‹ Du microscope, au point de vue de ses applications à la connaissance et au traitement des maladies chirurgicalesChapitre 17 sur 22 · MT · texte numérisé non relu

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comme partie constituante des tumeurs cancéreuses , mérite de nous occuper. Commençons par le dernier.

D’après M. Lebert, qui le premier a décrit le tissu fibroplastique , il existe des tumeurs formées par ce tissu , qui ont été à tort confondues avec le cancer et que l’on doit cependant en séparer , parce qu’elles ont une marche distincte et qu’elles offrent des indications et des résultats pratiques différents.

Cette distinction est-elle fondée? C’est ce qu’il faut voir.

Pour M. Lebert et ses partisans, les tumeurs fibro-plastiques sont des produits homœomorphes du tissu cellulaire ou connectif en voie de formation, renfermant exactement les mêmes éléments que le tissu connectif de l’embryon et dépourvus, dans tous les cas, de la cellule caractéristique du cancer. Celui-ci, au contraire , est un tissu toujours étranger à l’économie, qui ne participe d’aucune des qualités physiologiques des tissus normaux ; il est hétéromorphe. L’évolution successive des deux ordres de tumeurs confirmerait , d’après ces auteurs, leur séparation histologique , de sorte que la clinique et le microscope seraient ici parfaitement d’accord. L’observation ultérieure est loin, d’après nous, d’avoir justifié ces assertions.

L’hérédité des tumeurs cancéreuses est , on le sait , un des points les mieux constatés de leur histoire ; certaines tumeurs fibro-plastiques ou considérées comme telles , les ostéosarcomes , par exemple , se sont montrées dans le même cas. M. Lebert, qui ne peut nier cette objection, répond que cette propriété n’est pas exclusive à ces tumeurs , et que beaucoup d’autres sont également héréditaires : la remar-

que est exacte , mais elle prouve tout au moins que ces

tumeurs ne sont pas aussi absolument locales qu’on veut bien le dire.

Les symptômes des tumeurs fibro-plastiques sont donnés comme différents de ceux du cancer proprement dit. En effet, dit-on, les douleurs, dans la première maladie, sont rares et moindres que dans le cancer ; l’ulcération y est accidentelle et la maladie reste le plus souvent locale. Les ganglions voisins ne se prennent pas d’habitude, et, enfin, la maladie ne se généralise pas. Si les choses se passaient toujours ainsi , nul doute que la distinction entre les deux ordres de tumeurs ne fût parfaitement réelle ; par malheur elles n’ont pas toujours lieu de cette manière. Ainsi , l’extension de ces tumeurs, leur repullulation et môme leur généralisation, sont des faits aujourd’hui constants. Dans une discussion sur les tumeurs fibro-plastiques , qui eut lieu à la Société de Chirurgie de Paris, dans le courant de l’année '1 853, plusieurs membres de cette compagnie, MM. Forget, Larrey et Chassaignac , rapportèrent des exemples nombreux de récidive après l’opération, et même des faits de généralisation.

M. Lebert n’a pu nier ces faits, qu’il a vérifiés par luimême en plusieurs circonstances, et MM. Larrey et Velpeau ont communiqué à l’Académie de Médecine des observations analogues.

La récidive des tumeurs fibro-plastiques peut, d’après M. Follin, avoir lieu sur place, dans les ganglions ou en divers points de l’économie. Quel que soit le mode suivant lequel elle s’effectue , et le dernier est nécessairement le

plus grave, cette récidive indique, à n’en pas douter, un véritable état de malignité. Les tumeurs qui nous occupent ne peuvent donc être pratiquement considérées comme bénignes; on doit en conséquence conclure, avec M. Velpeau, que rien ne prouve que le tissu fibro-pl astique ne soit pas du cancer.

En est-il différemment pour les tumeurs épithéliales, et peut-on les retrancher de la classe des tumeurs cancéreuses? On sait que c’est là ce qu’affirment les micrographes. Les verrues, les cors aux pieds, les condylomes , les fongosités et les cancroïdes rentrent dans cette classe de tumeurs, dont les éléments sont ceux de l’épithélium. Mais , en conscience, demanderons-nous avec M. Velpeau : est-il possible d’établir la moindre analogie pratique entre une tumeur qui tue et un cor aux pieds? Le microscope trouve dans une végétation vénérienne et une verrue les mêmes éléments microscopiques; et cependant , est-ce la même chose?

Au point de vue clinique , les cancroïdes ont tout à fait l’aspect du cancer ; si la présence de l’épithélium indiquait leur bénignité, ce serait un service que nous rendrait le microscope; mais il n’en est rien, car dans la plupart des cas l’opération a été suivie de récidive. Cette récidive locale n’a pu être niée, elle est trop évidente pour cela ; mais alors on a prétendu que ce qui distinguait le cancroïde du cancer, c’est que la récidive était toujours locale. Mais le cancer aussi récidive localement, et il peut ne récidiver que comme cela ; et d’ailleurs il n’est pas vrai que les tumeurs épithéliales repullulent seulement sur place.

