‹ Du merveilleux dans la tragédie grequeChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

1. Goiit des Grecs pour le merveilleux dans la tragédie. — II. Effet du merveilleux de la tragédie sur leurs esprits.

I. Goût des Grecs pour le meri^eilleux dans la tragédie. — On ne s'éloigne jamais de l'usage que par l'une de ces deux raisons : ou pour plaire au public, ou pour opérer dans l'art une révolution utile. Si la suppression du merveilleux eût été avantageuse ou même possible dans le système de la tragédie antique, c'est une question que nous examinerons ailleurs: mais, à coup sûr, elle n'eût pas été en général <lu goût des Grecs. Sur ce point, ils ne sont nullement à comparer au public de nos théâtres. Celui-ci, exempt des superstitions populaires, et en état, par son expérience de la scène , de sentir le vice d'un coup de théâtre ou le mérite de la difficulté vaincue, ne demande pas de prodiges au ciel, mais au poète. Il lui faut des sujets où chaque incident vienne se placer comme de lui-même dans l'ordre le plus naturel, jusqu'à ce qu'il résulte de leur réunion un ensemble dont la nouveauté le confonde. Voulez-vous cependant exciter encore à un plus haut degré son intérêt et son admiration par une sorte de merveilleux ? Que ce soit par des miracles d'héroïsme, par un effort de vertu suiiiaturel; montrez-lui Horace triomphant à lui seul des trois Curiaces; Vendôme immolant son amour à ses remords; Auguste pardonnant

à Cinna; Giiziiiaii à Zaniore, etc. Si c'eût été là le merveilleux de la tragédie grecque , Solon n'eût pas reproché si vivement à Thespis les mensonges de son art (r). Mais combien les tragiques grecs compf aient-ils de Solons dans leur auditoire? Le reste étaient des Grecs sans doute, et même en grande partie des Athéniens réputés la fleur de la Grèce, EXkciSoç Ellki; AGrjvai. Mais comme , à Athènes, le spectacle était gratuit pour le peuple, ou à très-bas prix, le gros des spectateurs était sans instruction, et nulle part l'esprit ni le goût naturels ne suppléent entièrement aux lumières. En outre les cinq juges des jeux scéniques se tirant au sort parmi les tribus, n'étaient le plus souvent que cinq ignorants de la lie du peuple (2). Aussi les auteurs malheureux n'étaientils pas toujours les seuls à réclamer contre l'iniquité de leurs arrêts. Eschyle, en retirant ses pièces des mains de ses ingrats contemporains pour les consacrer au temps (3), s'indignait peut-être à tort de la victoire du jeune Sophocle (4). Mais Élien (5) qualifie de stupides ou d'ignorants les juges qui préférèrent Xénoclès à Euripide; Varron, cité par Aulu-Gelle

(i) Plutarch., Solon, xxix,

(a) Voir, sur le nombre et sur le choix de ces juges, les Mém. de l'Acad., Inscript. et belles- lettres, t. XÏII, p. '^'^\.

(3) A.then., Deipn., viii, 89.

(4) Il semblerait pourtant que les Athéniens se soient reconnu envers lui des torts dont ils voulurent dédommager sa mémoire, en recevant au concours ses pièces corrigées, et en couronnant souvent les auteurs de ces corrections. Voyez Quintil., x, i, 66.

(5) yElian., Var. hist., 11, 8.

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(liv. XVII, ch. iv), s'étonne de la nullité des rivaux auxquels ce génie malheureux se vit encore sacrifié plus d'une fois dans la suite; et Quintilien déplore avec la postérité les disgrâces multipliées de Ménandre(i). «Enfin nous lisons dans Aristote que ceux « qui préféraient le poème épique au poème tragique « se fondaient sur ce que le poème épique ne devait « faire son impression que sur des spectateurs éclai- « rés, etpar conséquent, disaient-ils, l'épopée n'a pas « besoin des secours que la tragédie emprunte pour « faireson effet surdesspectateursquisontd'ordinaire « unevile populace (2). »Or,quelsétaient cessecours? C'étaient en général tous ceux que fournit le spectacle, au préjudice, ou du moins en dehors de l'art, pour ébranler fortement les fibres des spectateurs : tels que le supplice de Prométhée, là mort d'Ajax , le saut d'Évadné , et ces haillons de Bellérophon et deTélèphe, qui, selon une mordante hyperbole d'Aristophane, composaient tout le fonds de la tragédie d'Euripide (3). C'était en particulier, pour ce qui nous concerne, l'emploi du merveilleux dans des occasions où l'auteur eût pu s'en passer avec un peu plus de génie ou de travail. En un mot, le peuple n'apportait au théâtre aucun principe de critique; il y venait en spectateur docile , non pour juger, mais pour voir et sentir. Avide d'émotions, de spectacles

(i) Quiniil., m, 7.18, et x, 1.72; cf. A.-Gell., xvii, 4.

(a) Aristot., Poet., xxvi , i ; L. Racine , Traité de la poésie drainai.^ rh. xi.

