alcméon el d'autres pièces, peut-être, les a réduites pour nous aux fureurs d'Oreste, dont son tliéâtre nous offre le spectacle dans la pièce de ce nom , et la description dans Iphigénie en Tauride, mais une description si vive, si animée, que vous ne la distingueriez pas de l'action. Aussi, Longin a-t-il confondu ces deux morceaux dans le même éloge , et les propose-t-il l'un et l'autre comme le plus parfait modèle d'iiypolypose. Il cite ces vers de l'Oreste :

Mère cruelle, arrête ; éloigne de mes yeux Ces filles de l'enfer, ces spectres odieux. Ils viennent; je les vois; mon supplice s'jipprête. Quels horribles serpents leur sifflent sur la tête!

et celui-ci de l'Iphigénie:

Où fuirai-je? Elle vient. Je la vois; je suis mort.

« Le poète en cet endroit, ajoute-t-il, ne voyait pas les furies; cependant il en fait une image si naïve, qu'il les fait presque voir aux auditeurs (i). »

De ce court commentaire ressort l'excellence du merveilleux subjectif, sous le rapport de la vraisemblance. 11 étonne et surprend l'esprit des plus incrédules, mais non plus, comme il n'arrive que trop souvent au merveilleux objectif, jiar son invraisemblance seulement ; car ceux qui refuseraient

(i) Long. Sect. xv. Édit. Eggerian. et traduct. Boileau, ch. xiii. — Orest., î55. Jphig. 7! agi.

( 9« ) de croire à l'exislence des furies, sont forcés d'admettre l'empire de ce préjugé sur des imaginations plus faibles ou sur des consciences coupables. Âihsi les terreurs et les visions d'Oreste, fausses en soi, n'en sont pas moins naturelles et conformes à ce que de graves historiens rapportent de grands et d'illustres criminels (i). Si donc l'auteur eût offert directement les furies aux regards de ces esprits forts, leur attention se serait portée beaucoup moins sur Oreste que sur cette apparition; et, comme ils n'y croyaient pas, au lieu de s'en effrayer avec les bons contemporains d'Eschyle, ils en eussent ri. Mais ici, au contraire, ils ne voient les furies que par les yeux d'Oreste. Et comment assister avec l'indifférence et la froideur du scepticisme à ce qui se passe dans cette âme? comment, à ces cris d'effroi, à ces cheveux hérissés, à ces regards égarés, à cette 15ouche écumante, ne pas reconnaître, en effet, la présence de la divinité vengeresse? comment ne pas s'écrier, sous l'influence d'une sympathie invincible, d'une peur contagieuse: Deus , ecce Deusl Quand, au contraire, Macbeth, s'animant à de nouveaux crimes, lutte contre les épouvantements de la conscience, et s'écrie avec rage : Plus de visions {p.) ! les efforts mêmes qu'il fait pour les chasser nous y font

(i) Voir, sur les remords de Néron après son parricide, Sue- . ton. XXXV ; Tac. Jnn. xiv, lo; — de Théodoric, après le meurtre de Symmaque et de Boëce, Procop. Go th. i, i ; — de Charles IX, après la Saint-Barlhélemi, Sully, V^ vol. de la Coll. des mémoires^ 7.^ série, p. 245.

(a) Acte IV, se. ir.

(99) croire davantage; car, s'il les nie du hont des leK^res, U les atteste par la peur f i). Lessing, à propos d'une scène pareille d'Ffanilet, exprime l^ien cette impression en retour et par contre-coup, du merveilleux sur le spectateur : « Dans Sbakspeaie, dit-il, Hamlet « est de tous les personnages le seul avec lequel le « spectre s'entretienne. Dans la scène à laquelle sa « mère assiste en tiers, elle ne le voit ni ne l'entend. « Ainsi toute notre attention se porte sur Hamlet ; « et plus nous découvrons en lui de marques de ic l'horreur et de l'effroi qui bouleversent son âme, « plus nous sommes disposés à juger comme lui- « même de l'apparition qui produit en lui cette ré- « volution. Le spectre agit sur nous plus par son « intermédiaire que par lui-même; l'impression qu'il « fait sur Hamlet passe de son âme dans la nôtre, et « l'effet en est trop visible et trop violent pour que « nous hésitions à le rapporter à une cause surnatu- « relie (2). » Il est malheureux , pour nous surtout, qu'Euripide ait préféré d'ordinaire des prodiges sans action sur son génie, à ce genre d'illusion où il excellait. C'est d'après lui, et non d'après Eschyle, que

