CHAPITRE IV
I. Des tiois }>hasfi> tlu merveilleux dans la tragédie jj;rec<|iie. — II. Dans laquelle de ces trois phases le merveilleux de la tra gédie grecque produit lo plus d'effet sur nous.
I. Des trois pliases du merveilleux dans lu tragédie grecque. — Le même siècle vit iiaîhe, fleurir el tomber la tragédie grecque, et ses trois grands maîtres se rencontrèrent plutôt qu'ils ne se suivirenl sut la scène. Car Eschyle concourut avec Sophocle, et Euripide put assister à cetle lutte mémorahle. Cependant aucun d'eux ne trouva l'esprit public de son pays exactement au point où l'avait laissé son prédécesseur. Il s'éloignait notamment de jour en jour de cette simplicité d'enfant, de celte disposition à tout admettre sans examen, à la faveur de laquelle le merveilleux s'était emparé de la scène grecque. Mais ce mouvement parti des classes élevées ne s'étendit pas au delà de leur temps. Que dis-je? de leur temps! Six cents ans plus tard, toute la Grèce, accourue à Olympie pour assister à l'holocauste volontaire d'un nouvel Empédocle, lui élevait des autels sur les cendres de son bûcherfi). Aujourd'hui même, sur cette terre classique de la mythologie, ni le temps ni la longue domination de la foi chrétienne n'ont complètement déraciné de
(i) \a\c., De morte Peregnfi(,'U),si\i[. Cf. Alhciia{j;<u'as, Aiinlo- ^/>, p. ay el 3o,édit. i6'i6.
l'esprit du peuple ses antiques et absurdes superslilions(i), tant elles y étaient profondément ancrées! La révolution dont nous parlons ne l'atteignit donc pas : elle fut l'œuvre de la philosophie, et celle-ci , sitôt que la condamnation d'Anaxagore et deSocrate l'eût avertie du danger de se montrer au grand jour, se renferma soigneusement dans les écoles. Mais elle y fut suivie de tous les honnêtes gens, et égala près-, que la tragédie par la rapidité inouïe de ses développements. Il suffit, pour le prouver, de nommer entre les contemporains d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, Pythagore, Heraclite, Anaxagore, Zenon, Diagoras de Mélos, Empédocle, Parménide, Mélissus et Démocrite. Cette tendance philosophique de l'époque dut influer sur la tragédie, et imprimei* à ses modèles un caractère différent, suivant que leurs auteurs y résistaient, ou qu'ils s'y abandonnaient avec plus ou moins de circonspection. Il en résulta en effet, pour le merveilleux en particulier, trois phases diverses, représentées chacune par un des trois tragiques : Eschyle, qui n'a qu'une même foi avec le peuple; Sophocle, qui,sans être imbu de ses préjugés, y sacrifie en poëte intelligent; Euripide, qui, voyant l'incrédulité de mode parmi les beaux esprits, use avec excès du merveilleux à cause de sa commodité, et y mêle, par une sorte de respect humain, des insinuations impies ou des blasphèmes
(i^ Voir Cha/its populaires de lu Grèce moderne, ¥ai\rie\y dise. prélimin., § 5 ; el De la poésie greapte en Grèce, § 5, par M. J.-J. Ainpèic; Rd'ur des l^eux - Mondes , i8',/|5 tome VII, iioiivellisii ic.
iiianifesles. Anëluiis-nous ici, un instant, sur la manière de chacun d'eux, et traçons-en un premier et léger crayon , en attendant le moment d'entrer dans de plus grands détails.
Eschyle, d'après une tradition que Cicéron rapporte sans en garantir l'authenticité (i), aurait été pythagoricien. J'ai peine, je l'avoue, à me figurer, au milieu des austères disciples du philosophe de Samos , ce vieux brave de Marathon, plongé dans des rêveries mystiques , et pratiquant l'abstinence, quand nous savons que, content de fêter Bacchus en soldat (2) et. en poète, il n'était pas même initié aux mystères d'Eleusis. Pythagore , il est vrai, avait un enseignement public élémentaire, et surtout relatif à la morale, qu'il distribuait au commun de ses auditeurs, dans les temples et sous les auspices de la religion. Celui-là, Eschyle put le recevoir sans danger pour ses principes. En tout cas, la composition et le ton général de son théâtre n'annoncent guère un esprit fort. Parcourez-en seulement le catalogue : outre la plus grande partie des pièces qui nous sont parvenues en entier, et auxquelles il faudrait peut-être joindre encore la plupart de celles dont on ignore jusqu'au sujet, vous en trouverez douze où le merveilleux jouait certainement un grand rôle. Du reste, ce fréquent emploi du merveilleux est, dans Eschyle, le moindre de ses caiactères, car il est tout aussi commun dans Euri-
(i) jEschylus non poeta sohim , sed etiain Pythagoraeus : sic enim accipiinus. Tuscul., Il, 10.
