II. PHÉNOMÈNES PHYSIOLOGIQUES DE L’ÜTRICULE VÉGÉTALE
Le microscope nous a appris tout ceque nous savons sur l’enveloppe, et le contenu de l’utricule végétale. Le même instrument va nous dévoiler les phénomènes variés qui se passent dans son intérieur.
(1) Nouveau sfste'me de chimie organique ^ p. 53.
(2) Observations sur les bijorines ; Ann. sc. nat., juillet 1836.
Examinons d’abord les divers phénomènes de circulation qu’on observe dans l’intérieur d’un grand nombre de cellules végétales, et qu’on finira peut-être par trouver dans toutes celles qui renferment un liquide et des granules. Ces phénomènes sont de deux sortes : le premier, appelé mom ement brownien, est Inhérent aux particules solides ; l’autre, désigné «ousle nom de gyration, consiste dans un mouvement régulier du liquide qui entraîne les particules avec lui.
1 * Du mouvement brownien.
Gleichen (1) ville premier que les granules qui s’échappent des grains de pollen au moment où ils éclatent dans l’eau, sont animées d'un mouvement propre qui pourrait faire penser qu’ils sont doués de vie : il les compare aux animaux spermatiques. Nees d’Esenbeck(2) décrivit aussi le mouvement des grains de poussière contenus dansles anthères du 5/?Aûtg-num capillifolium , et l’assimila à celui des monades, M. Ad. Brongniart retrouva ce mouvement dans le pollen du Pin et de la Mauve, constata qu’il était accéléré par la chaleur, et désigna ce petit corps sous le nom de granules spermatiques. M. Raspail (3) nia que ces granules fussent douées d’un mouvement propre; M. Brongniart soutint son opinion (4) , et M. Robert Brown trancha la question (5) en démontrant que des molécules organiques et inorganiques quelconques suspendues dans un liquide étaient douées d’un mouvement propre qui persiste tant qu’elles ne sont point détruites, et, dont la cause est totalement inconnue. Ces mouvements n’ont rien d’uniforme ni
(1) Das neuestC' aus dem PJlanzcnreiche , 1764, p. 32.
(2) Ann. sc. natur., t. xii, 1827.
(3) Flora, n® 3, janvier 1822.
(4) Mém.de la Société d’histoire natur. de Paris., t. v, p. 34.
(5) Ann. sc. natur., décembre 1828.
(6) A brief account of microscopical observations.
de régulier; les molécules s’approchent et s’éloignent l’une l’autre , et rappellent très-bien l’agitation d’une fourmilière en mouvement.
2" De la gyration.
Si l’on dispose le porte-objet d’un microscope de manière à ce qu’il puisse contenir une nappe d’eau de quelques millimètres de profondeur et qu’on y plonge l’articulation transparente d’un Chara ou d’un CauUinia, on verra avec un fort grossissement que le liquide contenu dans cette grande cellule est animé d’un mouvement uniforme et régulier. Il monte le long de l’une des parois pour redescendre du côté de la paroi opposée. Voyons ce que l’observation nous a appris sur les particularités de cet intéressant phénomène. Déjà, en 1772, Corti (1), qui l’avait découvert, reconnut : 1“ que, dans chaque article, la circulation était indépendante de celle des autres; 2° que sa direction ne changeait point; 3" qu’elle avait lieu en sens contraire dans deux articles contigus. Corti crut à l’existence d’une cloison longitudinale qui séparait le courant ascendant du courant descendant. Fontana (2) confirma ces faits, mais nia l’existence de la cloison. Treviranus (3) découvrit à son to ir la circulation dans le Ciuira, mais ne fit connaître aucune particularité nouvelle. Gozzi (4) eut le premier l’idée de diviser une articulation de Chara en trois articles secondaires au moyen de deux ligatures placées à égale distance des articulations ; il vit qu’il se formait trois systèmes de courants indépendants l’un de l’autre.
(1) Osservazione microscopiche sulla Treinella e sulla circulazione del Jluido in una planta acquajuola; Lucca, 1774. Lettre adressée à M. le comte Paradisi, sur la circulation d‘un fluide découverte dans plusieurs plantes ; Journal de physique, t. VIH, p. 231, 1778.
(2) Lettre de l’abbé Foataoa à M**% Journal de physique, t. vil, p. 285, 1776.
(3) f^ermischte Schriften, t. il, p. 73.
(4) Brugaatelli , Giornalt di fisica, 1. 1, p. 199, 1818.
