II
(4)Ch.iv.
(5) Ch. V. ^27.
pour ces apparitions dont les anciens se faisaient un jeu. C'est que les anciens avaient formé leuis dieux de leur chair et de leur sang, et que plus ils les avaient chargés de ces éléments grossiers, plus ils croyaient avoir augmenté leur majesté; tandis que nous, accoutumés à considérer les habitants du ciel comme de purs esprits, nous ne pouvons sans remords les faire à notre image et à notre ressemblance, ni les pétrir de notre argile. Or, si les idées des anciens sur la divinité différaient essentiellement des nôtres, elles étaient à peu près les mêmes relativement à l'âme. Ils la nommaient un souffle, uveufxa, spiritus ; ils comparaient communément son essence impalpable à la fumée qu'on chasse en cherchant à la saisir :
riUTE XaTTVOÇ
tenues fugit, ceu fumus, in auras [%).
Ils lui donnaient les traits de la personne : c'était son image; mais sous cette image il n'y avait rien :
:^ ^a Tiç IdTi xai eîv 'AtSao Sojjiotffi
U''uX'^ xa\ eiSwXov àràp cppévsç oùx evi irafATiav (3).
Quoique vide, cette image trahissait bien encore le plus souvent le spiritualisme peu raffiné des anciens par ses formes trop arrêtées , par cette trop grande netteté avec laquelle elles se dessinaient, ainsi
(i) Hom. ///«</. , xxui, loo.
(a) yC/î. V, 740.
C^) Hoiii. //, xxiii, io3.
que les ombres des ancêtres d'Ossian. Néanmoins , sans passer pour des sylphes, les âmes de Memnon et d'Achille devaient faire, même aux yeux des Grecs, une étrange figure dans une balance à peser du fromage, selon la piquante métaphore d'Aristophane, qui , à son ordinaire, a porté son jugement sur cette scène singulière en la parodiant (i).
Dans son Thamyris, Sophocle faisait subir sur la scène au présomptueux rival des Muses le châtiment de sa témérité. « 11 portait à cet effet un masque « qui, d'un côté, offrait un œil voyant, et de l'autre, « un œil éteint et frappé d'une cataracte très-visible; «l'acteur, au moment de la punition, tournait « vers les^ spectateurs l'œil éteint qu'auparavant il « dérobait à leur vue (2). » Heureux mille fois les poètes grecs s'ils parvenaient à faire illusion par de semblables moyens! J'aime autant, pour ma part, les comédiens du Songe d'Eté , représentant , l'un, avec sa lanterne, le clair de lune; l'autre, avec ses habits blanchis et ses doigts entr'ouverts, la muiaille à travers les fentes de laquelle s'entretenaient Pyrame et Thisbé, tandis que le troisième imitait les rugissements du lion (3).
Nous touchons ici à l'inconvénient le plus grave de l'action appliquée au merveilleux dans certains cas : c'est de rendre builesque ce qui eût passé ai-
(i) "lie Seupo vuv, eiTrep ye 5eï xai touto us
'AvSpôiv iroiïjTwv TupoirwXviaat Teyvviv. Ha//., l'iGS. (a) Biographie univers, de Michaud, Sophocle; PoUiix, iv, i /, i : Tov jxsv lywv yXauxov ôcpôaX[xov, tov Se [xéXava. (3) Shakspeare, Songe d'Été, acte V, se. 1.
( '09 • séiueiil dans un lécil, el delouffei' la vraisemblance sous le ridicule. Telle est rinimobilitéà laquelle Médée, d'un coup de sa baguette magique, condamne, dans la pièce de Corneille (i), un simple confident ; dans celle de Longepiene (i) , Jason lui-même. Telle et plus grande encore fut la faute de Sophocle dans Térée, où il représentait la métamorphose de ce prince et de Progné en oiseaux. De pareilles témérités étaient pour Aristophane de bonnes fortunes qu'il n'avait garde de négliger. Aussi, dans les Oiseaux, fait-il dire à Pisthétère, à la vue de la huppe, ci-devant Térée, qu'il avait sans doute coiffée d'un masque copié sur celui que lui avait donnéSophocle : « Ton bec nous paraît risible. » A quoi Térée de répondre : « Voilà pourtant comment Sophocle me traite, moi Térée, dans ses tragédies (3). » Horace a fait également à cette métamorphose le triste honneur de la prendre pour exemple des choses qu'on doit garder pour le récit, si l'on ne veut les rendre incroyables :
Nec piieros coram populo Medea trucidet ,
Aut in avem Procne mutetur
Quodcuraque ostendis mihi sic, incredulns odi (4).
Quelques zélateurs outrés de l'antiquité ont , il est vrai, entendu d'une métamorphose en récit les paroles du Térée de la comédie. Le scholiaste les entend autrement. « ÎN'importe : le scholiaste se sera
(i) Acte V, se. I.
(a) Acte V, se. iv.
^ no j
« mal exprimé, ou ses paroles auront été altérées. « Quant à Horace, s'il eût eu Sophocle en vue, il a n'eût pas condamné simplement, et sans en donce ner la raison, une chose dont un auteur d'un si « grand poids fournissait un exemple. » On conçoit leur répugnance à admettre une erreur aussi grave de la part d'un poëte du goût de Sophocle. Mais, d'un autre côté, s'il se fût contenté de raconter cette métamorphose, c'eût été une chose trop commune et trop conforme à l'esprit de la mythologie, pour qu'Aristophane y trouvât matière à plaisanter. Quant à Horace, on connaît son mépris de l'autorité, son dogmatisme de critique, la rigueur et la sécheresse de ses jugements. D'ailleurs, ici, la raison était trop manifestement de son côté pour qu'il dût même au nom de Sophocle la moindre justification. Enfin cet exemple était déjà sans doute fameux par son énormité , et il est possible qu'il l'eût choisi précisément à cause de la célébrité de l'auteur.
Euripide, si sujet à faillir en ces njatières, fit pourtant, mieux que les précédents, la part du récit et celle de l'action. Il profita sans doute en cela de leur expérience. Il a pu employer le merveilleux là où il n'était ni nécessaire, ni viaisemblable; il a pu y joindre des détails d'un effet contraire à ses fins; mais il a toujours su lui trouver la forme la plus convenable. Ainsi que Minerve jette une pierre contre la poitrine d'Hercule pour calmer sa fureur (i), voilà une invention bizarre et même superflue ; car la
(i) Herc. F. ioo4 sqq.
tiiieur, montée à son comble, s'apaise d'elle-même; mais dans le récit où elle occupe une si petite place, on y fait à peine attention. Euripide est rempli d'incidents plus heureux que celui-là, mais qui ne seraient pas soutenables à la représentation , comme Pentliée s'escrimant contre le fantôme de Baccbus, et mettant dans les fers, en place du dieu , un taureau de son étable (i), ou comme Oreste frappant à grands coups d'épée des chiens et des veaux, qu'il prend pour des furies (2). C'est ainsi que Sophocle a soin de renfermer Ajax dans sa tente, quand il va battre de verges un bélier en place d'Ulysse (3). On ne saurait non plus appliquer à Euripide la fin du vers d'Horace, que nous citions tout à l'heure contre Sophocle :
Aiit in avem Procne niutetur, Cadmus in anguem.
Car si Cadmus, de même qu'Hécube (4), entend sur la scène l'arrêt de sa métamorphose , ni l'un ni l'autre ne subissent cet arrêt sous les yeux des spectateurs.
Nous avons assez parlé de l'invraisemblance du fantôme d'Hélène. Le poëte a pris soin du moins de ne le montrer jamais sur la scène, même à l'instant de sa disparition. 11 eût fait beau voir, en effet, une ombre vaine, y?//^ de l'air [S), prévenir ses gardiens
(i) Bacch. 618 sqq.
(a) Iphigén. T. 297.
(3) 116 et 3oo.
(4) Hec. 1265. — Bacch. i33a,
(5) Hel. 614.
qu'elle n'était qu'une chimère, elle qui ieui- parlait. La disparition de la véritable Hélène, dans rOreste(i), se passe également hors des regards du spectateur, qu'elle aurait trop étonné; car, si les Grecs étaient habitués à voir apparaître des dieux, ils ne l'étaient nullement à voir disparaître une mortelle. La substitution d'une biche à Iphigénie n'eût pas été plus difficile à exécuter, pour le machiniste, que la métamorphose de Térée en oiseau , et, quoique aussi absurde, elle aurait été moins risible; mais elle eût senti la prestidigitation, et , en exagérant l'effet, elle l'eût anéanti.
Euripide a jugé apparemment le combat d'Hercule contre la Mort, trop étrange pour être même la matière d'un récit; car il s'en dispense toujours sous les prétextes les plus spécieux : Alceste est condamnée à un silence religieux de trois jours; Hercule a hâte de partir; Âdmète est tout entier au bonheur de revoir son épouse (2). Reste à savoir si le spectateur, dont l'émotion ne surpasse pas la curiosité, surtout dans un événement aussi singulier, se retirera pleinement satisfait des scrupules de l'auteur (3).
(2) V. ii44~ii52.