(a) Athen, X, 7.
pide. Mais ce dernier et Sophocle l'appliquent seulement à des épisodes, tandis qu'il est l'unique fonds de plusieurs tragédies d'Eschyle. Enfin , et c'est là l'indice le plus certain de la bonne foi de l'auteur et le cachet de son époque, son merveilleux tient parfois de l'extravagance, Fontenelle disait de la folie (i); mais lui, révoltant ou non, il n'y fait pas de différence, ni de façon; il le pose partout comme une vérité, sans tergiverser, et sans entrer jamais en composition avec le bon sens: il y ajoutera peutêtre quelques circonstances pour en relevei' l'effet, aucune pour en augmenter la vraisemblance.
Sophocle s'engagea d'abord résolument dans les voies frayées par l'audacieux génie de son prédécesseur, et l'y dépassa du premier coup. Tout autre, encouragé par un semblable début, les eût suivies jusqu'au bout. Mais Sophocle, aspirant à une gloire durable, et placé entre son siècle et la postérité, qui lui demandaient, l'un des aliments à sa crédulité, l'autre des ménagements pour sa raison ; Sophocle, dis-je, recula de quelques pas dans la carrière du merveilleux, et s'établit dans le milieu le plus convenable aux embarras de sa position. Prêtre du héros Halon (2), jaloux de conserver la faveur du peuple, et voyant d'ailleurs dans ses superstitions sagement appliquées une des premières ressources de son art, il ne pouvait aucunement les renoncer. Mais il devait aussi craindre d'abuser de la condescendance des critiques à venii-. Il usa donc du mer-
(i) Remarc]. sur Aristophane.
{1) Schœll , Vie de Sophocle. Francfort, 1842.
veilleux avec plus de réserve, et le renferma généralenient dans le récil. En même lemps ii chercha tous les moyens de le fonder le plus possible en raison, et d'en sauver les invraisemblances sans le laisser voir au peuple; car le mettre dans le secret de ses artifices pour satisfaire les esprits difficiles , c'eût été lui ouvrir les yeux sur l'absurdité de ses croyances; les lui cacher, au contraire, c'était les rendre efficaces même à son égard , et consolider sa foi à son insu; car la foi, même chez les plus fanatiques, s'appuie toujours volontiers sur la raison.
Euripide se permit tout dans le récil ; mais , si vous en exceptez ses imitations d'Eschyle, vous n'y trouverez pas en action d'incidents comparables par leur hardiesse à certaines scènes de ses devanciers. Il avait appris de Sophocle l'usage de cette forme modeste du récit pour couvrir les témérités du merveilleux; mais il tenta, dans le même but , quelque chose de plus efficace encore, et surtout de plus original : ce fut de dépouiller le merveilleux de sa réalité, de le rendre tout imaginaire, et de ne laisser à la critique aucune prise sur lui , en le réduisant aux rêves insaisissables d'un esprit égaré. Ainsi il n'appela plus les furies sur la scène, et se reposa sur la conscience d'Oreste du soin de lui en présenter l'image; il ne transforma pas Penthée en lion , comme dans la fable Lycaon le fut en loup, et sur la scène Téiée en huppe; mais il le fit voir sous cette forme aux bacchantes et à sa mère par l'effet d'une hallucination vengeresse.
Cette méthode annonçait vraiment un poète ju-
clicieux ; malheureusement sa négligence , le désir d'innover et celui d'enlever tous les suffrages, le précipitèrent dans une foule d'écarts.
Sa négligence lui fît souvent omettre avec le merveilleux certaines préparations dont il pouvait apparemment se passer de son temps, mais qu'on regrette au nôtre. Elle le fit souvent recourir dans les mêmes embarras aux mêmes machines, de façon à ne laisser aucun doute sur leur valeur, ni sur leur destination. Le merveilleux de ses prologues ressemble à une préface, celui de ses dénoûments à un post-scriptum : nulle part il ne semble fondu dans la pièce, ni coulé d'un seul jet avec ses autres parties. C'est un emprunt forcé, ou un ornement postiche, un travail en sous-œuvre.
