CHAPITRE II
I. Que la tragédie était liée au merveilleux par son origine. — II. Convenance du merveilleux avec le genre des personnages de la tragédie , avec leur histoire , et avec l'état matériel du théâtre.
I. Que la tragédie était liée au merveilleux par son origine. — En trouvant le merveilleux ainsi mêlé à l'histoire , sa source nourricière , la tragédie , loin d'y perdre sa couleur native , ne pouvait que s'y retremper, car elle en était déjà tout imbue par son
(i) Études sur les poètes latins de la décadence, par M. Nisard , Tragédies de Sénèque, § 2.
{tl) Pseudo-Plut., Vies des dix orat., Démosth., xxi. On attribue le même artifice à Démades. Cf. notre fabuliste, I. VIII, 4-
I 'il )
origine. Elle était née, dans les solennités religieuses de la Grèce, des cérémonies mêmes de sou culte plein de vie , de mouvement et d'images ; et elle avait eu pour premiers instituteurs, les prêtres, auteurs de sa naissance : auspices vénérables et sacrés dont elle partage l'honneur avec le théâtre de toutes les nations connues. Partout en elTet on voit le drame, longtemps contenu en germe sous les ponipes et la représentation extérieure du culte, percer à la fin cette enveloppe avec l'assistance du sacerdoce, et croître rapidement sous son auguste patronage, jusqu'au moment où il lui échappe et souvent même se tourne contre lui, à la manière de ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice ( i). Ce fait, si claiiement marqué dans toutes les littératures européennes, observé chez la plupart des peuples civilisés de l'ancien et du nouveau monde, attesté même d'un grand nombre de tribus et de hordes sauvages par des voyageurs dignes de foi , peut être érigé en une loi sociale, absolue , universelle , car c'est une conséquence inévitable de l'état hiératique par lequel passe toute société (2). Pour revenir à la Grèce, sans se piquer de connaître exactement le secret des mystères , l'on peut aftirmer que les premières représentations dramatiques furent celles qu'on y donnait aux initiés.
(i)La Bruyère, Des ouvrages de l'esprit.
(2) Des origines du théâtre en Europe, par M. Magiiin. Revue des Deux-Mondes, iv, i83/|. Wous renvoyons d'avance au même article , et à un autre de la 4* série 18^8, pour toutes lescilalioiis ci-dessous, du même auteur.
Ces lepréseiilations ou drames hiératiques, connue les appelle M. Magnin , étaient allégoriques ou simplement mimiques. Elles contenaient quelques instructions cachées sous des symboles étranges, ou mettaient simplement devant les yeux des initiés les actions les plus signalées de la divinité au culte de laquelle on les dévouait (i). On peut se faire une idée de ces représentations par celles des mystères que l'imposteur Alexandre avait institués (2), sans doute sur le modèle de ceux qui existaient anciennement. Les rites des petits mystères offraient d'effrayantes apparitions : on y voyait des spectres à crête de dragon, des monstres tantôt bœufs, tantôt mulets, tantôt chiens à plusieurs têtes. Dans les fêtes qui , comme celles de Céiès , de Bacchus et de Minerve, étaient accompagnées de mystères, c'esl-à-dire, de cérémonies purement sacerdotales, ces représentations hiératiques, réservées aux initiés, étaient encore suivies de cérémonies publiques auxquelles le peuple, sous la direction du sacerdoce, prenait la part la plus active. Ces représentations constituaient le drame populaire, par opposition au drame hiératique (3). C'étaient des processions composées d'hommes habillés en Silènes, en Pans, en Satyres, en Tityres, qui formaient des chœurs et accompagnaient leurs danses de chants et de pantomimes.
(i) Vcilrv, Méin. sur l'origine et les progrès (Je la tragédie , i"^* partie. Acad., Inscript. ^ xv.
(■2) Lucien, Alex., xxxviii, .S(j(|.
C?) Magnin.