(3) Wieland , dans son opéra à' Alceste, n'a pas cru que les libertés du genre, même en Allemagne, allassent jusqu'à lui permettre d'entrer dans plus de détails qu'Euripide sur le retour d'Alceste à la vie. Car Hercule , interrogé par Admète à ce sujet, se contente de lui répondre que la main des Euménides lui ferme la bouche. Acte V. Et cependant c'était aux enfers qu'il était allé reprendre Alceste; et il n'avait pas engagé une lutte corps à corps avec la Mort. — On sait aussi que Racine, après avoir fait le plan
( 1-3) Euripide, en les réduisant en récits, a pu reproduire sans témérité les situations les plus merveilleuses de ses devanciers. Ainsi, dans l'Ipbigénie en Tauride(i), Oreste raconte le jugement de l'Aréopage et les autres événements auxquels les Euménides nous font assister. De la scène où Clytemneslre éveille les Furies, il a tiré, dans l'Electre, une simple, mais terrible figure : c'est quand le pauvre cultivateur explique par quel calcul d'Egistbe il est devenu l'époux de la fille d'Agamemnon :
El ydcp vtv eff/EV à^i'oiu.' Ij^tov àv^p , EuSovt' av I^Kiysipe xov 'Ayai/sfAvovo; <ï>ovov , Stxv] t' àv T^XOev Atyidôoi tote ' a).
Ce mode ingénieux de transformation, une fois découvert, était susceptible d'une foule d'applications non moins beureuses, et il est probable qu'Euripide nous en fournirait un grand nombre d'exemples, si nous n'avions perdu la plupart de ses pièces (3).
5° Les circonstances qui accompagnent le merveil-
d'une tragédie d'Alceste, y renonça à cause de l'invraisemblance du dénoûment.
(i) V. 961 sqq.
(3) Rien n'est plus fréquent ni d'un meilleur effet , dans les sujets antiques du théâtre moderne, que cet emploi du merveilleux de la mythologie par métaphore. On peut citer comme un modèle en ce genre les vers suivants, dont les images sont si vives , qu'on demande si ce ne sont que des figures. C'est OEdipe qui s'adresse aux dieux :
Cachez-moi (dieux vengeur» ! ) cet autel où des serments impies Ont joint deux chastes cœurs aux flamlieaux des Furies ;
leux. Ces circonstances sonl intrinsèques ou extrinsèques. Je nomme intrinsèques celles dont il se compose nécessairement comme tout fait, et dont il tire sa physionomie propre; extrinsèques, celles qui, sans en dépendre nécessairement, s'y lient par des rapports de tout degré et de toute nature, ou qui exercent sur lui une influence plus ou moins directe, plus ou moins sensible.
I. Circonstances extrinsèques. — Je commence par ces dernières, en les subdivisant, suivant qu'elles viennent avant ou après l'événement merveilleux auquel elles se rapportent , en circonstances antéiieures et subséquentes.
r Circonstances extrinsèques antérieures. — Ce ne sont pas des faits de la nature du merveilleux qui peuvent se passer de préparation; et si c'est surtout aux mœurs de la pièce à nous y préparer, cependant ni la nature du sujet, ni la qualité des personnages ne dispensent le poète d'aucun des accessoires propres à augmenter la vraisemblance, et parmi lesquels je mentionnerai : i" le lieu de la scène; 1° la gradation des effets; 3° l'annonce du merveilleux; 4" les circonstances justificatives.
r Le lieu de la scène. — Comme il n'est personne qui ne sente combien il importe de bien choisir le lieu de la scène, sans nous arrêter à prouver l'évi-
Cet nutel exécrable , où leurs serpents hideux Déjà de leurs replis nous enchaînaient tous deux ; Où Mégère debout, avec un ris funeste, Sous les Irails de l'hymen consacra noire inceste.
{OEdipe chez Âdmèle, acie III, so. m.)
( m5 ) dence, nous en viendrons inimédiutenient aux exemples. Eschyle ne nomme pas la montagne à laquelle Vulcain allache Promet liée; il n'en détermine pas même la position d'une manière bien précise. Cette incertitude ne convient pas mal à un drame dont les personnages n'appartiennent pas à la terre. Il semble que le poète ait craint de circonscrire dans un espace étroit et limité de tels acteurs et de si grands événements. Du reste, que celte montagne soit le Caucase ou non, elle s'élève toujours, entre l'Europe et l'Asie, au sein d'un désert propre, par son immensité et sa solitude, à servir de rendez-vous aux divinités du ciel, de la terre et de l'onde. Dans les Euménides, la scène est chez les dieux mêmes : faut-il s'étonner qu'il ne s'y passe rien d'humain? Si Apollon se montre dans la maison d'Admète, c'est à titre d'hôte et d'ami. Dieu de Delphes, c'était encore à lui, et non à Minerve, d'apparaître à Creuse et à Ion réunis au pied de ses autels; maison connaît les raisons trop plausibles par lesquelles la déesse l'excuse en le remplaçant. Au lieu de la scène, les modernes ont ajouté le temps. C'est toujours de nuit que se montre le spectre d'Hamlel ; c'est la nuit que Brutus est visité par son mauvais génie (i); Richard, par les ombres de ses victimes (2). Macbeth va consulter les sorcières à l'ombre du crépuscule. Il les trouve assemblées dans une noire caverne dont les ténèbres s'épaississent au moment de l'évocation des ombres, de
(1) J.-Césary acte m, se. iv. (a) Rich. ///, acle V, se. m.
■( ii6 )
manière qu'on ne les aperçoil qu'à la lueur douteuse et passagère des éclairs (i). 13ans des temps plus rapprochés des Grecs, Sénèque décrivant l'évocation de l'ombre de Laïus par Tirésias (i), l'a bien placée de jour, mais dans une forêt sombre : Prsestilit noctem locus. La nuit, en effet, répand aussi ses ténèbres sur la raison, et les visions, dont la lumière nous découvrirait l'erreur, nous imposent sous son masque : <je(jt,voT7iT' 'ijii cxoto; (3). C'est pourquoi Lessing plaisante Voltaire avec justice sur l'effronterie de son fantôme de Ninus qui ose se montrer en plein midi. Il n'y a pas, dit-il, de vieille femme qui n'eût pu lui dire que les revenants avaient horreur de la lumière du soleil (4)- Lessing pouvait en appeler à des autorités sinon plus compétentes, du moins plus graves. Les poètes épiques choisissent tous la nuit pour le temps de leurs apparitions, et ils font rentrer dès l'aurore les habitants des enfers dans leurs sombres demeures (5). Homère le premier, ayant choisi pour le théâtre de la nécromancie le pays des Cimmériens, a eu soin de l'envelopper d'une nuit éternelle (6). Cependant Eschyle, malgré l'exemple d'un poëte dont il se proclamait l'humble disciple, a fait apparaître de jour l'ombî-e de Darius. Esl-ce
(i) Macbeth, acte IV, se. ii.
{i) OEdip. 530-658.
(3) Euripid. Bacch. 486.
(4) Dramaturg. art. xi.
(5) Jamque vale : torquet medios nox huniida cursus , Et me saevus equis Oriens afflavit anhelis.
.'E/i. V. 739. Cf. Hamlet, acte I, se. xr. (fî) Odyss. XI, i3-ao.
( »'7 ) chez lui faute de léflexion, ignorance ou mépris do ces moyens factices d'accroître l'illusion? 11 est j)lus naturel de supposer qu'il n'était pas maître de faire autrement à cause de l'heure des représentations à Athènes, et de la construction de la scène ouverte de tontes parts, et qui eût encore reçu du jour de l'amphithéâtre, quand on l'eût fermée d'en haut et par les côtés. L'Electre d'Euripide et son Tphigénie en Aulide s'ouvrent de nuit; tout se passe de nuit dans le Rhésus; mais c'est par une pure fiction du poète, qui pouvait bien, sanstrop présumer de l'imagination de ses auditeurs, les requérir de convertir la lumière en ténèbres. Moins discret qu'Eschyle, Euripide eut encore recours à la complaisance du public pour l'ombre de Polydore, qui est censée apparaître à sa mère pendant les heures du sommeil. Doit-on l'en féliciter comme d'un progrès sur le père de la tragédie? Non; car s'il observait mieux les convenances, ce n'était qu'au prix d'une fiction qui en détruisait l'effet, et en imposant au spectateur un double effoit d'imagination.
1° La gradation des effets. — Cette gradation dans une pièce qui renferme plusieurs traits merveilleux, consiste à les disposer suivant leur degré de viaisemblance, de manière que les plus croyables fraient le chemin aux autres. Ainsi le merveilleux en récit précédera bien le merveilleux en action, [lue fois le pouvoir de Médée connu par la relation du messager, on s'étonne moinsde la voir s'élever dans les airs. La nouvelle de la sortie miraculeuse des Bacchantes de
( fï8 ) ia prison où les avait jetées Penlhée (i), nous prépare à tout le reste. Cette giadation est surtout sensible quand les faits s'appellent ou s'engendrent les uns les autres, au lieu de se suivre simplement. Ainsi, dans Oreste, un Phrygien vient raconter au chœur la disparition d'Hélène au moment où elle allait être égorgée par Oiesle (-2), Le chœur doit à peine en croire ses oreilles. D'ailleurs si Hélène est disparue, qu'est- elle devenue? De pareils doutes, une curiosité aussi légitime, demandaient une réponse, et n'en pouvaient trouver que dans un autre prodige, complément forcé et attendu du premier, l'appaiition d'Hélène au sein des nues (3).