Le désir d'innover, de se frayer de nouvelles routes à travers le pays des enchantements, le jeta dans le romanesque et le fantastique, hors même des sujets de son invention. Sans lespect pour la tradition et pour l'histoire, tantôt il met les caprices de son imagination à la place de leurs données les plus positives; tantôt, entre deux versions du même événement, il choisit la plus absurde et la moins accréditée. Du reste, il ne se traite pas lui-même avec plus de révérence, et ne compte pour rien de se contredire. Dans Iphigénie en Aulide, il dépeint l'étonnement où la substitution de la biche à la jeune princesse jeta les Grecs ; et dans Iphigénie en Tauride, il suppose que celte substitution a échappé à leurs regards (i). Cette fiction du fantôme d'Hé-
i) /p/ug. en JuL, i584 sqq. ^—en Tant:, 784-786, 8'ii, 864.
( 45 ) lène, sur laquelle repose toute la tragédie du même nom, est en contradiction avec ce qu'il dit d'elle dans les Troyennes, représentées seulement trois ans auparavant, et dans Ores te , représenté quatre ans après (i).
Enfin, le désir d'enlever tous les suffrages dans un auditoire composé nécessairement d'esprits fort divers, le porta à deux excès contraires. D'une part, afin de plaire au peuple, il accumule les prodiges; de l'autre, afin de se réhabiliter dans l'opinion des gens éclairés , il affecte de s'en servir comme de pures jongleries destinées à édifier et à amuser une multitude confiante. A. tout moment, ses personnages lèvent leur masque pour nous laisser voir leur sourire moqueur. Le chœur lui-même, cet antique dépositaire, ce zélé champion de la tradition et delà foi religieuse, le chœur doute que le soleil ait reculé d'horreur à la vue du festin d'Atrée (2). Hélène ne tient guère à honneur d'être sortie d'un œuf, et elle s'exprime au sujet de la métamorphose de Jupiter en cygne (3), comme si elle craignait d'être assimilée un jour aux enfants qui redoutent Mormo et Lamia (4). Hercule parle de Jupiter son père, ou soi-disant tel, comme d'une sorte d'inconnu (5). Achille, dans Iphigénie en Âulide (6);
(i) Bœckh., Grœc. trag. princ, où se trouvent encore d'autres exemples de ces contradictions.
(2) Elect., 737 sqq.
(3) Helen., 18, 257.
(4) Lucien, Philops., 11, de sacrifie, v.
(5) Herc.-F., 1260.
( 46 ) dans Hélène (i), le messager et le chœur, décidément perverti, se moquent à l'envi de la divination. Ce ne sont encore là que des attaques partielles. Mais c'en est fait du merveilleux, après le reproche de Jocaste à Étéocle (2) et la réponse d'Hercule à Hélène, qui prétendait que Vénus avait accompagné Paris chez Ménélas , afin de la séduire (3). Non content d'exclure les dieux de la scène de ce monde, Euripide infère qu'ils n'existent pas, des vices, de l'impuissance et des erreurs même qu'il leur attribue, d'après les autres poètes à la vérité, mais en les exagérant à dessein, afin de soulever contre eux la conscience de l'homme autant que sa raison. Il montre au peuple l'origine de ses idoles et de ses superstitions. Ses dieux ne sont que les forces de la nature personnifiées , divinisées (4). Après leur avoir donné l'être et des autels, il leur a prêté ses passions brutales, ses vices honteux (5). Leur culte, ainsi que leurs aventures, a servi de voile et de prétexte à ses désordres (6). Ces impiétés, mises souvent dans la bouche des personnages dont on les attendrait le moins, sont quelquefois, il est vrai, ou punies par les dieux , ou combattues par d'autres personnages. Mais que peuvent-ils opposer, à des vérités aussi évidentes, que des sophis-
(a) Phœniss., 53 1.
(3) Troad., 983 sqq.
(/,) ^acc^., 9.75 sqq.
(5) Iphig.in T., 38o sqcj.
(6) Bacch,, 22/|.