Anoicl ( 1 ) reconnut que le courant n’avait pas un mouvement rectiligne, mais hélicoïde, et qu’ilf suivait la direction des chapelets disposés sur la paroi interne de la |)lante suivant des lignes parallèles entre elles. Chacun des grains de ces chapelets lui parut composé dune enveloppe et de deux granules, l’un vert, l’autre rouge. 11 vit aussi que dans les rameaux le courant ascendant était toujours le plus éloigné de l’axe du végétal. Enfin il remarqua une circulation analogue dans les boyaux polliniques du Vucca, du Pourpier et de \ Hibiscus.
Les travaux subséquents deMM. Agardh, Meyen, Schullz, C. Varley, Slack,ont ajouté peu défaits importants à ceux déjà découverts par Ainici , à l’aide du microscope qu’il avait inventé. Agardh (2) supposa que les deux courants étaient séparés par une couche d’eau immobile située dans l’axe du mérithalle. Schultz (3) pensa que c’était une bulle d’air, et Slack (4) crut à l’existence d’un sac membraneux central dont les points d’attache au tube extérieur devaient correspondre aux lignes de repos du liquide en circulation. Enfin MM. Dutrochet et Becquerel (5) constatèrent la plupart des faits avancés par Amici. Le courant suit les bandes formées pqj;* les chapelets corticaux , en décrivant une double hélice; il se réfléchit quand ces chapelets sont Interrompus. Les deux courants sont en contact'; car on voit souvent des amas de globules qui se trouvent entre deux, tourner sur eux-mêmes, sous l’influence de ces deux forces égales et contraires.
Tels sont les phénomènes principaux que le microscope a fait découvrir dans la circulation du Chara. Je néglige à dessein tout ce qui
(1) Osserfazione sulla circulazione del succhio nella Chara; Modena, 1818. — Oh- $€rvation$ microscopiques sur plusieurs espèces de plantes ; Ann. sc. natvr., t. ii, 1824.
(2) Ueber den KreislauJ und die Anatomie der Charen; Nov. Acta natur. curios.,
t. xui, 1827.
(3) Die Fortpflanzung und Ernaehrung der PJlanzen , 1828.
(4) Sur les tissus élémentaires des plantes; Ann. sc, natur,, 2* série, l. i, [>. 271.
(5) Ann, sc. natur,, vol. ix , 1838.
tient à l’influence des agents extérieurs ou des réactifs chimiques, et je me borne à constater que cette circulation a été trouvée depuis dans les cellules d’une foule de végétaux différents. Déjà Corti l’avait découverte dans celles de la tige du Melon et du Potiron . Meyen [hc. cit.) la retrouva dans celles du Vallisneria spiralis et àeX Hydrochar is morsus-ranœ ; plus tard (1), dans les genres Stratiotes, Sagittaria, Polamogeton et Aloe. En 1831, M. Robert Brown (2) constata l’existence d’une gyration analogue dans chacun des articles qui composent les poils du Tradescantia virginica et dans les poils corollins uniloculaires d’un Penstemon. M. Pouchet(3) vit des globules circuler dans les cellules des jeunes pousses du Zanichellia palusiris , et M. Meyen (1838) dans les poils radlcellaires de la Balsamine , du Faba vulgaris , de Vipomæa cœralea Ranunculus sceleratus , du Marchantia polymorpha, etc. , etc. Enfin, M Schleiden (4), l’ingénieux auteur d’une nouvelle théorie de la fécondation végétale, a remarqué des courants très-nombreux qui se dirigeaient, en simulant un jet d’eau, de l’embryon vers la chalaze dans les cellules endosperraiques de la graine des Ceratophyllum.
D’après tous les exemples que nous venons de citer, on peut admettre la gyration comme un phénomène commiyi à toutes les plantes. Nous ne donnerons pas les diverses explications qui ont été proposées. Aucune d’elles n’est satisfaisante , et ce serait d’ailleurs sortir des limites qui nous sont imposées par le titre de cette dissertation.
3° De la multiplication de l'utricule végétale.
Sans entrer dans les détails historiques de cette question, il nous suf fit de faire observer que Sprengel, Tréviranus et Dupetit-Thouars
(1) Ueber den I nhalt der PJlanzenzellen ^ 1828. i 2) Observations on Orchideœ and Asclepîadeœ, p. 21 dans la note.
(3) fc. «a/., janvier 1835.