3° Vaiinonce. du meiveilleux. — L'annonce du merveilleux a toutes sortes d'effets salutaires. Elle modère la surprise dont l'excès enfante l'incrédulité; ensuite, en nous fournissant dans ce que nous voyons la preuve de ce que nous avons entendu, et dans ce que nous avons entendu la preuve de ce que nous voyons, elle nous détourne de pousser plus loin l'examen. Enfin, si celui qui nous annonce le prodige en paraît véritablement ému, non-seulement l'effet qu'il en a ressenti nous convainc aussitôt de sa réalité, mais il ouvre d'avance notre âme aux impressions que le drame doit y faire naître. Ainsi, dans les EuménideS;, le désordre dans lequel la prétresse sort du temple, et le portrait qu'elle nous trace des Furies et de leurs victimes, nous font trembler avant de les
^1) Bacch. /j/jS.
( >'9 ) voir. Dans leslrachiniennes, le récit louchant d'Hylliis sur le feu secret qui dévore son père, prépare par la pitié les voies à la persuasion ; et quand Hercule arrive sur la scène, quoiqu'il ne paraisse rien de ce feu au dehors, nous ne laissons pas d'y croire aussi fermement que si nousle voyions courir dans ses veines. Corneille et Longepierre ont imité en cela Sophocle dans leur Médée, où l'arrivée de Creuse et de son père en proie aux maléfices de leur ennemie, est annoncée par un pareil récit, et cette précaution rend leur position sinon bonne, au moins soutenable pour le public. Nous ne gagnons pas moins à être prévenus par Electre des fureurs frénétiques d'Oreste, et, par Apollon et Hercule, du combat que le fils d'Alcmène va livrer à la Mort (i); et si le dénoûment de Médée, condamné par Ârislole sur un injuste prétexte (2), donne réellement prise à la critique, ce serait, selon CovneWle, parce qu'il ne sy est pas servi de cette précaution (3).
4° l^s circonstances justificatives . — Ce sont celles que le poète place en avant d'un prodige pour lever toutes les difficultés qui pourraient s'opposer à son admission. Les Trachiniennes nous en offrent d'admirables exemples. La vertu du sang de INessus n'avait en soi rien de bien surprenant. Les habits qui n'ont fait (pie toucher à un pestiféré, donnent la peste. Pour(pioi une tunique imprégnée du sang
(1) Dans ro[)éia ik' iVicland (iiclc Itl), Hercule amioiict- ^\y inénie qu'il va (lélivnT Aic<'slf.
('/) Poet. XV, 7.
(3) y (lise sur 1(1 (rdf^vdir.
d'un monstre n'aurait-elle pas des propriétés aussi funestes? Mais le point était de savoir comment ce sang s'était conservé si longtemps sans perdre de sa force, et surtout comment Déjanire y avait impunément trempé ses mains en l'étendant sur le fatal tissu. Distinguait-il aussi par hasard les amis du centaure de ses ennemis, avec ce tact exquis, ce discernement infaillible dont Corneille a eu l'idée de gratifier les poisons de Médée, moins bien appris à l'école d'Euripide (i). Non; les doubles monstres de la Thessalie n'avaient pas un sang aussi subtil ; mais son venin occulte et glacé avait besoin, pour se dégager et pénétrer dans les veines, d'être réchauffé par les rayons du soleil ou la flamme du foyer (2). Or Déjanire, après avoir recueilli le sang de Nessus, l'a gardé, d'après ses instructions, dans un lieu frais et retiré ; forcée enfin d'y recourir, elle en teint la tunique dans l'ombre; « elle renferme celte tunique dans une boile scellée «qu'Hercule doit ouvrir; d'après sa demande, il «ne la déploiera pas, il ne l'exposera point à l'air « avant le jour solennel du sacrifice où elle le prie de «s'en revêtir. Nous sommes préparés aux effets de « cette funeste robe quand Hercule s'approchera avec « elle des foyers ardents. Déjanire elle-même ne larde « pas à être éclairée sur les suites de son imprudente «épreuve, par un incident qui lui révèle d'avance la « terrible catastrophe (3). » Euripide n'a pas pris les mêmes précautions relativement au sang de la Gor-
( i) Médée, acte IV, se. ii.
(2) Trachin. 680.
fî) ElHflçs ■'inr It^s tragiq. gircs, liv. III, cli. il.
l'iT )
gone, sang bien autrement puissant, puisqu'il n'en fallait qu'une goutte pour donner la mort, et beaucoup plus ancien, puisqu'il avait été versé à Phlégra, dans le combat des géants contre les dieux (i).
2" Circonstances extrinsèques subséquentes. — Les circonstances antérieures préparent le merveilleux ; le rôle des subséquentes est de le confirmer. Elles consistent uniquement à ajouter le fait au dire, l'événement à ses pronostics, et par conséquent elles sont surtout d'usage après les présages, les songes, les prophéties. On peut les dire de rigueur toutes les fois que ces signes ont été négligés ou bravés par les personnages de la pièce, comme le sont dans Anligone et dans Œdipe les prophéties de Tirésias. Mais même dans les cas où l'on pourrait s'en passeï-, elles n'ajoutent pas peu de poids au merveilleux. Ainsi, une des beautés du personnage de Cassandie dans Eschyle, si on le compare au même personnage dans Euripide, comme nous le ferons plus bas avec plus de détails, c'est que d'une part ses prédictions s'accomplissent sur la scène en présence des spectateurs qui les ont entendues, et de l'autre, non. Observons de plus qu'elles s'accomplissent à l'instant même, et que les cris d'Agamemnon répondent, pour ainsi dire, aux dernières paroles de la prophétesse.
Cette sorte de coïncidence, de simultanéité, d'où ressort avec tant d'éclat l'infaillibilité de la divination, est nii des mérites les plus communs de la tragédie giecque (u). Hercule, rentrant dans ses foyers
il) Ion, V. 987 sqq.
(■i) Le théâtre de Shakspeare offre également beaucoup de cesk
poui' les arroser bientôt du sang de sa femme et de ses enfants, observe un oiseau dans un lieu funeste (ij. Le même héros offrant un sacrifice au moment où, fraîchement revêtu de la fatale tunique, il allait en ressentir les premières atteintes, la flamme prend une couleur de sang (2). De mêmCj les entrailles de la victime sur laquelle Oreste s'apprête à immoler Égisthe, n'offrent aux yeux du fyran que des signes menaçants (3). Atossa, aveitie en songe du désastre qui menace Xerxès, essaie de détourner l'effet de cette vision par un sacrifice, et ce sacrifice ne lui attire de la part du ciel qu'un nouvel avertissement de la catastrophe (4). Citons enfin, sans entrer dans des détails monotones et superflus, la prédiction de Calchas sur Ajax (5), celle de Théonoé sur Ménélas (6), et l'arrêt prononcé par Tirésias contre Ménœcée(7).
Dans tous ces exemples, nous voyons des prodiges vraisemblables en eux-mêmes devenir évidents par la suite. Mais si une merveille choque au premier abord, le poète ne doit pas se flatler de la réhabiliter dans l'esprit du spectateur par des preu-
coïncidences. Ainsi le duc de Clarence, enfermé dans la tour de Londres, rêve qu'il se noie la veille même du jour où Richard doit le faire assassiner. Richard III, acte I, se. iv.
(i) Herc. F. 596.
(a) Ib. v. 766.
(3) Elect.Si^.
(4) Pers. V. 2o5.
(6) Helen. 5i5.
(7) Phœniss. 918.
ves en quelque sorte rétrospectives. Peut-être, en la préparant de longue main, eût-il pu les amener à y croire; mais, du moment qu'il les a révoltés par sa brusquerie, le mal est sans remède; le doute est enraciné dans leur âme, et ils auront la plus grande peine à reconnaître une vérité dans ce qu'ils se sont habitués à considérer comme une fable. Revenons, pour le prouver, à l'incroyable tragédie d'Hélène. Ménélas, en présence de la véritable Hélène, semblable en tout au fantôme qu'il a ramené de Troie, et laissé sous la garde de ses esclaves , comme son épouse, Ménélas n'en peut croire ses yeux : c'est cette seconde apparition qu'il prend pour un fantôme (i). Hélène lui explique en vain ce bizarre phénomène; il lui en faut, ainsi qu'à nous, une preuve irréfragable. Cette preuve, le poète la fournit, il est vrai, dans la disparition du fantôme de la caverne, qu'un témoin oculaire rapporte à Ménélas en des termes qui s'accordent parfaitement avec les assertions d'Hélène (2). Mais elle vient trop tard : l'opinion du public est fixée, et ce n'est pas trop son Viabitude de revenir sur ses premières impressions. Telles sont l'importance et la variété des circonstances extrinsèques. Peu de faits merveilleux se passent de leur secours et se suffisent à eux-mêmes, ou bien ce ne sont que de légers incidents, qu'on perdrait son temps à préparer, tant ils passent inaperçus. Qui remarquerait, par exemple, la courte appa-
(i) Hfl. 569.
(2) Ib. 6o5, 6ïi.
