CHAPITRE V
Question d'art. — De la doctrine d'Aristote sur le Merveilleux , en la considérant exclusivement sous ce nouveau point de vue, et de sa valeur en général.
Comme contraire à la vraisemblance, ou comme contraire à l'art dramatique, c'est toujours en vertu du même principe qu'Aristote rejette le merveilleux. La nécessité et la vraisemblance sont la clef de voûte de tout son système, le point dont il ne permet pas au poêle de détacher un seul instant ses regards dans la composition de la fable, lui prescrivant de se demander à chaque circonstance nouvelle: Est-il nécessaire, est-il vraisemblable ((ue telle chose arrive après telle autre? En un mot, il réduit tout
son art à ourdir une chaîne continue d'incidenls naissant naturellement les uns des autres, au lieu de se suivre simplement, et aboutissant à un dénoùment que le spectateur aurait difficilement prévu dans l'origine, mais dont il reconnaît à la fin la nécessité. Or, que fait le merveilleux? Il rompt le fil et la génération des événements par l'emploi de ressorts étrangers à l'homme, en dehors de toutes ses prévisions, et au-dessus de toutes ses résistances; il détruit toute l'économie du drame par l'intrusion d'agents despotiques dont les arrêts n'ont pas besoin d'être motivés.
C'est pourquoi Aristote lui en interdit l'entrée en général : aloyov ^Yi8h eivai èv toî; TcpayiiLaciv (i); et le bannit en particulier du dénoùment, la partie capitale de l'œuvre : 4>avepov ouv on xal Taç Xucet; tôv (xuÔwv è^ aÙToO ^eiToG {/.uôou (yi)[xêatveiv, Kaif/.:^, wcirep èvTÎn Mvi^eia, âxo ^xr^yccTliç. Mais d'un autre côté, il ne fait aucune difficulté de lui ouvrir l'avant-scène, où son opération toute-puissante peut donner le bianle aux événements de la pièce, et ne saurait encore en troubler l'agencement ; M-nya^rt j^^-naréo^t èm xà l^w toû ^pafxaTOç, Y] OGCL TTpo ToO yéyovev, a où^ oîôvTe avôpwTuov eîoévai, ri oW ûcTepov, à ^eîrai irpoayopeuffewç xal âyyeXiaç" axavTa yàp àiTo^t^o(ji,ev toïç 6eoîç ôpav (2).
Telle est en deux mots la doctrine d'Arislote, doctrine qu'il énonce en moins de termes encore que je ne la résume, et dont l'exposition du reste ne
(i) Poet. XV, 7.
(a) rbid.
( '55 ) demande pas grands commentaires. Qui ne comprend en effet, au premier abord, à quel point l'art est sacrifié dans une pièce où les caprices aveugles du merveilleux ont pris la place des combinaisons profondes d'une intelligence supérieure? D'ailleurs cette doctrine se produira avec plus de développement et de clarté dans l'examen détaillé auquel nous allons la soumettre. Nous commencerons par admettre pleinement le principe d'Aristote, de tirer des entrailles mêmes du sujet tous les incidents du drame. Nous admirerons même sa généralité, qui en fait comme la pierre de touche de toutes les inventions qui peuvent tenter l'imagination du poète. Mais s'il nous est permis après cela de nous exprimer franchement sur ses déductions, nous y noterons, sauf erreur, ce double défaut, qu'étant trop favorables au merveilleux dans le prologue, elles lui sont trop contraires dans les incidents et le dénoûment. Pour le prouver, nous considérerons le merveilleux dans chacune de ces parties delà tragédie successivement, en commençant par le prologue.