( 47 ) mes, (|ui viennent d'ailleurs trop tard? Aussi, le peuple ne s'en laissait-il pas imposer par ces palinodies illusoires et hypocrites, et plus d'une fois Euripide courut le risque d'être massacré. Ce fut sans doute en réparation de ses scandales, et pour se mettre dans ses vieux jours à l'abri de la persécution, qu'il composa les Bacchantes. Eli bien! jusque dans ce pieux pastiche du Penthée d'Eschyle, Tirésias, ce fervent apôtre de Bacchus, réduit, en des termes prudemment couverts, la divinité du dieu qu'il prêche et celle deCérès, à de purs symboles, et il explique, par une étymologie subtile, une fable (i) dont l'absurdité rebutait la foi encore mal affermie du poète repentant.
Ce même Tirésias venait pourtant de dire :
OÙOÈV <T0CplC0(X£IT6a TOtffl Sa{[X.O<Tt.
IlaTpiouç TrapaSo/àç , aç 6' ô(ji.7^Xixaç XP°'*'H* KsxTv^jxeô', oùSàç aÔTÀ xaTaêaXet Xo'yoç, OùS' eî Si' àxpojv To (jocpov eup7)Tai (ppevôiv (2).
Sages maximes dont le poète eût dû faire sa devise constante. Mais il semble, au contraire, qu'il ait écrit au bas de toutes ses pièces, comme à la fin de l'Hercule furieux : Aoi^ôv oi^e ^u<7tv}voi T^oyoi (3). Le
(i) Celle de Bacchus enfermé dans la cuisse de Jupiter, transportée par Lucien aux royaumes de la lune, où les enfants, dit-il, naissent des hommes qui les portent, non dans leur sein, mais dans leurs mollets. Fer. /list., i, 22 ; cf. Sacri/., v.
( 48 ) Rhésus seul n'aboutit pas directement à celle conclusion , et son authenticilé est fort conteslée. En résumé, Euripide n'a su ni se passer, ni se servir du merveilleux, et il a presque jusliHé, en cette matière, l'étrange paradoxe de Condillac , que rien riest plus contraire au goût que P esprit philosophique (i).
II. Dans laquelle de ces trois phases le merveilleux de la tragédie grecque produit le plus d'effet sur nous. — La réponse à cette queslion n'est pas douteuse. S'il fallait borner à la terreur et à la pitié toutes les impressions du drame, les effets qu'Eschyle a tirés du merveilleux seraient entièrement perdus pour nous; car le speclre seul de Darius pourrait nous faire illusion, au point de nous inspirer quelque terreur. Mais le drame produit aussi l'étonnement, d'où nait l'admiration. C'est par là que le merveilleux d'Eschyle, le plus éloigné, sans contredit, de l'esprit des lemps modernes, est pourtant celui qui exerce sur nous le plus d'empire. Il étonne, il confond la raison. Il nous fait vivre pour quelque temps parmi les grandes figures d'un autre âge. On en reçoit la même impression que de ces idoles colossales et de ces temples cyclopéens, qu'on ne peut mesurer à cause de leur hauteur, et dont la masse et l'énormilé même imposent trop pour qu'on y cherche les proportions de la nature et les règles de l'art.
Les ménagements de Sophocle témoignent d'un "ï" art infini, mais ils ne suffisent pas à notre épo-
(i) Art (l'écrire, liv. IV, eh. v. •
l ^9 .' que, comme à la sienne, où l'incrédulité n'étail pas encore bien déclarée, et où le sceptique, entouré d'unefoule croyante, de monuments et d'usages conformes au merveilleux de la pièce, se laissait prendre à quelques apparences de vérité. En entrant en compte avec notre raison , au lieu de la braver, et delà déconcerter par son assurance, comme Eschyle, Sophocle ne fait qu'éveiller ses doutes ou reculer la question. 11 nous expliquecommentle sang deNessus a conservé si longtemps sa vertu. C'est nous poussera lui demander où il l'a puisée en premier lieu. Qui croira parmi nous à l'apparition de Philoctète, à la présence de Miner\e auprès d'Clysse? La seule mort d'OEdipe, par le vague où elle se perd, échappe à l'examen de la raison , et s'empare fortement de l'imagination naturellement amie du mystère.
Le merveilleux d'Euripide est une variété curieuse à étudier, par son contraste avec les précédentes, dont elle fait ressortir les qualités diverses. C'est un vaste champ ouvert à la critique, mais où l'imagination ne saurait se jouer en liberté. S'arrête- t-elle , en elTet, devant quelque merveille, aussitôt le poète-philosophe accourt rompre le charme, comme pour jouir de son mécompte. Ainsi son maître Anaxagore enseignait aux adorateurs du soleil à ne plus voir dans ce bel astre qu'une masse de pierre incandescente.