CHAPITRE VIII
Suite de la même question. — Du merveilleux dans le dénoûment, d'après Aristote et les tragiques.
Nous avons répété assez de fois le texte d'Ârislole sur la nécessité de tirer le merveilleux du fond même du sujet, pour le supposer gravé dans les mémoires les plus rebelles ; cependant ceux qui pourraient l'avoir oublié, le retrouveront avec quelques développements dans ces paroles de Corneille : M Dans le dénoûment, je trouve deux choses à évi- « ter : le simple changement de volonté et la mate chine. Il n'y a pas grand artifice à finir un poëme, « quand celui qui a fait obstacle au dessein des prête miers acteurs , durant quatre actes, s'en désiste au t( cinquième sans aucun événement notable qui l'y
<f oblige La machine n'a pas plus d'adresse, quand
(telle ne sert qu'à faire descendre un dieu pour ac- « commoder toutes choses, sur le point que les ac- «teurs ne savent plus comment les terminer. C'est «ainsi qu'Apollon agit dans Oreste, etc. » Ici, Corneille attaquant le dénoûment de cette pièce par les mêmes raisons que nous avons déjà exposées
( -78 ) nous-mêmes, j'arrive droit à sa conclusion: « Cette « sorte de machine, dit-il, est entièrement hors de «propos, n'ayant aucun fondement sur le reste de «la pièce, et fait un dénoûment vicieux (i). » Nous en dirons autant, pour notre part, de l'apparition de la muse dans Rhésus , de Diane dans Hippolyte, des Dioscures dans Hélène, de Minerve dans iplîigénie en Tauride. 1! semblerait que, sur le point de dénouer ces tragédies, Euripide, embarrassé d'une partie de ses personnages, les ait laissés à la charge du ciel. Aux dieux de les sauver de la mort ou de l'infamie! A leur main toute-puissante de les retirer de l'abîme où la sienne n'a su que les pousser! Encore pourrait-on alléguer, à l'égaid de Rhésus, les liens du sang, et, en faveur d'Hippolyte, ce que Diane devait au martyr de son culte. Mais les Dioscures et Minerve, pour qu'on ne les croie pas descendus du ciel afin de sauver des esclaves grecs ou la sœur d'un prince barbare, n'ont d'autres ressources que de s'adresser à des absents. Cet usage immodéré et impertinent de la machine n'était pas propre certainement à prévenir Arislote en sa faveur. Cependant il s'est trop pressé de conclure à son exclusion définitive du dénoûment, comme si aucun sujet n'en compoitait l'emploi à cette place. Le théâtre des Grecs fournit quelques exemples du contraire. J'oserai placer en première ligne le dénoûment de Médée, auquel Aristote a eu la malheureuse idée de s'attaquer parmi tant d'autres plus di-
(i) y'i'' discours.
gnes de sa censure. Corneille trouvait à l'enlèvement de cette magicienne un fondement suffisant dans son art et les merveilles qu'on en rapporte dans l'intérieur du poème (0 ; et les subtilités de Dacier et de Balteux , reprochant à Médée (V emprunter son chai au Soleil^ au lieu de fuir par son art magique (ri) , prouvent seulement leur respect superstitieux poui le maître. La Harpe déclare le dénoûment de Philoctèle très-bien amené, nécessaire et heureux. Ces éloges conviennent encore mieux à la fin d'Œdipe à Colone, dont nous avons signalé plus haut les beautés de toute sorte. Enfin , l'apparition de Bacchus sous ses traits véritables est le couronnement obligé des Bacchantes.
Aussi Horace se montre-t-il plus large à l'égard du merveilleux, au point que l'importance des événements lui semble une excuse légitime :
Necdeus intersit, nisi dignus vindice nodus (iî).
