‹ Du microscope, au point de vue de ses applications à la connaissance et au traitement des maladies chirurgicalesChapitre 7 sur 22 · ARTICLE III · texte numérisé non relu

ARTICLE III

SUPPURATION OU PYOGÉNIE.

Si les travaux des micrographes nous ont appris peu de chose sur la réunion des plaies, nous devons nous empresser de reconnaître qu’il n’en a pas été de même sur la suppuration. Ici, les résultats abondent, les observations sont multipliées ; la seule chose difficile, c’est de reconnaître dans ce grand nombre de faits ceux qui représentent l’exacte vérité. Quoique la tâche soit difficile , je vais l’entreprendre

résolument ; mais auparavant je dois établir quelques considérations générales sur la suppuration envisagée comme procédé morbide.

C’est à tort que l’on a considéré et que beaucoup d’auteurs considèrent encore la suppuration comme étant toujours une conséquence de l’inflammation. J. Hunter, qui, plus qu’aucun autre, a propagé cette opinion , en créant le terme d’inflammation suppurative , s’est trouvé cependant forcé de reconnaître qu’elle était trop absolue , et qu’il est des cas où le pus se forme sans avoir été précédé de phénomènes inflammatoires. Je ne crois pas devoir citer des preuves à l’appui de cette manière de voir ; je me contenterai de prendre de nouveau la cornée , organe non vasculaire, pour exemple, et de rappeler que les collections de pus dans l’épaisseur de cette membrane ne sont pas rares , bien qu’elle ne soit pas susceptible de s’enflammer. Les observations bien constatées de diathèse purulente démontrent d’ailleurs la réalité de cette pyogénie spontanée. •

La suppuration étant un acte morbide caractérisé par la production d’un liquide appelé pus, il faut nécessairement distinguer ce que les travaux micrographiques nous ont appris sur cet acte lui-même, c’est-à-dire sur la pyogénie, et sur le produit de cet acte, c’est-à-dire sur le pus ; je commencerai par dire quelques mots de ce dernier.

Il faut convenir tout d’ahord qu’avant l’intervention du microscope, on n’avait sur la nature du pus et sur le mode de formation de ce liquide que des idées erronées, absurdes même, et qui ne méritent pas d’être discutées.

On sait que le pus est un liquide composé de sérum et

de globules. On obtient le premier en laissant reposer le pus ; les globules alors se déposent au fond et le sérum occupe la couche supérieure. Je n’ai pas à décrire ces éléments , dont la description se trouve dans tous les traités de micrographie auxquels je serais forcé de l’emprunter. D’ailleurs , il n’y a point ici matière à contestation , et c’est bien certainement au microscope que nous sommes redevables de tout ce que nous savons sur la forme et le volume des globules , sur les altérations qu’ils subissent, sur les analogies et les différences qui existent entre eux et les globules du sang , du mucus , du tubercule , du cancer, etc.

C’est à dessein que je laisse de côté toutes ces distinctions , dont je reconnais hautement l’utilité et l’importance pratiques ; mais qui , présentées en abrégé , seraient sans intérêt et sans utilité pour le lecteur. Je préfère de beaucoup m’occuper de suite de la formation du pus et de l’origine des globules , questions importantes et qui peuvent prêter matière à discussion.

Tout le monde sait que le pus peut apparaître au sein de l’organisme, dans plusieurs circonstances différentes : tantôt c’est à la surface d’une plaie avec perte de substance ou dont on n’a pas obtenu la réunion immédiate ; d’autres fois , c’est dans l’épaisseur de nos organes , après une inflammation plus ou moins marquée ; ou bien c’est cà la surface d’une membrane muqueuse enflammée ; enfin , il peut se produire spontanément en diverses parties du corps , sans qu’il ait existé d’inflammation appréciable. Dans tous ces cas , le produit est identique quant à ses caractères essentiels, bien

que les circonstances clans lesquelles il s’est montré puissent différer à plusieurs égards.

Voyons ce que disent les faits :

« Si, au lieu d’une simple incision , une perte de substance a été opérée, ou si une plaie un peu profonde n’a pas été réunie , voici ce qui arrive : Après que le sang a coulé , survient un gonflement sanguinolent , lequel cesse vers le troisième jour; cependant une partie de ces humeurs se dessèche et couvre la plaie ; le gonflement arrive avec une douleur tensive ; alors une nouvelle sérosité baigne la plaie, qui présente, à cette période, un aspect blafard, quelquefois livide et hideux , comme le dit Boyer. Peu à peu , le liquide séreux se trouble, s’épaissit, devient d’un blanc jaunâtre : c’est du pus qui s’est formé ; il détache les croûtes ; si on l’enlève , on trouve au-dessous une membrane de nouvelle formation, qui est considérée par Delpech comme la matrice de ce pus ' . »