(i) Johnson {on the supernatural in the fictitious composition). Dans les Brigands de Schiller (acte V, se. i), on voit aussi un parricide, Franz Moor, chercher vainement à se dissimuler à luimême, et à son serviteur, le trouble de son âme. Il s'écrie: Qui peut dire que je tretnble et que je suis pâle? Je me sons si bien! Je me trouve si à mon aise! Et au même instant, son serviteur bii répond: Vous êtes pâle comme un mort! Votre voix est tremblante et étouffée.

(a) Dramaturg. art. xi.

Goëlbe a peint les rurems tl'Oieste (i), et Ducis celles d'Œdipe (2); car cette sorte de merveilleux est la seule par laquelle un poêle qui n'est pas Shakspeare puisse intéresser et subjuguer un public éclairé. Elle est aussi la seule qui s'accorde avec la tendance imprimée à l'esprit moderne par le cbristianisme qui ramène Tbomme sur lui-même. Les furies sont rentrées avec les remords dans le sein du coupable : c'est là qu'elles habitent; en sorte qu'il ne leur échappera pas, comme Oreste, car comment se fuir soi-même:

P^triae qiiis exsul

Se quoqiie ftigit (3)?

Ducis, poêle chrétien jusque sous le masque des héros de la fable, a marqué, dans la réponse suivante de Polynice à son père, le dernier terme de cette révolution, qui , après avoir rendu le merveilleux subjectif, a fini même par le supprimer entièrement :

Suscitez contre moi les enfers et les cieux ;

Du fond de ces enfers appelez les Furies,

Avec tous leurs serpents, leurs feux, leurs barbaries.

Leurs serpents, leurs flambeaux, leurs regards pleins d'effroi. Seront de tous mes maux les plus légers pour moi. Vous avez un vengeur plus prompt, plus redoutable. Qui vous sert sans éclat, qui s'attache au coupable,

(i) Jphig. en Taur., act. II, se i, et act. III, sc.iv. (a) OEil. chez Jdmète, act. III, se. m. (3) Hor. Or/. XVI, 19, lih. II.

( lo. )

Dont rien ne peut suspendre ou ttécliir la limieiir;

Et ce vengeur secret , je le porte en mon cœur.

Il est là ce témoin, ce juge incorruptible,

Dont j'entends malgré moi la voix sourde et terrible (i).

4** Formes du merveilleux. — 11 est deux foi-mes sous lesquelles le merveilleux peut se présenter : le récit et l'aclion.

Aut agitur res in scenis, aut acta refertur (a).

Quand les mots ne nous diraient pas (|uel!e est la plus dramatique , Horace nous l'apprendrait encore :

Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quae sunt coulis subjecta lidelibus, et quae Ipse sibi tradit spectator (3)

Mais si les yeux nous rapportent plus fidèlement les objets, c'est qu'ils se laissent plus difficilement surprendre; ce sont des témoins incorruptibles, //t/elibus. On ne saurait donc faire trop d'attention à ce qu'on leur offre. L'oreille transmet à l'âme des impressions moins vives ; mais aussi elle demande moins de ménagements. « L'oreille, dit Batteux, si « délicate, si dédaigneuse, en fait de sons et d'iiar- « monie, est tout le contraire en fait de récits. 11 « n'est pas, continue-l-il avec un peu d'exagération, « de conte d'enfant, de rêve absurde, que nous n'é-

(i) OEd. chez Adinèle, act. V, se. ii. (^■i) Hor. A. P. 179.