(3) Aristoph., Acharn., 464 ; Lemercier, Cours analyt. de littér., t. TT, p. ^67; Andrienx, Revue encyclopéd., tome XXI, p. 57/.

nouveaux , il ne regardait guère au reste. Comment d'ailleurs, sans aucune habitude de la scène (i), sans lecture, sans réflexion, eût-il imaginé d'autres moyens que ceux employés par les auteurs? Il ne leur enviait pas les commodités et les avantages qu'ils tiraient de sa simplicité, de sa superstition ; car il ne s'en doutait même pas. Qu'importe le mérite de la difficulté vaincue, à qui ne soupçonne seulement pas le? difficultés de l'art? Ces dispositions du peuple parurent assez dans le rebut de VOEdipe- Roi, qu'Aristole propose partout [->.) comme un modèle excellent, et que lui-même semble avoir pris pour type en traitant de la tragédie. Mais les beautés exquises de cet ouvrage étant au-dessus de la portée vulgaire, il fut mis au-dessous d'une pièce de Philoclès, auteur également repoussant par sa figure et son esprit, comme le peint en deux mots Aristophane (3), dont nous pourrions en passant invoquer l'autorité contre la compétence littéraire du vieux Démus ; car sa verve satirique ne tarit pas sur ses poètes de prédilection , comiques ou tragiques. Mais

(ij C'est surtout celte inexpérience de la scène qui renchiit suspect à Voltaire le goût du public athénien.» Notre ville, disait-il en parlant de Paris, pourrait même se vanter d'avoir le goût plus cultivé qu'on ne l'avait dans Athènes : car enfin il me semble qu'on ne représentait d'ordinaire des pièces de théâtre, dans cette première ville de la Grèce, que dans quatre fêtes solennelles ; et Paris a plus d'un spectacle tous les jours de l'année , etc.. » Lettre à M. Maffei.

(2) Aristot., Poct., XI, i ; xin, i ; xv, 7; xvi, 6. Cf. Études sur les trag. grecs, liv. III, ch. iv.

;3) fhesmoph., 168. Cf. Av., a8i, 1295 ; Vesp., 462.

il nous sutiiia de ciler parmi ses victimes ordinaires l'heureux rival d'Euripide, Xénoclès, et parmi les épilhètes injurieuses dont il ne manque jamais d'accompagner son nom, celle d'artisan de machines ((XYi^avo^iy/iç) (i). Platon le Comique l'appelait également, par une figure plus familière, mais aussi plus expressive, un faiseur Je machines à la douzaine (^w^ezap/avoç) (:*). Cet abus du merveilleux était donc son principal défaut aux yeux des gens de goût; auprès du peuple, ce fut son seul mérite et l'unique cause de son succès: car ses vers étaient durs, et l'on n'eût jamais trompé l'oreille d'un seul Athénien. Enfin les prix décernés aux Perses et aux Euménides d'Eschyle, au Triptolème de Sophocle, à l'Hippolyte, à la Médée et aux Bacchantes d'Euripide, sembleraient prouver que les pièces les mieux leçues de leurs auditeurs étaient celles où il entrait le plus de merveilleux , et qu'on peut dire d'eux , comme Montesquieu des Romains : a Rien ne leur « paraissait extravagant ; la crédulité du peuple répa- « rait tout ; plus une chose était contraire à la raison « humaine, plus elle leur paraissait divine; une vé- « rite simple ne les aurait pas vivement touchés; il H leur fallait des sujets d'admiration, il leur fallait « des signes de la divinité, et ils ne les trouvaient que :( dans le merveilleux et le ridicule (3). » Cependant, dira-t-on, Sophocle employa beaucoup moins de

(i) PaXy 790. Cf. Thesmoph., 169, 4/,i ; Ran., 86.

(ï) vSuidas, au mot Carcinus.

{Vj Politir/ue des Romains dans la religion.

{ 35) niacliines qu'Ruripide, et fut couronné plus souvent (i).ll est viai; mais Euripide composa beaucoup moins de pièces, et surtout il avait le tort impardonnable cliez un peuple aussi atlacbé à ses traditions, de les changer au gré de ses caprices. Par sa malheureuse prétention à faire ou à refaire de sa pleine autorité le merveilleux de ses sujets , il y joignait le paradoxe à l'absurdité; et lorsqu'il aurait eu le plus grand^besoin de l'indulgence et de la crédulité des spectateurs, survenait, comme un éclair, une saillie philosophique qui dissipait leur illusion, et les en faisait rougir. 11. Effet du me n>ei lieux de la tragédie sur l'esprit des Grecs. — On ne saurait mieux juger de l'attrait du merveilleux pour les Grecs et de son autorité sur leur esprit, que par l'impression qu'ils en recevaient. Or, personne n'ignore l'effet produit sur eux par les Euménides d'Eschyle, quand les terribles déesses se dressèrent sur la scène, des torches à la main, la tète ceinte de serpents, et dardant des regards de flamme à travers leurs masques pâles et livides; quand, frémissant de rage, et haletant après le sang du parricide, elles s'élancèrent à sa poursuite , en secouant leurs flambeaux et en poussant des cris sauvages. Toutes les âmes connurent en ce moment les terreurs de l'enfer; des femmes avortèrent; des enfants expirèrent dans les convul-

