CHAPITRE I
Exposition de la doctrine d'Aristote sur le merveilleux; qu'il l'exclut de la tragédie comme contraire à la vraisemblance et préjudiciable à l'art, d'où naît une double question, l'une, de vraisemblance, et l'autre, d'art.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des effels du merveilleux les plus généraux et les moins susceptibles d'analyse. Si nous voulons descendre dans les détails, il nous faudra rapporter nos observations à quelques principes généraux, afin de les coordonner et de les grouper. Ces principes ayant été d'abord formulés par Aristote, c'est ici le lieu d'examiner sa doctrine sur l'emploi du merveilleux, en la mettant en regard de la tragédie grecque, pour ne pas séparer la théorie des exemples. Mais comme la poétique d'Aristote ne renferme à ce sujet que des remarques éparsesçà et là, notre premier devoir est de rassembler ces remarcjues, de les mettre en ordre, et d'en faire un corps de doctrine composé de
( 5. ) divers ailicles qu'on puisse examiner séparément, après en avoir constitué et étudié l'ensemble.
Le piincipe général d'Aristole, c'est qu'il n'y ail rien dans la composition du drame que de nécessaire ou du moins de vraisemblable. Xpvj èv t-^ twv TCpaypLiXTWv cu(7TaG£i àel ^yiTeTv vi to àvayxatov vi to eixoç (l). Or, il n'y a pour lui de compatible avec la vraisemblance qu'une sorte de merveilleux qu'il appelle to 6au(j!.a(jTov (2), et qui n'estquele surprenant, l'inattendu. Il admet celui-là; il le trouve agiéable,ToGau[Aa0Tov ri86 (3); il en prescrit même l'emploi à la tragédie :
8e,i £v Taîç Tpaytiiàiaiç iroieiv to ÔaupiacTo'v (4). Tpayixov
yàp ToijTo xoà cpi>.avGpco77ov (5). C'est un homme rusé, mais méchant, qui est trompé; c'est un homme brave, mais injuste, qui est vaincu; et cela est vraisemblable, parce que, comme dit Agathon , il est vraisemblable qu'il arrive des choses qui ne soient pas vraisemblables (6).
(i) XV, 6.
(2) To 6ai>[xaaTÔv est en même temps dans Aristote le nom du i,'enre et celui de l'espèce dont nous parlons ; car il dit plus bas : TO aXoyov Si' 8 aufxêai'vei [ji.aXi(TT« to 6o(uu.a(TTov. Ch. xxiv. 6.
(3) Ch. XXIV, 6.
(4) Ibid.
(5) xTiii, 4.
(6) Ibid. Corneille donne une meilleure raison de la vraisemblance de ces exemples : Aristote, dit-il , donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable extraordinaire : l'un , d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé par un moins subtil que lui; l'autre, d'un faible qui se bat contre un plus fort que lui, et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus
Mais il est une aulre sorte de merveilleux , celle qui nous occupe, le merveilleux surnaturel, le miraculeux, (|ui exige l'emploi de la machine, et qui frappe les yeux par des effets sensibles. Celui-là, Arislote ne lui donne pas même de nom particulier; mais il le confond sous la dénomination de ToaXoyov, avec les invraisemblances de toute sorte. Il l'exclut du drame, ou du moins il ne l'y souffre que dans les faits d'avant-scène, et le renvoie du reste à l'épopée: MyiyavYi j^priGTSov eiri Ta £:;oj tou àpa(/.aTo; , vi oaa Ttpo toi» YSYOvev, à oùjr cîovTe avôpwTCov etoevai , y; oca ucttscov a ^eÎTai TCpoayopeu(7£wç xal àyyeXiaç" ajravTa yàp aTro^i^oaev Toîç Ôéotç ôpav. Aloyov oh (/.vjoèv eivai èv toîç TCpàyp,aotv' ti ^è [/.ri, e^w Toû ^pafxaToç tv;; Tpayw^taç (i ). . . JVlâXXov ^' èv^é)r£Tai av t'^ è-TCOTCota to aXoyov <5t' ô cupiÇatvst |jr.à- Xi(7Ta TO 6au{/.a(jTÔv , ^là to u//i ôpav etç tov upaTTOvTa (2). Âristote insiste souvent, et avec raison, sur cette différence du récit à l'action. ^
Le merveilleux lui semble surtout déplacé au dénoûment, où il accuse trop l'indigence du poète, et remplace par un coup du ciel le coup de l'art que le spectateur attendait. 4>avepov ôti y.a.1 Ta; Xucetç tûv
faible est la plus é(jiiitable. Il semble alors que la justice du ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs luie croyance d'autant plus facile, qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi la victoire du Cid contre le Comte se trouverait dans la vraisemblance extraordinaire quand elle ne serait pas vraie. . . ( II* dise, sur la tragédie.)
(i)xv, 7.
(t) XXIV, 6.
jAUÔwv £^ aÙTûO ^ei toû pJOou G'j[J!.êaiv£iv, /.où. [avi, (ocTTcep èv TV) Mvi^eia, (XTCO [xrj)(av'fl; (iV
Ces derniers mots renferment le second et principal motif de l'exclusion du merveilleux par Arislote. Il ne le rejette pas tant comme incroyable que comme préjudiciable à l'art dont il permet aux poètes de se passer, et l'appelle aXoyov, non parce qu'il lui semblait toujours contraire au bon sens, mais parce qu'il n'a jamais sa raison d'être dans la nature. Dès lors il ne faisait point partie à ses yeu x des moyens propres au drame ; il ne pouvait entrer dans sa composition. Aristote n'ignorait pas l'effet que pouvaient produire sur le peuple les apparitions : il en avait sans doute été plus d'une fois témoin, comme Cicéron le fut de l'effet produit sur les Romains par l'ombre de Polydore dans l'Hécube d'Ennius (a). II commence donc par reconnaître qu'on peut produire la terreur et la pitié de deux manières, par le spectacle ou par le fond même de l'action (3) ; mais le premier de ces moyens lui semble grossier, et, en général dans toute sa poétique, il paraît se .préoccuper par-dessus tout de la composition du drame, où il veut que tout naisse de l'action, et que les péripéties et les dénoùments s'opèrent par des moyens naturels et presque nécessaires, tirés du sujet même, et non du ciel ou des enfers ; fondés en raison, et non remis aux caprices du poète, ou subordonnés aux exigences d'une fable mal conçue.
(l) XV, 7.
(i) Tascal. i, 16.