GRANULATION. — CICATRISATION. — REPRODUCTION DES TISSUS
Les détails étendus dans lesquels nous venons d’entrer au sujet de la formation du pus , nous dispensent de discuter l’opinion des auteurs qui, avec Delpech , regardent ce liquide comme produit ou sécrété par une membrane accidentelle, à laquelle ils ont donné le nom de membrane pijogènique. Il est évident, d’après tout ce que nous avons dit, que si cette membrane joue un rôle dans cette production, ce n’est que dans des circonstances déterminées; car le plus souvent elle ne s’organise qu’à une époque où le pus
s’était déjcà produit en quantité plus ou moins considérable. La membrane dite pyogénique a un autre rôle plus important à remplir ; car c’est elle qui est véritablement la base des cicatrices.
« Lorsqu’on examine attentivement ce qui se passe sur une plaie dont les lèvres sont restées écartées , sur une ulcération succëdantà une brûlure, àla chute d’une escarre, etc., ou sur les parois d’un abcès ouvert depuis quelque temps, voici les phénomènes que l’on peut constater : la surface dénudée se couvre d’abord d’une matière blanche, semblable à de la lymphe plastique , disposée en couche plus ou moins épaisse ; cette couche devient bientôt rouge et saignante , sa consistance augmente , et c’est enfin une véritable membrane vasculaire, étendue sur les tissus sous-jacents, auxquels elle est très-adhérente , continue avec la peau voisine par sa circonférence, et offrant un aspect granuleux qu’elle doit à une multitude de petites élévations coniques et vermeilles , connues sous le nom de bourgeons charnus ' . »
Tels sont les phénomènes que l’on peut constater à l’œil nu ; le microscope va nous permettre de les mieux observer, et il nous aidera à saisir les relations qui existent entre le développement des bourgeons charnus- et la formation du pus à la surface d’une plaie. D’après M. Vogel, le travail qui leur donne naissance provient de ce que , d’un blastème solide, ou le plus souvent liquide , proviennent simultanément du tissu cellulaire, des vaisseaux et du pus. Les phénomènes apparaissent dans l’ordre suivant : « Il y a
1 Bêrard et Denonvilliers; Compendium, tom. I, pag. 179.
d’abord formation de nouveaux réseaux vasculaires , prenant origine des vaisseaux les plus rapprochés de la surface lésée ; à travers ces nouveaux vaisseaux, transsude un liquide, un blastème , dont une partie se transforme en pus liquide, composé de sérum et de globules; tandis que l’autre se prend en coagulation fibrineuse , qui unit étroitement entre elles les anses vasculaires , dont elle remplit tous les interstices '.» L’organisation et la réparation de la perte de substance s’accomplit ainsi peu à peu, à mesure que la portion convertie en pus diminue proportionnellement à celle qui s’organise. Ainsi , les bourgeons charnus et les tissus qui en proviennent ne se produisent pas du pus, mais d’une partie de l’exsudation , de celle qui ne se métamorphose point en pus1 2.
Avant d’aller plus loin , il est bon de dire , en peu de mots, quelle est l’organisation de la membrane des bourgeons charnus.
Les bourgeons récents, en voie de suppuration, sont composés d’un réseau vasculaire et d’une substance intervasculaire. Les vaisseaux, très-minces et tortueux, sont formés par des anses qui proviennent toujours d’une manière centrifuge des vaisseaux de la circulation générale. Entre eux se trouve une substance jaunâtre, paraissant homogène et finement grenue lorsqu’on l’examine à la loupe ou avec de faibles grossissements microscopiques. Avec de plus fortes amplifications, on reconnaît que cette gélatine fibrineuse est fournie
1 Lebert; Physiologie path., tom.I, pag. 82.
2 Vogel; Traité d’anatomie patliol . génér., pag. 509.
par une stratification d’apparence réticulée , dans laquelle on trouve des globules de pus et des cellules primaires en train de se métamorphoser en tissus permanents, vaisseaux, tissu cellulaire, etc.