Voilà un premier mode de formation du pus; en voici un deuxième :

A la suite de certaines inflammations phlegmoneuses , « la dissection montre le tissu cellulo-adipeux infiltré d’une matière homogène, rougeâtre, gélatiniforme , adhérente et comme combinée à la trame organique. Eh bien ! c’est au milieu de cette masse dense, inextensible , friable, que le pus va se former et se rassembler en collection. Au début, il est à l’état d’infiltration ; peu à peu il se creuse de

1 A. \idal (de Cassis) ; Traité de palhol. externe et de médecine opératoire, tom. I , pag. 237.

petites cavités, voisines les unes des autres, qui s’agrandissent par la rupture des cloisons intermédiaires et finissent par se réunir en une seule1.»

Dans l’inflammation suppurative des membranes muqueuses, on peut constater qu’il n’y a ni formation de membrane nouvelle analogue à la pyogénique , ni solution de continuité ; il faut donc admettre que ces membranes fournissent directement du pus ou les matériaux nécessaires à sa formation.

L’inflammation suppurative des os présente des phénomènes qui ne diffèrent pas sensiblement de ceux des parties molles. Lorsque cette exsudation suppurative est intense et circonscrite, elle produit dans l’os de véritables abcès qui , en s’entourant d’une membrane fibreuse, restentainsi isolés2. Le plus souvent , cette exsudation purulente est diffuse et produite par les fongosités cellulo-vasculaires que nous avons signalées précédemment.

Ces circonstances, déjà si diverses, ne sont pas les seules dans lesquelles se produise la suppuration. Le pus, nous le croyons, peut, sous l’influence d’un état particulier de l’organisme, être engendré spontanément, sans inflammation préalable , dans les diverses parties du corps.

Existe-t-il un lien commun qui rapproche ces circonstances, si diverses en apparence?

C’est ce qu’ont cherché à découvrir tous les auteurs anciens et modernes qui ont théorisé sur la formation du pus , au lieu

1 A. Bérard cl Dcnonvilliers ; Compendium de chirurgie prat., tom. I, pag. 188.

2 Lcbert; Physiologie pathol., tom. I, pag. 238.

d’observer convenablement . Je laisse toutes ces opinions de côté ; je n’en mentionnerai qu’une seule , aussi peu acceptable que les autres, bien qu’elle semble aujourd’hui réunir le plus grand nombre de partisans. C’est celle qui «consiste à regarder le pus comme le produit d’une sécrétion morbide, comparable aux sécrétions normales, dont le sang, fournit les matériaux , et qui a pour agents les organes soumis à l’inflammation. Ceux-ci sécréteraient le pus, tout comme les glandes salivaires produisent la salive, les reins l’urine, les mamelles le lait, etc * . »

Malgré ce qu’elle a de spécieux et d’approchant de la vérité, cette théorie n’est pas plus exacte que les autres, car elle confond deux choses distinctes : un acte de formation et un acte de sécrétion. Or, le pus est un liquide organisé; ses globules sont une forme d’organisation commune, ayant la plus grande ressemblance avec les globules blancs du sang; ressemblance telle, que M. Donné a pu dire que dans l’état actuel delà microscopie, «les globules du pus ne peuvent être distingués avec certitude des globules de forme et de structure analogues qui existent naturellement dans le sang , c’est-à-dire, des globules blancs1 2.»

Nous dirons donc avec M. le docteur Frédault : «Ainsi, le pus est organisé : donc c’est un produit de formation , et ce n’est pas un produit de sécrétion ; il ne se fait pas dans un organe de sécrétion , mais il se forme dans toutes les parties dont il représente le type commun élémentaire : donc

1 A. Bcrard et Denonvilliers ; Compendium, etc., tom, I, pag. 175.

2 Donné; Cours de microscopie, pag. 132.

ce n’est pas un produit de sécrétion , c’est un produit de formation Donc, ajouterons-nous, la théorie de Simpson, Morgan, etc., qui regardent le pus comme un produit de sécrétion morbide, ne doit pas être regardée comme exacte.

Mais, encore une fois, comment se forme le pus?

Écoutons d’abord ce que dit M. Lebert: «Le pus se forme par exsudation de la partie liquide du sang , altérée par la stase capillaire pblegmasique, mélangée probablement de quelques-uns des éléments des parties plus solides du sang , à en juger par la proportion de substance fîbro-albumineuse plus forte dans le pus que dans le sérum du sang seul. Tous ces éléments sortent de la circulation à l’état de parfaite dissolution , sous forme d’un liquide qui constitue le véritable pyoblastème , dans lequel se forment les globules du pus, de toutes pièces, par une transformation particulière des corps de protéine1 2.»