( '^4 ) rition de Glaucus sortant de la mer pour annoncer à Ménélas la mort d'Agamemnon (i)? Mais comment souffrir qu'au moment même où le chœur, célébrant la victoire d'Hercule sur Lycus, la propose aux impies comme une preuve irrécusable de la protection accordée par les dieux à la vertu, Iris et Lyssa descendent du ciel, afin de ravir au plus pieux des héros (a) le bonheur avec l'innocence. Ce démenti scandaleux n'est pas le seul que se donne Euripide. Il semble oublier, dans une foule de circonstances, que, si le poète n'ajoute rien au merveilleux pour le corroborer, il doit au moins s'abstenir d'y rien ajouter qui l'infirme. Or, il est beaucoup plus aisé de le décrédiler que de l'accréditer. Il n'est pas besoin pour cela d'exprimer des doutes à l'égard de tel fait en particulier; les attaques dirigées contre une croyance mettent en général toutes les autres en péril, et la foi du spectateur, ébranlée ou ruinée sur un point, ne sait plus à quoi se retenir, et cède de toute part. Comment donc qualifier le symbolisme étrange et inconvenant de Tirésias dans une pièce où, du moins comme devin et comme apôtre d'un nouveau culte, il devait donner l'exemple de la foi la plus aveugle (3)? Dans quel sujet surtout cet exemple est-il plus nécessaire au spectateur? Sied-il bien à Hélène de se montrer difficile sur le merveilleux de sa naissance (4), quand elle veut nous persuader que pen-
(i) Orest.'i6/i.
(a) Herc. F. 757 sqq.
(3) £acch. 275.
(4) Hel. I 8, 255.
( iiS )
daiil dix-sept ans un fantôme a tenu sa place à Troie et auprès de son époux ? On serait tenté de reprocher encore plus vivement à Euripide, dans la même pièce, la tirade contre les devins(i), à cause de son opposition singulière avec le personnage de Tliéonoé, s'il n'avait eu du moins la précaution de ne la placer qu'après la prédiction de l'Égyptienne et son accomplissement. De plus, cette tirade est surtout dirigée contre les auspices et les augures, et Théonoé connaissait l'avenir par une sorte d'intuition et de lumière intérieure, sans avoir besoin de consulter le vol des oiseaux ni les entrailles des victimes. Mais il est douteux que les spectateurs eussent tenu grand compte de cette différence. Une faute plus grave et plus inexcusable d'Euripide, toujours dans cette pièce de malheur, c'est d'avoir exprimé, par la bouche de Teucer, ses doutes sur la déification des Dioscures(2), qu'il n'hésite pourtant pas à faire apparaître au dénoùment. Dans les Héraclides, à la manière dont le serviteur qui raconte à A.lcmène l'apparition d'Hébé et d'Hercule à lolas , fait observer qu'il n'a pas été témoin oculaire de ce fait comme des autres (3), on dirait qu'il craint d'en accepter la responsabilité.
II. Circonstances intrinsèques. — L'agencement du merveilleux ainsi réglé, pénétrons dans le secret de sa composition intime.
(i) Hel. V. 744 sqq.
Évidemment, le premier soin du poêle, dans celte partie de son travail, doit être d'établir, de dessiner nettement le caractère surnaturel des faits qu'il propose à notre admiration comme des prodiges, et auxquels l'on pourrait contester ce titre; car il n'y a de prodiges évidents au premier abord que ceux qui sont tels de leur nature, partout et toujours, indépendamment des circonstances au milieu desquelles ils peuvent se produire, ceux, en un mot, dont nous avons composé le merveilleux absolu. Pour ceux de la seconde espèce, ou merveilleux relatif, que le concours extraordinaire de certaines circonstances tire seul de la classe des faits ordinaires par la liaison merveilleuse qui se révèle entre eux et ces circonstances, pour ceux-là, dis-je, tout le miracle consistant dans cette corrélation, c'est au poète de la rendre sensible, manifeste. Il le fera, s'il s'agit de deux faits, dont l'un doive paraître la conséquence de l'autre, en ajoutant au premier quelque circonstance qui semble la raison déterminante du second. Ainsi ce n'eût pas été assez que Capanée blasphémât Jupiter en des termes vagues et communs; il fallait qu'il le défiât en particulier de l'arrêter par son foudre (i). S'il s'agit d'un présage, d'un songe prophétique, l'auteur le composera d'images sur le sens desquelles il ne soit plus permis d'élever aucun doute après l'événement, mais seulement après. Car jusque-là, ce n'est pas un mal qu'il règne sur leur exacte signification des doutes propres à en-
(i) Phœn. 1 175.
Iretenir rallciile et lu oiiiinsilé tlii public. Le songe cl'Atossa contienl une allégorie si transparente, qu'il reste à peine au courrier quelque chose à nous apprendre (i). Cette extrême clarté, nuisible à l'intérêt, ne me semble pas d'ailleurs conforme à la nature du songe, où les visions les plus distinctes sont encore mêlées de quelques obscurités et de certaines incohérences. Eschyle, il est vrai, s'est préparé une excuse dans cette multiplicité des songes d'Atossa sur Xerxès (2), songes de plus en plus clairs jusqu'à ce dernier qui, touchant à l'événement, semble en réfléchir loute la lumière. Cependant je lui préférerais le présage dont il est suivi , et dont l'allégorie, sans Irop s'éloigner de la clarté, s'éloigne davantage du sens propre. Je lui préférerais surtout le songe d'Iphigénie en Tauride (3), le modèle du genre à mon avis. Vous diriez que c'est la nature qui en a assemblé les images dans leur incohérence et leur bizarrerie natives, et que le poète n'a eu qu'à y appliquer son pinceau. Les événements du passé s'y mêlent avec ceux de l'avenir, et les uns et les autres se montrent sous ce voile du mystère et dans ce demi-jour qui doit toujours distinguer le rêve de la veille. De plus, autant ces cheveux qui s'échappent du chapiteau d'une colonne, et cette voix qui en sort, paraissent au premier coup d'œil de ces chimères que le sommeil enfante, autant on y reconnaît un dessin suivi et ressemblant, quand on en est au point de com-
(1) Pers. V. 181.
(3) V. V, sqq.
( l-iS ;
parer la figure à l'objet figuré. C'est une allégorie ingénieuse sous laquelle personnages et spectateurs finissent par retrouver les événements du drame fidèlement représentés. Mais en attendant, ils croient la comprendre et ils s'abusent, et leur erreur, en rendant la reconnaissance d'Oreste plus imprévue, la rend aussi plus pathétique.
Dans ses combinaisons pour atteindre au merveilleux, le poète ne doit pas perdre de vue la vraisemblance. Que lui servirait en effet de donner à un événement tous les caractères du surnaturel, s'il lui était ceux de la vérité, et d'arranger à plaisir, de bâtir en l'air des prodiges auxquels personne n'ajouterait foi?
Une merveille absurde est pour moi sans appas : L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.
Ainsi cette vraisemblance que nous avons cherchée jusqu'ici en dehors du merveilleux ou à sa surface, le merveilleux doit encore la porter en lui-même et comme dans ses entrailles.
Parmi les moyens propres à le revêtir de cette dernière garantie, il n'en est pas de plus efficace, selon Marmontel ( i ), que de le mêler avec la nature, comme s'ils ne faisaient ensemble qu'un seul ordre de choses. Cet art de les ajuster, de les marier en quelque sorte ensemble, est au plus haut degré celui d'Euripide, profond observateur de la nature, et sans égal dans son art, partout où le rigorisme d'une phi-
(i) Elém. Vraisemblance.
losophie étroile et ombrageuse n'a pas conlrarié les généreuses allures de son génie. On en trouve plusieurs exemples remarquables dans ses tragédies. Nous avons déjà fait allusion à l'un de ces exemples dans le récit de la manière dont Ion échappe au poison, et oi!i l'on voit une série admirable d'incidents naturels aboutir à un miracle (i). Nous avons cité avec non moins d'éloges la peinture des fureurs d'Oreste; mais il nous reste à faire observer ici que si l'origine en est surnaturelle, puisqu'elles sont l'ouvrage des Furies, les causes fortuites qui en déterminent les accès à des intervalles irréguliers, sont au contraire puisées dans la nature. A.insi Oreste ne croit voir les Furies que parce qu'il entend les chiens des bergers aboyer et les veaux mugir, et qu'on attribuait aux Furies des hurlements semblables aux cris de ces animaux :
IlapYÎv S' ôpSv
Où TauTa [xopcpiqç aj^nîfxaT', àXX' -rikloLcafco 4*GoYY*ç t£ [Jt-Off/tov xai xuvwv b^d-fiicura , "A'œaff' 'Epivîiç ÎEvai u.iii.Vj'xaTa (2).
De même, quand Penthée dit à Bacchus :
Taîipoç fjfxîv 7rpo<j6ev ^fjyewôai Soxêïç,
Kai (?£> xépaTE xpati ■rcpocnrecpuxévai (3) ,
il est induit à le croire par le bois et la pejiu de cerf que portait Bacchus, selon le costume attribué
(i) V. 1 lao.
(2) Tp/iig. T.'igi.
(3) Bacch. 9'io.