Ici encore, les faits ont obligé les partisans de la béni-

gnitë des cancroïdes à confesser que ces tumeurs récidivent à distance ; mais alors , disent-ils , elles repullulent seulement dans les glanglions voisins, c’est-à-dire, dans des tissus unis par voie de continuité à ceux qui étaient le siège primitif de la tumeur. Cette dernière assertion n’est pas plus exacte que les autres : depuis que l’attention a été éveillée sur ce point, on a recueilli des faits de généralisation du cancroïde dans les viscères, qui ne permettent plus, môme à ce point de vue , d’admettre une distinction tranchée entre les tumeurs cancroïdes et les tumeurs à cellules. Il n’y a donc véritablement aucune raison pour considérer les tumeurs épithéliales comme non cancéreuses.

Nous venons de prouver qu’au point de vue clinique il n’y a pas de motifs qui puissent autoriser une séparation tranchée entre certaines tumeurs homologues et les tumeurs hétérologues. Leurs éléments, distincts au point de vue histologique , n’entraînent pas une division parallèle en tumeurs bénignes et tumeurs malignes. La malignité peut être le partage des tumeurs homologues, comme elle l’est presque toujours des tumeurs à cellules; d’où il résulte que la grande famille des affections cancéreuses se divisera en plusieurs classes ou genres , présentant des caractères histologiques quelquefois tranchés, souvent obscurs.

La détermination de chacun de ces genres portera à la fois sur les caractères cliniques et sur les caractères anatomiques, et l’on aura ainsi le cancer à cellules , le cancer à fibres et le cancer à lamelles; peut-être même d’autres espèces encore, car les tumeurs mélaniques, colloïdes , cartilagineuses , glandulaires et autres, ne sont pas toujours

bénignes. Enfin, le tissu hétéradénique de MM. Lorain et Robin constituera une autre espèce séparée.

Maintenant, nous est-il possible de comprendre pourquoi Y affection cancéreuse, que l’on peut supposer être la cause première de ces diverses sortes de tumeurs , donne lieu tantôt à une production de cellules, ailleurs à une formation de fibres, plus loin enfin cà un développement de lamelles ? Cette question, qui semble en dehors du sujet qui nous occupe, et qui rentre dans la détermination de la nature du cancer, peut cependant être éclairée jusqu’à un certain point par les études micrographiques. Un excellent article de M. le docteur Mandl va nous permettre d’étudier cette face intéressante de l’histoire du cancer.

« En analysant les diverses espèces de cancer , dit cet auteur, j’ai vu que l’espèce qui présente les cellules dites cancéreuses, se développe dans les tissus composés de cellules ; l’espèce à fibres, dans les tissus fibrillaires ; et enfin le cancroïde à lamelles épithéliales, dans les tissus qui présentent ces derniers éléments. » La coïncidence de la forme des nouveaux éléments avec ceux qui se développent habituellement aux mêmes endroits , pouvait faire supposer au premier abord une transformation, une dégénérescence des éléments nouveaux. 11 n’en est rien , car nous savons que jamais un élément quelconque de l’organisme ne se transforme en un autre ; la substitution est le seul procédé qui préside à la formation des tumeurs. Mais, en se rappelant ce que nous avons dit relativement à l’origine et au mode d’organisation du blastème qui préside aux formations nouvelles, on comprendra que cette substance organisatrice,

produite sous l’influence de la diathèse cancéreuse, tantôt dans les glandes, tantôt dans les tissus fibreux, tantôt dans les lamelles épithéliales , s’organise diversement suivant les lieux où elle est versée. La loi d’analogie de formation se fait encore sentir ici , quoique d’une manière vicieuse. *

Tous ces produits morbides se développent avec une rapidité relativement plus grande qua l’état normal, ce qui fait précisément qu’ils forment des tumeurs; mais il en est parmi eux qui se produisent, se développent, se multiplient et se régénèrent avec plus de rapidité que les autres : ce sont les cancers à cellules. La fibre est beaucoup plus lente à parcourir les divers degrés de son développement.

Cela nous explique pourquoi, de toutes les espèces de cancer, celle qui a les récidives les plus faciles, les plus graves, qui s’étend avec plus de véhémence , envahit le plus promptement les organes voisins et compromet le plus facilement l’économie entière , est précisément le cancer cà cellules. Que sera- ce, si, à ces dispositions anatomiques vient se joindre cette disposition générale de l’économie , appelée diathèse ? Les conditions ne sont pas les mêmes, quand le produit de la maladie est l’élément fibre-plastique ; la fibre se développe lentement, ce qui explique la lenteur relative de la marche du cancer à fibres. Il en est de même sans doute , et à plus forte raison , pour les lamelles épidermiques 1 .