(4) Linncta de 1837, p. 527.
v^oupçonnèrent les premiers le mode de génération intra-utriculaire. M. Turpin, après l’avoir indiqué dans plusieurs de ses mémoires, le mit hors de doute par ses observations sur l’origine ou la formation primitive du tissu cellulaire (1). L’examen microscopique de la matière verte , nommée par lui Bichatia vesiculinosa , l’a conduit aux résultats suivants : 1® cette matière se compose de vésicules agglomérées; les unes sphériques, les autres hexaédriques par compression ; 2° plusieurs renferment une seconde génération de vésicules (globuline propagatrice] ;3°d’autres, ne pouvant plus contenir leur génération, se déchirent etaccouchent de nouveaux individus vésiculaires; 4“ la globuline naît par extension des parois intérieures de chacune des vésicules mères. M. Mirbel admet aussi que de nouvelles utricules peuvent se développer sur la face interne de la paroi d’anciennes utricules. On l’observe dans les sphérioles du Marchantia. Sans contester le fait fondamental , on peut se demander si c’est réellement la paroi de l’ancienne utricule qui donne lieu aux jeunes utricules qu’elle engendre. Pour les granules polliniques et lessporules, les choses ne se passent pas ainsi. En suivant la formation du pollen dans les anthères du Potiron, M. Mirbel s’est assuré que les grains de pollen se développaient dans des utricules polliniques; mais il n’a point vu que ces grains fussent jamais adhérents à la paroi de l’utricule qui les contenait. M. Decaisne , en étudiant les développements de l’anthère du Gui {Viscum album ) , a trouvé la même série de phénomènes que M. Mirbel avait déjà indiquée dans celle du Potiron; et il ne dit point que les grains de pollen naissent sur les parois des utricules polliniques. M. Mohl (2) prouve de son côté que le développement des sporules dans les Cryptogames s’opère exactement de la même manière. Ainsi donc, si les auteurs sont
(1) Mém. du Muséum J t. xvilii, p. 161.
(2) Recherches sur le Marchantia , premier mémoire, note G.
(3) Comptes rendus de V Institut J 11 février 1839.
(4) Einige Bemerckungenüber die Entwicklung und den Bau der Sporen, 1833.
d’accord sur Fe fait de cette génération, ils ne le sont pas sur le mode. 11 me paraît, plus probable que les nouvelles utricules rte sont pas produites par extension de la paroi de l’utricule-mère; car, dans le cambium , que M. Turpin assimile si judicieusement au tissu vésiculaire du Bichalia, et considère comme du tissu cellulaire à son origine, on voit des utricules se former de toutes pièces au milieu du mucus à peine organisé qui leur sert de matrice. C’est, du reste, un point d’organo^ génésie végétale des plus importants et des plus difficiles à décider, et l’emploi judicieux des moyens amplifiants peut seul nous conduire à une solution définitive.
Le mode de multiplication dont nous venons de parler a été désigné sous le nom de développement intra-utriculaire ; mais il en existe encore un autre que M. Mii bel a très-bien nommé super-utriculaire. En suivant jour par jour les séminules à\\ Marchantia , il les a vues d’abord se colorer en vert , puis présenter une saillie ; cette saillie s’allonger sous forme d'un tube fermé à son extrémité, qui bientôt se renflait en une nouvelle ulricule qui, à son tour, engendrait un nouveau tube, lequel produisait une nouvelle utricule. Cette multiplication, d’abord irrégulière , finissait par se régulariser et former par son ensemble une expansion verte foliacée. M. Turpin (1), en suivant la voie nouvelle que M. Cagniard-Latour a ouverte dans l’étude de la fermentation, a démontré, dans une suite de beaux dessins, que la levure de bière se compose d’une foule de globulins engendrés dans les cellules qui composent leipérisperme de l’orge. Chacun de ces globulins commence à s’accroître et à végéter sous l’influence de la chaleur et de l’humidité. D’abord c’est une petite saillie qui se développe sur un point quelconque de sa périphérie ; cette saillie s’accroît , et, en quelques heures, elle égale la grandeur de l’utricule primitive : alors elle donne naissance, à son tour, à une nouvelle utricule, et nous avons bientôt sous
(1) Mémoire sur la cause et les effets de la fernentxttion alcoolujue etaeéteuse; Mém. de l'Acad.des scûincetj t. xviu
i’objectif un végétal moliniforme que M. Turpîn a désigné sous le nom de Torula cervicice.
En suivant pas à pas le développement des corbeilles crénelées qui ornent la surface du Marchantia , M. Mirbel a vu que le nombre des rangées de cellules s’augmentait par l’addition d’une rangée nouvelle, qui s’intercalait entre deux rangées préexistantes; il a appelé ce mode de multiplication développement inter-utrimlaire. Il est probable qu’il n’est qu’un cas particulier du développement super-utriculaire.
On le voit par tout ce qui précède, si nous savons quelque chose sur les premiers commencements , la structure et les phénomènes in^ times des végétaux, c’est à l’emploi et au perfectionnement du microscope que nous en sommes redevables.