CHAPITRE VIL
Suite de la même question. — Du merveilleux dans les incidents, d'après Aristote et les tragiques.
Arislote ne veut pas du merveilleux dans les incidents. Pourquoi? Je l'ai déjà dit : dans l'intérêt de la composition dramatique, d'où vous bannissez l'art, si vous ne faites sortir tous les événements les uns des autres par une conséquence nécessaire ou vraisemblable, et que vous en suspendiez ou que vous en troubliez le cours naturel , en y mêlant des éléments étrangers et puisés hors du drame. Or, c'est le triste privilège du merveilleux, de fournir le plus souvent la matière de ces lemplissages. Un auteur est-il gêné , arrêté dans la conduite de sa pièce par les lois sévères et immuables de la nature et de la raison y il a recours à son intervention souveraine et arbitraire; et la toute-puissance céleste est la
source intarissable où il puise à pleines mains ce que lui refuse son sujet ou la sécheresse de son esprit. Mais, en bonne logique, que résulte-t-il de ces abus frétjuents et faciles contre l'emploi des incidents merveilleux en général? Cn simple préjugé, dont ij est aisé de démontrer l'injustice dans un grand nombre de cas.
Ainsi se distinguent trois espèces d'incidents merveilleux dont l'art de la composition dramatique ne saurait recevoir aucune atteinte, ni concevoir le plus léger ombrage. La première comprend les incidents sans influence sur l'action ; la seconde, ceux qui influent sur l'action , sans lui être rigoureusement nécessaires; la troisième, ceux qui lui sont indispensables , mais aussi que l'on y dirait attirés et retenus par une sorte de convenance avec le sujet.
Je rangerais dans la première espèce les fureurs d'Oreste , dans la tragédie de ce nom, le songe du cocher de Rhésus, la prophétie de Cassandre d'Eschyle, et d'autres signes de l'avenii', répandus eo assez grand nombre dans le théâtre grec, et sans influence sur la conduite des personnages ni sur la marche des événements, auxquels ils servent seulement d'avant-coureurs. En effet, retranchez ces incidents de l'action, elle n'en subsistera pas moins en entier. On ne peut donc les accuser de l'intervertir. Mais alors l'accusation change de nature : s'ils ne contribuent en rien à l'action, pourra-t-on nous dire, ils la surchargent, et par conséquent ils doivent en être rejetés; car, selon Aristole, tout ce qui peut être dans un tout ou n'y être pas, sans qu'il y pa-
( "73 ) raisse, n'est pas partie de ce tout (i). Partie intégrante, cela est évident. Mais ne peut on rien faire entrer dans un tout, hors le strict nécessaire? Aristote ne pousse pas la rigueur jusque-là; il passe à la tragédie quelques épisodes, à la condition qu'ils seront liés au sujet d'une façon vraisemblable , et assez restreints dans leur nombre, leur étendue, leur importance, pour ne pas constituer autant d'actions différentes, et transformer par là le drame en une épopée (a). Telle est du moins Texplicalion donnée par Corneille du sentiment d'Aiistole : « Il blâme « fort, dit-il, les épisodes détachés (3). » Sur quoi Voltaire ajoute :« Uti épisode inutile à la pièce est « toujours mauvais, et, en aucun genre, ce qui est « liors-d'œuvre ne peut plaire ni aux yeux , ni aux « oreilles , ni à l'esprit. » Cet arrêt, suggéré au commentateur par l'épisode insipide de l'amour de l'infante dans le Cid , est sévère assurément, car il est d'aimables défauts. Cependant, nous y souscrirons volontiers pour les incidents, si l'on nous permet de ne pas regarder comme complètement inutile à la pièce, et comme un pur hors-d'œuvre, ce qui sert à l'orner, et ce qui s'y ajoute sans effort et sans aucune attaclie visible. Ainsi la prophétie de (^iassandre, dans Agamemnon, ne détermine ni la mort d'Agamemnon ni la sienne; elle ne les accélère pas d'une seconde, mais elle en procède directement, à la ma-
(i) Poet, vni, 3.
(à) Poet. IX, 5; xviii, 4.
(3) Corn., /"■ dise, sur la poésie dramatique.
( »74 ) nière des prophéties, qui procèdent de l'avenir; elle s'y rapporte tout entière; et, enfin, elle en est suivie immédiatement, comme l'éclair est suivi de la foudre. En faut-il davantage pour légitimer cette admirable scène, le modèle le plus parfait, selon moi, de ces incidents indifférents à l'action, mais probables et fondés en raison ? Si nous voulons, au contraire, un exemple d'un incident fortuit, et condamnable au moins sous ce rapport, Euripide nous le fournit fort à propos dans la scène correspondante des Troyennes. Quel événement si pressant agite s.a Cassandre? d'où lui viennent tout à coup ces transports prophétiques ? et à quoi bon ce déluge d'oracles dont nous ne som-mes pas destinés à voir l'accomplissement ?