Marmontel n'en exige pas davantage : « Aux « moyens naturels d'amener le dénoûment se joint , « dit-il , la machine ou le merveilleux , ressource « dont il ne faut pas abuser, mais qu'on ne doit pas « s'interdire. Le merveilleux peut avoir sa vraisem- « blance dans les mœurs de la pièce et dans la dis- « position des esprits. Il faut que le spectateur, en- « levé par la grandeur du sujet , attende et souhaite
(i) 3* discours.
(a) Remarq.surla Poétiq.d'Aristote.
« l'entremise (les dieux dans des périls ou des mal- « heurs qui méritent leur assistance... Ainsi tout sujet «tiagique n'est pas susceptible de merveilleux; il « n'y a que ceiw dont la religion est la base et dont a l'intérêt tient, pour ainsi dire, au ciel et à la terre, «qui comportent ce moyen (i). »
Mais on a beau reculer les bornes du merveilleux, on est sûr de les trouver toujours outrepassées par Euripide. Ainsi le premier effet du précepte d'Horace, malgré sa latitude, est de signaler à notre attention le vice du dénoùment d'Electre, d'Andromaque et des Suppliantes , où l'entremise des dieux est superflue, et où la grandeur de l'événement ne répond pas à celle des agents.
En recevant à un prix quelconque le merveilleux au dénoùment, d'où le bannissait Arislote, Horace fit faire un pas immense à la critique; mais la conditian qu'il met à sa rentrée est-elle suffisante? Elle pouvait l'être pour les anciens; mais pour nous, elle ne l'est pas assurément, après la révolution qui s'est opérée dans la tragédie, et qui en a changé les ressorts, et déplacé l'intérêt. La tragédie a, de tout temps, offert aux hommes le même spectacle , celui des grandes vicissitudes des choses humaines ; on a toujours vu ses héros , tantôt s'élever par enchantement du néant ou du dernier degré de la misère au comble des grandeurs et de la prospérité; tantôt, par une catastrophe terrible et touchante, tomber du faîte du bonheur dans un abîme de calamités.
(i) Û\cm., Dénou/nent.
( '8i ) Mais, chez les Grecs , la cause de ces péripéties esl le plus souvent indépendante des personnages, antérieure à l'action même, ou supposée en dehors: le Destin ou les dieux y président seuls : ce sont les seuls acteurs véritables de leur scène. S'ils ne s'y montrent pas toujours face à face au spectateur, ils l'avertissent continuellement de leur invisible présence par des effets sensibles; les personnages visibles n'y paraissent au contraire que comme leurs instruments, ou leurs jouets. Passifs, s'ils se résignent à leur destinée, et s'embarrassant d'autant plus dans les réseaux inextricables de la nécessité, qu'ils font plus d'efforts pour en sortir; de toute façon, leurs mouvements sont paralysés; les élans de leur cœur, comprimés ; l'essor de leur génie , contenu. En un mot, l'action continuelle et irrésistible des êtres surnaturels laisse peu de place dans la tragédie antique au développement des caractères et aux combats des passions , et lui permet , selon la remarque d'Aristote, de se passer de mœurs (i). C'est tout l'opposé dans la tragédie moderne. Les mœurs sont le fondement de l'action , et ce que l'on veut voir sur la scène, ce ne sont plus des choses, mais des hommes, aux prises avec leurs semblables, aux prises surtout avec eux-mêmes. Les passions en ont fait leur arène ; leurs combats ont pris la place des jeux de la Fortune , et le choc des incidents ne balance pas dans l'esprit du spectateur celui des intérêts contraires des divers acteurs , ou des pen-
(l) PfWt. VI, 7.