(3) Ibid. 180.

( ^^'^ ) a coulions avec quelque plaisir, pour peu qu'on sa- « che le revêtir de quelque agrémeul (i). »

Aussi Aristole, établissant entre l'épopée et la tragédie la différence du récit à l'action , comme la première de toutes, dit que la tragédie doit étonner par une sorte de merveilleux (nous avons vu lequel); mais que l'épopée , pour étonner encore plus , va jusqu'à l'incroyable, parce que ce qui s'y fait n'a pas les yeux poui" juges : Aià to [ay; ôpav eîç tov ivpctT- TOVTa (2).

Cette observation est au fond pleine de justesse, mais elle pèche par les termes, et, comme beaucoup d'autres du même ouvrage, elle porte dans son extrême concision les marques d'un travail inachevé. Ne semblerait-il pas, en effet, à s'en tenir à la lettre, que le drame fût réduit à l'action? Or, l'action est bien le caractère distinctif du drame; mais elle n'est pas son tout. Il a aussi une partie épique, c'est-àdire, narrative. En s'y retranchant, en faisant parler ses personnages , au lieu de les faire agir, il rentre dans les conditions de l'épopée. Si , cependant, le vraisemblable a réellement moins d'étendue dans le drame que dans l'épopée, cela tient à une autre raison , qui consiste dans la fin différente des deux genres, faits , l'un, avec ses doctes illusions, pour la raison; l'autre, avec ses agréables et naïves menleries, pour l'imagination.

(i) De l épopée comparée nvec la tragédie et l'histoire. Acad. liiscript. XXXI X.

(2.) Poct. XXIV. 6.

( -oB ) La remaïqiied'Aiistole, et celle d'Horace sur l'exactitude et la vivacité des impressions reçues par la vue, reviennent donc au même : seulement , l'une en marque mieux le danger; l'autre, les avantages ; mais toutes deux aboutissent à la même conclusion, savoir, que le poète dramatique ne doit pas employer indifféremment lerécitou l'action, mais choisir entre ces deux moyens, en consultant la vraisemblance pour le moins autant que l'effet.

Non tameu intus Digna geri promes in scenam, multaque toiles Ex oculis, quae mox narret facundia praesens (i).

Eschyle et Sophocle (mais ce dernier dans ses premiers essais seulement) paraissent avoir été plus frappés de la puissance dramatique de l'action que de seséeueils. Il ne pouvait guère en être autrement. Comment eussent-ils observé la différence du récit à l'action, à propos du merveilleux, quand on ne l'avait pas encore observée en général ; quand la tragédie ne se distinguait aucunement de l'épopée, à peine de l'ode. Cette confusion est ordinaire aux littératures et aux auteurs qui commencent. Les Grecs n'y échappèrent pas. D'abord ils pensèrent avoir trouvé leur théâtre dans Homère, comme ils y trouvaient tout le reste. Les Homérides représentaient ses poésies avec des gestes et un débit d'acteur; d'autres rhapsodes faisaient le même honneur à Hésiode, à Ârchiloque, à Mimnernie et à FHiocylido,-

(i) Horal. À. P. i8a-i85.

( Jo4 )

et ces sortes de drames ne laissèrent pas de se continuer durant les beaux jours de la scène tragique, et au delà(i). Du reste, quand le théâtre eut ses pièces, il n'eut pas encore pour cela son répertoire privé, son genre propre de productions. Les premiers poètes, dit Aristote, mettaient sur la scène tous les sujets qui se présentaient à eux (2). Or, àen juger par la multiplicité et la popularité des poètes cycliques , il devait s'en présenter beaucoup d'épiques. Et , en effet, des titres, comme ceux-ci : la Prise de Miletf l'Iliade y les Travaux de Pélias, annonceraient de pures épopées dans le cadre d'une tragédie. Le Promélliée d'Eschyle n'est pas encore autre chose. De quoi se compose-t-il en effet, sinon d'une série de discours, de récits, de tableaux épisodiques, et où tous les dieux viennent figurer à leur tour, véritable Pandœmonium antique, comparable, dans son éloignement du genre, à la Gi^antoniachie de Hardy. Le Rhésus d'Euripide est le dixième chant de l'Iliade qu'il a embelli d'une double apparition, sans doute pour l'accommoder mieux à la scène, en la rendant plus épique. Longtemps encore après lui, plus d'un poète dut se faire illusion sur le petit nombre de sujets que la tragédie peut tirer d'Homère (3), et méconnaître la différence des deux genres. Car Aristote, si avare de ses développements, a jugé à propos de