( '3o ) quelques vers plus haut aux Bacchantes (i). En effet, la folie invente beaucoup moins qu'elle ne défigure. Elle voit les objets à travers son prisme et en forme ainsi ses visions : peu sont écloses de son cerveau. L'on en peut dire autant des songes; leurs images sont, en général, la représentation plus ou moins confuse des choses dont nous. nous sommes occupés pendant la veille, et de celles principalement qui ont fortement frappé notre imagination (2). C'est le fondement du songe du cocher de Rhésus (3). Il s'était levé la nuit pour gainir le râtelier de ses chevaux (la tragédie grecque est moins fîère et moins ingrate envers les compagnons fidèles de nos travaux et de nos dangers, que nos poèmes modernes, oà il n y a pas d'herbe même pour eu3c)\ il avait aperçu dans l'ombre Ulysse et Diomède, et les prenant pour des voleurs, il leur avait crié de s'éloigner. Mais cette idée de voleurs le poursuivant dans son sommeil, et se mêlant avec celle de ses chevaux auxquels il venait de donner ses soins, il rêva que des loups les lui enlevaient. Malheureusement Euripide me semble avoir gâté celte belle imitation de la nature en la poussant trop loin. Car, pour la suivre juscjue dans
il) V. 696. — D'ailleurs il était ordinaire de représenter Bacchus ;yrec des cornes :
Te vidit insons (lerberus atireo
Cornu décorum (Horal., Od., lib. Il, xix, a8.)
[1) Maxime reliquiae earum rerum moventiir iii animis (dorinientium) et agitantur, de qiiibiis vigilantes aiit cogifavimus aiit eginius. C\c., Divin., 11, 67.
(^) R/iés. V. 790.
ses capiices, il ajoiUe que les loups se servaient de leur queue en guise de fouet, afin de faire avancer leurs montures, détail plus conforme à la bizarrerie des songes qu'à la dignité de la tragédie.
Le merveilleux ne gagne pas moins à s'allier avec l'histoire. L'indication précise du lieu oii disparut Œdipe, tous ces détails topographiques dans lesquels Sophocle, contre l'habitude des poètes, descend avec l'exactitude minutieuse d'un géographe ; enfin, ces traditions positives sur lesquelles il ente sa fable, donnent à son récit une authenticité respectable (i). Le défaut contraire à ces qualités est de trop éloigner le merveilleux de la nature et du possible par des raffinements inutiles, comme Ta fait Euripide dans le sacrifice d'iphigénie (2). Si Calchas, prêt à la frapper, ne trouvait plus à sa place qu'une biche à égorger, le prodige serait déjà bien honnête, et il faudrait, pour le rendre supportable, toute la force d'une tradition accréditée dans le peuple et établie dès longtemps au théâtre par Eschyle (3), et peutêtre par Sophocle. Mais que le coup dirigé par le sacrificateur contre le sein de la princesse, et dont les Grecs entendent le bruit, se trouve être tombé sur la biche, cela sent trop l'escamotage. Le messager avait bien raison de nous promettre un récit sur-
(1) OEà. C. V. 1590.
{■i) Iphig. A. V. i543 sqq.
C^) Iphigenia, sacerdotes , thalamupoi-ae. TiAn% Agamemnun ^ (passini), au contraire, par une de ces contradictions dont les poëtes grecs se nieltent peu en peine, il dor)n(' le sacrifice d'iphigénie comme s'étant accompli.
prenaiil, el l'on conçoil (|ue Clytemtieslre ny voit qu'une histoire inventée pour la consoler, puisque les témoins mêmes du miracle n'en purent croire leurs yeux :
<^d(T(A', 0& fe !Ji.r,S' épo)|Jisvou Tr(<TTt<; irapriv (i).
Un autre point encore très-important a observer, pour conserver partout au merveilleux sa vraisemblance, c'est que toutes ses parties se répondent, et qu'il règne entre elles une harmonie perpétuelle et une consonnance parfaite. C'est un soin à prendre surtout à l'égard des dieux, des héros et des personnages doués de facultés surnaturelles, que l'on fait parler ou agir. 11 faut que rien dans leur conduite ni dans leur langage ne démente la puissance qu'on leur attribue, ou dont ils ont déjà donné des preuves au spectateur. Toutefois nous sommes déjà avertis de ne pas chercher en général cette grandeur à sa source véritable, c'est-à-dire, dans la haute moralité de leurs actions; nous savons aussi les limites imposées nécessairement à la puissance de chacun des dieux parleur pluralité; nous nous bornerons donc à examiner si, malgré ces vices et ces imperfections, les dieux du théâtre grec imposent par la décence extérieure de leur maintien et par la sublimité de leur langage; si leur puissance, une fois en jeu dans une pièce et libre de s'y déployer, le fait partout d'une manière régulière et uniforme, sans aucune de ces
0 V. iSSfi.
inégalilés par lesquelles se trahit la propre fatiguo ^>u l'inadvertance du poète, dont la main les élève et les soutient seule au-dessus des faiblesses et des misères de l'humanité. Ce que nous avons à dire de l'emploi que les agents surnaturels font de leurs facultés supérieures, et de la dignité de leur contenance, se bornant à peu de chose, nous commencerons par là, afin de développer ensuite plus librement la question du langage selon son importance.
1 " Des agents surnaturels clans U exercice de leurs attributs privilégiés. — Si les dieux ne savaient, s'ils n'entendaient tout, s'ils ne voyaient ce qui se passe à la fois en tout lieu, dans tous les temps, et jusque dans les replis les plus secrets du cœur humain, ils seraient, avec leur toute-puissance, semblables à l'aveugle doué de la faculté de se mouvoir et hors d'état d'en faire usage. L'omniscience est l'œil de la toutepuissance divine, et aucune des plaisanlei ies d'Aristophane contre Jupiter n'a plus de sel et de portée à la fois, que celle du parasol sous lequel Prométhée se met à couvert de ses regards (i). Les dieux de la tragédie ne sont pas toujours plus clairvoyants. Elle leur donne à satiété les épithètes de TTav^epjc/iç, iiravoTnrvi;, eùpucDiji, etc.; mais il semble que ces épilhètes s'appliquent seulement aux yeux de leur corps et à la supériorité de leurs organes comparés aux nôtres, lis entendent, ils voient à des distances incroyables mais seulement ce que nous pourrions voir et entendre nous-mêmes à des dislances plus rapprochées,
(i) Ào. i5o8.
c'est-à-dire les objets qui tombent sous les sens. Ainsi Minerve a entendu des bords du Scamandre les prières d'Oreste poursuivi par les Furies (i), aussi aisément que dans une autre occasion elle se fait entendre à son tour, au fils d'Agamemnon, des rivages de la Tauride jusque sur son vaisseau (2). Car elle a l'oreille fine autant que les yeux brillants, et, selon la comparaison d'Ulysse, sa voix retentit comme le son d'une trompette tyrrliénienne (3). Mais elle ignoreles attributions et jusqu'à l'existencedesFuries, quelle na jamais vues parmi les dieux (4); elle ne sait pas davantage le nom de son suppliant, ni s'il approche de sa statue des mains pures ou crinnnelles. Elle a besoin d'entendre tous ces détails de la bouche des personnages, pour s'en instruire:
MdÔoifjL* av, et Xeyoi tiç Ejxcpavyî Xoyov (5).
On voit bien aussi, dans Ajax, cette même déesse interroger Ulysse sur le but de ses explorations nocturnes (6); mais elle le fait cette fois pour l'instruction du speclateur, auquel les explications d'Ulysse tiennent lieu d'exposition, et nullement pour la sienne; car, loin de rien ignoier, elle a tout prévu, tout conduit avec une sagesse digne d'elle et de l'au-
, i) Eiunen. 397.
(2) Iphi^. T. i/,47.
(3) Jjax, 17.
(4) Eumen. l\i\.
(5) Ih. /|2o.
leur. Du reste, la faule d'Escliyle ne doit peul-ètie pas élre mise sur le compte de l'antluopomorphisme grec, mais imputée à sa propre négligence, qui le fait souvent tomber dans d'étranges contradictions d'un vers à l'autre. Le rôle de Darius en est tissu. Lui , qui sait l'avenir, ne connaît pas le passé (i), quoique la connaissance de l'un suppose celle de l'autre , suivant la preuve que Prométbée offre à la nymphe lo de sa science prophétique (2). Mais Prométhée lui-même, ce sage Titan, démentant son nom, comme la Force le lui reproche (3) , ne se montre pas moins inconséquent dans ses discours. Quand le chœur lui demande si la destinée de Jupiter n'est pas de régnei- éternellement (/[), il refuse formellement de lui révéler ce mystère, sa délivrance étant au prix de sa discrétion ; et quelques instants après, il s'empresse de le dévoiler à lo (5). Euripide n'est pas demeuré en arrière d'Eschyle. Dans une pièce où Apollon rend ses oracles dans son temple de Delphes, et, en quelque sorte, sur son trépied, Minerve nous montre le dieu de la divination, se trompant dans ses calculs (6) :
Etqiiisquam numen Jiinonis adoret !
(i) Voir, d'une part, /Vr^., 71 5- 740; de l'aïUie, de 8oo-8'^o.
(a) Prometh. 82/|. Shalcspeare n'est pas tombé dans ectte faute. Quand Macbeth (acte IV, se. i) 3'apprète à interroger le fantôme, la sorcière lui impose silence : Il connaît ta pensée, lui dilclle; écoute, mais ne dis rien.
{6) Ion, i566.
Dans les Troyennes, JNeptuiie ignore si Minerve vient lui parler en faveur des Grecs ou des Troyens(i).