obauts bons ou mauvais du même individu. Les personnages, livrés à eux-mêmes et placés, comme Hercule, entre le vice et la vertu, sont les artisans de leur malheur ou de leur félicité. Le poète peut bien encore, sans doule , éprouver leur constance par des revers fortuits; il peut tenter leur vertu, déranger leurs plans, traverser leurs entreprises, mais seulement pour leur donner lieu de déployer les ressources de leur esprit, la générosité de leurs sentiments, l'énergie de leur caractère. Attenter à leur liberté; faire une violence ouverte à leur cœur, à leur raison; les rendre, soit malgré eux, soit même sans eux , vertueux , sages ou pervers, ce serait nous révolter dans un cas, et nous affadir dans l'autre. Ce respect nouveau pour l'indépendance et le libre arbitre des personnages, cet intérêt unique que nous prenons au jeu des passions et au plein exercice des facultés humaines, influe nécessairement beaucoup sur notre manière d'apprécier le merveilleux. Lessing me semble en avoir parfaitement déduit les conséquences à propos de la brusque conv'ersion de Clorinde, dans une pièce allemande ^mitée du Tasse : cf Quelque convaincus que nous «puissions être des opérations immédiates de la «grâce, elles ne sauraient nous plaire que très- « médiocrement au théâtre , où tout ce qui tient au « caractère des personnages doit provenir des causes « les plus naturelles. Là, nous ne souffrons de pro- « diges que dans le monde physique; dans le monde « moral , les choses doivent suivre leur cours ordi- «naire, parce que le théâtre doit être l'école du
( -83) « monde moral. Jl ne doit pas se prendre une réso- « lut ion sur la scène, ni s'y faire de changement dans «les moindres pensées ni dans les moindres senti- « menls d'un personnage, sans que les raisons en « aient été mûrement pesées et balancées d'après le « caractère attribué au personnage en commençant ; «et aucune de ces raisons ne doit avoir plus d'effet « qu'il ne lui appartient rigoureusement. Le poète « peut posséder l'art de nous faire illusion sur des « défauts de ce genre par des beautés de détail; mais « il ne nous trompe qu'une fois, et , sitôt que notre « admiration est refroidie, nous lui retirons le suf- « frage que nous nous sommes laissé surprendre (i).» C'est là précisément ce que nous ferions à l'égard du dénoûment de Pliiloctète , si les lois de la critique pouvaient avoir, plus que les autres, un effet rétroactif. Tiré du fonds du sujet et vraisemblable, nous n'avons pas hésité à lui donner notre suffrage, mais au nom de la Grèce seulement, et pour juger d'après son esprit les productions de son théâtre. Plus exclusifs, nous lui retirerions ce suffrage, et nous le donnerions de préférence à ce dénoûment de Médée condamné par Aristole. Le char de la magicienne la tire sans grande finesse, il est vrai, d'une situation critique, mais dont l'intérêt est tout à fait secondaire pour nous. Il ne dérobe, du reste, à notre curiosité de psychologues aucun trait de son caractère, aucun mouvement, aucun effet de la passion. Ses adieux ménies à la terre et à son perfide époux sont
(i) Dramulm g., >' ai liclr.
une dernière et éclalanle maniteslalion de son génie vindicatif, et de la profondeur de ses ressentiments, extrêmes comme son amour; c'est , avec le triomphe de la magie , celui de la haine et de la vengeance. Mais l'intervention d'Hercule produit brusquement dans les résolutions de Phiioctète une résolution qui nous aurait bien plus touchés, si elle eût été le fruit lentement mûri et longtemps désiré de la reconnaissance ou de la persuasion. Avec quelle émotion nous l'eussions vu enfin pardonner à l'ami du généreux Néoptolème ! Quel plaisir surtout de suivre, dans le discours d'Ulysse , le pouvoir et l'effet progressif d'une éloquence insinuante, et dans l'âme de son farouche auditeur, les dégradations infinies, les nuances opposées de deux sentiments contraires dont l'un décline et pâlit, en face de l'autre qu'on voit poindre, s'épanouir et rayon nerl Une pareille scène faisait du Phiioctète un chef-d'œuvre achevé, et elle n'excédait pas les forces de Sophocle; car on en trouve déjà une de ce genre dans son Ajax, où Ulysse calme l'emportement d'Agamemnon , et ravit l'admiration de ïeucer, jusque-là son détracteur et son ennemi. Mais la haine de Phiioctète, plus âpre encore et plus invétérée , offrait au sage roi d'Ithaque la matière d'un plus beau triomphe. C'eût été véritablement alors le cas de nous écrier :
"OffTiç (î','0Su(7iT£u, [).■)] "kéyti yvoWr, aocpov <I>ïïvat, TOtouTOv ovTa, (xwpoç Iffx'àviqp (i).