« Suivant que l’une ou l’autre de ces productions prédomine , et suivant les divers degrés de développement qu’elles atteignent , les caractères physiques et histologiques des bourgeons varient beaucoup. Ils sont d’un rouge vif quand la formation de vaisseaux a le dessus ; pâles quand les vaisseaux s’y montrent en petite quantité ; fermes quand le tissu cellulaire l’emporte sur les autres; lardacés tant que le blastème demeure amorphe ; mous et spongieux quand ils renferment beaucoup de corpuscules de pus ' .»
Les bourgeons charnus représentent un état transitoire; c’est, comme le dit M. Yogel, une formation nouvelle en train de s’accomplir. A mesure que celle-ci fait des progrès et que les bourgeons charnus arrivent de plus en plus à la surface de la plaie, le nombre des arcs vasculaires diminue, de même que la production du pus. La gélatine coagulée devient plus pâle , et de véritables fibres de tissu cellulaire en constituent la masse principale. Les bourgeons ' charnus, au moment de passer à la cicatrisation, deviennent égaux et présentent une surface plus ou moins lisse , quoique encore luisante. Bientôt alors, la plaie se recouvre de pellicules de moins en moins rouges, composées de cellules épidermiques à divers degrés de développement. Cette formation de cellules épidermiques ne commence, d’après
1 Vogel; Traité d'anal, patli. génér., pag. 164.
M. Lebert, que lorsque le réseau vasculaire des bourgeons charnus arrive à la surface , et qu’il établit des anastomoses avec le réseau capillaire chargé habituellement de la sécrétion de l’épiderme. La cicatrisation devient alors complète , parce que le tissu tendre et délicat se recouvre d’un toit imbriqué, dense et protecteur d’épiderme ' .
L’examen ultérieur des cicatrices y fait reconnaître une diminution des vaisseaux et une organisation fibreuse de plus en plus dense. C’est à ces deux phénomènes, la disparition des vaisseaux et la condensation de la substance fibreuse, que l’on peut, d’après M. Lebert, attribuer la contraction souvent fâcheuse des cicatrices étendues , la facilité avec laquelle le tissu inodulaire mal nourri s’altère , et la difficulté que l’on éprouve à obtenir la guérison de ses ulcères.
Je ne puis abandonner ce sujet, des plus intéressants pour la chirurgie, sans m’occuper d’une autre question, liée intimement avec celle que nous venons d’étudier, et sur laquelle le microscope a fourni d’utiles renseignements ; je veux parler du phénomène connu sous le nom de régénération ou de reproduction des tissus.
La régénération des tissus animaux est un fait connu depuis la plus haute antiquité. L’observation de ce qui se passe chez certains animaux des classes inférieures , où l’on voit des membres entiers, la tête même, ou d’autres parties aussi essentielles se reproduire après avoir été détruites , avait dû nécessairement faire croire que les choses
1 Lebert; Physiologie path., tom. 1, pag. 83.
pouvaient, dans une certaine limite, se passer de la même manière chez l’homme. C’est ce qui a été confirmé par l’observation ultérieure; avec cette différence, que l’on n’a constaté chez lui que des reproductions de tissus, jamais des reproductions d’organes complexes.
Le microscope, il faut en convenir, n’a pas fait faire ici de grandes découvertes; mais il a confirmé ce que l’on savait déjà 1 , en permettant de constater de visu la présence des tissus reproduits, et le mode ainsi que l’époque de cette reproduction.
Les anciens , frappés de la diminution rapide en profondeur et en étendue de certaines plaies, avec perte de substance , et remarquant le bourgeonnement excessif de quelques-unes d’entre elles , pensaient que les chairs se régénéraient. L’observation microscopique a démontré que si leurs théories étaient inexactes , le fait lui- même était vrai ; car le développement des bourgeons charnus et la formation des cicatrices sont une véritable régénération des chairs. Mais tout ne se borne pas là ; la cicatrisation n’est en quelque sorte qu’un phénomène commun, ayant lieu de' la même manière dans tous les organes et dans tous les tissus du corps , et dont l’existence n’est pas toujours durable. D’autres phénomènes plus spéciaux montrent la régénération de certains tissus déterminés.