« Aux fêles Éleusines , dit encoie Valry dans son « mémoire, on imituil les inquiétudes et les couises «de Céiès après Tenlèvemenl de Proserpine; aux « fêles d'Adonis , on chantait les regrets de Vénus à « la mort de son amant (Valry eût pu citer ici les « Sjracusaines de Tliéocrite), et sa joie lorsqu'il fut « ressuscité. On jouait de même les amours de Cy-
« bêle et d'Atys Mais de tous les dieux, celui sans
« contredit dont le culte était le plus propre à faire « inventer la tragédie, était Bacclius. Les outrages « qu'il avait reçus, les vengeances éclatantes (ju'il V en avait tirées, ses vicloiies, sa descente aux en- « fers, les fureurs des bacchantes, étaient tiès-pro- « près à inspirer aux poètes le ton de la tragédie. » il ne nous appartient pas de suivre les piemiers pas du drame dans l'enceinte sacrée où il vit le jour, ni de montrer comment dans la suite il en franchit le seuil , et se dégagea insensiblement de son austère tutelle. iMais il est essentiel de remarquer la foice de l'impulsion théocratique qu'il reçut à sa naissance : « Elle fut telle que, même après laccmiplète sécula- « risation de l'art, après l'abolition du chœur, après « l'invasion des idées chiéliennes, même à Constan- « tinople et dans les provinces asiatiques , même « sous Théodose et Justinien , au temps de la plus « grande corruption de la scène , le théâtre ancien « conserva toujours d'ineffaçables traces de son ori- « gine polythéiste et sacerdotale (i). w Qu'on juge
(i) Magnin. — Dans les temps modernes, le lliéàtre espaj^nol à conservé peut-être encore plus de traces de sou origine sacrerdotale. Ses maîtres les plus illustres, l^ope de Véga, Calderon,
par là combien était étroite dans le principe la dépendance du théâtre grec enveis la religion. On ne put y représenter pendant longtemps que des sujets religieux, et où figurât surtout Bacchus. Épigène de Sicyone ayant osé le premier s'écarter de cet usage , les vieillards scandalisés s'écrièrent avec indignation : Où^àv Trpo; Aiovucov. Mais cet essai trouva sans doute plus de faveur auprès de la jeunesse , toujours amie des nouveautés. Car tous les poètes s'empressèrent de l'imiter, et Bacclius se vit réduit, notamment par Eschyle, aux honneurs d'une trilogie. En attendant, le merveilleux était nécessairement l'âme de sujets inspirés ou consacrés par la religion , et dont les dieux eux-mêmes étaient les personnages. Il est à présumer aussi que les auteurs cherchaient à dédommager le peuple de la monotonie inévitable de ces sujets traditionnels, par la grandeur et la nouveauté des prodiges. Certainement Eschyle n'eût pas été si loin en ce genre, s'il n'avait eu affaire à des spectateurs habitués à tout voir et à tout entendre. Remarquez qu'elles^ont, de toutes les pièces, les plus surprenantes par la profusion, et, s'il m'est permis de le dire, par l'extravagance du merveilleux. Ce sont les plus antiques par la forme, fussent-elles en même temps les plus nouvelles par l'esprit. C'est son Prométhée, sorte d'élégie sur les Titans; c'est son Pen-
Moréto^ Tirso de Moliiia, Solis, ont été des prêtres. Actuellement encore, en Espagne, la Passion se joue dans les églises, pendant le carême et la semaine-sainte. Voyez V Essai sur l'histoire du théâtre espa^naK par M. Viaidol ; Revue des Deux-Mondes, niai i83H.
thée, composé à la gloire du dieu et du héros primitif de la tragédie., et dont Euripide, suivant Aristophane de Byzance (i), nous a laissé, sous un nouveau nom, une fidèle copie dans ses Bacchantes, dernier et curieux monument du drame purement hiératique.
II. Convenance du nierveilleux ai>ec le genre des personnages de la tragédie , ai^ec leur histoire et avec l'état matériel du théâtre. — La substitution des héros aux dieux dans la tragédie n'avait pas pour conséquence d'en exclure le merveilleux, mais seulement de le tempérer. Les dieux s'en vont , mais ils sont remplacés par leurs enfants. C'est une révolution , ou plutôt un pacte de famille. Les dieux , las de se prodiguer sur la scène aux regards des mortels , et cédant aussi peut-être à la généreuse envie de voir leurs enfants y briller à leur tour, s'en retirent sans bruit. De son côté, la tragédie, satisfaite de leur retraite, se garda bien de la convertir en un bannissement perpétuel et de leur fermer tout retour. Elle avait encore trop à attendre de leur entremise officieuse et toute-puissante dans les périls extrêmes et les situations désespérées où ses nouveaux personnages pourraient se trouver engagés. Elle sentait aussi combien la présence ou l'apparition accidentelle des dieux sur la scène produirait d'effet sur les spectateurs, après qu'ils en auraient perdu l'habitude. D'un fait journalier, elle en fit donc un fait d'exception, un véritable prodige; mais ce prodige, elle ne
(i) 'H auÔOTtoiîa x£ÎTai rtap 'AtayuXo) £v riev^tt ; to ovo[JLa y.<)vov u.exaTreTco{yiT'xi Kupnrt^r). Piaefat. ad Bacchas.
se l'interdit pas absolument. En un mol, le merveilleux cessa d'être le tout de la tragédie; mais il fut toujours l'un de ses principaux ressorts, et il dut cet avantage non-seulement à sa commodité, mais encore et principalement à sa convenance avec le genre des personnages, leur histoire, et l'état matériel du théâtre. Arrêtons-nous un instant sur chacun de ces trois points.