2^ De t attitude des dieux. — A part quelques situations exceptionnelles où les personnages sont réduits à une immobilité et à un silence absolus, leur maintien dépend trop du langage ou des actes qu'on leur prèle, pour être l'objet d'un examen spécial. Aussi, après avoir cité le silence sublime de Prométhée entre les mains de ses bourreaux, qui l'accablent de leurs outrages ou de leur pitié (2), il ne nous restera plus qu'à justifier une des situations d'Eschyle que l'on a attaquées avec le plus de force, et peut-être avec le moins de raison. Il s'agit du sommeil des Furies (3). Le malheur du sublime, on n'a eu que trop souvent occasion de l'observer, est d'être voisin du ridicule, et d'en prendre quelquefois la couleur par l'ignorance, les préventions, ou la mauvaise foi des critiques. Ici, par exemple , au lieu d'écouter jusqu'à la fin les reproches éloquents de Clytemnestre aux Furies sur leur négligence, ils s'en vont répétant à chaque mot qu'elle prononce : Les Euménides ronflent, comme les détracteurs de \ Ecole des Femmes répondaient à tout : Tarte à la crème ! Encore cette malheureuse tarte était-elle du faitdeMolière, tandis quecette parenthèse ridicule : Les Euménides ronflent, est de l'invention des scholiastes. Eschyle, à la vérité, indique ces ronflements dans ses vers. Mais la vaste étendue du théâ'
(j) V. 59 sqq.
( '■^7 ) Ire antique nous force de supposer, ou que Clytemneslre était seule à les entendre, ou qu'ils étaient rendus par un accompagnement musical (i). Or, si les fonctions de nos organes manquent de noblesse en elles-mêmes, il n'en est pas de même de leur imitation par les arts, et d'après Aristote et Boileau, il n'y a jamais rien de bas ni de dégoûtant sous le pinceau du poëte, ni sous l'archet de l'harmoniste. Je vais plus loin, et je suppose que l'on enlendit réellement les Euménides ronfler: ce qui eût paru burlesque de la part de tout autre personnage,, produisait dans ces monstres un effet contraire; car, dans un objet d'horreur, tout devient effroyable. Le peuple se demandait quelle ne serait pas la fureur des implacables déesses, quand, s'arrachant enfin aux douceurs d'un repos pei'fide, elles s'apercevraient de la disparition de la proie qu'elles poursuivaient même dans leurs rêves, et il s'attendait au réveil de la lionne à qui l'on aurait enlevé ses petits pendant son sommeil. Cette scène, une fois lavée du ridicule qui en masquait les beautés, son mérite ne peut manquer de frapper les moins connaisseurs : c'est pourquoi nous nous contenterons de signaler la rencontre d'un vieux poëte anglais avec le vieil Eschyle, rencontre d'autant plus curieuse qu'elle paraît être l'effet du hasard et d'une heureuse et commune inspiration. Thomas Kyd, dans une pièce intitulée la Tragédie espagnole ^ el leprésentée probablement avant l'année 1690, c'est-à-dire avant Périclès, le piemier
(1) Etiid. sur les Inig. grecs, liv. II, ch. vu.
ouvrage de Shakspeare, fit voir l'ombre d'Andréa réveillant la Vengeance endormie et s'indignant de ses refards (i).
Ce n'est pas tout, au reste, que de donner aux dieux et aux héros ce maintien noble et cet extérieur au moins décent sous lequel nous aimons à nous les représenter, et qui est comme leur apanage à tous, et la marque de leur origine céleste : il faut varier leurs attitudes et l'appareil avec lequel ils se montrent à nous, suivant le caractère que leur attribue la fable; et, tout en retenant les divinités les plus légères de la mythologie dans les limites d'une certaine bienséance, ne pas donner à Vénus l'air composé de Minerve, à l'Amour la peau de lion et l'arc d'acier d'Hercule, à la Discorde les balances d'Astrée. Or, poui- produire ces dissonances, nuisibles à la vraisemblance, il suffit quelquefois d'une épithète mal choisie. Ainsi Euripide, en donnant des armes d'or à Achille quand il apparaît sur son tombeau : j^p aéoiç Icpavvi cùv o-kIoiç (2), nous offre de ce héros une image beaucoup plus brillante que terrible. Sénèque, qui a reproduit en giand ce tableau dans sesTroyennes, a eu l'attention de lui rendre cette teinte sombre, si convenable aux ombres en général, et en particulier à celle d'Achille irrité (3). Après cette
(i) Voir l'analyse de rette pièce, Reçue des Deux-Mondes, novembre i835, De la tragédie avant SJtnkspeare.
(2) Hec. 112.
(3) Troad. v. \ 70. En cet endroit, Sénèque s'est peut-être inspiré de Sophocle , qui, dans une de ses tragédies perdues, s'était servi de la même fiction avec un art prodigieux, selon Longin, De suhlim., édit. Eggerian, sect. xv.
critique sévère d'un aussi mince détail, nous ne saurions comblei- de trop d'éloges son personnage de Bacchus (i), à la démarche efféminée, mais au cœur de lion, patient par la conscience de sa force, jouet malin et trompeur de son présomptueux ennemi, et trop au-dessus de lui pour perdre dans la vengeance la gaieté de son naturel; faisant au besoin de son thyrse la massue d'Hercule, et, pour tout dire en un mot, original visible du dieu multiple d'Horace:
Clîoreis aptior et jocis
Ludoque dictus, non sat idoneus Pugnai ferebaris : sed idem Paciseras, inediusque belli (2).
3' Du langage. Partout, dans toutes les langues, quand on veut donner du génie d'un poète ou d'un orateur l'idée la plus haute, l'on dit qu'il écrit, qu'il parle divinement, et, en s'exprimant ainsi, l'on croit, non sans raison, user d'hyperbole. Quelle ne devra donc pas être l'éloquence des dieux que l'on fait entenda-e sur la scène pour répondre à l'attention des spectateurs? Où le poète trouvera-t-il, comment dérobera-t-il au ciel ce langage étranger à la terre? Eschyle ne s'était pas dissimulé la grandeur ni les difficultés de l'entreprise : « Il est natuiel, lui fait a dire Aristophane dans les Grenouilles (3), que les
il) Bacch.
iy) Od. lib. II, XIX, 25. Ce rôle avait à coup sûr frappé fortement l'imagination d'Horace; car il cite encore dans une de ses épîtres (1. 16, V. 7? 78) les paroles de Bacchus à Penthce, comme un exemple de la constance inébranlable du sage.
(3) V. io^8.
«demi-dieux parlent un langage plus sublime, de « même qu'ils sont ^étus d'habits plus magnifiques « que les nôtres. » Mais ce père de la tragédie, hardi comme tous les fondateurs, aimait à tenter l'impossible, et, loin de refuser le périlleux honneur de servir d'interprète aux dieux, il semble que, né pour eux, il fasse violence à sa nature quand il ne met en scène que des hommes. Encore plus pénétré de l'excellence de la divinité, et d'autant moins confiant dans ses forces, Sophocle osa à peine produire les dieux sur son théâtre. Euripide, qui, par indifférence ou par esprit de dénigrement, les rangeait sans peine au niveau de l'humanité, quand il ne les ravalait pas au-dessous, les fit parler et agir à l'envi d'Eschyle. C'est pourquoi je le rapprocherai de lui, sans égard à l'ordre des temps, dans cet examen comparé de la convenance du langage des dieux chez les tragiques grecs. Fidèle à son principe d'égaler le langage au costume, Eschyle, en faisant passer la tragédie du tombereau de Thespis sur la scène, en lui chaussant le cothurne, en la revêtant de la pourpre, lui apprit aussi à s'exprimer avec noblesse:
Post hune , personae pallaeque repertor honestae ,
iEschylus et modicis instravit pulpita tigiiis ,
Et tlocuit magnumque loqui , nitique cothurno (i).
Il monta même le dialogue à un ton trop élevé. Image embellie d'un entretien honnête, la diction de
(ij Hor. A. P., 278. Horace ne parle ici que d'après Aristote :
"Ext x«i To ueYeOoç ex. u.ixp5iv [juiOiov xat Xé^eoj; '^ù-oicu.:, , 8ià to ex ora- Tupixoù iji.6Taêo(Xe>.v , 6\i i-ni<st\v*w^r^. Poet. \\, 6.
la tragédie ii es! pourlanl pas celle de l'épopée, encore moins celle du dithyrambe, et Eschyle est plus souvent voisin de Piiidare que d'Homère, autant par l'obscurité que par la pompe et la hardiesse de ses expressions. Nous n'en parlons pas ainsi sur une lecture niai digérée de l'Agamemnon, mais sur le témoignage d'Aristophane (i). T3u reste, ce qui fait le vice de son style dans la bouche de ses personnages mortels et purement terrestres, en fait la beauté dans celle des dieux, des héros et des êtres surnaturels. Ce n'est plus alors aux monts Lycabettes qu'il faut comparer malignement avec Euripide l'élévation gigantesque de son langage, mais à l'Olympe, s'il ne vaut mieux encore lui donner la profondeur du Tartare. Car, à vrai dire, je ne sais si la logique de maître Apollon, bonne tout au plus pour le Parnasse, fait tort à son éloquence; mais je préfère infiniment à l'avocat d'Oreste l'ombre de Clytemnestre, et surtout les chants des Euménides, d'où la délicatesse moderne retrancherait peut-être quelques détails d'une barbarie trop crue, mais dont la sombre majesté impose encore à notre incrédulité. L'ombre de Darius ne nous commande pas moins de respect. On a seulement regret au conseil que le grave monarque laisse, en se retirant, aux vieillards de la Perse:
'Tjxei; oï , irpsdêei; , ^aipet', £v xixoïç ofxto;
Wuyrjv SioévTE; f|âov5i xat)' yjjxepav,
'iiç TOtç ôavoûffi Tt)iOÙTO<; oCSiv b>'X)6XEÎ (a).