A la deuxième espèce d'incidents appartiennent les prédictions de Tirésias dans Antigone, et celle de Calchas dans Ajax ; l'apparition de Minerve dans Rhésus, d'Hébé et d'Hercule dans les Héraclides ; l'ombre de Clytemnestre dans les Euménides, et, dans les Perses, si l'on peut citer les Perses à propos d'action, celle de Darius. Tous ces personnages, en effet, ont part à l'action; mais elle se fût aisément j)assée de leur concours. Les Euménides pouvaient se réveiller autrement qu'aux cris de Clytemnestre; lolaûs, devoir uniquement à la vitesse de ses coursiers et à la vigueur de son bras sa victoire sur Eurysthée; Diomède et Ulysse, apprendre de Dolon, avec le mot d'ordre , l'arrivée de Rhésus et la position de sa tente. L'emploi du merveilleux, dans ces occasions, est donc évidemment tiésinléressé. L'on
( '7S ) eu peut dire autaut des incideuts de la première espèce. Rien n'obligeait les tragiques à se servir ni des uns ni des autres. Libres de s'en abstenir ou de les remplacer par des moyens simples et naturels, ils y ont eu recours dans une pensée d'art, et les ont préférés à tout le reste, apparemment parce qu'ils ne voyaient rien de plus propre à embellir leurs ouvrages. Se seraient-ils trompés? ou ces incidents, dont on a pu abuser contre l'art, ne sont-ils pas aussi quelquefois le fruit de ses plus heureuses combinaisons? et plusieurs de ces scènes ne sont-elles pas encore pour nous , malgré leur évidente fausseté, les endroits les plus attrayants et les plus pathétiques du théâtre grec? La réponse à cette question se trouve dans les jugements que nous avons déjà portés, en diverses circonstances, de chacun de ces incidents, à l'exception de l'apparition de Minerve à Ulysse et à Diomède, sur laquelle nous aurons occasion de revenir un peu plus bas.
Les incidents de la troisième espèce sont excessivement rares, et je n'en sache même pas de parfait, hormis celui d'Ion, échappant au poison par une rencontre également imprévue et naturelle. J'ai loué ailleurs Euripide d'avoir mis simplement en récit la disparition d'Hélène au moment où Oreste allait l'égorger; mais, même sous cetle forme modeste, elle ne laisse pas d'étonner. La disparition de son fantôme, dans la pièce qui porte son nom, pourrait aussi paraître singulière, si l'extravagance du sujet n'effaçait celle de l'incident. Le Promélhée abonde en incidents fort bien assortis au fond parleur mer-
veilleu\ . mais réunis entre eux par un lien trop faible pour conslituer ou suivre une action. Ceux des Bacchantes , aussi l)ien appropriés au genre du poëme, ont de plus le mérile d'être mieux fondus dans l'action. Mais où les incidents merveilleux seraient-ils à leur place , si ce n'est dans de pareils sujets ?
On peut hardiment placer en dehors de ces trois classes piivilégiées d'incidents merveilleux , et abandonner par conséquent à la justice d'Aristote, celui d'Iris conduisant Lyssa dans les foyeis d'Hercule (i). Je ne sais même si l'on doit voir un incident plutôt qu'un second piologue, dans un coup de théâtre qui non-seulement suspend l'action commencée , mais en commence une nouvelle. Quoiqu'il en soit, cette scène suffirait presque, par l'énormité de ses défauts, à justifier l'arrêt d'Aristote. La sévérité de cet arrêt me païaît pourtant avoir une autre cause. Aristote divise l'action en deux parties, le nœud et le dénoûment (i). Mais la première , de peu d'importance chez les anciens, à cause de la simplicité de l'intrigue , ne le retient guère ; il court au dénoûment, il s'y arrête avec complaisance, et, tandis que, frappé de son prix, il s'empresse de l'enlever aux machines d'Euripide, il lui échappe de dire en général : cckoyov {XTi^èv elvai èv toîç xpay^^aciv (3); sen-
(i) Herc. F.,^%%.
(2) Poet. XVIII, I.
(3) Poet. XV, 7. Le dénoûment, dit aussi Voltaire [Comment, sur Corn.), doit ^tre , s'il se peut, la plus belle situation de la pièce.
'. 177 ) tence outrée par rapport à l'inlérieur de la fable, nous l'avons vu ; oulrée aussi par rapport au dénoûment , nous allons essayer de le démontrer.