Le lustre que Sopliocle eût ajouté au rôle d'Ulysse {ï)Jjax, V. I 374-
( iH5 )
par celte victoire, il ne l'eut pas enlevé à celui de son personnage principal. Le caractère de ce dernier ne nous aurait point paru se démentir, parce qu'il aurait cédé à la raison; mais lui-même nous en aurait semblé plus sage, plus magnanime, plus digne de notre intérêt. Car il est un point où la fermeté dégénère en un entêtement méprisable; je dirais presque ici, en une noire ingratitude. Fénelon l'a bien senti. S'il s'est ciu le droit de transporter dans une épopée une machine soufTerte sur la scène, et que son Fliiloctète ne se rende pareillement qu'à l'autorité d'Hercule, il s'en repiend comme d'une faute devant Téléma(]ue: « En ce moment, dit-il, je sentis « mon cœur partagé ; j'étais touclié de la naïveté de « Néoptolème et de la bonne foi avec laquelle il « m'avait rendu mon arc; mais je ne pouvais me ré- « soudre à voir encore le jour, s'il me fallait céder à a Ulysse, et une mauvaise honte me tenait en suspens. «Me verra-t-on , me disais-je en moi-même, avec o Ulysse et les Atrides? Que dira-t-on de moi (i)?» Comment après cela, La Harpe, un critique si fin, un si bon connaisseur en ces matières surtout, a-t-il pu conserver, dans son imitation du Philoctète, le dénoiiment du poète grec, sous le prétexte de sa nécessité, comme si toute la question était là pour le public français? Il le fit pourtant avec succès, s'il faut l'en croire. Mais cela prouverait seulement qu'il avait à faire par bonheur à un parterre de savants, qui ne jugeaient de cette œuvre classique que par
(i) Télémaq., xii.
leurs souvenirs, et à qui il pouvait crier de sa loge, comme Voltaire à la représentation d'Oreste: « Court rage, braves Athéniens, applaudissez; c'est du Sort phocle tout pur.»
C'est ici le lieu de revenir à cet incident du Rhésus pour lequel nous n'avons pas jugé à propos d'anticiper sur ce développement. Je veux parler de l'assislance que Minerve prête à Ulysse et à Diomède. .lai déjà condamné cet incident au nom de la morale, à cause du mensonge de la déesse à Paris; je ferai de plus observer ici qu'il laisse sans emploi la prudence d'Ulysse et le courage de Diomède, en sorte que l'on peut dire avec la muse:
.... 'J'oîîâ' 'Aôava TravTOi; aîria [y-Opou, OùSèv S' 'OSudffeùç ou3' ô TuSéo)? toxo; "ESpaas Spadaç (i)
Or, partout où s'appliquent ces vers, c'est-à-dire, toutes les fois que le merveilleux chasse l'homme de la scène, qu'il fait ombre aux personnages, qu'il les dispense ou les empêche d'agir, nous ne saurions le souffrir sur nos théâtres. Les Grecs étaient loin de tenir un aussi grand compte de la personnalité humaine. Ils l'ont prouvé par leur théâtre; ils l'ont encore plus prouvé par leurs poèmes épiques, et surtout par l'Iliade, où les dieux ont le mérite des plus beaux faits d'armes, sans excepter la victoire d'Achille sur Hector. On ne saurait nier que, sous ce rapport, la supériorité ne soit du côté des modernes avec les
(i) n/tés., 938.
( '8? ) (Jifïicullés de rexécution; mais il ne serait pas juste de faire porter aux tragiques grecs seuls le poids d'une erreur commune à toute l'antiquité.