La reproduction des tissus , d’après Muller 2 , se montre
1 Consulter sur cotte question un excellent mémoire de M. le docteur Kühnholtz, intitulé : Considérations générales sur la régénération des parties molles du corps humain. Montpellier, 1 841 , in-8°.
2 Millier; Manuel de physiologie , 1845, tom. I, pag. 311,
sous deux formes , c’est-à-dire , accompagnée ou non d’inflammation. Dans aucun cas cependant, d’après lui, l’inflammation n’en peut être regardée comme la seule et unique cause.
Comme exemples de reproduction de tissus sans inflammation , on peut citer les tissus cornés , ongles et poils , le tissu dentaire et le cristallin.
La régénération des parties, à la suite de l’inflammation , peut avoir lieu tantôt après une simple exsudation plastique, tantôt après une suppuration qui a été accompagnée de bourgeons charnus. Quoique ces deux modes de réparation offrent des différences tranchées , ils se ressemblent cependant à certains égards , et on peut les rapprocher sans inconvénient.
« Si , faisant abstraction du travail d’organisation , de ce qui arrive pendant qu’il s’accomplit , on considère seulement le résultat final de l’inflammation , et la disposition des tissus engendrés par l’exsudation à laquelle elle a donné lieu , ainsi que le rapport de ces tissus avec les éléments histologiques normaux et préexistants , l’observation nous apprend qu’on peut distinguer deux circonstances distinctes dans le rôle des tissus de formation nouvelle, servant à remplacer les parties détruites, dans les plaies avec perte de substance, etc.
» 1° Les parties nouvelles ressemblent parfaitement à celles qui ont été perdues , sous le triple rapport morphologique , chimique et physiologique ou fonctionnel ; il y a alors régénération complète ;
» 2° Ou bien elles en diffèrent plus ou moins par leurs propriétés , et on les nomme alors cicatrices.
» Les cicatrices peuvent différer à beaucoup d’égards du tissu reproduit par la régénération complète ; l’exsudation peut persister plus longtemps que de coutume à l’état amorphe, et ne se développer qu’avec beaucoup de lenteur; alors la cicatrice n’est que transitoire ; ou les tissus nouveaux sont complètement développés, mais se composent d’éléments d’une moindre importance physiologique, spécialement de tissu cellulaire, et les éléments supérieurs , qui existaient jadis dans la partie, les nerfs, les fibres musculaires, etc., ne se reproduisent pas ou ne se reproduisent pas en quantité égale à celle qui existait auparavant ; de sorte que l’organe de formation nouvelle est inférieur, sous le point de vue des fonctions, à celui qu’il remplace 1 . »
Tel est l’ensemble des phénomènes qui , dans l’état actuel de la science, caractérisent la reproduction des tissus enlevés ou détruits. Tous ces tissus ne sont pas également susceptibles de se reproduire. Le tissu cellulaire et les vaisseaux sont ceux qui se régénèrent avec le plus de facilité. La régénération des cartilages est impossible; celle des tendons offre peu de difficultés ; la plus facile de toutes est celle des os. Les membranes séreuses peuvent se reproduire en partie. On ne sait pas encore bien positivement si de nouvelles membranes synoviales se produisent dans les fausses articulations qui s’observent à la suite de luxations anciennes. Les membranes muqueuses, comme la peau , étant des organes composés, ne se reproduisent pas ; il en est de même des glandes , bien que l’on sache que des produits
1 Vogel ; Traité d’anatomie patli. (jènèr., pag. 509.
nouveaux, adénoïdes, peuvent semontreren certaines parties du corps. La régénération des nerfs, mise en doute et môme niée par certains observateurs , a été rendue évidente par le microscope '. Enfin, le môme instrument a démontré que le tissu musculaire ne se régénérait jamais 1 2.
Tels sont les résultats généraux fournis par cet instrument, en ce qui concerne la reproduction des tissus du corps humain ; je me contente de les énoncer , renvoyant pour tous les détails d’observation aux ouvrages spéciaux.