Cette manière de comprendre le cancer est à peu de chose

1 Mandl ; Lettre sur les tumeurs cancéreuses. (Union médicale, 1 854, N° 19» Pa£- 73-)

près celle que propose M. Michel, de Strasbourg. Elle a été adoptée par plusieurs autres micrographes, et exposée devant l’Académie de Médecine par M. Delafond , qui , allant plus loin que M. Mandl , nie la spécificité de la cellule cancéreuse, et considère les diverses formes épithéliales, fibroplastiques, etc., comme étant de simples modifications de forme des cellules élémentaires , déterminées par le milieu dans lequel elles se sont organisées sous une influence pathologique.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations théoriques qui , bien que rentrant tout à fait dans mon sujet, ne peuvent beaucoup éclairer le problème pratique dont je poursuis la solution. Je crois avoir exposé d’une manière complète , bien que sommaire , tous les faits qui peuvent permettre d’apprécier le degré d’influence que les travaux micrographiques ont exercée sur le diagnostic des maladies chirurgicales en général, et des tumeurs en particulier. Il me reste, pour compléter ce chapitre, à donner les conclusions qui en découlent naturellement. Ces conclusions sont les suivantes :

Les recherches micrographiques relatives à l’étude des maladies chirurgicales ont fourni un très-grand nombre de faits particuliers fort intéressants et utiles à connaître , mais dont il paraît impossible, jusqu’à ce jour, de tirer des conséquences générales applicables au diagnostic.

Dans l’ardeur des premiers résultats obtenus par le microscope, on s’est imaginé que cet instrument devait faire trouver, dans les caractères histologiques des tumeurs, la cause des désordres particuliers qu’elles occasionnent ; on a rêvé une

spécificité anatomique devant caractériser chaque spécificité pathologique. C’était tout bonnement rêver l’impossible , les événements l’ont bien prouvé.

Heureusement la clinique est intervenue, et, sous son influence, on a vu les caractères si précis qui devaient désormais permettre de séparer , sans erreur possible , les tumeurs bénignes des tumeurs malignes, s’effacer peu à peu, au point que certains , rejetant toute intervention du microscope, ne veulent plus désormais s’en rapporter, pour le diagnostic , qu’aux seuls signes fournis par l’examen clinique et l’anatomie pathologique ordinaire.

C’est là une exagération fâcheuse, que nous sommes loin de partager, et qui aurait le tort de faire rejeter un moyen de diagnostic accessoire , sans doute , mais qui peut devenir très-utile.

Les limites de son intervention dans le diagnostic des maladies chirurgicales , me paraissent déterminées par les faits eux-mêmes dont nous lui devons 1a. connaissance. Nous avons vu qu’il nous a fait connaître des causes , des actes et des lésions morbides , éléments précieux dont nous devons faire notre profit, pour nous élever, par le raisonnement, à la connaissance de la maladie elle .-même.

Or, il résulte pour nous de ces données diverses, que le microscope, employé exclusivement à tout autre moyen de diagnostic, est incapable de fournir des notions positives sur une maladie quelconque. Nous ne croyons pas, ainsi que le veulent encore certains micrographes , qu’il soit possible, par la seule inspection d’une tumeur, de dire sûrement ce qu’était la maladie dont elle est le produit.

En supposant même que l’on ait , à l’aide du microscope , reconnu à n’en pas douter, la composition histologique d’une tumeur, nous n’admettons pas davantage, sauf pour le cancer à cellules et certaines tumeurs bénignes , que l’on puisse dire , sans avoir vu le malade , ce qu’était et surtout ce que sera la maladie.

L’utilité du microscope comme moyen de diagnostic est donc subordonnée à l’examen clinique. Lorsque le praticien a examiné la tumeur et le malade ; quand il a cherché , par tous les moyens possibles, à arriver au diagnostic; alors seulement doit venir le tour du microscope qui , pénétrant la structure intime du produit morbide, l’analysant dans ses diverses parties , peut confirmer pu rectifier les idées qu’avaient fait naître les autres moyens d’exploration.

Ainsi limité, l'emploi de cet instrument n’en sera que plus utile au chirurgien , qui ne sera plus exposé à concevoir et à donner de fausses espérances. Ainsi, en résumé :

Les maladies chirurgicales réunies sous le nom générique de tumeurs peuvent se diviser en deux classes : tumeurs bénignes et tumeurs malignes.

Cette division n’a rien d’absolument fixe et ne s’appuie sur aucune donnée anatomique ou micrographique certaine et applicable à tous les cas.

Cependant, parmi les tumeurs homœomorphes , il en est un certain nombre dont le microscope peut faire sûrement reconnaître la nature bénigne.

Il en est de même pour un certain nombre de tumeurs héléromorphes , dont les caractères de malignité sont des plus tranchés,

Mais le microscope est insuffisant pour établir le diagnostic d’une autre classe intermédiaire aux précédentes, formée de tumeurs que les micrographes considèrent comme homœomorphes et que les cliniciens regardent comme étant fort souvent malignes .

Enfin , l’insuffisance de cet instrument se fait surtout sentir, lorsque les tumeurs sont formées d’éléments multiples ou sont arrivées à certaines périodes de leur développement.

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