(i) Ran. g^f^-g'^o.
(a Pers. 8Ao.
Ce précepte, semblable aux réflexions que les Égyptiens faisaient dans leurs banquets à la vue d'un mort, s'adiesse assez mal à un âge où il cesse d'être praticable. Après avoir attribué les désastres de la Perse à l'impiété de son fils, la raison et les bienséances de son âge et de son rang ne lui dictaient-elles pas plutôt les conseils d'Hercule à Pbiloctète :
ToÏÏTO â' £vvo£Î(j6' , oxav
nopôrjTe Yaîav , eùffîêstv xà Trpoç Ôsou;- 'Sîç TaXXa TravTa oeuxsp' y^yeiTai iraTyjp
ZSUÇ. 'H yO'P EUIsêEia ffUv6vT](7X£l PpoToïç(i).
Nous ne reprocherons pas, avec Cicéron , au Titan Prométhée de gémir de la rigueur de son supplice; car, muet en présence de ses bourreaux, il n'exhale ses plaintes que devant ses amis; et ce n'est qu'en le voyant sensible à la souffrance, que nous pouvons estimer la grandeur de son dévoùment. à l'humanité, et sa fierté à l'égard de Jupiter, dont il refuse d'apaiser le courroux par la moindre prière.
Dans les. Grenouilles, Euripide, après avoir censuré l'emphase de son antagoniste, prescrit à la tragédie, comme une règle invariable et universelle, de parlei" la langue des hommes, àvGpcùireiwç (2) ; c'était la seule qu'il connût. Sa manière de dialoguer, ai- , sée, polie, ornée de grâces délicates (3), est, par-dessus tout, égale et uniforme. Le souffle puissant d'Es-
(I ) Philoct. V. i44o.
(2) Ran. V. 10.59.
t;li)'Ie [yriyevèç 9'JGr,aa (i )], ses poiiinons d'airain [èpiêp6(A£Ta;(2) ], lui maiu|uent absolument. Doué du don des larmes, il saura nous intéresser à la douleur de la Muse penchée sur le corps de Rhésus (3); encore semble-t-il , comme s'il craignait d'exciter chez les hommes trop de sympathie pour une déesse, contenir sa sensibilité naturelle, et mêler à regret quelques pleurs à des longueurs infinies. Mais jamais ses dieux ne vous feront fléchir par l'autorité de leur langage; jamais ils ne vous inspireront une sainte horreur. J'en excepterais Lyssa, si vraisemblablement il n'en avait emprunté à Eschyle les paroles avec le personnage. Mais voyez ce (ju'il a fait de la Mort, cp roi des ('pouvanleinents , comme l'appelle l'Écriture! un monstre camard , échangeant avec Apollon des plaisanteries lourdes ou sentant son Athénien f4)> ^^ digne à peu près d'être comparé à la Force et aux Euménides d'Eschyle , comme une caricature à l'original. Que sera-ce, si on le compare à la Mort même, telle que nous la représente Milton : « Cette autre forme (si l'on peut appeler ainsi ce qui « n'avait point de formes, et ce qui semblait un fan- « lôme sans en être un), se tenait là, debout, som- « bre comme la nuit , farouche comme dix furies, « formidable comme l'enfer, et brandissant un dard « affreux: cette partie, qui semblait sa tête, portait
(i) Ran. V. 825.
(3) Rhés. V. 890 sqq.
(4) "h xat ffocpoç XéXyiOaç wv ; Aie, 58.
«T rapparence d'une couronne de roi (i). » Quant aux dieux-machines, afteclés aux prologues et aux dénoûments d'Euripide, qu'attendre de pareils automates? En un mot, de tant de dieux qu'il nous fait entendre, Baccbus est le seul remarquable par la convenance de son langage. Le ton tempéré d'un dieu se cachant sous la figure d'un jeune efféminé, et voilant à dessein son ironie et ses menaces, était à l'unisson de sa voix. On doit encore le louer de ses efforts pour égaler Eschyle dans la prophétie de Cassandre; mais, en se mesurant avec ce géant du théâtre antique, il n'a fait, comme on va le voir, que mettre la postérité à même de constater toute son infériorité.
Le premier mérite de la Cassandre d'Eschyle , c'est la convenance de son personnage avec la pièce où il l'a encadré, et qui est toute en pressentiments. Jamais tragédie, en s'ouvrant par un événement heureux, n'excita plus tôt et plus fortement, chez le spectateur, l'attente d'une catastrophe terrible. En proie à une oppression continuelle, vous marchez avec Agamemnon sur des tapis de pourpre ; mais, sur votre tète, le ciel est chargé de sombres et de lourdes vapeurs, et, au milieu des acclamations des Argiens et des transports hypocrites de Clytemnestre, vous croyez entendre la fondre gronder dans le lointain. C'est l'effet tant des pressentiments du chœur et d'Âgamemnon lui-même que de la prophétie de Calclias, hâtive avant-courrière de celle
(i) Parmi, perdu , c\i. \\.
( -45 ) deCassandre. Observez dans ces deux prophéties un degré de clarté bien différent. La première, séparée de son terme par un intervalle de dix ans, serait inexplicable sans les lumières de l'histoire; la seconde, qui touche à l'événement, est moins ambiguë dès le principe, et va toujours s'éclaircissant. Cassandre est la première à le remarquer (i), et il était impossible au mensonge de mieux contrefaire la vérité. Car nous voyons de même les prophéties relatives au Messie, s'illuminer de plus en plus de ses divines clartés, à mesure que son avènement approche. Les paroles de Cassandre, comme celles de Joad, sont coupées par de fréquents repos. Vous diriez que l'inspiration lui arrive par degrés, ou plutôt par secousses ; car elle débute par des gémissements, des cris d'impatience et d'angoisse : c'est le travail de la divination qui s'accomplit. Ensuite elle raconte les choses passées qu'elle n'a pas vues, avec la même assurance que celles dont elle a été témoin, et que celles qui ne sont pas encore. Son esprit, élevé au-dessus de la terre, embrasse et confond tous les moments de la durée et tous les points de l'espace. Elle demande à Clytemnestre, comme si elle l'apercevait à ses côtés, ses lacs d'enfer à la main, si elle aura bien le courage de le faire (2). Elle rapporte au présent le meurtre des enfants de Thyeste, dont les ombres sanglantes sont là sous ses yeux (3), et , rapprochant du premier au dernier
(i) Agamemn. 1178.
(3) V. 1217. Cf. Schiller, Cassandre^ strophe xiv.
tous les descendants de Tantale . elle déroule à nos regards le tableau sanglant des crimes héréditaires de cette maison , que Voltaire appelait l'atelier où l'on avait forgé les poignards de Melpomène (i). Comme la Cassandre de Sénèque, elle voit les choses dans leurs moindres détails, mais elle le prouve par quelques traits seulement , et se garde bien des développements oiseux du rhéteur latin; car elle est entraînée par la rapidité des événements, et d'^ailleurs elle n'esl pas historien, mais prophète. Assistant à tout par avance, elle n'a pas conscience de cette anticipation , et , se croyant en compagnie du chœur au sein du présent et de la réalité, elle lui montre du doigt les événements futurs, à son grand étonnement : wGxep ei TrapecràTei; (2). Prophétisant, pour ainsi dire, par tous les pores , elle est frappée de l'odeur du sang d'Agamemnon, avant qu'il soit répandu , comme certaines complexions délicates sentent la pluie avant l'orage.
Elle se plaint, il est vrai, du feu qu'Apollon allume dans ses veines; mais elle n'entre pas dans les convulsions de la Cassandre latine ni de la Sibylle de Cumes : l'approche de la mort semble calmer ses fureurs. Elle se voit enfui parvenue au terme de ses misères, et déjà Apollon lève de ses épaules ce manteau de prophète qui lui pesait autant que ces cha-
(1) Voltaire, fragment d'une lettre servant de préface aux Pélopides. Voir aussi dans Iphigénie en Tauride^ de Goethe, actel, se. m, les fastes tragiques de celte famille, admirablement retracés.
pes (Je plomb dont le Dante charge des âmes réprouvées (i j. Déjà elle peut fouler aux pieds ces couronnes, ces bandelettes, en un mot, tous ces trésors de malheur et d'opprobre. Voici l'heure oii l'on rendra justice, enfin, à la vérité de ses oracles! Ce n'est pas la haine qui les lui a dictés. Sans doute la mort d'Âgamemnon venge sa patrie et les siens : elle ne peut s'empêcher de le remarquer; mais elle n'ajoute pas avec une animosité toute personnelle, toute charnelle, pour ainsi dire: Video, et intersum, etfruor.{i). Car ce n'est pas Cassandre, la fdle de Priam, la captive de Troie, qui prononce l'arrêt du roi de Mycènes; c'est Apollon parlant par sa bouche, et observant d'un œil indifférent la destinée des divers personnages.