( I ) Introduction aux Origines du théâtre moderne, de M. Magnin, ch. i. § 2.

[1) Poet. XIII ,3.

(3) 'Ex (xâv 'IXiàSoç xai 'OSuffset'aç u.îa Tpaywoi'a irotetTai IxaTc'paç, /i oiio |7.ova'.. Poe!. XXI II, 3.

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consacrer jusqu'à deux chapitres de sa Poétique à celte distinction aussi négligée qu'importante (i).

Cette distinction, il la fonde surtout, avons-nous dit, sur les qualités et les effets divers du récit et de l'action. Or, ce point est précisément celui dont les Grecs se sont avisés le plus tard, et le merveilleux, la matière où ce défaut d'observation entraînaient les conséquences les plus graves. On en vit les fruits, selon moi, dans la Psycbostasie d'Eschyle, dans le ïhamyris et le Térée de Sophocle. Nous avons, il est vrai, perdu avec ces tragédies les pièces du procès; mais, en supposant, pour ne pas faire de tort à leurs auteurs, qu'ils en eussent entouré le merveilleux de tous les artifices imaginables , aucune préparation ne pouvait rendre propres à l'action , des choses qui ne comportent pas la représentation. Dans la Psycbostasie, Eschyle ouvrait l'Olympe aux regards du spectateur. 11 y apercevait au-dessus des autres dieux Jupiter, et à ses côtés Thétis, mère d'Achille, et l'Aurore, mère de Memnon,qui lui demandaient chacune la victoire pour leur fils. Alors Jupiter pesait dans des balances d'or les âmes de ces deux héros égaux en force et en valeur (2). Assurément ce thème mythologique n'était pas nouveau. On le trouve sculpté sur un grand nombre de basreliefs égyptiens de la plus haute antiquité (3). Ho-

(i) V et XXIV.

(2) J. Pollux, IV, i'3o.

(3) Voyez sur la Psychostosie un Mémoire de l'Acad. des inscript. V. 1821 .

mère l'a employé deux fois dans l'Iliade (i), et dej)ins il a été reproduit par Virgile (a), Quintus de Smyrne (3), et Milton(4). Ce dernier, comme poète biblique, l'emprunta peut-être directement au livre de Daniel, où l'on voit ce propbète expliquer à Balthasar l'arrêt mystérieux du ciel par une figure analogue (5). Quoi qu'il en soit , son retour fréquent dans l'épopée prouve combien il y produit d'effet. Mais dans la tragédie, et en action surtout, il en va tout autrement. L'imagination ne se représente les esprits et les idées abstraites que sous une forme concrète, il est vrai; mais elle passe cette forme à son alambic, et la réduit à je ne sais quoi de léger et de vaporeux dont le modèle ne se trouve pas dans la nature. Elle se figurera donc parfaitement, en lisant unpoëme, les âmes de deux combattants dans une balance; mais cette balance sera toute fantastique ; et , pour ne pas la charger plus que la barque de Charon, les âmes seront des substances éthérées, diaphanes , tenant de la matière seulement par la forme, et semblables au souffle que les anciens recueillaient sur la bouche de leurs amis expirants. Quelle machine, quelle décoration de théâtre aura jamais cette légèreté? C'est à peine si le pinceau approcherait, par ses touches les plus déliées, de cet idéal de spiritualité. Aussi voyez notre répugnance

(i) VIII, 69; XXII, 209.

(2) jEn. XII, 725.

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