1° Contenance du merveilleux a\>ec le i^enre des
personnages. — Ces personnages , avons-nous dit , étaient quelquefois des dieux, le plus communément des héros, fruit de leurs mésalliances, et fort audessous d'eux assurément , mais encoie plus au-dessus du reste des mortels; réduits souvent , comme nous, aux secours du ciel, mais toujours en droit de les réclamer, faisant attendre au spectateur, par la considération de leur origine , les merveilles les plus éclatantes, et préparant même ses yeux à l'aspect de la divinité par leur ressemblance extérieure avec elle (àvTtÔeoç, Ôeoet^-^'ç, etc.). Après les liens du sang venaient ceux de l'amitié, de l'bospitalité , et certaines affinités morales. Ulysse était digne par sa sagesse de marcher toujours sous l'égide de xMinerve. Admèle avait recueilli dans son palais Apollon chassé du ciel ; Philoctète avait été le compagnon des travaux d'Hercule: Pelée, l'époux de Thétis. En apparaissant à leurs amis d'ici-bas après leur séparation , ces habitants du ciel auraient pu dire à chacun avec l'Hercule de la tragédie française:
Je descends pour toi seul de la voûte éternelle (i). (i) La Harpe, Philoct., acte m, se. v.
( »7 ) Mais à Alliènes il n'était pas besoin d'en prévenir le public. Si Euripide en prend quelquefois la peine (i), c'est à défaut d'autres raisons qui expliquent la démarche inconsidérée de ses dieux.
u^ CAjrwenance du merveilleux avec leur hisloire. — II eût été donné à la tragédie de composer elle-même et à son usage l'histoire des héros , qu'elle n'aurait pu, sans les faire mentira leur origine, les renfermer dans les bornes étroites que la nature a posées aux facultés de l'homme. Mais elle les recevait tout faits et de l'épopée et de la tradition, c'est-à-dire, embellis à l'envi par l'imagination populaire et par celle des poètes; et il lui était encore bien moins permis de les refaire pour les rapetisser. Nous avons parlé précédenmient de l'autorité de la mythologie en Grèce, et tout le monde connaît les merveilles sans nombre dont elle chargeait la vie des héros. Nous n'insisterons donc pas davantage sur ce point.
3" Convenance du merveilleux avec tétat matériel du théâtre. — Lucien peut plaisanter à son aise (a) sur l'attirail des acteurs tragiques, sur leurs masques bouffis et béants, sur leurs ventres postiches, sur ces cothurnes dont la hauteur démesurée les exposait à des chutes risibles (3), etc. Ce sont là de ces choses
(i) Aie, V, i; Andromac, laSi; Elect., la^S, édit. Didof.Pour He pas multiplier inutilement les citations, nous préviendrons ici cjiie toutes njos citiitious des tragiques grecs se r;ipportent aux éditions qu'eu ont données MM. Didot.
{'i) De Sallat., xxviii; Jupil. tragœd., xli.
(3) Dettiosthen., De Corona, i8o; cf. Harpocrat. Luc, Gall,, xxyi.
( '-H ) ridicules en détail et vues de près, mais dont l'enxsemble ne laisse pas de produire un certain effet sur les spectaleui's auxquels l'éloignement en cache l'artifice. Qui de nous , s'il assistait dans les coulisses à la toilette de nos rois et de nos reines de théâtre, garderait son sérieux en voyant l'un garnir sa tête de cheveux, l'autre cacher les difformités de sa taille sous un maillot trompeur, l'autre composer de céruse et de fard les lis et les roses de son teint? Et pourtant leur extérieur emprunté nous impose sur la scène. Les Grecs, il est vrai, poussèrent plus loin l'apprêt, et, en cherchant trop le grandiose, ils pensèrent tomber dans le grotesque. Mais des étrangers seuls pouvaient être choqués de cet excès. Pour eux, la simplicité dans les premiers temps, l'habitude dans la suite , favorisa l'illusion et enleva à cet appareil toute sa singularité pour n'en laisser apercevoir que la grandeur. V^ers l'époque où Eschyle en introduisit l'usage, on retrouva à Tégée les os d'Oreste, longs, disait-on, de sept coudées (i ). Le peuple crut reconnaître ces dieux, ces héros gigantes ques, dans ces personnages plus grands que nature, et nota major imago; il crut entendre leurs voix dans ces sons lenforcés par l'airain de leurs masques , Jiec mortale sonans ; et il attendit des événements qui fussent, pour ainsi dire , à la hauteur de ces colosses. La nature et l'immensité des tableaux qui s'offraient aux regards des spectateurs sur une scène
(i) HerodoL, i, 68 ; Pausan., m, 3 ; cf. >Eliaii., ii, .5 ; Aulu-C, m, lo; Etudes sur les tragiques grecs , de M. Patin, liv. I**".