Les observations sur lesquelles M. Lebert s’est appuyé pour établir les conclusions précédentes sont exactes , et ces conclusions elles-mêmes sont vraies. Mais les choses se passent-elles toujours ainsi, et le pus ne peut-il se produire que par une exsudation de lymphe plastique , sous la dépendance de l’inflammation ? Nous ne le pensons pas.

La ressemblance frappante, ou plutôt la presque similitude que nous avons signalée entre les globules purulents et les globules blancs du sang , a porté M. Gendrin à croire que les globules du pus ne sont que des globules du sang mo-

1 Frédault ; Du globule purulent et de la formation du pus. ( Art médical; novembre 1856, pag. 332.)

2 Lebert; Physiol. pathol., tom. I, pag. 65.

difiés et dépouillés de l’enveloppe qui renferme la matière colorante ; il dit avoir suivi avec le microscope , sur des animaux vivants, toutes les transformations des globules sanguins , depuis l’instant où ils commencent à perdre leur1 coloration, jusqu’à leur complète métamorphose en globules purulents. M. Donné paraît admettre cette transformation, dont M. Alquié assure avoir constaté la réalité ' .

Je n’ai pas qualité pour juger si les observations de M. Gendrin sont ou non exactes ; je dois dire seulement que leur réalité a été mise en doute par d’autres observateurs. 11 faut ajouter que si , dans l’état actuel de la science , la transformation directe des globules sanguins en globules purulents n’est pas démontrée , il n’en est pas moins certain que le sang peut se changer en pus , ainsi que cela a été constaté depuis longtemps.

Il résulte des recherches de M. Frédault, consignées dans un excellent mémoire que nous avons eu occasion de citer, que « le pus se forme par une organisation, tantôt aux dépens des liquides coagulables infiltrés ou épanchés, tantôt aux dépens des liquides coagulables enfermés dans les vaisseaux , tantôt aux dépens des solides mômes de l’économie. »

La formation du pus aux dépens des liquides coagulables infiltrés ou épanchés est aujourd’hui parfaitement établie ; c’est elle qui a été observée par M. Lebert. Elle a été également constatée par M. Vogel2, qui, de plus, admet sans

1 A. Alquié; Clinique chirurgicale de Montpellier ; 1852, pag. 466.

' 2 Vogel; Traité d'anatomie pathologique générale, pag. 132-133.

hésiter que , le sang épanché et coagulé , le caillot fibrineux du sang peut se transformer en pus. Enfin, le sang lui-même, tel qu’il s’échappe d’un vaisseau déchiré et coupé, peut se convertir en pus , ainsi que M. Frédault en rapporte des exemples.

Les liquides coagulables contenus dans les vaisseaux, c’est-à-dire le sang et la lymphe, peuvent, d’après le môme auteur, se transformer directement en pus, sans qu’il faille nécessairement invoquer, pour expliquer cette production, soit une phlébite, soit une résorption purulente. Cette question est encore trop obscure pour que nous voulions nous hasarder à en entreprendre ici la discussion. Bornons-nous à dire que nous croyons cette transformation possible, en nous appuyant sur les faits bien connus de collections purulentes logées au centre de caillots des veines ou môme du cœur, dans des cas où il n’y avait pas phlébite.

Je suis plus à l’aise pour adopter l’opinion de M. Frédault, qui veut que le pus puisse se former aux dépens des solides du corps vivant. Les preuves qu’il apporte à l’appui de cette manière de voir, sont des plus sérieuses et méritent d’être prises en considération. Je ne puis les reproduire ici ; mais je dois expliquer de quelle manière il comprend cette transformation. « Nous ne prétendons pas *, ditil, que cette conversion d’un solide en pus soit simplement la transformation d’une fibre quelconque en globules purulents. Nous savons et nous établissons que le tissu est d’abord altéré, ramolli, désagrégé, converti en une sorte de

1 Frédault ; Du globule purulent. ( ArtMédical ; décembre 1856, p. 434.)

matière amorphe qui sert de blastème à la production nouvelle ; le tissu se désagrège et se détruit, pour se reformer en pus. »

Il est temps d’en finir avec cette étude de la suppuration, une des plus importantes et des plus curieuses de toute la pathologie chirurgicale. Nous nous résumerons donc en disant que , malgré un certain nombre de points sujets à contestation , les travaux micrographiques ont eu l’avantage incontestable de nous faire connaître le phénomène de la pyogénie dans ses phases les plus importantes et dans les diverses modifications qu’il peut présenter. Grâce au microscope , nous savons d’une manière certaine que le pus peut être produit, sans inflammation, dans toutes les parties du corps; l’existence d’une affection grave, la diathèse purulente , contestée par un certain nombre d’auteurs , se trouve ainsi justifiée anatomiquement.

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