(i) Selon quelques-uns, Sophocle remporta vingt-quatre prix, et Euripide cinq seulement; mais d'autres bornent à vingt les victoires du premier, et portent à quinze celles du second ; ce qui , vu le nombre inégal de leurs pièces, rétablirait l'équilibre entre eux.

sions (i). Ce fait, on le pense bien, n'a pas manqué de conlradicleurs parmi les modernes. Nous, pour qui les furies d'Oreste ne sont plus qu'une allégorie surannée, fort au-dessous de la peinture fidèle d'un remords sincère et profond; nous, blasés d'ailleurs sur toutes les émotions de la scène, en garde contre ses surprises, aguerris contre ses terreurs, nous nous imaginons difficilement l'effet d'un semblable tableau sur une multitude simple et novice, intimement convaincue de sa réalité, et prise en quelque sorte au dépourvu. Mais, comme les Grecs ne le cédaient en imagination à aucun peuple, leur épouvante à l'aspect des Euménides nous paraîtra moins incroyable, si nous la comparons au verlige dont l'Andromède d'Euripide frappa , deux siècles plus tard, lesAbdéritains, les compatriotes de Démocrite ! « Ils sortirent du théâtre avec une fièvre ardente, et « le lendemain , saisis d'un violent délire , ils retom- « bèrent dans le spectacle de la veille. La douce « image d'Andromède était sans cesse présente à «leur esprit, et il leur semblait toujours voir Persée « voler au-devant d'elle, en tournant vers le monstre « la tête de Méduse (si). » La singularité piquante de cette histoire, rapportée phis au long par Lucien, pourrait le faire soupçonner d'en être l'auteur, si elle ne se trouvait aussi consignée dans un fragment d'Eunape récemment découvert en Italie (3). Du reste,

(i) Pollux, Onomast., V, i5.

(2) Lucian. Quomodo conscrib. sit Hist., i.

(3) YMXi^}^., x^\ix, et Script, vetcr. nova collectio, A. Mai, 1827, cités dans les Études sur les trng. grecs, I. I, p. 62.

( 37 > si, de tous les ressorts de la tragédie, le merveilleux avait eu seul la vertu d'émouvoir à ce point les Grecs, l'on aurait droit de s'en étonner; mais jamais peuple ne se laissa dominer par l'illusion diamatique avec plus de complaisance et d'ingénuité. Plutarque dit que, dans la scène où Mérope va frapper son fils sans le connaître, les Grecs frémissaient de crainte que le vieillard qui devait arrêter son bras n'arrivât pas assez tôtfij. Une simple allusion à la mort de Socrate, glissée par Euripide le jeune dans le Palamède de son père, les fit fondre en larmes. La Prise de Milet de Phrynichus les affecta si douloureusement, qu'ils défendirent par une loi de représenter la pièce à l'avenir, et condamnèrent l'auteur à une forte amende (aj. Ces deux derniers traits font surtout, il est vrai, l'éloge de leur cœur; car ces pleurs leur furent arrachés, non par ces fictions oii la tragédie se renferme d'ordinaire, ni par des malheuis dont le temps eût adouci l'amertume, mais par des événements contemporains et des blessures encore saignantes. Cependant, s'il existe, et l'on ne saurait le nier, d'étroits et de nombreux rapports entre la sensibilité d'un peuple et son imagination , il nous seia permis, relativement aux Grecs, de prêter à l'une l'énergie de l'autre. D'ailleurs cet ascendant souverain de la poésie sur leurs âmes ne se fit pas seulement remarquer au théâtre : mille faits authen-

(i) Plutarch.,r/6' <?ia Carn., ii, § 3; Cf. Aiistot., Poel,, xiv, 8; Voltaire, Lettre à M. Muffei.

it) Études s itr les trag. grecs, I. T, t. I, p. 22 et 75.

tiques, trop longs à rapporter, et lieureuseiiient trop connus pour avoir besoin de l'être, nousla montrent et animant leurs courages dans la guerre, et les modérant dans la paix (i). Enfin n'oublions pas ce nombre prodigieux de spectateurs recueillant et se renvoyant mutuellement les impressions du drame augmentées des leurs propres. «11 n'y a plus à propre- « ment parler, dit Diderot, de spectacles publics. «Quels rapports entre nos assemblées au ibéâtre « dans les jouis les plus nombreux, et celles du « peuple d'Athènes ou de Rome ? Les théâtres an- « ciens recevaient jusqu'à quatre- vingt mille ci-

« toyens Jugez de la force d'un grand concours

« de spectateurs par ce que vous savez vous-mêmes «de l'action des hommes les uns sur les autres, et «de la communication des passions dans les émeute tes populaires. Quarante à cinquante mille hommes « ne se contiennent pas par décence (2). » Dans nos théâtres, au contraire, où l'on se permet à peine de rire, et où l'on n'ose pleurer, que serait-ce de pâlir, de tressaillir, de s'écrier ?

(i) On trouvera la plupart de ces faits rapportés dans les Études sur les trag. grecs, 1. 1, t. I, p. 62. (2) De la poésie drainât., i^^ entretien.

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