Dans Euripide, le personnage de Cassandre, loin d'être dans le ton général de la pièce , tranche sur le fond, et s'en détache de la façon la plus piquante. Les Grecs viennent de se partager, comme un vil troupeau, les captives troyennes; et celles-ci, sur le point de se séparer, pour suivre leurs maîtres sur leurs vaisseaux et dans leurs palais, arrosent une dernière fois de leurs larmes les rivages de la patrie. Or, au milieu de ces tristes adieux, voici venir Cassandre ivre de joie, bondissant d'allégresse, et parée pour ses noces, dont elle entonne l'hymne avec ravissement. Comment, en effet, mêlerait-elle ses pleurs à ceux de sa mère et de ses compagnes ? Celles-ci
(i) Enfer^ ch. xxiii.
(a) Senec, Agamemn. v, 874.
( >48) s'abiraent avec raison dans leur misère présente, car elles ne voient rien au delà. Elle, au contraire, a lu sa vengeance dans l'arrêt de sa servitude; aussi brûle-t-elle de s'attacher à son maître comme la furie de sa maison (i), et elle s'empresse d'allumer le flambeau de l'hyménée pour en éclairer ses funérailles. Quelle entrée en scène et quel contraste! Franchement Eschyle n'aurait rien à opposer à ce début, si l'effet n'en était acheté au prix des convenances et de la vérité. Mais une prophétesse n'est pas une bacchante. Sans doute les événements de l'avenir, si l'avenir a pour elle la certitude du présent, ne sauraient produire sur son esprit une impression trop vive, et l'ardeur de sa foi justifie assez la violence de ses transports. Mais il n'en est pas de même de leur nature; car c'est la vengeance qui est censée les lui inspirer, et sa folle gaieté n'a rien de commun assurément avec les mouvements impétueux et les sinistres éclats de cette passion. Tout n'est donc pas d'un naturel parfait dans l'ouverture de son rôle; mais, d'un autre côté, rien n'est plus dramatique, et on le suivrait avec le plus vif intérêt, s'il se soutenait dans cette voie fausse, mais entraînante. Malheureusement cette Cassandre-ci est maîtresse de son enthousiasme, et il lui prend fantaisie d*y faire trêve pour disserter à tête reposée sur le sort desTroyenset des Grecs. Cassandre, on le pense bien , n'a sur aucun sujet une façon de penser vulgaire. Elle élève donc la condition des vaincus fort
( i) Trond. v. l\^'].
au-dessus de celle des vainqueurs. Après ce lour de force, elle se remet sur le trépied ; mais le froid de sa longue digression a gagné le reste de la prophétie, où elle s'amuse à donner à Talthybius un démenti puéril, et à résumer l'Odyssée. C'est à peine si elle retiouve quelque énergie pour annoncer sa mortel celle d'Âgamemnon. Enfin, par un mouvement imité d'Eschyle, elle se dépouille de ses bandelettes et de sa couronne; mais, au lieu de s'en décharger comme d'un pesant fardeau, au lieu de les jeter à terre avec colère (i), elle les dépose à regret, comme une parure et un don de sa divinité la plus chère (2). C'était le travers d'Euripide de dénaturer ce qu'il empruntait, afin de se l'approprier.
L'éloge est vite épuisé : on nous pardonnera donc de passer rapidement sur Sophocle. D'ailleut-s il a exposé peu de tableaux de ce genre au jugement (\q la postérité. Les prédictions de Tirésias dans OEdi])e et dans Antigone, les paroles de Minerve à Ulysse et celles d'Hercule à Philoctète, voilà tout ce que nous en pouvons citer. Aux raisons que nous avons déjà données de cette réserve, il faut peut-être ajouter la crainte de rester au-dessous de ses personnages, ou d'imiter Eschyle après l'avoir vaincu. II avait du reste mieux à faire. Eschyle, comme nous l'avons vu, avait trop tendu le dialogue; et il l'avait
(1) Elle jeta à terre avec colère son bandeau de prêtresse. Schiller, Cassandre. Dans cette ode, Schiller a eu le bon esprit de rendre à la prupliétesse sa gravité mélancolique, et son aversion pour les dons funestes d'Apollon.
(a) Trnari. v. 45i
rendu aussi monotone par sa pompe, qu'il Test chez Euripide par sa simplicité. Sophocle le dépouilla de cette fatigante uniformité, et en donnant aux simples héros, encore revêtus de leur enveloppe mortelle, un langage plus rapproché de la nature, il se ménagea la faculté d'élever celui des prophètes et des dieux au-dessus du commun, sans le porter aux nues, et d'être sublime, sans être obscur. Il ne les fît pas parler en hommes comme Euripide, mais pour des hommes. Il s'attacha moins à les distinguer des mortels par le vocabulaire que par la pureté, l'élévation exquise des sentiments. Il en fit des précepteurs du genre humain, qui, descendus du séjour éternel pour lui enseigner la sagesse par des exemples et des conseils, parlaient sa langue afin d'en être entendus, mais la parlaient des cieux, et conservaient toujours sur lui l'ascendant des maîtres sur leurs disciples. C'est sou$ ces traits nouveaux et adorables que Minerve se montre à nous dans Ajax, et Hercule dans Philoctète (i). Le rôle de Tirésias est aussi une des con-
(i) Et c'est aussi la vraie manière d'instruire, selon le Rabelais de l'Angleterre, qui dit d'un petit peuple de grand sens : >• Ils veulent que le maître se familiarise avec dignité, rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le sérieux affecté; il doit, suivant eux, plutôt s'abaisser que s'élever devant son disciple; et ils jugent l'un plus difficile que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'efforts et de vigueur, et toujours plus d'attention, pour descendre sûrement que pour monter. «[Voyage de Gulliver, i'* partie, ch. vi.) Honneur donc à Sophocle, qui a eu le bon goût et le courage de préférer à la pompe d'Eschyle une simplicité qui coûte plus à acquérir, et dontle mérite se remarque moins en général !
( 'S- ) ceptioiis les plus belles et les plus originales de Sophocle et du théâtre grec. Cet antique devin, blanchi dans son ministère, plie moins sous le poids des années que sous celui des vérités terribles que le ciel le charge d'annoncer aux princes. D'abord il hésite à parler, il maudit sa science, et son dégoût pour son ingrate mission nous est une garantie de sa sincérité. A-t-il enfin rompu le silence, la vérité qui emplit son sein arme soudain sa vieillesse d'une assurance nouvelle et miraculeuse au milieu des orages que soulèvent contre lui ses funestes révélations. Même révolution dans son langage : tout à l'heure rassis et grave, vous entendiez le vieillard ; maintenant audacieux, solennel à l'excès, figuré jusqu'au mystère, vous entendez le dieu qui l'inspire. Après la représentation d'Antigone, le théâtre grec compta un nouveau type à ajouter à celui de Cassandre, et digne de lui servir de pendant; et le malheureux Euripide, réduit par le tort de sa naissance à composer ses tragédies des reliefs de ses prédécesseurs, après avoir emprunté l'un à Eschyle, eut encore à emprunter l'autre à Sophocle; niais, plus heureux cette fois, il ne laissa presque à son modèle d'autre avantage sur lui que celui de l'antériorité (i). Sans nous flatter d'avoir épuisé une matière aussi abondante, nous nous sommes arrêtés assez de temps sur la vraisemblance du merveilleux, pour qu'il soit peut-être nécessairederappclersommairement nos divisions et l'ordre de notre marche, avant de la poursui-
(i) Voir Phœn. 834-960.
vie. Voulant lapporter à quelques principes généraux nos observations de détail sur le merveilleux de la tragédie grecque, nous avons pris pour base la Poétique d'Aristote, qui précisément semblait le rejeter par deux raisons. Mais la première de ces raisons, Aristote évidemment ne l'avait alléguée que contre le merveilleux de son temps ou des temps à venir. Car jusqu'à lui, l'histoire en fait foi, ce reproche d'invraisemblance ne pouvait tomber sur le merveilleux en lui-même, mais seulement sur son emploi. Que fallait-il donc faire pour en concilier l'usage avec la loi fondamentale et universelle d'Aristote, de ne rien admettre dans la tragédie que de nécessaire ou de vraisemblable? Il fallait simplement montrer quand et comment le merveilleux satisfait ou non à ces conditions générales de nécessité ou de vraisemblance, c'est-à-dire, dans quel cas Aristote lui-même, eu égard à l'esprit des temps, l'eût admis ou censuré, s'il eût composé des commentaires sur les poètes anciens, au lieu d'une poétique pour les nouveaux. C'est ce que nous avons essayé de faire, en passant rapidement en revue les moyens de légitimer et d'accréditer le merveilleux, dont la tragédie nous offrait des exemples, et le résultat de cet examen a été de nous la montrer le plus souvent d'accord avec l'esprit des maximes d'Aristote, lors même qu'elle était en opposition avec la lettre. Ce premier motif d'exclusion levé, il nous resté à en débattre un second, tiré par Aristote de l'incompatibilité du merveilleux et de l'art de la composition dramatique. Cette ((ueslion d'art, conmie nous l'appellerons par
opposition à la dernière, ou question de vraisemblance, ne l'égalera pas en étendue ainsi qu'elle l'égale en importance. On en devine aisément la raison. C'est qu'elle se trouve déjà en grande partie traitée dans la première, la plupart des circonstances qui concourent à la vraisemblance du merveilleux concourant aussi à sa beauté, et en constituant l'artifice. De plus, s'il y a affinité dans les matières, il y en a nécessairement aussi dans les exemples, et il s'en rencontrera par conséquent un grand nombre que nous avons déjà analysés, et qu'il nous suffira de rappeler.